Le satori, ou l’acquisition d’un nouveau point de vue


13 May 2017

(Extrait de l’anthologie : Le monde du zen par Nancy Wilson Ross, Stock 1976)

D. T. Suzuki :

L’objet de la discipline zen consiste à regarder d’un point de vue nouveau dans l’essence même des choses. Si vous avez pris l’habitude de penser logiquement, selon les règles du dualisme, débarrassez-vous-en et vous vous rapprocherez du point de vue zen. Vous et moi sommes censés vivre dans le même monde, mais qui peut dire si la chose, communément appelée une pierre, qui se trouve devant ma fenêtre est la même pour vous et pour moi ? Vous et moi buvons du thé. Cet acte est apparemment identique pour l’un et l’autre, mais qui peut dire s’il n’y a pas, du point de vue subjectif, un abîme entre votre façon de boire et la mienne ? De la vôtre le Zen est peut-être absent, alors que la mienne en est imprégnée. La raison en est que vous êtes enfermé dans le cercle de la logique, dont je suis sorti. Bien qu’il n’y ait en fait rien de neuf dans ce que j’appelle le « nouveau » point de vue du Zen, le mot convient pour définir la manière zen de voir le monde, même s’il ne s’agit là que d’une concession de langage.

Cette atteinte d’un nouveau point de vue par le Zen est appelée satori (wou en chinois). Sans elle il n’y a pas de Zen, car la vie du Zen commence avec « l’ouverture du satori ». On pourrait définir le satori : une manière intuitive de tourner son regard vers l’intérieur, par opposition à la compréhension intellectuelle et logique. Mais quelle que soit la définition, le satori signifie la révélation d’un monde nouveau, jusqu’alors non perçu dans la confusion de la pensée dualiste.

Alan Watts :

Le satori est une expérience précise, dans la mesure où l’on considère la manière dont elle se produit et ses effets sur la personnalité ; pour le reste, il est indéfinissable car il constitue la soudaine réalisation de la vérité du Zen. Le satori est essentiellement une expérience soudaine, souvent décrite comme un « retournement » de l’esprit, et qui se produit généralement après un long effort de concentration ayant pour but la découverte de la signification du Zen. Sa cause immédiate peut être l’incident le plus banal, mais les Maîtres du Zen ont décrit son effet dans les termes les plus surprenants. L’un d’eux en parle ainsi : « Cela échappait à toute description et à toute tentative de communication, car il n’y avait rien dans le monde qui pût lui être comparé. L’univers entier, avec sa multitude d’objets sensibles, m’apparaissait sous un aspect différent. Ce qui, précédemment, me semblait odieux, comme l’ignorance et les passions, n’était plus à mes yeux que l’excrétion de ma propre nature la plus profonde, laquelle restait elle-même claire, vraie et transparente. » Un autre écrit : « Les doutes et les indécisions que j’avais pu connaître auparavant s’étaient complètement dissous, comme un morceau de glace fondue. Je m’écriai : « Quelle merveille ! Il n’est plus de dilemme vie-ou-mort à quoi il faille échapper, ni de connaissance suprême à laquelle s’efforcer d’atteindre ! »

Certaines descriptions sont encore plus saisissantes. Dans beaucoup de cas, les choses semblent se passer comme si le poids oppressant du monde extérieur « fondait » soudain, comme une montagne de glace, car le satori marque la fin d’un état habituel de tension, la délivrance de toute idée absurde de possession. La structure rigide que constitue pour l’homme son habituelle conception de la vie est soudain réduite en miettes, et il en résulte une sensation de liberté illimitée. La pierre de touche du véritable satori est celle-ci : l’homme qui en fait l’expérience n’a pas le moindre doute touchant le caractère absolu de sa délivrance. S’il lui en reste une trace, s’il éprouve le moins du monde le sentiment que « c’est trop beau pour être vrai », c’est que le satori n’est que partiel, car ce sentiment implique le désir de « s’accrocher » à l’expérience accomplie pour n’en pas perdre le fruit, et l’expérience ne saurait être vraiment complète que si ce désir lui-même est dépassé. Le désir de « s’accrocher » au satori pour être certain qu’on le possède, le tue exactement de la manière qu’il tue toute autre expérience.

Hubert Benoit :

Derrière tout ce que l’homme vit, se débat en lui le procès illusoire de son être ou de son néant. L’attention de l’homme est fascinée par les péripéties de ce procès, et celles-ci lui paraissent sans cesse importances et nouvelles ; et il est inconscient du procès lui-même et de sa constante monotonie. L’homme est attentif aux formes de ses états psychosomatiques, à leurs variations qualitatives toujours nouvelles ; il ne voit pas, derrière les manifestations formelles de son état du moment, la variation quantitative de ce que nous appelons la sensation informelle de son existence. Si, dans un instant quelconque, je veux percevoir, par un geste intérieur intuitif d’une parfaite simplicité, l’impression informelle que j’ai d’exister plus ou moins, je le puis ; mais, dès que je cesse de le vouloir, je cesse de le faire et mon attention est captée à nouveau par des perceptions formelles. Quand je perçois volontairement ma sensation informelle d’exister (quantitativement variable), mon mental est actif devant l’ultime réalité de ma condition dans l’instant concret que je vis, et alors mon centre intellectuel est isolé, et je n’ai pas d’émotion ; dès que je cesse cette perception volontaire, non naturelle, mon centre intellectuel cesse d’être actif, cesse d’être isolé, et mes émotions reprennent.

Ma sensation informelle d’exister varie quantitativement, de l’anéantissement à l’exaltation, mais, sans un effort spécial, je ne suis pas attentif à cela, qui est pourtant ce dont il s’agit pour moi dans ma condition actuelle égotiste-dualiste ; je suis attentif aux formes mentales qui manifestent mon état anéanti ou exalté.

La passivité de mon mental, séduit et capté par les formes de mes états, constitue un non-isolement de ce centre qui le livre aux courts-circuits émotionnels, aux à-coups, à l’agitation (ce que les Hindous appellent « le singe fou »).

L’homme qui désire obtenir un jour le satori doit s’entraîner progressivement à isoler son centre intellectuel pour le protéger contre l’agitation émotionnelle. Et il doit le faire sans éliminer ni modifier artificiellement les circonstances qui concernent son Ego et tentent de l’émouvoir, en plein dans la vie naturelle telle qu’elle se présente. Il lui faut pour cela réveiller sans cesse la possibilité qu’il a (et qui tend sans cesse à se rendormir) de percevoir, sous les formes attenantes à ses états, sa sensation informelle, plus ou moins positive ou négative, d’exister. Cette attention ne mène pas à se refuser à la vie concrète égotiste-dualiste, mais au contraire à se tenir en son centre même, à l’accomplir en la vivant dans le point intérieur immobile où apparaît le tout premier dualisme exister-non-exister. Quand l’attention de l’homme est située exactement en cette source de toutes ses agitations, là, et là seulement, commence pour lui le calme. Quand ce calme est profondément établi, les conditions intérieures sont enfin favorables à l’éclosion du satori où dualisme se concilie en s’intégrant dans une synthèse ternaire.

Il est évidemment impossible de décrire cette présence intérieure à soi-même qu’est la perception immédiate et informelle du degré de l’existence dans l’instant, à cause justement du caractère informel de cette perception. Supposons que je vous demande : « Comment vous sentez-vous en cet instant ? » Vous demandez à votre tour : « A quel point de vue ? Physiquement ou moralement ? » Je vous réponds : « A tous les points de vue à la fois. Comment vous sentez-vous ? » Vous vous taisez deux secondes, puis vous dites par exemple : « Pas trop mal », ou « comme ci, comme ça », ou « Très bien », ou autre chose… Des deux secondes où vous vous êtes tu, la deuxième ne nous intéresse pas, car vous l’avez employée à mettre dans une forme exprimable votre perception de votre état global ; vous aviez déjà dérapé alors de la présence intérieure qui nous intéresse. C’est durant la première seconde que vous avez perçu ce dont il s’agit réellement pour vous sans cesse et dont vous êtes d’habitude inconscient, n’étant conscient que de formes qui découlent de cette perception inconsciente ou de formes à propos desquelles existe cette perception inconsciente. Si quelqu’un, après avoir lu ceci, tente d’avoir la perception informelle dont nous parlons, qu’il se méfie : il y a mille manières de croire qu’on y est, alors qu’on n’y est pas ; dans tous les cas, l’erreur est la même et consiste en une complication ou une autre, qui comporte des formes ; on n’est pas assez simple. La perception informelle immédiate de l’existence est la perception la plus simple qui puisse être. Correctement effectuée, elle peut être obtenue au milieu de l’activité extérieure la plus intense et sans troubler celle-ci ; je n’ai pas à me détourner de ce que je fais, mais à me sentir exister au centre même du monde formel de mon activité et dans l’attention que je lui donne.

Hisamatsu :

L’éveil du Zen est le satori (ou auto-éveil) et le satori du Zen est la reconnaissance de l’être véritable d’une personne, de son visage originel, mais non point nécessairement de la substance réelle d’actions variées. Le satori de ces actes est un satori particulier et limité, il n’est pas le satori total et universel de la personne elle-même. Le satori d’actes variés peut être une libération de ces actes sans être pour autant une libération de la personne elle-même. Si libre qu’on puisse devenir dans la pratique de la peinture, des arts mineurs, du chant, de la danse et du tir à l’arc, cette liberté n’est pas elle-même le satori du Zen. Réaliser le satori du Zen, c’est devenir un être totalement libre, débarrassé de toute chaîne, un être qui, n’étant plus attaché aux formes de la matière et de l’esprit, se reconnaît vraiment tel qu’il est et fait face à l’existence et à la non-existence de ce monde, à la vie et à la mort, au bien et au mal, au pour et au contre. Le satori du Zen n’est pas le satori de tel acte particulier d’une personne mais le satori du moi originel de cette personne, quelle qu’elle soit. Ce n’est pas le satori d’un phénomène visible mais le satori du moi nouménal, originel, sans forme, indifférencié…

… Les maîtres des actes variés au Japon se sont tournés vers le Zen pour se libérer d’eux-mêmes dans leurs actes, pour dépasser les limites de leurs actes. Lorsque des actes variés sont accomplis mais restent pourtant tels, il n’y a pas de liberté en eux — et cette attitude n’est pas celle du Zen. La liberté du Zen est celle de l’eau par rapport à la vague, et non celle de la vague par rapport à la vague.

Christmas Humphreys :

Je prenais le thé seul, mon chat sur les genoux, et j’écoutais de la musique douce à la radio pour me détendre après avoir travaillé à mon livre. Soudain, je me sentis très heureux, d’une manière inhabituelle à mon esprit généralement actif et imaginatif. Je sentais monter comme une vague de joie intense. J’avais envie de chanter, de danser. Cette joie chaleureuse m’envahissait comme une flamme généreuse. Je restais pourtant intellectuellement conscient, c’est-à-dire que mon sens critique jugeait cet état nouveau où j’étais, le pesait, cherchait à le comprendre. Jamais encore je n’avais connu ce dédoublement de la conscience, ni atteint ce stade où toute discrimination me semblait absurde. Puis la vague retomba lentement et je restai serein, détendu, comme rafraîchi.

Je fis une expérience du même ordre, mais beaucoup plus longue, à Kyoto. J’avais quitté Tokyo et mon travail pour le week-end, mais c’est seulement quinze jours plus tard, au cours d’une nouvelle visite à Kyoto, que je réalisai l’état d’esprit dans lequel j’avais passé tout ce week-end. Ç’avait été le point culminant d’une tentative en vue de réunir les membres de diverses sectes japonaises sur la base des « Douze principes du bouddhisme », tentative dont j’ai relaté la naissance dans mon livre Via Tokyo. J’étais sans doute excité par l’importance de l’événement, mais lorsque j’arrivai à cette réunion capitale et me trouvai en face de cinquante éminents prêtres et moines bouddhistes venus de toutes les parties du Japon, je me « vidai » soudain de toute préoccupation intellectuelle, de toute émotion, et je m’assis sans plus penser à ce que j’allais dire, dans un état de sérénité presque absurde. Les résultats de cette réunion ne m’intéressaient plus, je n’étais plus ni inquiet, ni fier, ni le moins du monde « concerné » par moi-même. J’étais seulement heureux, parfaitement serein et, pardessus tout, plein d’une merveilleuse certitude. Je savais ce que j’avais à dire et à faire, je savais que cela était bien. Je me sentais comme un simple engrenage dans un processus en devenir infiniment complexe, où je me bornais à jouer le rôle que je savais être le mien. Il n’y avait là ni émotion ni pensée ; toutes les différences étaient abolies, se fondaient dans un même tout. La lumière qui brillait en moi était la même que celle du soleil filtrant à travers les rideaux de bambou. Lorsque je pris la parole, il paraît que je parlai « avec autorité ». Au terme de mon propos, tout le monde m’exprima son accord, mais je n’éprouvai aucun sentiment de triomphe. Je me contentai de me rendre à un autre rendez-vous, un dîner agréable avec des amis, où je m’amusai beaucoup. Ce n’est, je l’ai dit, que quinze jours plus tard, lorsque je retrouvai les mêmes hommes et m’employai à régler avec eux certains points de détail, que je m’avisai que je discutais. Ma sérénité, ma certitude s’étaient envolées. J’étais revenu dans le monde des oppositions, et j’y prenais parti.

Une troisième expérience de cet ordre que je fis — et qui fut, en réalité, la première — eut pour cadre un bain turc. Tandis que j’étais allongé, physiquement et mentalement détendu, j’eus soudain une vision aveuglante, pareille à un éclair qui eût duré plusieurs secondes. Je comprenais enfin, pleinement et au-delà de toute ratiocination, tout le problème du moi et de l’égoïsme, de la souffrance et de sa cause, du désir et de sa fin. J’eus la sottise d’essayer de m’expliquer cette vision — et, bien sûr, elle s’évanouit.

Aucun de ces exemples, qu’ils soient empruntés à l’expérience d’hommes illustres ou à la mienne propre, n’a aucun rapport avec Dieu. La satori est un fait entièrement impersonnel. Il tire de lui-même tous ses pouvoirs et se tient comme un roc sur ses propres fondations. Il existe par lui-même et se suffit à lui-même ; il est un moment privilégié du présent immédiat et ne comporte aucun enseignement pour l’avenir. Dès lors qu’est aboli tout sentiment de différence, de séparation, il n’est plus question ni besoin de bienveillance ni d’amour du prochain. Lorsque mon Père et moi-même ne faisons qu’un, à quoi bon Le chercher ?