Titus Burkhardt : Science sans sagesse


03 Feb 2018

Au cours des pages qui suivent, nous voudrions attirer l’attention sur certaines failles qui — parfois colmatées à la hâte — se font jour dans le domaine des sciences modernes. Elles sont béantes dans toutes les théories qui traitent du vivant, mais se manifestent également en physique, que l’on considère pourtant généralement comme la plus fiable des sciences modernes.

Toutes les erreurs des sciences soi-disant “exactes” se ramènent au fait que le type de pensée commun à ces sciences tend, au nom d’une connaissance “objective” du monde, à éliminer au maximum le sujet humain comme s’il n’existait pas, alors que c’est en lui, pourtant, que se déploie le monde phénoménal. La réduction de toutes les observations à des formules mathématiques permet dans une large mesure de faire comme s’il n’existait pas, en effet, de sujet connaissant, mais simplement une réalité “objective”. On oublie délibérément que la cohérence logique du monde réside dans le sujet lui-même et que lui seul en est la garantie ; c’est le sujet qui, à condition de n’être pas conçu dans sa dimension de “Je” mais dans son essence spirituelle, est en fait le seul témoin de toute réalité objective.

Effectivement, la connaissance “objective” du monde, c’est-à-dire indépendante des impressions conditionnées par le “Je”, et donc, en ce sens, “subjectives”, suppose a priori certains critères immuables qui ne sauraient exister s’il n’y avait pas, dans le sujet lui-même, commandé par le “Je”, un fond impartial, un témoin qui transcende le Je, à savoir précisément le pur esprit. En dernière analyse, la connaissance du monde suppose l’unité sous-jacente du sujet connaissant, de sorte que l’on pourrait dire de la science volontairement agnostique des temps modernes ce que disait Maître Eckhart des athées : “Plus ils blasphèment Dieu, plus ils le louent”. Plus la science proclame l’avènement d’un ordre exclusivement “objectif’ des choses, plus elle manifeste l’unité sous-jacente de l’esprit. Elle le fait, certes, indirectement et inconsciemment, à l’encontre de ses propres principes, mais elle affirme pourtant, à sa manière, ce qu’elle s’efforce de nier.

Dans la perspective scientifique moderne, le sujet humain dans sa totalité, à la fois sensibilité, pensée et esprit pur, est remplacé par cet artifice qu’est la pensée mathématique. On en arrive à évacuer toute vision du monde, voire à émettre des doutes à son propos : “Tout vrai progrès de la science, a écrit un théoricien contemporain [1], consiste en ce qu’elle se dégage de plus en plus de la pure subjectivité, qu’elle fait ressortir de plus en plus clairement ce qui existe indépendamment de la pensée humaine, quand bien même le résultat n’aurait plus qu’une très lointaine ressemblance avec ce que la perception originelle avait pris pour réel”. Il ne s’agit donc pas seulement d’éliminer la fragilité des observations individuelles, conditionnée par les interférences sensorielles ou affectives; il faut également se défaire de tout ce qui, à titre “subjectif’, est inhérent à la perception humaine, à savoir la synthèse des impressions multiples en une image. Tandis que, pour la cosmologie traditionnelle, la dimension métaphorique constitue la vraie valeur du monde visible, son caractère en tant que signe et symbole, au contraire, pour la science moderne, seul la schéma conceptuel auquel peuvent se ramener certains processus spatio-temporels possède une valeur cognitive. Cela vient du fait que la formule mathématique permet la plus grande généralisation possible sans abandonner la loi du nombre ; on peut donc toujours en faire la preuve sur le plan quantitatif. Mais c’est justement pourquoi elle ne saisit pas toute la réalité telle qu’elle s’offre à nos sens. Elle effectue une sorte de tri, et tout ce que ce tri élimine est considéré comme non-réel par la science moderne. Font naturellement partie de cette exclusion tous les aspects purement qualitatifs des choses, c’est-à-dire leurs propriétés qui, tout en étant perceptibles par les sens, ne sont pas strictement mesurables, qualités qui, pour la cosmologie traditionnelle, sont les traces les plus authentiques des réalités cosmiques, lesquelles recoupent la dimension quantitative et la transcendent. La science moderne ne fait pas seulement une impasse sur le caractère cosmique des qualités pures, elle va jusqu’à mettre en doute l’existence même de ces propriétés, dans la mesure où elles se manifestent sur le plan physique. A ses yeux, par exemple, les couleurs n’existent pas comme telles, mais sont seulement les impressions “subjectives” des différents degrés d’oscillation de la lumière. “Une fois admis le principe — écrit un représentant de cette science [2] — selon lequel les qualités perçues ne peuvent être conçues comme propriétés des choses elles-mêmes, dès lors la physique offre un système entièrement homogène et sûr de réponses aux questions concernant ce qui est réellement sous-jacent aux couleurs, aux sons, aux chaleurs, etc.”. L’homogénéité de ce système, qu’est-elle sinon le résultat d’une réduction des aspects qualitatifs de la nature à leur expression quantitative ? La science moderne nous invite donc à sacrifier une bonne partie de ce qui fait, pour nous, la réalité du monde, et elle nous offre en contrepartie des schémas mathématiques dont le seul avantage consiste à nous aider à manipuler la matière sur son propre plan, celui de la stricte quantité.

Le tri mathématique effectué sur la réalité n’écarte pas simplement les propriétés dites “secondaires” des choses perceptibles, telles que les couleurs, les odeurs, les saveurs, les sensations de chaud ou de froid, mais aussi et surtout ce que les philosophes grecs et les scolastiques appelaient la “forme”, c’est-à-dire le “sceau” qualitatif, l’“empreinte” imprimée par l’essence unique d’une être ou d’une chose. Pour la science moderne, la forme essentielle n’existe pas. Comme l’écrit un théoricien de la science moderne [3] : “Quelques rares tenants de l’aristotélisme entretiennent peut-être encore l’idée de pouvoir, grâce à quelque illumination de l’intelligence par le moyen de l’intellectus agens, entrer intuitivement en possession des concepts relatifs à l’essence des choses de la nature, mais ce n’est là qu’un beau rêve… Les qualités essentielles des choses ne sont pas accessibles à la contemplation, elles doivent être découvertes au terme d’un laborieux travail d’investigation fondé sur l’expérience”. A ces déclarations, un Plotin, un Avicenne ou un saint Albert le Grand auraient répondu qu’il n’y a rien dans la nature d’aussi manifeste que les essences (non pas les “concepts essentiels”) des choses, puisqu’elles se révèlent dans les formes essentielles. Il est évident que l’on ne saurait les découvrir au terme d’un “laborieux travail d’investigation”, puisqu’elles échappent à la mesure quantitative ; en revanche, l’intuition spirituelle qui les saisit prend spontanément appui sur la perception sensible, mais aussi, dans une certaine mesure, sur l’imagination, dans la mesure en effet où celle-ci synthétise les impressions reçues de l’extérieur.

Du reste, qu’est-ce donc que cette raison humaine qui cherche à saisir les essences des choses par un “laborieux travail d’investigation” ? Ou bien cette raison est réellement capable d’atteindre son but, ou bien elle ne l’est pas. Que la raison humaine connaisse des limites, nous le savons, mais nous savons aussi qu’elle est capable de concevoir des vérités qui existent indépendamment des individus eux-mêmes et que se manifeste donc en elle une loi universelle supérieure à ces derniers. Sans entrer dans des discussions philosophiques, on peut néanmoins comparer le rapport qui existe entre l’intelligence individuelle et sa source cognitive supra-humaine, le pur Esprit — défini par la cosmologie médiévale comme l’intellectus agens et, dans un sens plus large, comme l’intellectus primus —, avec le rapport qui s’établit entre le reflet et la source de lumière ; cette image rend mieux compte de la réalité que ne saurait le faire n’importe quelle définition philosophique, et d’une manière plus complète. Le reflet est limité par le milieu dans lequel il se trouve ; or, dans le cas de la raison humaine, ce milieu est celui que constitue la faculté de penser et de raisonner, et, dans un sens plus général, la psyché ; mais la nature de la lumière reste toujours la même, ici ou là, au niveau de sa source ou de son reflet, et il en est ainsi de l’esprit, qui reste lui aussi le même, quelles que soient les limites formelles qu’un milieu donné peut lui conférer. Cependant, de par son essence, l’esprit est entièrement connaissance ; il a le pouvoir de se connaître lui-même et, dans la mesure où il prend conscience de lui-même, il connaît également, fondamentalement, toutes les possibilités qui lui sont inhérentes. C’est là que se trouve l’accès, non pas à la structure matérielle des choses, en particulier et en détail, mais à leurs “essences”.

Toute vraie connaissance cosmologique se fonde sur les aspects qualitatifs des choses, c’est-à-dire sur les “formes”, dans la mesure où celles-ci sont les traces de l’essence. C’est pourquoi la cosmologie est à la fois immédiate et spéculative car elle saisit les propriétés des choses d’emblée, sans détours et sans émettre de doute, mais en les dégageant des circonstances particulières de leur environnement, pour les considérer dans leur réalité universelle, laquelle se manifeste simultanément à différents niveaux d’existence. Par rapport à la dimension “horizontale” de l’existence matérielle, la dimension des propriétés cosmiques est de nature “verticale”, car elle établit un lien entre l’inférieur et le supérieur, le transitoire et l’éternel. Étant donné cette façon de considérer les choses, l’univers révèle dès lors son unité intrinsèque, tout en montrant du même coup une multiplicité d’aspects et de dimensions aux mille reflets changeants. Il n’est pas rare que cette vision possède une certaine beauté poétique, ce qui ne saurait porter préjudice à sa vérité, au contraire, car toute poésie authentique porte en elle une prémonition de l’harmonie fondamentale du monde. C’est dans ce sens que le Prophète de l’Islam a pu dire : “Certes il y a une part de sagesse dans l’art de la poésie”.

Si l’on peut reprocher à cette vision des choses d’être plus contemplative que pratique et de négliger les relations matérielles qui existent entre les choses — ce qui, en réalité, ne saurait être un reproche —, en revanche, on peut dire du scientisme moderne qu’il vide le monde de toute son essence qualitative.

Le “grand” argument en faveur des sciences physiques modernes est de mettre en avant leur réussite technique ; cet argument pèse lourd aux yeux de la foule, mais compte peu pour les scientifiques, qui savent trop bien qu’une découverte technique, bien souvent, se fonde sur des théories parfaitement insuffisantes ou même totalement fausses. Le succès technique, comme preuve de vérité au sens le plus profond, est pour le moins sujet à caution, car une théorie peut très bien saisir la réalité de la nature en fonction seulement de ce qu’exige une certaine application technique, et néanmoins ignorer complètement la véritable essence de cette réalité. C’est d’ailleurs ce qui se passe en règle générale, et l’on peut constater aujourd’hui les conséquences de plus en plus évidentes d’une mauvaise maîtrise de la nature. Dans un premier temps, elle se sont révélées principalement sur le plan humain, en imposant à l’individu une forme de vie mécanisée, contraire à sa vraie nature ; par la suite, les inventions qui portent en elles davantage de non-savoir que de vrai savoir ont exercé leurs effets dévastateurs dans tout le règne du vivant [4] ; or si ce processus ne se poursuit pas tout bonnement jusqu’à ce que les fondements mêmes de la vie terrestre soient remis en question [5], il faudra bien, à un moment donné, lorsque les conséquences des interventions imprudentes sur la nature se seront accumulées et auront accéléré mutuellement le processus de dégradation, pour éviter une catastrophe encore plus terrible, consentir des sacrifices supérieurs à ceux que les hommes ont déjà consentis dans leur histoire pour la simple sauvegarde de leur existence [6].

Certains contesteront que la science en tant que telle est responsable de cette évolution. Et pourtant celle-ci est d’ores et déjà inscrite dans la structure même de la science moderne. Elle naît d’une unilatéralité liée tout d’abord au fait que, le monde des phénomènes étant infiniment multiple, toute science qui en traite est partielle. Mais surtout, le mélange dangereux et explosif de savoir et de non-savoir qui caractérise la science moderne est dû au fait qu’elle ignore systématiquement toutes les dimensions de la réalité qui ne sont pas strictement matérielles. Cet exclusivisme proprement inhumain de la science moderne est responsable des cassures qui se produisent en elle-même et dont les effets dans le domaine technique sont autant de germes d’une catastrophe future.

Étant donné que la conception purement mathématique des choses fait inévitablement partie du caractère schématique et en même temps discontinu du nombre, elle néglige tout ce qui, dans la trame infinie de la nature, est constitué de rapports fluctuants et continus ainsi que d’équilibres impondérables. Mais il reste que la permanence et l’équilibre sont plus réels que l’instabilité et le hasard ; ils sont aussi infiniment plus précieux et, tout bonnement, absolument indispensables à la vie.

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Dans la physique moderne, l’espace dans lequel se meuvent les astres, ainsi que l’espace que parcourent les trajectoires des plus petits corpuscules connus, comme les électrons, est conçu comme totalement vide. Cette définition, bien que contraire à toute logique et à toute représentation intuitive, est néanmoins maintenue comme telle parce qu’elle permet de représenter les relations spatio-temporelles entre les différents corps ou corpuscules comme mathématiquement “pures”. En réalité, un “point” de matière “suspendu” dans le vide absolu serait totalement privé de toute relation avec tous les autres “points” de matière ; il serait pour ainsi dire suspendu dans le néant. On parle bien de “champs de force” qui établissent des relations entre les corps, mais on ne dit pas ce qui sert de support à ces champs de force. L’espace totalement vide ne peut exister ; c’est une simple abstraction, un concept arbitraire qui montre seulement jusqu’où la pensée purement mathématique peut s’égarer lorsqu’elle perd le contact avec la contemplation et l’imagination.

Selon la cosmologie traditionnelle, l’espace est uniformément rempli d’éther. Mais la physique moderne nie la réalité de l’éther, depuis qu’elle a constaté qu’il n’oppose aucune résistance au mouvement de rotation du globe terrestre. Mais, ce faisant, on oublie justement que ce “cinquième élément”, qui représente le fondement de tous les modes d’existence physiques, ne possède en lui-même aucune propriété physique particulière ; il constitue le vecteur permanent et indifférencié de tous les contraires faits de grossière matière et ne saurait donc jamais faire opposition à quoi que ce soit.

Si la science moderne admettait l’existence de l’éther, peut-être trouverait-elle la réponse à la question de savoir si la lumière se propage en tant qu’onde ou en tant qu’émanation de matière. On sait que, selon le point de vue adopté, les phénomènes lumineux peuvent s’expliquer selon l’une ou l’autre interprétation, mais la contradiction entre les deux subsiste. Il est d’ailleurs probable que la propagation de la lumière ne s’explique ni par l’une, ni par l’autre, et qu’elle repose sur d’autres motifs encore : à savoir que la lumière est l’élément qui se rattache le plus directement possible à l’éther et qui, pour cette raison, participe elle-même de la nature de ce dernier, laquelle peut se définir comme un continuum indifférencié.

Un continuum indifférencié ne saurait se subdiviser en une série d’unités identiques ; même s’il emplit l’espace, il ne peut se conformer à une mesure progressive. Ce caractère de continuum paraît s’exprimer également dans la vitesse de la lumière, sinon absolument du moins approximativement, dans la mesure où la lumière traverse l’espace plus rapidement que tout autre mouvement ; sa vitesse représente une valeur limite à proprement parler.

On sait que la physicien américain A. Michelson a constaté, en 1881, au cours de plusieurs expériences, que la vitesse de la lumière ne variait pas, qu’elle soit mesurée dans le sens de rotation de la Terre ou dans le sens inverse. Cette donnée apparemment absolue a placé les astronomes modernes devant l’alternative suivante : soit admettre l’immobilité de la Terre, et donc nier le système héliocentrique de l’univers, soit rejeter les concepts habituels d’espace et de temps. C’est ce qui amena Einstein à considérer justement l’espace et le temps comme des grandeurs relatives, variables selon que l’observateur reste au repos ou se déplace, tandis que seule la vitesse de la lumière demeure constante. Celle-ci étant supposée rester partout et toujours la même, ce sont l’espace et le temps qui varieraient l’un par rapport à l’autre, comme si l’espace pouvait se rétrécir en faveur du temps, ou inversement.

A première vue, cette théorie a quelque chose de séduisant, car il semble plausible, en effet, que ce soit la lumière qui “mesure”, par son propre mouvement, l’espace et le temps. Il est exact en effet que la lumière spirituelle “mesure” le cosmos et en “déploie” ainsi toutes les possibilités. Mais il ne s’agit pas là de l’ordre physique du monde, celui seul que la théorie d’Einstein prend en considération. D’où la simple question : comment se fait-il qu’un mouvement, définissable uniquement par une certaine relation entre l’espace et le temps, représente à son tour la mesure absolue de l’espace et du temps ? L’expérience sur la vitesse de la lumière qui a servi de fondement à toute la théorie devait nécessairement prendre en compte dans ses calculs l’espace et le temps tels qu’ils s’offrent à notre expérience habituelle. Qu’est-ce donc que ce fameux “nombre constant” censé exprimer la vitesse de la lumière ? On écrit pratiquement “300000 kilomètres à la seconde”, et l’on admet que c’est là une valeur qui, si elle ne s’exprime pas nécessairement partout de la même manière, n’en demeure pas moins constante à travers tout l’univers physique. Comment un mouvement possédant une vitesse parfaitement définie — et dont la définition sera toujours un rapport donné entre l’espace et le temps — peut-il lui-même être pris pour la mesure quasi absolue de ces deux conditions de l’état physique ? N’y a-t-il pas là une confusion entre deux domaines de la réalité ? Que la nature de la lumière soit fondamentale pour tout le règne physique, nous le croyons volontiers, et même que le mouvement de la lumière représente pour ainsi dire la mesure cosmique de ce monde, mais en quoi cela a-t-il à voir avec un nombre, et qui plus est un nombre précis ? [7]

On nous dit que la réalité n’est pas nécessairement conforme aux notions d’espace et de temps qui nous sont innées ; mais en même temps, on ne met pas un seul instant en doute le fait que l’univers physique est conforme, lui, à certaines formules mathématiques qui, après tout, se fondent elles aussi sur des concepts axiomatiques qui nous sont innés. On nous dit que l’espace et le temps varient selon que l’observateur est immobile ou se déplace, et que, objectivement, la simultanéité ne peut exister. Mais les critères mathématiques — c’est ce que l’on affirme également — sont partout les mêmes. C’est comme si le monde physique, qui ne représente sans doute, tout en possédant sa propre logique, qu’une réalité conditionnée, pouvait être dépassé et saisi dans sa relativité par le pouvoir de la pensée mathématique — non pas en vertu d’une vision ou d’une intuition purement spirituelle, mais à l’issue d’un enchaînement de formules purement mathématiques. Et comment se passe dès lors l’exploration moderne de l’univers, dans la pratique ? L’astronome qui calcule le nombre d’années de lumière qui nous séparent de la nébuleuse située dans la constellation d’Andromède, en se référant au décalage des bandes sur le spectre, prend pour acquis, malgré tous ses concepts de relativité, que la vitesse de la lumière est bien telle qu’il la mesure sur la terre, et que la nature de la lumière, de même que la nature de la matière, restent uniformes et homogènes à travers tout le monde visible ; bref, il prend pour acquis que la trame de l’univers est identique, partout et pour toujours, à celle de ce minuscule fragment que l’homme peut toucher. Quel singulier mélange de confiance aveugle en l’expérience de la physique et de méfiance mathématique à l’égard des données immédiates d’espace et de temps ! Qu’adviendrait-il si le postulat de la vitesse de la lumière, identique et finie, était mis en cause — ce qui pourrait bien se produire tôt ou tard —, de sorte que le seul point d’attache fixe de la théorie einsteinienne se mettrait à vaciller ? Toute la conception moderne de l’univers — et pas seulement celle de Einstein — s’évanouirait du même coup, comme un mirage… [8]

Considérons une fois encore l’ABC de la théorie einsteinienne : l’espace et le temps, affirme-t-elle, ne se mesurent pas de la même façon selon que l’observateur est immobile ou se déplace ; seule est définitive la vitesse de la lumière. Donc cette vitesse doit posséder en elle-même sa propre mesure, sinon à quoi pourrait-on la mesurer ? Son caractère identique et fini est admis parce que, ainsi, “le calcul tombe juste”. Mais rien ne garantie en fait que la vitesse de la lumière n’est pas différente selon le règne cosmique dans lequel la vitesse se déplace. C’est d’ailleurs probablement ainsi que cela se passe, étant donné qu’il n’existe nulle part un événement absolument identique à lui-même. Seul est constant et invariable l’acte situé en dehors du temps, le “fiat lux” créateur. Quant au mouvement de la lumière, il manifeste le même phénomène par la “valeur limite” de sa vitesse, mais d’une manière approximative et avec toute la relativité propre au monde physique.

Il est néanmoins possible que toutes ces distances qui nous séparent des astres, mesurées en “années de lumière”, possèdent une valeur tout aussi “subjective” que les calculs de n’importe quelle cosmogonie “dépassée”, sans parler du fait que toute la connaissance que nous avons de la nature est conditionnée par les limites de nos facultés sensorielles.

Dans ce contexte, nous devons également mentionner ici la théorie selon laquelle l’espace où se meuvent les astres et les constellations, c’est-à-dire l’espace entier de l’univers physique, ne serait pas l’espace euclidien, mais un “espace” qui n’admettrait pas le postulat d’Euclide (“Par un point du plan, on ne peut mener qu’une seule parallèle à une droite”). Un “espace” défini de la sorte reflue en lui-même et forme une courbe indéfinie. On pourrait voir dans cette théorie une expression du caractère indéfini qui est justement le propre de l’univers, en ce sens où il ne peut ni avoir une limite spatiale extrême, ni être infini. Seul l’absolu est infini. Les Anciens exprimaient le caractère indéfini de l’espace en le comparant à une sphère dont le rayon échappe à toute mesure, et qui se trouve elle-même contenue dans l’esprit universel. Mais ce n’est pas ainsi que l’entendent les théoriciens modernes lorsqu’ils parlent d’“espace non euclidien”. Il s’agit pour eux d’une conception rectifiée de l’espace ; l’espace euclidien ne représenterait qu’un cas particulier de l’espace tel qu’il est réellement, celui-ci étant, certes, inhabituel à concevoir, mais néanmoins accessible à une imagination bien entraînée. Rien de moins vrai que tout cela, et l’on constate en vérité une confusion singulière, dans cette théorie, entre la spatialité réelle et une spéculation mathématique, sans doute dérivée de concepts géométriques, mais qui échappe à toute représentation spatiale. En réalité, on ne peut se figurer l’“espace” non-euclidien que d’une manière indirecte, par rapport à l’espace euclidien, dans la mesure où les figures simples, à deux dimension, de l’“espace” non euclidien peuvent se rapporter à un modèle euclidien à trois dimensions. Mais quand on dépasse deux dimensions, le rapport n’est plus valable, et l’on se trouve devant une structure mathématique dont les grandeurs portent les noms d’éléments spatiaux, mais qui échappent à notre pouvoir de représentation. Ici aussi, la logique inhérente à l’imagination se trouve outrepassée par des concepts purement mathématiques, dans l’intention, ensuite, de violer l’imagination rétroactivement. Tandis que la première démarche — dépasser l’imagination par la mathématique — est, dans une certaine mesure, acceptable, la seconde, qui consiste à faire violence à l’imagination par la mathématique, témoigne de cette tendance déjà évoquée auparavant à faire d’une faculté mentale — le fait de penser en termes mathématiques — une catégorie absolue.

Conformément au schématisme mathématique, la matière elle-même est conçue comme un discontinuum, sans aucune cohésion, étant donné que les atomes et les corpuscules qui les constituent sont encore plus isolés dans l’espace que ne le sont les astres. Car quelle que soit la conception de l’atome en vigueur à un moment donné — et les théories émises à ce sujet se succèdent à une rapidité déconcertante —, il s’agit toujours de systèmes de “points” de matière ou d’énergie isolés dans l’espace. Mais comme le moyen qui permet d’observer ces infimes particules — la lumière, essentiellement — représente lui-même un continuum, d’emblée surgit une contradiction entre une représentation continue de la matière et une représentation discontinue ; et si l’on essaye de surmonter cette contradiction, on en arrive à une situation sans issue, semblable à celle où l’acte de voir voudrait se voir lui-même.

Il nous faut évoquer ici la doctrine traditionnelle de la matière originelle, la materia prima [9]. Selon cette doctrine, la multiplicité du monde émane de la matière originelle, qui se “déploie” progressivement grâce à l’“action immobile” de l’entité génératrice ou de l’esprit créateur. Mais la matière originelle, la materia prima elle-même, n’est pas perceptible ; à l’état indifférencié, elle est sous-jacente à tous les états, à toutes les formes différenciables ; en outre, ce principe s’applique non seulement à la matière originelle de tout l’univers, visible ou invisible, mais aussi, dans un sens plus limité, à la matière dont est constitué le monde corporel et que les cosmologues du Moyen Age ont appelée materia signata quantitate, “matière marquée par la quantité”. La materia d’un domaine phénoménal donné est toujours une chose qui ne possède pas encore de configuration et qui, pour cette raison, ne peut être désignée par aucune des caractéristiques s’appliquant à ce domaine. En somme, le monde différenciable se déploie entre deux pôles qui échappent eux-mêmes à toute connaissance différenciée, le pôle de l’entité génératrice et le pôle de la matière originelle pure, de même que le spectre des couleurs, par suite de la réfraction de la lumière blanche, et donc incolore par définition, peut se manifester dans un milieu également incolore, c’est-à-dire une goutte d’eau ou un cristal.

La science moderne, qui, malgré tout, malgré le pragmatisme dont elle fait preuve, est à la recherche d’une explication valable de l’univers visible, complète et globale, qui croit trouver la raison ultime des choses dans une structure donnée de la matière physique, la science moderne, donc, doit apporter la démonstration que toute la richesse qualitative de l’univers accessible aux sens repose sur la constellation changeante des corpuscules les plus infimes, que ceux-ci soient décrits comme de véritables éléments matériels ou comme de simples points d’énergie. Cela signifie, en fait, que tous les faisceaux de propriétés sensibles dont le monde est constitué, à l’exception peut-être de l’espace et du temps, devraient se réduire, scientifiquement parlant, à un certain nombre de modèles atomiques dont les différences tiendraient uniquement aux notions de nombre, de masse et de temps de révolution des corpuscules. Il est clair que cette démarche est vouée à l’échec, car, même si les modèles atomiques comportent toujours certains éléments qualitatifs — ne serait-ce que leur structure imaginaire dans l’espace —, il s’agit toutefois d’une réduction de la qualité à la quantité, de la propriété intrinsèque au nombre ; or jamais la quantité ne pourra rendre compte du caractère propre d’une chose.

Dans son écrit De unitate et uno, Boèce établit un parallèle très juste entre la “forme” d’une chose, à savoir son aspect qualitatif, et la lumière grâce à laquelle on connaît l’essence de la chose en question. Or, quand on élimine autant que faire se peut les aspects qualitatifs de l’existence physique, dans l’intention de mieux comprendre son fondement quantitatif, la matière pure, on agit exactement comme un homme qui éteindrait toutes les lumières pour mieux pouvoir scruter la nature de l’obscurité.

C’est pourquoi la science moderne ne saisira jamais l’essence de la matière, qui est à la base de ce monde. Elle ne peut même pas s’en approcher, car l’élimination progressive de toutes les caractéristiques qualitatives au profit des définitions purement mathématiques de la structure matérielle l’entraîne jusqu’à un point limite où toute précision se change en incertitude. C’est d’ailleurs ce qui s’est déjà produit, de sorte que la physique atomique moderne remplace de plus en plus la logique mathématique par des statistiques et des calculs de probabilité ; là où elle est parvenue maintenant, même la loi de cause à effet semble s’avouer vaincue ; la logique est mise en doute, et l’on commence déjà à se demander si la nature, en tant que phénomène essentiel, est déterminée ou indéterminée, définie ou indéfinie, et si, dans l’hypothèse du second cas, les lois naturelles, comme on les appelle, ne sont pas simplement des approximations statistiques. En réalité, il existe, entre le monde qualitativement différencié et la materia indifférenciée, comme une zone de pénombre, la zone du chaos. L’indéterminé appartient au chaos, qui caractérise aussi le déséquilibre entre ce qui apparaît comme la cause et ce qui apparaît comme l’effet. Cette zone se distingue par les terribles dangers que la fission atomique cache en elle.

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Quand on prend les anciennes cosmogonies à la lettre, et non dans un sens symbolique, elles paraissent effectivement naïves et ingénues, mais les théories modernes sur l’origine du monde, elles, sont franchement absurdes, non pas à cause de leur représentation mathématique, mais en raison de l’inconscience avec laquelle leur auteurs se posent en témoins impartiaux et détachés du devenir cosmique, même s’ils admettent par ailleurs, expressément ou tacitement, que l’esprit humain lui-même n’est qu’un produit de ce devenir. Si cela était vrai, quel rapport existe-t-il donc entre cette nébuleuse primordiale, ce tourbillon de matière dont on veut faire dériver l’univers, la vie, les hommes, et ce petit miroir mental qui émet des hypothèses, se perd en conjectures — car l’esprit ne saurait faire plus — et prétend retrouver en lui la logique de toute chose ? Comment l’effet peut-il juger de sa propre cause ? Mais s’il existe des lois immuables de la nature — les lois de la causalité, du nombre, de l’espace et du temps — et qu’il existe aussi en nous quelque chose qui a le droit de dire “ceci est vrai, ceci est faux”, où donc est le garant de la vérité ? Est-ce l’objet de la connaissance ou le sujet connaissant ? Notre esprit n’est-il donc qu’un peu d’écume sur les vagues de l’océan cosmique, ou bien existe-t-il au fond de lui un témoin intemporel de la réalité ?

Plus d’un partisan des théories modernes répondra sans doute qu’il s’occupe exclusivement de la réalité physique et objective et qu’il refuse de se prononcer sur le domaine subjectif, se déclarant ainsi partisan du cartésianisme classique, qui définit l’esprit et la matière comme deux réalités subordonnées l’une à l’autre par la Providence, mais parfaitement distinctes en fait l’une de l’autre. Cette conception comporte une parcelle de vérité, mais elle est fausse dans son unilatéralité. C’est bien le dualisme cartésien qui, en tout état de cause, a préparé les esprits à faire abstraction de tout ce qui n’est pas de nature physique, comme si l’homme lui-même n’était pas la preuve vivante de la complexité du réel, organisé en d’innombrables strates ou modes d’existence.

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L’homme de l’Antiquité qui se représentait la terre comme une île entourée par l’océan primordial et le ciel comme une coupole protectrice posée par-dessus, ou l’homme du Moyen Age qui se figurait les cieux comme des cercles concentriques échelonnés depuis le centre de la terre jusqu’à la sphère de l’esprit divin, englobant toute chose et ne connaissant plus de limite propre, ces hommes se trompaient certainement sur les véritables relations régnant dans l’univers physique. En revanche, ils étaient parfaitement conscients d’un fait beaucoup plus important, à savoir que le monde matériel ne représente pas toute la réalité, qu’il est entouré et pénétré par une réalité à la fois plus vaste et plus subtile, laquelle est à son tour contenue dans l’esprit ; directement ou indirectement, ils savaient également que l’immensité de l’univers n’est rien par rapport à l’Infini.

L’homme sait aujourd’hui que la terre n’est qu’une boule animée d’un mouvement multiforme et vertigineux qui court sur un abîme insondable, attirée et dominée par les forces qu’exercent sur elle d’autres corps célestes, incomparablement plus grands et situés à des distances inimaginables ; il sait que la terre où il vit n’est qu’un grain de poussière par rapport au soleil, et que le soleil lui-même n’est qu’un grain au milieu de myriades d’autres astres incandescents ; il sait aussi que tout cela bouge. Une simple irrégularité dans cet enchaînement de mouvements sidéraux, l’interférence d’un astre étranger dans le système planétaire, une déviation de la trajectoire normale du soleil, ou tout autre incident cosmi­que, suffirait pour faire vaciller la terre au cours de sa révolu­tion, pour troubler la succession des saisons, modifier l’atmo­sphère et détruire l’humanité. L’homme aujourd’hui sait par ailleurs que le moindre atome renferme des forces qui, si elles étaient déchaînées, pourraient provoquer sur terre une confla­gration planétaire presque instantanée. Tout cela, l’“infiniment petit” et l’“infiniment grand”, apparaît, du point de vue de la science moderne, comme un mécanisme d’une complexité inimaginable, dont le fonctionnement est dû à des forces aveugles.

Et pourtant, l’homme d ’aujourd’hui vit et agit comme si le déroulement normal et habituel des rythmes de la nature lui était garanti. Il ne pense, en effet, ni aux abîmes du monde intersidéral, ni aux forces terribles que renferme cha­que corpuscule de matière. Avec des yeux d’enfant, il regarde au-dessus de lui la voûte céleste avec le soleil et les étoiles, mais le souvenir des théories astronomiques l’empêche d’y voir des signes de Dieu. Le ciel a cessé de représenter pour lui la manifestation naturelle de l’esprit qui englobe le monde et l’éclaire. Le savoir universitaire s’est substitué en lui à cette vision “naïve” et profonde des choses. Non qu’il ait mainte­nant conscience d’un ordre cosmique supérieur, dont l’homme serait aussi partie intégrante. Non. Il se sent comme abandonné, privé d’appui solide face à ces abîmes qui n’ont plus aucune commune mesure avec lui-même. Car rien ne lui rappelle plus désormais que tout l’univers, en définitive, est contenu en lui-même, non pas dans son être individuel, certes, mais dans l’esprit qui est en lui et qui, en même temps, le dépasse, lui et tout l’univers visible.

Extrait de Science moderne et Sagesse Traditionnelle, 1986

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1 James Jeans, Die neuen Grundlagen der Naturerkenntnis, Stuttgart 1935.

2 B. Bavink, Hauptfragen der heutigen Naturphilosophie, Berlin 1928.

3 Josef Geiser, Allgemeine Philosophie des Seins und der Natur, Munster i.W. 1915.

4 Il est révélateur à cet égard que, aujourd’hui pour la première fois, la pureté de la terre, de l’eau et de l’air se trouve gravement menacée. La pureté de ces éléments, qui se régénère toujours d’elle-même, est l’expression de l’équilibre naturel, et c’est pourquoi, chez tous les peuples anciens, la terre, l’eau, l’air et le feu étaient des éléments sacrés.

5 Ce qui peut également se produire indépendamment des dangers de la fission atomique.

6 S’il devait arriver que les gouvernements soient obligés de limiter les naissances, cela constituerait une atteinte à la vie privée et aux libertés plus grave que tout ce qu’ont pu imaginer les tyrannies les plus perverses.

7 Voir l’excellente critique de la théorie einsteinienne par Maurice Ollivier in Physique moderne et réalité, Éditions du Cèdre, Paris.

8 Ces lignes étaient déjà écrites lorsque parut un article du savant espagnol Julio Palacios (El hundimiento de una teoria, in ABC, Madrid, novembre 1962), où nous avons appris que, selon la revue de société américaine d’optique, Wallace Kantor, de la Western University of California, a prouvé d’une manière irréfutable, à la suite de plusieurs expériences, que la vitesse de la lumière n’était pas constante au sens einsteinien, mais qu’elle diminuait ou augmentait selon le mouvement de la source de lumière. La théorie d’Einstein se trouve du même coup privée de tout fondement, quand bien même il faudra encore longtemps avant de voir ses élucubrations disparaître des manuels, et plus longtemps encore avant que l’on en tire les conclusions qui s’imposent. Il faudra bien pourtant se rendre compte que la relativité de l’existence spatio-temporelle — qui relève sans aucun doute d’un point de vue plus élevé — ne peut trouver de justification dans un élément comme la vitesse de la lumière, qui appartient à l’existence elle-même. Avec le recul historique, la théorie d’Einstein apparaîtra peut-être comme le pendant de la philosophie existentialiste qui, à l’aide d’analyses hyperlogiques, entend démontrer que la logique n’est pas valable.

Autre déni de la théorie einsteinienne: les calculs du docteur Harlan Smith, de l’Université du Texas, relatifs à certains corps célestes “quasi-stellaires” qui, situés à une distance d’un billion d’années de lumière et possédant des diamètres d’au moins 1000 années de lumière, présentent une pulsation lumineuse de 13 ans environ.

9 Voir notre ouvrage sur l’alchimie [Alchimie, trad. française citée].