Charles D’Hooghvorst : Sarah et Abraham


08 Apr 2012

(Revue Epignosis. No2 Cahier 2. Octobre 1983)

« Dis à la Sagesse : tu es ma sœur, et tu appelleras l’Intelligence : amie. »

(Prov. VII, 4)

Le premier homme avait été créé androgyne : « Mâle et femelle Il les créa, les bénit et les appela Adam, le jour où il les créa. (Gen. V, 2).

La chute originelle provoqua la séparation de l’homme et de la femme. Tel est le triste destin de l’homme ainsi privé de sa véritable compagne.

Lorsque la femme céleste se réunit à nouveau à l’homme terrestre, alors se produit la Génération du Juste ; c’est le mystère messianique, réalisé per les Patriarches.

Cette femme céleste unie à l’homme, les Hébreux la nomment « Shekinah », la Présence divine ; le mot signifie : « celle qui réside », « qui habite », « qui s’établit » avec l’homme.

Les deux commentaires qui suivent se réfèrent à cette Génération Sainte, celle d’Abraham et Sarah.

Le premier est hébreu, extrait du Zohar ; le second est chrétien et provient d’Origène.

I- Commentaire  du Zohar, sur Gen. XII.  11 à 13 (Zohar I. 81b)

« Lorsqu’il s’approchait pour venir en Égypte, Abraham dit à Sarah sa femme : Je sais que tu es une femme belle d’aspect ; quand les Égyptiens te verront, ils diront : c’est sa femme, et ils me tueront et toi ils te laisseront vivre. Dis, je t’en prie, que tu es ma sœur afin qu’ils me traient bien à cause de toi et que mon esprit vive grâce à toi.

En ce qui concerne la phrase : Je sais que tu es une femme belle d’aspect, Abraham le dit parce qu’il a vu la Shekinah avec elle. Cela signifie que Sarah était unie à la Shekinah. C’est pourquoi Abraham avait confiance et dit : c’est ma sœur. Le mot « sœur » a deux sens : d’abord, le sens littéral c’est-à-dire qu’elle était sa sœur. Le second sens se réfère à ce qui est écrit (Prov. VII – i) : Dis à la Sagesse (Hokrnah): tu es ma sœur, et tu appelleras l’Intelligence (Bina»: amie« .

(Le mot traduit par « amie » signifie : connue, mais dans un sens très sensible, comme la connaissance mutuelle qui se réalise dans l’union sexuelle).

Et le commentaire du Zohar se termine ainsi : « Abraham parlait eu sujet de la Shekinah. Et, que mon esprit vive grâce à toi, il le dit parce que, en la Shekinah, l’homme s’élève dans la voie de la Vie, car la lumière de la Sagesse est appelée lumière de Vie« .

Sarah donc, pour Abraham, est la Shekinah qui cohabite avec lui, et que l’auteur du Livre des Proverbes appelle « sœur » et « amie », ou Sagesse et Intelligence [1].

Elle dit encore (Prov. VIII, 31): « Je trouve mes délices parmi les enfants des hommes« . Ainsi la Sagesse cherche continuellement à résider en l’homme. Si l’homme le peut saisir, elle devient sa compagne, son amie, sa sœur, la Shekinah.

La Sagesse c’est la semence divine qui descend et se fixe en son Lieu. C’est pourquoi Elohim dit au début du Livre de la Genèse : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul, je lui ferai une aide qui lui soit conforme« . Et dans Matth. (XIX, 6) : « … Ainsi donc que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni« .

Tel est le mystère de la Shekinah, qui, une fois unie à l’homme, toujours l’accompagne. Le Seigneur dit à Moïse au Mont Horeb : « Ainsi je serai avec toi« .

Sarah accompagne Abraham afin qu’il ne soit pas seul, afin qu’il ait la compréhension des mystères divins, qui sont ceux de l’homme, et afin que se réalise la Génération Sainte, c’est-à-dire la naissance d’Isaac.

Le texte biblique et les commentaires rabbiniques insistent sur le fait que Sarah était stérile et Abraham très vieux, afin de nous faire entendre qu’il ne s’agit pas d’une génération charnelle, mais d’une génération qui se réalise par l’Esprit Saint. Cet enseignement hébraïque nous parait fort semblable à celui qui est contenu dans l’Évangile, à propos de Marie, qui, exactement comme Sarah, reçut la visite d’un ange. A toutes deux fut annoncée la naissance messianique.

Il semble qu’il y ait ici le fondement de toute Tradition vraie, connue et possédée aussi par les Grecs. Hippolyte de Rome nous le confirme dans son ouvrage appelé « Les Philosophumena » ou « La Réfutation de toutes les hérésies » [2]. Parlant des mystères d’Eleusis, il explique qu’une certaine nuit, parmi d’innombrables torches, le hiérophante proclamait à voix haute : « Notre Dame a enfanté un fils ; la Forte a enfanté le Fort » (Philosoph . V, 8).

II- Origène commentaire sur Gen. XII, 11 à 13.

Passons maintenant au second commentaire du même verset. Son auteur est Origène, un des principaux Pères de l’Église. On ne peut qu’être frappé par l’extraordinaire conformité exégétique de ces deux grands maîtres de la Tradition orale, l’un, juif espagnol du XIIIe siècle, et l’autre, chrétien grec du IIIe siècle. Mille ans les séparent, et si Origène n’a pu évidemment s’inspirer du Zohar, il est non moins certain que l’auteur du Zohar n’a pas copié l’exégète chrétien, car les juifs n’ont pas coutume d’aller chercher leur inspiration dans les textes chrétiens.

A noter aussi que nos deux auteurs s’appuient sur le même verset des Proverbes (VII, 4). Cette Sagesse céleste qui vient habiter avec l’homme, Origène l’appelle Vertu ou Force.

« Pour ce qui est de Sarah, dont le nom signifie chef de file ou principe dominant, je pense qu’elle représente « l’aretê », c’est-à-dire la Vertu. C’est l’homme Sage et fidèle qui s’attache et s’unit à cette Vertu, tel Salomon qui disait de la Sagesse (Sap. VIII, 2): J’ai cherché à l’avoir pour épouse. Aussi Dieu dit à Abraham : Tout ce que te dira Sarah, accomplis-le. Cette parole ne se rapporte pas au commerce charnel, puisque Dieu a déjà prononcé cette autre phrase à l’adresse de la femme à propos de son mari : Ton désir te portera vers ton mari et il dominera sur toi. Si donc l’Écriture fait de l’homme le maitre de la femme, comment se fait-il qu’elle puisse dire cette fois à l’homme : Tout ce que te dira Sarah, accomplis-le ? C’est que lorsqu’on s’est adjoint la Vertu en mariage, il faut accomplir toutes les inspirations qu’elle suggère.

Or Abraham ne veut plus que la Vertu soit appelée sa femme. Car tout le temps qu’on appelle la Vertu une épouse, elle est strictement personnelle et ne peut être communiquée à personne. Il est bien naturel, tant que nous sommes en marche vers la perfection, que la Vertu soit en nous et bien à nous ; mais une fois que nous sommes devenus assez parfaits pour être capables d’enseigner aussi les autres, alors, comme une épouse serrée contre notre sein, ne gardons pas le Vertu pour nous tout seuls, mais, comme une sœur, donnons-la en mariage à d’autres qui la désirent. A ceux qui sont parfaits, la parole divine dira : Dis à la Sagesse: tu es ma sœur, et tu appelleras l’Intelligence, amie. (Prov. VII, 4). C’est pourquoi Abraham disait de Sarah qu’elle était sa sœur. De la sorte, comme quelqu’un de parfait, il laisse prendre la Vertu par qui la désire. »


[1] Sagesse : Hokmah en hébreu ; Intelligence : Binah, la seconde et la troisième des Sephirot ou Émanations divines.

[2] Ce Père de l’Église (vers 225) parait posséder une profonde connaissance des Mystères grecs ; son œuvre est très intéressante à ce sujet.