Gabriel Monod-Herzen : Science occidentale et religion orientale science et foi


21 Apr 2010

(Revue Panharmonie. No 191. Juillet 1982)

Ce qui me gène pour aborder ce problème, c’est qu’ayant séjourné longtemps en Orient, celui-ci se présente de manière toute différente en Orient qu’en Occident. Et pourtant, chez nous aussi, l’opposition science-révélation n’a pas toujours existé, tandis qu’actuellement, autour de nous, elle est très vivante. Dans l’Antiquité il n’y a jamais eu de discussion à ce sujet, la religion avait une prédominance absolue et si on trouvait quelque chose qui ne coïncidait pas avec sa doctrine, c’est vous qui vous trompiez et on n’en parlait plus.

Et oui, tout de même les choses ont progressé, non pas à vrai dire dans le domaine scientifique, mais dans le domaine philosophique et notamment en Espagne au moment de l’occupation musulmane, lorsque à Cordoue vivait le fameux Averroès. On raconte que, déjà très célèbre, il eut un jour la visite d’un tout jeune homme qui fut, lui aussi très connu sous le nom de Ibn’Arabi et lorsque ces deux hommes d’âges très différents, se rencontrèrent, ils ont su tout de suite pourquoi ils devaient se connaître : Averroès était un rationaliste, il aimait beaucoup Aristote qu’il a essayé, sans succès d’ailleurs, de faire adopter par l’Islam, et de le défendre auprès des Chrétiens, ce qui lui valut d’être condamné par l’Université de Paris. Mais il savait que le jeune Ibn’Arabi était lui, un grand mystique, qu’il avait des révélations intérieures qu’il estimait vraies et il voulait voir si entre eux il pouvait y avoir entente. Les deux hommes se sont entendus assez bien, contrairement à leurs collègues. Et puis cela n’a fait qu’empirer à partir de l’an 1200, les choses allaient de plus en plus mal.

Souvenons-nous de Copernic et de Galilée qui a tout juste pu sauver sa vie parce qu’il connaissait personnellement le Pape, lequel a transformé sa peine de prison à vie en une peine de résidence surveillée.

Cette dissension n’a pas toujours existé. Ce n’est qu’au fur et à mesure que progressait la connaissance que les difficultés ont commencé. Deux partis se sont alors formés, on donnait aux gens à choisir entre les deux et chacun avait l’espoir non seulement d’avoir la victoire sur l’autre, mais aussi de le détruire. L’idée qu’il puisse y avoir complémentarité était totalement exclue.

Cela n’est pas très ancien. Ainsi, par exemple, le Père Teilhard de Chardin, jésuite profondément croyant et, en même temps, remarquable paléontologiste, avait une théorie de l’évolution de l’homme. Bien sûr, il admettait tout ce qu’il y avait dans la Bible, mais il pensait que l’humanité irait peu à peu vers l’unité. Que, partie de l’unité, elle retournerait vers l’unité. Et bien que cette idée ne semble pas être contraire au Dogme, ses frères en religion obtinrent de le faire condamner et exiler en Amérique où il mourut et fut enterré. Ce n’est qu’en 1955, après sa mort, que l’on commença à publier ses œuvres, en l’occurrence, « Le Phénomène Humain », ce qui avait été interdit auparavant.

Ainsi le problème « Science et Foi » n’est-il pas très ancien d’une part et, d’autre part, il est encore actuellement parfaitement vivant. Pour preuve les discussions qu’il y a en ce moment en Amérique à propos des écoles pour savoir si on enseignera l’évolution ou la création. Et l’idée ne vient absolument pas que l’on puisse réunir l’un à l’autre, que l’on puisse arriver à les harmoniser. Comme il ne s’agit que d’un petit groupe, cela n’a pas grande importance, la tendance générale étant, malgré tout, à l’harmonisation. Cela n’est pas facile d’arriver à réunir des hommes de science et des hommes de foi ou de philosophie et d’obtenir un échange d’idées, sans qu’ils ne se disputent !

En voici un exemple : tout le monde connaît M. Rocard, homme politique. Mais ce qu’ignorent la plupart des gens, c’est que le père de M. Rocard est un éminent physicien qui a écrit des ouvrages remarquables dont, en particulier, un petit opuscule sur les sourciers. Dans ce livre il a cherché à faire une théorie physique, rendant compte de la sensibilité des sourciers et démontrant que l’on pourrait imaginer chez eux une sensibilité subconsciente aux variations, mêmes légères, du champ magnétique. Et si, dans un endroit donné, il se trouvait un cours d’eau souterrain, il pourrait se produire une variation magnétique assez brusque, amenant chez un sujet bien doué, un réflexe capable de faire bouger les mains et, par conséquent, la baguette qu’elles tiennent. A la suite de cela, M. Rocard a été informé officieusement, mais de façon la plus formelle par ses collègues, en dépit de tout ce qu’il avait publié précédemment, de ne jamais se présenter à l’Académie des Sciences, car on ne l’admettrait pas !

Néanmoins la science moderne tend vers une connaissance de la matière de plus en plus fine. On a commencé par la matière à l’état moléculaire, puis on a considéré les atomes qui ont des lois tout à fait différentes, même contradictoires. L’électrodynamique à l’intérieur d’un atome est en contradiction formelle avec les lois d’électrodynamique d’Ampère, mais on l’a acceptée quand même parce qu’on ne pouvait pas faire autrement et qu’on ne pouvait imaginer autre chose. De là on a voulu descendre plus bas que l’atome, on a fait ce qu’on appelle, la physique quantique, par laquelle on a découvert un nouveau monde. Une des grandes découvertes a été qu’on ne pouvait pas, dans les phénomènes, ne pas tenir compte de l’observateur. En effet, lorsque je fais une expérience et que, avec un appareil j’observe ce qui se passe, il se produit un certain échange entre l’appareil que je tiens à la main, que je manipule, et le phénomène que j’observe. C’est-à-dire qu’il y a échange d’énergie entre les deux et on s’est rendu compte que, quand il s’agissait de corps suffisamment petits, par exemple d’un électron, il était impossible de mesurer leur vitesse et leur position avec précision. En réalité, l’observateur fait partie de l’expérience. C’est le fameux principe d’incertitude qui date de 1927. Mais, où s’arrête l’action de l’individu ? Voilà la grande question car, à partir du moment où l’observateur est inclus dans l’expérience, sa conscience, son état de conscience, n’a-t-il pas une importance, lui aussi ?

On s’est alors aperçu qu’il y a quelques siècles, des gens très respectables prétendaient qu’ils pouvaient être conscients des choses dont d’autres ne l’étaient pas. S’agissait-il d’hallucinations ou non ?

Non sans peine on est arrivé à réunir une dizaine de physiciens, une quarantaine de chercheurs, analystes, philosophes, spécialistes des questions religieuses, en un colloque à Cordoue, début octobre 1979 qui a suscité un très grand intérêt parmi les participants. Malheureusement, aucun Indien, ni Chinois, n’était présent, mais il y avait deux Japonais, un Iranien, un Israélien, qui ont apporté le côté oriental, dans lequel on admet précisément qu’un phénomène peut ne pas passer par nos sens. Nous pouvons, par exemple, être cinq ou six à l’éprouver de la même façon objective, sans que nos organes des sens entrent en jeu, comme par exemple la vue à distance qui a été très sérieusement expérimentée par les Américains.

Un professeur japonais, en particulier, a dit : « Il y a des années et des années que j’étudie ce que j’appelle « les états modifiés de la conscience ». En occident on admet que la logique est la même pour tout le monde. Cela est vrai pour les choses pratiques et vous n’en doutez pas. Or nous sommes formés d’un corps et d’une conscience. Vous cultivez principalement le corps, mais vous laissez de côté la culture de la conscience. Pourquoi l’un et pas l’autre ? Il y a des centaines de milliers d’individus qui ont indiqué des techniques à employer. Tant que vous ne les avez pas mises en pratique, vous ne pouvez avoir une opinion et nier ce que vous ne connaissez pas. » Et ce Japonais poursuivit : « Vous avez une sagesse qui dépend de votre corps et vous avez une sagesse qui dépend de votre conscience ».

La tendance actuelle est donc double. D’une part nous avons réalisé médicalement des choses admirables, il faudrait compléter cela du côté de la conscience. Il y a tout de même eu des témoignages de gens remarquables à ce sujet, tels que St Thomas d’Aquin qui, ayant eu un abcès derrière l’épaule, a demandé au barbier du couvent qui devait faire crever l’abcès, de lui laisser un quart d’heure pour se concentrer. Cela étant, il a fait signe au barbier de procéder à l’incision et il n’a rien senti. On a des centaines de cas de ce genre. Il y a par conséquent, un moyen d’éduquer la conscience.

En orient, cela a généralement pris la forme de la méditation qui est quelque chose d’extrêmement important.

Lorsque chez nous se produit un cas semblable, on parle de « parapsychologie », on cherche du surnaturel, de l’étrange. Chez les Hindous c’est autre chose. Ils admettent une fois pour toutes, que la conscience a sa part dans les phénomènes, généralement par l’intermédiaire du corps, puisque pour eux la vie, c’est ce qui permet à l’esprit d’agir sur la matière. Il n’y a pour eux aucune opposition entre les deux.

Comme il n’y a pas d’Église hindoue ou d’Église bouddhiste, c’est-à-dire pas de dogmes, on peut être croyant en ce sens qu’on estime que l’exemple qui a été donné par un grand homme du passé est un exemple à suivre. La manière ou la forme est selon vous, elles ne sont pas imposées, on les choisit comme on veut. Il y a suffisamment de sectes en Inde, qu’on peut toujours en trouver une qui vous convienne.

L’orient a fait la synthèse esprit-matière, mais elle ne l’a pas faite complètement. Si nous avons une grosse lacune du côté du développement de la conscience, les Indiens eux, ont une lacune, non pas du côté du développement de la logique qu’ils utilisent bien, mais dans la façon expérimentale de s’intéresser à un phénomène. Ce qui fait, qu’en occident nous avons des gens qui ont de magnifiques connaissances rationnelles et qui, devant certains problèmes scientifiques, se demandent si leur conscience n’est pas un petit peu dans la question. Et en orient, nous avons des gens qui ont de magnifiques connaissances de la conscience et quand il s’agit de retrouver les atomes « au bout », si j’ose dire, ils n’y arrivent pas. Donc nous sommes les uns en face des autres et nous espérons pouvoir un jour nous rejoindre.

Parmi les choses qui nous gênent ici en physique, c’est que — je l’ai dit plus haut — l’électrodynamique à l’intérieur d’un atome ne suit absolument pas les lois de l’électricité normale, puisqu’un électron qui circule autour dune charge positive, ayant une trajectoire accélérée, doit rayonner. Or il ne rayonne pas. Et s’il rayonnait, il faudrait de l’énergie et, par conséquent, l’électron tomberait sur le noyau, ce qui ne se produit pas.

Nous possédons dans nos laboratoires des moyens de compression assez énergiques pour agir dans cette direction. On est en effet arrivé à comprimer du cuivre si puissamment, qu’il coule comme de la pâte dentifrice. Mais, en ce qui concerne les atomes, aucun changement ! Tout ceci est absolument contraire à ce qu’Ampère nous a appris sur l’électricité. Dans le domaine quantique nous avons un magnifique système qui représente les particules par des vibrations, mais on ne connaît pas du tout la nature physique de la variable qui vibre.

Certains savants, dont un Prix Nobel, ont élaboré une merveilleuse théorie mathématique dans laquelle ils parlent de « photons virtuels », en prévenant qu’on ne pourra jamais les observer. J’avoue que du point de vue de la rigueur scientifique, cela m’ennuie un peu !

Nous avons donc un effort à faire des deux côtés et c’est pour cela que le colloque de Cordoue a eu lieu. La chose la plus importante qui en a résulté est la décision de recommencer de pareils colloques et que, d’ici là, ces questions seraient approfondies aussi bien du côté physique, que biologique et de la Vie.

D’autre part il n’y a pas de raison pour ne pas essayer de greffer des gènes les uns sur les autres à l’intérieur des chromosomes et de fabriquer des individus avec le risque de fabriquer de nouveaux microbes. On a le droit de tout chercher, c’est d’accord ! Mais il y a les problèmes de conscience, devant lesquels on se trouve à ce moment-là au sens moral du mot et non au sens physiologique.

Et c’est justement cela le problème de la sexualité et de la spiritualité. Ici, en Europe, dans les pays judéo-chrétiens, c’est un gros problème. On a créé une opposition morale entre la sexualité et la spiritualité. En Inde, cette opposition n’existe pas. Les Hindous vous disent: « Vous confondez la continence et la chasteté, ce sont deux choses complètement différentes. » A Pondichéry on m’a dit : « Vous venez ici dans un milieu spécial pour pratiquer une certaine forme de culture de la conscience, ce qui représente un énorme effort. Il est donc tout à fait dangereux de diviser votre énergie, de la dépenser inutilement. Or les activités sexuelles sont une dépense d’énergie considérable. Par conséquent il faut choisir. Il y a aussi la question morale, c’est vous qui devez savoir ce que vous voulez faire. Il y a deux choses parfaitement séparées : vous êtes très jeune, vous trouvez que les relations sexuelles sont agréables, c’est très bien ! Faites ce que vous voulez, mais attention ! C’est là la chose importante, vous risquez de vous y attacher. Et alors c’est l’histoire du verre de vin rouge et de la bouteille de vin : prendre un verre de vin n’a pas beaucoup d’importance, mais le jour où vous ne pourrez pas vous en passer, cela n’ira plus du tout. Ce qui est à redouter, ce n’est pas la relation sexuelle, mais l’attachement qu’elle risque fort d’avoir sur vous. Et alors vous serez un homme qui ne pourra pas s’empêcher de dépenser les quatre cinquièmes de son énergie de cette façon et qui ne pourra pas l’utiliser à autre chose. L’inconvénient c’est l’attachement, qu’il soit sexuel, alimentaire ou tout autre, car là, il ne sera pas question de « libération ». Donc il faut savoir ce que vous voulez ».

Du point de vue oriental il n’y a pas opposition entre sexualité et spiritualité. Ce n’est pas une question morale, mais une possibilité d’énorme attachement. En Inde on raconte l’histoire d’un brave homme qui avait consacré toute sa vie à la vie spirituelle. Il était arrivé à des choses extraordinaires, il s’élevait jusqu’au domaine des dieux, il revenait sur terre, guérissait les malades et soignait les animaux de la forêt. Les dieux le regardaient et le voyant arrivé par ses efforts considérables à une évolution si merveilleuse, regrettèrent qu’il n’ait pas d’enfants qu’il élèverait de manière remarquable et qui, par hérédité, deviendraient quelque chose de supérieur. Pour y remédier les dieux levèrent un doigt, une Apsara parmi les plus belles descendit sur terre et réussit à attirer le Sage. Ils eurent de nombreux enfants qui étaient tous très bien. Après quoi elle remonta au Ciel et lui aussi quitta un jour son corps. Tout le monde était content et la morale parfaitement satisfaite. La spiritualité n’avait aucune opposition avec le fait même de la sexualité !

Au lieu d’être obsédé comme on l’est en occident (il n’y a qu’à voir ce qu’on donne dans les salles de cinéma ou dans les revues en vente dans les kiosques), nous ferions mieux de nous intéresser à l’éducation des enfants, de nous demander comment élever les filles, les garçons, que doit-on faire pour tenir compte respectivement de ce qu’ils sont, de ce qu’ils pensent, de quelle façon favoriser le développement de leurs dons ? C’est une sexualité aussi, mais une sexualité qui est délivrée de cette espèce de frénésie due au fait qu’on s’est concentré là-dessus, que les religions y aient joué un grand rôle pour des questions d’interprétations qui sont très discutables. Elles commencent d’ailleurs à être reconsidérées. En Orient elles n’existent pas, d’où l’extraordinaire détente que l’on a à ce sujet.

Nous n’en voulons comme exemple que les bains japonais pris en commun, entièrement dévêtus. Les baigneurs, après s’être lavés des pieds la tête, se plongent dans la piscine d’eau très chaude.

Il serait bon de refaire un colloque à Cordoue, mais avec une plus grande étendue de compétences. L’intérêt en est grand, puisque le compte rendu du dernier a paru chez Stock et constitue un très gros volume qui n’est pas facile à lire. Malgré cela il en est déjà à son quatorzième tirage.

Un Canadien en a résumé l’impression générale : « Ah ! dit-il, la nature n’est ni sourde, ni muette, mais la science est un peu dure d’oreille ! »