Claude Tresmontant : Les sciences expérimentales et le point de départ de l’analyse philosophique


08 Sep 2017

Conférence donnée au Centre d’Études et de Recherches Nucléaires, Genève, le 19 octobre 1977.

Comme vous le savez, dans l’histoire de la pensée humaine, pour autant qu’elle nous est connue, on distingue plusieurs démarches fondamentales, plusieurs points de départ pour l’analyse et le traitement des problèmes philosophiques.

1. Un premier point de départ est celui que l’on observe par exemple dans la grande tradition métaphysique et théosophique de l’Inde, qui remonte au moins au Xe siècle avant notre ère. Dans cette grande tradition métaphysique, le point de départ, ce sont des textes sacrés supposés révélés, le Véda, les Upanishad ; et toute la tradition métaphysique de l’Inde à travers les siècles va commenter ces textes fondamentaux, puis commenter les commentaires et ainsi de suite. Pour nous qui sommes rationalistes, la première question bien évidemment est de savoir ce que valent ces textes initiaux dont on part et qui sont supposés révélés. Nous voulons savoir comment on établit que ces textes contiennent une révélation. Nous portons un examen critique aux sources de toute la tradition métaphysique et théosophique de l’Inde et cela d’autant plus que cette tradition, dans son ensemble, se caractérise par un mépris décidé et systématique pour l’enseignement de l’expérience, qui est qualifié d’illusoire. Entre l’expérience et des textes supposés révélés, il nous faut choisir et, quant à nous, le choix est fait : mais les maîtres de la tradition moniste de l’Inde ont fait le choix inverse : ils ont choisi les textes supposés révélés contre l’expérience.

2. Un deuxième point de départ pour l’analyse philosophique, inverse du précédent, est justement le point de départ expérimental, l’expérience elle-même. On ne commence pas par déclarer que la réalité objective connue dans notre expérience est illusoire. On part de cette réalité objective et on en essaie l’analyse rationnelle jusqu’au bout.

C’est cette méthode expérimentale qu’ont choisi des philosophes comme Aristote au IVe siècle avant notre ère, ou, à l’autre bout de l’histoire de la philosophie, Henri Bergson à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Remarquons qu’ils étaient l’un et l’autre des naturalistes, des hommes de formation biologique, fascinés durant leur vie entière par la réalité biologique.

3. Un troisième point de départ et une troisième méthode pour faire de la philosophie, c’est la construction à priori, la construction d’un système sans base expérimentale. On part de quelques principes posés à priori et on procède par déduction. Au lieu de procéder, comme le faisait Aristote et comme le voulut aussi Bergson, à partir de l’expérience et d’une manière inductive, on procède d’une manière déductive. Toute la question est de savoir quels sont ces principes d’où l’on part, quelles sont les intuitions originelles dont on procède pour construire tout le système et ce qu’elles valent… Les grands systèmes de l’idéalisme allemand montrent qu’en fait les intuitions originelles sont encore, tout comme dans la première méthode ou démarche, des intuitions de type théosophique et initiatique.

L’avènement des sciences expérimentales, dans les temps modernes, constitue certainement l’une des révolutions les plus importantes dans l’histoire de la pensée humaine. Avec les sciences expérimentales, l’humanité apprend à penser correctement. Elle apprend ce qu’est le rationalisme à base expérimentale. Elle apprend à distinguer la pensée contrôlée par l’expérience, et la pensée mythique.

En effet, l’authentique rationalisme ne consiste pas à raisonner en l’air mais à raisonner en fonction de la réalité objective, que l’on peut aussi appeler l’être, et conformément au réel. Le rationalisme se définit par la réalité objective, et non pas à priori. Il est le plus souvent impossible de savoir à priori ce qui est rationnel et ce qui ne l’est pas. Le rationnel se définit à partir de ce qui est, de même que le possible se définit à partir de ce qui est, et non l’inverse.

L’information vient de l’univers, de la nature, dans notre esprit : telle est l’évidence qui s’impose à partir de la pratique des sciences expérimentales. Lorsque Crick et Watson découvrent en 1953 la structure et le fonctionnement de ces molécules géantes qui portent l’hérédité génétique, ils découvrent de l’information qui existait dans la nature avant eux. Ils ne prétendent pas créer de l’information qui existait dans la nature avant eux. Ils ne prétendent pas créer de l’information, mais découvrir l’information qui préexistait cachée dans la nature. Il en est ainsi pour toutes les sciences expérimentales : en astrophysique, en physique, en chimie et en biochimie, en biologie fondamentale, en zoologie et en paléontologie, en neurophysiologie, en psychologie animale et humaine ; toujours le savant découvre de l’information qui existait dans l’univers ou dans la nature, avant lui, indépendamment de lui, indépendamment du sujet humain connaissant.

L’information va donc de l’univers et de la nature, dans notre esprit ; notre esprit découvre l’information qui existait dans l’univers et dans la nature, dans l’homme même, dans l’organisme humain, avant que l’homme ne le sache. Connaître, c’est assimiler de l’information, de même que manger c’est assimiler des molécules que nous prenons dans la nature pour les transformer en nos propres molécules. Il existe une analogie entre connaître et manger, entre la connaissance et l’assimilation biologique, comme l’a bien montré Jean Piaget depuis un demi-siècle. La connaissance consiste toujours à assimiler de l’information qui se trouve d’abord hors de notre esprit, dans le réel objectif.

L’avènement des sciences expérimentales a conduit la pensée humaine, dans son ensemble, disons pour être plus précis, la pensée des hommes de science, au plus grand scepticisme à l’égard de la philosophie. On trouvera un très bon exemple de ce scepticisme dans un charmant petit ouvrage de l’illustre psychologue suisse Jean Piaget, Sagesse et illusions de la philosophie.

Ce scepticisme s’explique par le fait qu’en Europe, depuis plusieurs siècles, les plus célèbres parmi les philosophes prétendaient procéder à priori et non selon les voies de la méthode expérimentale. Les grands systèmes métaphysiques de Descartes, de Spinoza, de Leibniz, de Malebranche puis de Fichte, de Schelling et de Hegel, étaient construits à priori. La seule métaphysique que Kant ait connue, et donc la seule qu’il ait pu critiquer, c’est une métaphysique qui procède, comme il le dit cent fois, totalement à priori et par purs concepts, indépendamment de l’expérience. Kant partait d’ailleurs et au surplus du présupposé faux, que l’expérience par elle-même et en elle-même n’est pas informée. S’il y a de l’information dans notre expérience, ou de l’intelligibilité pour parler son langage, c’est, nous dit-il, parce que le sujet connaissant a introduit cette information, cette intelligibilité dans la matière brute fournie par l’objet. C’est là l’erreur.

Nous voudrions montrer comment se pose un problème philosophique, en quoi il consiste, comment il se rattache à la réalité objective, et comment il peut se traiter. Autrement dit, nous voudrions montrer, par quelques exemples, où se situe le point de départ de l’analyse philosophique par rapport aux sciences expérimentales.

Nous voudrions montrer que les problèmes philosophiques ne sont pas arbitraires. Ce ne sont pas des productions capricieuses dues aux têtes surchauffées de quelques philosophes. Ce sont des problèmes qui s’imposent objectivement à l’intelligence humaine à partir de la réalité objective scientifiquement explorée, plus encore aujourd’hui, au XXe siècle, qu’hier. C’est ce qu’aperçoivent d’ailleurs déjà quelques savants de par le monde. Ces problèmes philosophiques et mêmes, disons-le, métaphysiques, on peut bien sûr les refouler, les inhiber, tenter de les mettre à la porte ou ne pas vouloir les considérer. On peut en avoir honte. Ils n’en existent pas moins. Ils sont et ils attendent que nous les traitions d’une manière raisonnable.

I — Premier exemple à partir de l’astrophysique

Quel est l’objet de l’astrophysique? C’est d’étudier, comme tout le monde le sait, la genèse, la formation et la structure de notre système solaire ; la genèse, la formation et la structure de notre galaxie ; la genèse, la formation et la structure de toutes les autres galaxies accessibles à notre observation; et, finalement, la genèse, la formation et la structure de l’univers dans son ensemble. Autrement dit, c’est de savoir ce qu’est l’univers, de quelle manière il est constitué, et de quelle manière il s’est historiquement formé.

L’astrophysique a donc un objet : l’univers dans son ensemble, et ces sous-ensembles que sont les galaxies, ces éléments des galaxies que sont les étoiles, etc.

Mais le problème posé par l’existence même de l’univers, est-ce que l’astrophysique le traite, est-ce qu’elle l’aborde? Certes non. On ne trouve dans aucun traité d’astrophysique, ni au début du traité ni à la fin, un chapitre intitulé : “Les problèmes posés par l’existence même de l’univers ”.

Or ce problème se pose, il s’impose même à l’intelligence humaine, depuis que l’intelligence humaine s’est éveillée à la pensée spéculative. Nous ne pouvons pas, avec les documents dont nous disposons, remonter bien au-delà du XVe siècle avant notre ère ; mais, en déchiffrant les documents les plus anciens qui nous soient accessibles, nous découvrons que la pensée humaine s’est toujours posée la question de savoir : comment comprendre l’existence même de l’univers ?

Les solutions à ce problème ne sont pas en nombre indéfini. Elles sont même en tout petit nombre.

1. Il existe une grande tradition, qui remonte à l’Inde ancienne, et selon laquelle l’existence de l’univers n’est qu’une apparence. Le réel objectif, celui qu’étudient nos sciences expérimentales, n’est qu’un songe, un leurre, une pure apparence. La multiplicité des êtres n’est qu’une illusion. L’Être est Un, c’est le Brahman, et tout le reste est apparence, illusion, maya. C’est l’une des solutions possibles au problème posé par l’existence ou l’être même de l’univers.

2. Une autre doctrine trouve aussi des représentants dès les origines de la pensée humaine connue, en Inde comme en Grèce et comme en Chine. C’est la doctrine selon laquelle, l’univers, c’est l’Être, il n’y en a pas d’autre. Il est la totalité de l’Être, ou, si l’on préfère, l’Être absolu. Il est nécessaire parce qu’il est l’Être lui-même, et il est impossible de penser que l’Être ne soit pas. Il est impossible de penser la négation complète, intégrale, de tout être quel qu’il soit. Autrement dit, l’idée du néant absolu est impensable, ce qui prouve que quelque être est nécessaire. Une très antique tradition de pensée professe que l’univers lui-même, l’univers physique, c’est lui l’Être nécessaire, l’Être absolu, le seul Être ou la totalité de l’Être, et en dehors de lui, il n’y a rien.

Cette tradition de pensée se rattache, en Grèce, au grand Parménide qui fleurissait autour de 500 avant notre ère. Mais on trouverait des analogies en Inde et en Chine. Cette tradition de pensée s’est développée en Occident et elle représente ou constitue ce qu’on appelle la grande tradition matérialiste. Les pères du marxisme, Marx lui-même, Engels, Lénine, se réfèrent à elle, et s’appuient sur elle.

Bien entendu, s’il est vrai, comme le professe cette antique et vénérable tradition, que l’univers physique, c’est l’Être lui-même, la totalité de l’Être, et qu’il n’y a rien hors de lui, alors il faut admettre, bien évidemment, que l’univers n’a jamais commencé et qu’il ne finira jamais, car il est impensable que l’Être ait commencé et qu’il finisse. Il faudra donc admettre que l’univers est un système inusable, sans génération ni corruption, et c’est ce que posent, à la suite du grand Parménide, ses disciples divers. S’il y a quelque modification à la surface de l’Être absolu qui est l’univers il faudra admettre que ces modifications sont cycliques, réversibles, afin d’éviter à tout prix l’idée d’une histoire de l’univers qui est incompatible avec sa pérennité.

Sur ce point fondamental, le philosophe grec Héraclite, qui fleurissait lui aussi autour de 500 avant notre ère, est d’accord avec son illustre collègue Parménide, car l’un et l’autre professent que l’univers physique est incréé, puisqu’il est l’Être total et absolu. La seule différence c’est que Parménide ne reconnaît qu’apparences dans le divers sensible de l’expérience — tout comme la grande tradition idéaliste Héraclite, pour sauver la pérennité de l’Être absolu, professe des cycles éternels qui permettent d’écarter de l’Être absolu qui est l’univers, toute évolution irréversible qui serait fatale à sa pérennité.

Vous savez que cette théorie des cycles éternels a été reprise par Engels dans sa Dialectique de la Nature, et que le philosophe allemand Nietzsche, lui, a repris la théorie de l’éternelle répétition de l’identique, pour éviter, l’un et l’autre, de devoir reconnaître une évolution irréversible de l’univers.

2. Une autre théorie est apparue, à notre connaissance avec une tribu ou plusieurs tribus d’Hébreux nomades installés précairement en terre de Canaan à partir du XIXe ou du XVIIIe siècle avant notre ère. Selon cette théorie, développée par les Hébreux depuis les débuts de leurs traditions orales jusqu’à l’achèvement de leur Bibliothèque sacrée, le monde, l’univers, existe bel et bien, il existe objectivement. Il n’est pas une apparence ni une illusion comme le prétendaient au même moment les sages de l’Inde. La pensée hébraïque prend donc position depuis le début contre la grande tradition idéaliste. Mais, d’autre part, l’univers n’est pas le seul être, ni la totalité de l’Être, ni l’Être pris absolument, ou encore l’Être absolu.

L’univers est un être, ou un Ensemble d’êtres, mais cet Ensemble ne constitue pas la totalité de l’Être. L’univers est quelque être, mais non pas l’Être purement et simplement comme le pensait Parménide.

Il en résulte que l’univers peut fort bien avoir commencé : il n’y a aucun inconvénient à cela, puisqu’il n’est pas l’Être pris absolument ou la totalité de l’Être. L’univers peut fort bien avoir une histoire, comporter une genèse, être en train de s’user d’une manière irréversible : il n’est pas l’Être absolu.

Voilà donc trois types de solution au problème posé par l’existence même ou l’être de l’univers. Si vous en connaissez d’autres, vous me le direz, ou bien vous m’enverrez une carte postale pour me le signaler…

Nous avons intérêt en effet à faire un inventaire complet des solutions possibles à ce problème.

Comme vous le voyez, voilà donc un problème qui s’impose à l’intelligence humaine depuis qu’elle existe (et pas seulement en Occident comme le chante le philosophe allemand Martin Heidegger…), et ce problème, l’astrophysique en tant que telle est incapable de le traiter, tout simplement parce qu’en tant que telle, elle ne se pose pas la question de l’être de l’univers. Elle part d’un donné : l’univers existant, sous nos yeux. Et avec nos plus grands télescopes, elle scrute cet univers pour le connaître. Elle l’écoute avec les radiotélescopes. Elle l’ausculte de toutes les manières, dans son présent et son passé, puisque regardant au loin, elle plonge dans le passé de l’univers.

Mais l’existence même de l’univers? L’astrophysique ne traite pas ce problème. Et pourtant il s’impose à la pensée depuis qu’elle existe sans doute. Vous pouvez appeler comme vous voudrez ces problèmes qui s’imposent à l’intelligence humaine et que les sciences expérimentales, en tant que telles, sont incapables de traiter. On a pris l’habitude, en Occident, depuis des siècles, de les appeler philosophiques, ou encore métaphysiques. Si ces termes vous ennuient, vous pouvez les rejeter sans inconvénient. Restent les problèmes eux-mêmes et l’obligation de les analyser.

Il y a même eu des conflits, et violents, entre certaines de ces métaphysiques et les données de l’expérience. Ainsi au XIXe siècle, et puis surtout au XXe, lorsqu’on a commencé à découvrir que l’univers est un système qui s’use, que les étoiles s’usent et se consument comme les fleurs des champs, que les galaxies ont une date de naissance, et que, vraisemblablement, l’univers était en train d’user d’une manière irréversible l’énergie dont il dispose, c’est-à-dire lorsqu’on a commencé à entrevoir que l’univers est un processus évolutif irréversible, des philosophes et même des savants se sont opposés avec acharnement à cette découverte qui venait des sciences expérimentales, pour sauver l’idée à priori qu’ils avaient d’un univers éternel, sans genèse et sans corruption, immobile à sa place comme la substance de Spinoza, ou tout au moins cyclique comme l’univers d’Héraclite. En Allemagne comme en France, des savants et des philosophes se sont violemment opposés à cette découverte, au nom de leur métaphysique préférée, qui leur venait des philosophes d’avant Socrate, des premiers philosophes grecs. Je vous ai cité Engels et Nietzsche, mais il y en a eu bien d’autres, par exemple l’illustre zoologiste Haeckel, qui professait le monisme, ce qui était parfaitement son droit, et qui au nom de son spinozisme prétendait interdire l’application à la Nature prise dans son ensemble, du second Principe de la Thermodynamique, le Principe de Carnot-Clausius.

De même, lorsqu’il y a une quarantaine d’années, on a commencé à entrevoir que l’univers est un ensemble de galaxies, que toutes les galaxies sont constituées d’éléments qui sont des étoiles, et que les étoiles s’usent d’une manière irréversible, un raisonnement très simple a conduit à se poser la question de l’âge de l’univers dans son ensemble. En effet, les éléments, à savoir les étoiles, ont un âge. Les sous-ensembles, à savoir les galaxies, ont un âge. Comment l’ensemble constitué par ces sous-ensembles et ces éléments pourrait-il ne pas avoir d’âge ?

Lorsqu’on s’est mis à penser à l’âge de l’univers, des savants de formation marxiste, ou plus généralement matérialiste, se sont élevés, et se dressent encore, avec la dernière énergie, contre cette hypothèse, car elle contredit ce qui est à leurs yeux le dogme du rationalisme : à savoir la vieille ontologie de Parménide et Héraclite, selon laquelle l’univers est l’Être même. Puisqu’il est l’Être même, il ne saurait avoir d’âge, il ne saurait avoir commencé, et il ne saurait s’user.

Vous voyez par cet exemple comment s’opposent, et violemment, deux manières de pratiquer l’analyse philosophique. L’une procède à priori, et si les enseignements de l’expérience viennent à contredire ces à priori, elle rejette l’expérience, elle la repousse, elle l’envoie promener. C’est ce que faisait déjà Parménide qui déclarait que l’expérience a tort et qu’elle représente l’illusion, puisqu’elle enseigne la multiplicité, la diversité, la genèse et la corruption des êtres. Mais c’est ce que font aussi des philosophes comme Engels et Nietzsche, qui repoussent des données expérimentales pour sauver l’ontologie qui a leur préférence.

L’autre méthode philosophique, celle que nous préconisons, procède à partir de l’expérience scientifiquement explorée, et elle ne comporte aucun à priori. Elle n’a de leçons à recevoir que de l’expérience, elle ne reconnaît comme juge que la réalité objective.

Il y a deux formes de rationalisme, deux manières de comprendre le rationalisme qui s’opposent d’une manière irréductible.

L’astrophysique nous découvre petit à petit ce qu’est l’univers. Il reste à comprendre l’existence même de l’univers : c’est l’objet d’une autre discipline, rationnelle elle aussi, qui est proprement philosophique.

Vous voyez se profiler à l’horizon la célèbre distinction entre l’essence — ce que c’est — et l’existence. Comme l’a montré Étienne Gilson, le philosophe grec Aristote ne se posait pas la question de savoir comment comprendre l’existence de l’univers, car Aristote supposait à priori que l’univers est divin. Autrement dit, il admettait le présupposé des premiers philosophes grecs, présupposé selon lequel l’univers est l’Être purement et simplement.

Mais pour nous qui savons que l’univers se forme et se fane comme la fleur des champs, il nous est difficile de garder l’idée que les étoiles sont des divinités qui échappent à la genèse et à la corruption, comme le pensait Aristote. Nous savons que les étoiles, ce n’est qu’une masse d’hydrogène qui se transforme progressivement et irréversiblement en hélium…

II— Deuxième exemple

Les biochimistes et les biologistes étudient ces grosses molécules qui entrent dans la constitution des vivants les plus simples possibles, les micro-organismes monocellulaires. Ils analysent la structure de ces molécules géantes et leur composition. Car ces molécules sont composées d’autres molécules. L’univers est une composition de compositions. Tout est composition, tout est information dans la nature, sauf la poussière qui résulte de la décomposition. Les savants étudient donc ces molécules géantes qui constituent les vivants les plus simples et ils pensent généralement que les vivants les plus simples, les premiers vivants, sont apparus sur notre planète, il y a environ trois milliards d’années et demi. Ils nous décrivent les conditions physiques et chimiques qui étaient requises pour que ces molécules soient formées, constituées. Ils nous retracent l’histoire probable de la genèse de ces molécules géantes.

Mais ces molécules géantes, c’est de l’information. Les acides nucléiques qui entrent dans la constitution de ce qu’on appelait au siècle dernier les chromosomes, c’est de l’information : ce sont des télégrammes géants qui commandent à la construction du vivant, monocellulaire ou pluricellulaire. Non seulement ces télégrammes géants commandent à la construction d’un organisme pluricellulaire comme le papillon, ou l’éléphant, ou l’homme, mais encore ils contiennent tous les renseignements requis pour commander au comportement, aux conduites de ces êtres vivants : leur psychologie, leur sociologie et même leur politique sont programmées, dans ces molécules géantes qui portent l’information génétique.

Le problème qui se pose est de comprendre l’existence, là encore, de cette information génétique qui apparaît pour la première fois il y a trois milliards d’années et demi environ sur notre planète.

Car enfin, avant, il n’y en avait pas dans notre système solaire, ni dans notre galaxie, ni, plus généralement, dans l’univers. L’univers n’a pas toujours comporté des systèmes solaires capables de supporter des êtres vivants, car son histoire passée ne le permettait pas. Lorsque les galaxies n’étaient pas formées, il n’y avait pas non plus de systèmes solaires pourvus de planètes suffisamment fraîches pour supporter la genèse des acides nucléiques qui portent l’information génétique, ni celle des protéines.

La biochimie, la biologie moléculaire, c’est-à-dire la biologie fondamentale, part d’un donné qu’elle étudie : ces molécules géantes qui portent l’information génétique. Mais comment comprendre l’existence de ce donné qu’étudient les sciences expérimentales ?

Les biochimistes, les biologistes, en tant que tels, épellent la composition de ces molécules géantes et déchiffrent leur message, ils ont déchiffré le système linguistique de ces messages qui se trouvent dans la nature depuis quelques trois milliards d’années. On nous explique comment les messages génétiques se recopient eux-mêmes et transmettent leur information, par l’intermédiaire d’acides ribonucléiques messagers, sur les chaînes de montages, les ribosomes, sur lesquels s’effectuent la composition des molécules géantes que sont les protéines.

Mais l’existence même de l’information dans la nature, dans l’univers, qui nous la fera comprendre? On voit qu’il reste un problème à traiter. C’est un problème philosophique.

Les savants, comme vous savez, se partagent en plusieurs écoles pour répondre à cette question posée par l’existence de l’information génétique dans la nature. Les uns pensent que l’univers éternel et incréé avait de quoi, en lui-même, pour rendre compte de cette genèse. La Matière éternelle et incréée, nous dit-on, est suffisamment riche en propriétés inconnues pour expliquer cette genèse des molécules géantes qui portent l’information génétique qui commande à la construction des êtres vivants. C’est la Matière éternelle et incréée qui produit, par ses seules ressources, tout ce qui apparaît dans l’univers. La Matière est donc, dans cette hypothèse, pourvue des propriétés que le physicien n’avait pas encore aperçues. Elle a la propriété d’inventer seule des compositions originales, celles qui vont commander à la genèse des êtres vivants. Il faut donc admettre qu’il y a dans la Matière quelque chose d’analogue à un Logos, une Pensée immanente à la Matière et à la Nature. La Dialectique de la Nature de Engels repose sur ce présupposé latent.

D’autres savants répondent : c’est impossible. La matière, c’est ce qu’étudie la physique. Prêter à la matière des propriétés occultes, lui attribuer la capacité de créer seule et par ses propres ressources tous les êtres vivants et pensants, c’est prêter à la matière des propriétés que n’aperçoit pas le physicien. Ce n’est plus du matérialisme scientifique, c’est de l’occultisme ou de la magie.

Pour expliquer l’émergence de l’information génétique dans la nature, il suffit de faire appel, comme les anciens philosophes grecs, au hasard. La matière n’a aucune propriété occulte, il n’y a pas de Logos caché dans la nature, simplement les atomes et les molécules, par le hasard des brassages, constituent des molécules de plus en plus complexes et finalement certaines d’entre elles, choisies par la sélection naturelle, s’avèrent capables de commander à la construction des êtres vivants les plus simples.

Un troisième groupe de savants rejette à la fois l’explication proposée par les premiers et par les seconds. Il est impossible, disent-ils, d’attribuer à la Matière des propriétés occultes qui permettent d’expliquer qu’elle ait su créer seule les êtres vivants et pensants, car ce serait manifestement lui attribuer un véritable Logos, un Génie créateur, que la physique ne découvre pas dans les atomes. Il est impossible d’autre part d’attribuer au hasard des combinaisons et des brassages la genèse des molécules géantes qui portent l’information génétique, et cela pour plusieurs raisons. Les anciens philosophes grecs qui avaient proposé cette hypothèse se donnaient pour accorder un univers éternel, infini dans le temps et dans l’espace, une quantité infinie de matière se mouvant dans un temps infini. Nous ne disposons plus ni d’un temps infini, ni d’une quantité infinie de matière pour faire jouer nos calculs des chances, et donc l’explication par le hasard se casse le nez au premier calcul.

La position du problème s’est quelque peu modifiée depuis les premières expériences de Miller en 1952. Miller simulant les conditions physiques et chimiques de la terre primitive, telles que les avait imaginées Oparine, obtient en laboratoire certaines des bases qui entrent dans la composition des acides désoxyribonucléiques. Depuis, une armée de savants a obtenu en laboratoire des synthèses spontanées d’autres bases et aussi d’acides aminés qui entrent dans la composition des protéines.

Ce n’est donc pas le hasard. C’est une nécessité inhérente aux lois de la matière qui porte celle-ci vers des structures moléculaires.

Mais en fait le problème n’est que repoussé. Car ces bases que l’on obtient en laboratoire, et ces acides aminés, ce sont comme des lettres de l’alphabet, ou des syllabes, ou encore des mots. Toute la question est de savoir comment, avec ces mots, vous allez obtenir un télégramme qui comporte un sens. On obtient en laboratoire la synthèse spontanée des éléments, les lettres de l’alphabet ou les mots. Mais le problème de fond reste entier : comment, avec ces éléments, la nature réalise-t-elle des télégrammes qui ont un sens, des messages qui contiennent de l’information, et quelle information ! Tous les renseignements requis pour composer un être vivant, avec ses milliards de cellules différenciées qui travaillent de concert, un psychisme programmé…

Après les travaux de Miller et de ses successeurs, le problème de l’origine de l’information reste donc entier. Comment comprendre l’apparition dans l’univers physique de cette information génétique qui n’existait pas auparavant, et qui est capable de commander à la construction d’un être vivant? Est-ce la matière seule, la matière antérieure, qui est capable d’expliquer seule l’apparition de cette information génétique nouvelle dans l’univers ?

III — Troisième exemple : L’augmentation de l’information génétique dans la nature, au cours de l’histoire naturelle des espèces vivantes.

Nous savons aujourd’hui avec certitude ce que Lamarck avait deviné depuis le début du XIXe siècle : l’histoire naturelle de la genèse des espèces vivantes a été du plus simple au plus complexe. En langage biochimique cela signifie : l’information génétique a augmenté en quantité et en qualité au cours du temps. Cela se mesure. Les messages génétiques des protozoaires monocellulaires sont plus petits, plus courts, que les messages génétiques de l’éléphant, du lion ou de l’homme. Au cours du temps, les messages génétiques augmentent de taille. Au début de l’histoire de la vie, il suffisait d’avoir des télégrammes capables de commander à la construction de micro-organismes mono cellulaires. Mais au cours de l’histoire naturelle des espèces, ont été inventés des organes et des systèmes biologiques nouveaux, par exemple le système nerveux et beaucoup d’autres. Pour construire un système biologique nouveau, il faut des gènes nouveaux, c’est-à-dire des plans de construction nouveaux, inédits. Au fur et à mesure que les organismes devenaient de plus en plus complexes, des gènes nouveaux de plus en plus nombreux apparaissaient dans les messages génétiques, c’est-à-dire des fragments, ou des chapitres nouveaux, qui étaient inédits.

Comment comprendre la genèse de ces nouveaux chapitres génétiques inédits dans la nature, c’est-à-dire la création d’information nouvelle dans l’univers ?

Telle est la question. C’est à cette question fondamentale que se ramène aujourd’hui le problème de l’évolution biologique car l’évolution biologique ne se comprend que par l’apparition ou la création de nouveaux gènes. Si le phénotype se complexifie c’est que le génotype s’enrichit en information. Comment comprendre cet enrichissement en information au cours du temps, enrichissement continu et même accéléré? Le problème fondamental de l’évolution biologique, ramené à sa formule la plus simple, c’est : quelle est l’origine de l’information génétique nouvelle qui apparaît constamment au cours de l’histoire naturelle des espèces vivantes?

Le problème ainsi posé n’est pas essentiellement différent de celui que pose l’apparition de la vie sur la Terre, c’est-à-dire la genèse des tout premiers messages génétiques. Dans tous les cas, il s’agit de comprendre une nouveauté, une invention, une création inédite, au début celle des premiers messages génétiques qui commandent à la construction des micro-organismes monocellulaires dépourvus d’organes; puis l’invention de nouveaux messages génétiques, de nouveaux plans de construction, qui président à la formation d’organes nouveaux qui n’avaient jamais existé dans la nature, de systèmes biologiques nouveaux, inédits, d’espèces nouvelles.

C’est la nouveauté de l’Être, la nouveauté de l’information créatrice, qui fait question. Car l’ancien ne suffit pas à rendre compte du nouveau, car le nouveau est plus riche en information que l’ancien.

Comme vous le savez, encore, les savants, de par le monde, se partagent en plusieurs écoles. Les uns font appel, tout comme pour expliquer l’apparition de la vie, au hasard, ici au hasard des mutations fortuites, plus précisément aux erreurs de copies dans le processus d’auto duplication de l’ADN. D’autres estiment que cette explication est impossible et insensée. Ils font remarquer que les erreurs de copie peuvent expliquer l’entropie d’un système, mais non l’augmentation de l’information, la création de l’information. Prétendre expliquer la création de l’information génétique par des erreurs de copie, c’est prétendre expliquer la croissance de l’information par la croissance de l’entropie : c’est absurde.

Quoi qu’il en soit de la solution de ce problème, vous voyez qu’un problème inévitable s’impose à l’intelligence humaine à propos de la genèse continuée, au cours de l’évolution biologique, de nouvelle information génétique. Cette création continuée de nouvelle information génétique, c’est l’évolution même, puisqu’au fond l’évolution s’effectue d’abord au niveau du génotype, c’est-à-dire au niveau des plans de construction. Comment comprendre le commencement, l’existence d’une nouvelle information, qui n’existait pas auparavant? Le plan de construction de tel système biologique, de tel groupe zoologique, qui n’existait pas auparavant? Telle est la question.

Prétendre expliquer la genèse, la création d’un nouveau plan de construction qui préside à la formation d’un organe nouveau, par des erreurs de copie portant sur un plan ancien, un message antérieur, plus pauvre en information parait de plus en plus absurde à un nombre toujours plus grand de biologistes, de zoologistes et de paléontologistes, c’est-à-dire ceux qui étudient l’évolution, comment de fait elle s’est réalisée ; de même qu’il parait assez absurde de prétendre rendre compte du plan de construction de la fusée capable d’aller sur Vénus ou Mars, en assurant que ce plan s’est produit par simples erreurs de copie ajoutées les unes aux autres et sélectionnées autant qu’on voudra à partir du plan de la brouette. Nous savons que dans l’expérience humaine un nouveau plan de construction, une nouvelle invention, est toujours le fruit d’une intelligence géniale, et jamais d’erreurs de copie. Les erreurs de copie, encore une fois, expliquent, dans la transmission des messages ou des manuscrits, la diminution de l’information, c’est-à-dire l’augmentation de l’entropie, mais jamais la création d’information.

La science, en l’occurrence la biologie, la zoologie et toutes les disciplines annexes, porte sur un objet, ici l’être vivant, le message génétique qui constitue le vivant. Une science expérimentale comme la biologie part d’un donné. Mais l’existence même de cet objet, de ce donné, comment la comprendre ? Ce n’est pas la biologie en tant que telle qui peut répondre à cette question, de même que l’astrophysique ne peut pas répondre à la question posée par l’existence même de l’univers. Une fois qu’un nouveau message génétique existe et apparaît, dans l’histoire naturelle des espèces, le biologiste, le zoologiste, le biochimiste, l’étudient, le connaissent. Mais comment comprendre l’existence même, l’apparition, le surgissement, de ce nouveau message génétique qui n’existait pas auparavant?

Le biologiste peut fort bien, s’il le désire, aborder ce problème, cette question. Mais alors il ne fait plus de la biologie. Il entreprend une analyse portant sur l’existence de l’objet de la biologie, et cette analyse, on l’a toujours appelée philosophique. Mais, encore une fois, si ce terme vous ennuie, vous pouvez le laisser tomber, et garder simplement le terme d’analyse : une analyse rationnelle est requise pour comprendre l’existence d’un nouveau message génétique qui est apparu au cours du temps.

IV— Quatrième et dernier exemple : L’apparition de l’Homme

Il y a quelques dizaines de milliers d’années apparaît au terme, de l’histoire de l’évolution, un être qui est capable de penser le monde, de se poser des questions sur lui-même et l’univers, de se poser, précisément, des questions philosophiques, de s’intéresser à la vérité et à la science pour elles-mêmes, et à la beauté pour elle-même. Cet animal, pourvu de quelque cent milliards de neurones, c’est l’Homme. Nous laisserons ici de côté les questions relevant de la paléontologie : par quelles étapes s’est effectuée la genèse de l’Homme. Le fait est qu’un être existe aujourd’hui dans notre système solaire, qui est capable de penser le monde et de se penser soi-même, capable de connaissance réfléchie. Les animaux aussi sont capables de connaissance, d’une manière proportionnelle à leur développement neurophysiologique. Mais prenons l’animal le plus développé à cet égard, le dernier paru, l’Homo sapiens.

Une question se pose aussitôt. S’il est vrai que l’univers d’il y a dix ou quinze milliards d’années était matière, la matière qu’étudie le physicien, et matière relativement simple, comment comprendre qu’au terme actuel de l’histoire de l’univers, soit apparu un être capable de pensée, de connaissance? Car vous avez beau faire, ajouter atome sur atome, en aussi grand nombre que vous voudrez, et d’une manière aussi compliquée que vous le voudrez, vous n’en tirerez jamais un acte de connaissance, un acte de pensée, vous n’en tirerez jamais de l’esprit, cela est d’un autre ordre.

Cet argument n’est pas de moi. Il est d’un philosophe matérialiste qui n’est pas suspect de cléricalisme : Denis Diderot, dans une lettre à sa gentille amie Sophie Voilant et aussi dans le Rêve de d’Alembert.

Cela signifie en clair qu’on ne peut pas tirer, qu’on ne peut pas faire sortir l’esprit, la pensée, de la matière, si la matière est bien ce qu’étudie le physicien. L’acte de connaissance est irréductible à un ensemble de choses. On ne peut pas tirer l’acte de la connaissance, l’acte et la vie de la pensée, d’un ensemble d’atomes, aussi grand soit-il, parce que l’acte de la pensée n’était pas dans cet ensemble d’atomes, aussi grand, aussi nombreux soit-il.

C’est quelque chose de nouveau et d’irréductible qui est apparu dans l’univers. Comment comprendre l’existence d’un être capable de pensée, de connaissance, de réflexion, au terme actuel de l’histoire de l’univers et de la matière, alors qu’au commencement de l’univers et de l’histoire de la matière, il n’y avait pas d’être pensant dans l’univers? Comment comprendre que cette nouveauté soit apparue dans l’histoire de l’univers alors que cette nouveauté, l’existence d’une pensée, n’était pas contenue dans la matière d’autrefois, dans la matière qui précédait ? Telle est la question. Et ici les explications par le hasard ne sont même plus tentées, car elles sont évidemment inopérantes. Par un hasard prodigieux on peut bien expliquer l’arrangement de caractères d’imprimerie, ou encore d’atomes et de molécules. Mais l’arrangement des atomes matériels et des molécules n’explique toujours pas l’existence d’un être capable de pensée et de connaissance. Cela est d’un autre ordre. Le psychologue, le neurophysiologiste, vont étudier cet être capable de pensée, sous toutes ses coutures. Par exemple on va explorer la structure hautement complexe du cerveau, avec ses cent milliards de cellules nerveuses. Mais l’existence même de cette information qui constitue le cerveau, qui l’expliquera? Et l’existence de l’information génétique contenue dans la tête du spermatozoïde et dans le noyau de l’ovule, dans une masse de matière de quelque millionièmes de milligramme, cette information génétique qui commande à la construction de cet être dont le cerveau est pourvu de cent milliards de neurones avec leurs interconnexions, qui expliquera l’existence même de cette nouvelle information génétique apparue il y a relativement peu de temps dans l’univers? Cet être est capable de pensée, de connaissance. Qui expliquera la genèse d’une information génétique capable de commander à la construction d’un être capable de connaissance réfléchie? Est-ce la matière d’autrefois qui suffit à rendre compte de cette nouvelle information? La matière par elle-même suffit-elle à rendre compte de l’information dans laquelle elle est intégrée?

Les atomes qu’étudie la physique suffisent-ils par eux-mêmes à rendre compte du message génétique inscrit dans les molécules géantes composées avec des atomes de carbone, d’hydrogène, d’oxygène, d’azote, et quelques autres encore? Les caractères d’imprimerie suffisent-ils à rendre compte du message qui est écrit avec eux?

La multiplicité, une multiplicité quelconque, peut-elle jamais suffire, par elle-même, à rendre compte de l’existence d’une composition, d’une composition signifiante, qui porte un message? D’autant plus que, nous le savons aujourd’hui, de science certaine : dans un message génétique quelconque, par exemple celui de l’homme, les atomes qui entrent dans sa constitution sont constamment changés, renouvelés. Ce qui subsiste seul, c’est le message lui-même. C’est comme si, lorsque vous lisez votre journal, les caractères d’imprimerie étaient constamment changés, renouvelés; seuls les mots, les phrases, le message, le sens de la phrase subsisteraient, mais les supports matériels seraient changés sans arrêt… Les atomes multiples, en toute hypothèse, ne peuvent pas suffire par eux-mêmes à rendre compte de l’existence d’une substance, c’est-à-dire d’un être qui subsiste en renouvelant constamment ces atomes multiples qu’il intègre et qu’il informe. Et si cet être est de plus un psychisme, ce qui est le cas, à des degrés divers, pour tous les êtres vivants, il est encore plus évident que la matière multiple intégrée ne suffit pas à rendre compte de l’existence de cette substance consciente qui intègre une multiplicité matérielle, laquelle est constamment changée. La matière informée ne suffit pas par elle-même à rendre compte de l’existence de celui qui l’informe. Pour traiter correctement le problème philosophique posé par l’apparition de la vie, l’apparition de tous les êtres vivants et finalement l’apparition de l’Homme, il faut aller jusqu’à faire l’analyse de ce qu’est une substance : un être qui informe une matière multiple toujours changeante. Voilà donc quelques problèmes qui s’imposent à l’intelligence humaine à partir de la réalité objective, l’univers, la nature et tout ce qui s’y trouve, l’Homme y compris, et que les sciences expérimentales, en tant que telles, sont incapables de traiter, parce que ce n’est pas leur objet. Il manque donc une discipline spéciale pour traiter ces problèmes. C’est celle que, depuis Aristote au moins, on a coutume d’appeler philosophie.

J’appelle donc philosophie mais vous pouvez parfaitement choisir un autre terme si vous préférez, cela n’a aucune espèce d’importance l’analyse rationnelle des problèmes qui s’imposent à l’intelligence humaine à partir de la réalité objective, scientifiquement explorée, et que les sciences expérimentales, en tant que telles, ne sont pas en mesure de traiter.

Bon, me direz-vous, (en supposant que vous considériez comme corrects les exemples que je vous ai proposés) admettons qu’il existe des problèmes qui s’imposent à l’intelligence humaine à partir de la réalité objective que les sciences expérimentales explorent, et que ni l’astrophysique, ni la physique, ni la chimie, ni la biochimie, ni la biologie, ni la zoologie, ni la paléontologie, ni la neurophysiologie, ni la psychologie expérimentale ne peuvent traiter, parce que ce n’est pas leur objet.

Mais comment fait-on pour les traiter? Est-il seulement possible de les traiter? L’analyse philosophique, c’est tout simplement l’analyse logique du réel, jusqu’au bout.

Ce n’est pas sorcier. Il ne s’agit pas de faire appel à des puissances mystiques, à des facultés transcendantes d’intuition, ni à des facultés esthétiques. Il suffit tout simplement de raisonner correctement sur le réel, tel que les sciences expérimentales nous le font connaître.

Deux conditions sont donc requises pour entreprendre ces analyses : se mettre à l’école des sciences expérimentales pour apprendre à connaître ce qui est, et raisonner correctement, sans commettre trop de paralogismes.

L’univers se découvre à nous, depuis le début du XXe siècle, comme un processus évolutif irréversible, qui porte la matière vers des degrés de complication ou de complexité de plus en plus grands. Comme vous le savez, il existe une histoire de la matière. La matière la plus simple est aussi la plus ancienne. La plus complexe est la plus récente. Le tableau périodique des éléments de Mendeleïev doit se lire dans une perspective génétique et historique.

En physique, on connaît en gros une bonne centaine d’espèces d’atomes, de complexité croissante, formés au cours de l’histoire de l’univers.

Mais sur les obscures planètes, la composition de la matière s’est poursuivie par la genèse des grosses molécules. encore, le nombre des espèces composées n’est pas indéfini. Il est même relativement petit : cinq bases pour la composition des acides nucléiques, ADN et ARN ; une vingtaine d’acides aminés pour la composition de toutes les protéines. Toute l’histoire de la vie, depuis ses origines jusqu’aujourd’hui, va être écrite, composée, avec ces cinq bases et ces vingt acides aminés, disposés dans un certain ordre, tout comme les lettres de nos alphabets.

Le nombre des groupes zoologiques inventés au cours de l’histoire naturelle des espèces n’est pas non plus infini. Les espèces vivantes se comptent par millions, mais les principaux types biologiques sont en petit nombre. Les grandes inventions biologiques sont en nombre restreint.

Aux compositions de la matière qu’étudie la physique une centaine d’espèces succède donc une composition moléculaire qui relaie les précédentes. L’invention des grandes structures moléculaires de type sémantique qu’étudie la biochimie est relayée à son tour par cette autre invention que les zoologistes appellent l’évolution biologique. Et les zoologistes ont remarqué que dans l’histoire naturelle des espèces, on observe encore cette loi des relais : les groupes zoologiques se succèdent sur la planète comme s’ils se relayaient. Leurs empires s’écroulent et sont relayés par d’autres. L’empire des grands dinosauriens a été relayé par celui des mammifères. Les groupes zoologiques naissent, se développent, puis déclinent et ne laissent que quelques restes qui sont comme des fossiles vivants. Nous sommes entourés de ces fossiles vivants qui nous permettent de reconstituer l’histoire de l’évolution.

La création de l’univers et de la nature procède donc par étapes, par paliers étages de compositions qui intègrent des compositions antérieures. Les compositions les plus anciennes, les plus primitives, ne sont pas détruites, mais intégrées et utilisées dans les compositions ultérieures et plus complexes. Les compositions physiques sont utilisées dans les compositions moléculaires, et les compositions moléculaires sont utilisées dans les compositions cellulaires. Les généticiens nous enseignent que dans les messages génétiques de l’Homme se trouvent des chapitres entiers qui ont été composés il y a des centaines de millions d’années.

Quoiqu’il en soit de tout cela, une chose est désormais certaine, c’est que l’histoire de l’univers, l’histoire de la matière, se présentent maintenant à nous comme l’histoire d’une composition continuée, qui va des formes simples aux formes complexes, de la matière relativement simple, l’hydrogène et les traces d’hélium qui constituaient l’univers il y a quelque quinze milliards d’années, à ce système, le plus complexe que nous connaissons dans l’univers d’aujourd’hui : le cerveau de l’Homme, avec ses cent milliards de cellules nerveuses et leurs interconnexions. L’univers se présente à nous comme une composition qui va du simple au complexe. Dans l’univers au cours du temps, l’information augmente d’une manière constante et elle augmente même d’une manière accélérée. Dans l’histoire de la vie, si vous mettez sur un axe les temps et sur l’autre le nombre des grands groupes zoologiques inventés, vous constatez que l’évolution biologique est accélérée. La croissance de l’information génétique est donc accélérée elle aussi. Telle est la structure de l’univers qui s’impose désormais à nous, la structure de l’histoire de l’univers. On part de la matière relativement simple, c’est-à-dire de compositions relativement simples, celles qui constituent l’hydrogène, et on aboutit, en quelque vingt milliards d’années, à un être capable de pensée et de connaissance.

L’univers est donc un système évolutif, épigénétique, et non préformé dans lequel l’information augmente constamment ; et à aucun moment de son histoire l’univers ne suffit, à lui tout seul ou par lui-même, à rendre compte de cette nouveauté d’information qui surgit en lui, de ce supplément d’information qui vient l’enrichir. Le passé de l’univers, à aucun moment, ne suffit à rendre compte de son avenir, car l’avenir de l’univers est toujours plus riche en information que son passé.

L’univers ne suffit pas, à aucun moment de son histoire, à rendre compte de cette genèse d’information nouvelle qui va susciter en lui des êtres nouveaux, et puisque cette information génétique nouvelle ne peut venir du néant — car le néant est stérile et ne produit rien du tout — il reste que cette information génétique nouvelle qui constamment enrichit l’univers dans son histoire, provient d’une source X que l’on appellera comme on voudra.

L’univers est un système évolutif, épigénétique, à information croissante, en régime de composition continuée et puisqu’il ne peut pas suffire par lui-même et seul à rendre compte de cette information nouvelle qui surgit en lui constamment, c’est qu’il la reçoit. L’univers est un système qui constamment reçoit de l’information.

Vous appellerez comme vous voudrez cette source ou origine radicale de l’information. Mais le fait est : l’univers dans son histoire est analogue à une symphonie en train d’être composée et le passé de cette symphonie ne suffit pas à rendre compte de son avenir car, dans cette histoire de l’univers, l’avenir est toujours plus riche en information que le passé. Ce ne sont pas les notes de la symphonie par elles-mêmes qui suffisent à rendre compte de ces nouvelles compositions qui vont être inventées dans l’histoire de la genèse de cette symphonie. De même, ce ne sont pas les atomes par eux-mêmes qui suffisent à rendre compte des compositions de plus en plus riches en information, de plus en plus complexes, dans lesquelles ils sont intégrés.

Dire cela, dire que l’univers est un système en régime de composition continuée, et que par la force des choses, il reçoit de l’information, puisqu’il ne peut pas se donner à lui-même l’information qu’il n’a pas, c’est tout aussi rationaliste que la thèse adverse, selon laquelle l’univers est un système qui se suffit.

Il n’y a aucune raison à priori d’admettre que seule la thèse selon laquelle l’univers se suffit, serait rationaliste.

Mais à posteriori, et en tenant compte de l’expérience, c’est-à-dire de la réalité objective, on peut constater que la situation est désormais renversée. Seule la thèse qui affirme que l’univers est un système évolutif, épigénétique, irréversible et à information croissante, et qui par conséquent reçoit constamment de l’information nouvelle, seule cette thèse est rationnelle et rationaliste, puisque seule elle est conforme au réel tel qu’il est connu dans notre expérience.

Il n’y a aucune raison à priori d’admettre que seul le monisme serait rationnel, que la rationalité, c’est l’ontologie de Parménide et de Spinoza, et l’expérience nous montre que la cosmologie de Parménide et de Spinoza, qui professaient à priori que l’univers est un système ne comportant ni genèse ni corruption, l’expérience nous montre que cette cosmologie est fausse.

Mais justement, Parménide se faisait fort de rejeter comme illusoire l’enseignement de l’expérience…

En effet, la rationalité et le rationalisme ne doivent pas et ne peuvent pas se déterminer à priori. Établir, déterminer ce qui est rationnel et ce qui ne l’est pas, cela ne peut se faire à priori. C’est la réalité elle-même qui est seule juge. C’est elle qui décide. Un rationalisme scientifique est un rationalisme expérimental. L’expérience nous montre que l’univers est un système évolutif, épigénétique et à information croissante, un système en régime de composition continuée, orienté d’une manière irréversible. Être rationaliste, c’est le voir et le reconnaître. Puisque manifestement l’univers dans son histoire n’a pas pu se donner à lui-même cette information nouvelle qu’il ne possédait pas auparavant et cela à chaque étape de sa genèse, c’est que, manifestement, cette information, il l’a reçue. L’univers est donc un système qui constamment, au cours de son histoire, de sa durée, reçoit de l’information ; être rationaliste c’est le reconnaître et le proclamer.

Être rationaliste, ce n’est pas être fixé à des systèmes construits à priori dans le passé, comme celui de Parménide ou celui de Spinoza, qui proclamaient l’un et l’autre que l’Être est un, que la Substance est unique, et que le Monde physique c’est l’Être, la Substance unique.

L’un et l’autre ne pouvaient soutenir cette thèse qu’en affirmant que toute genèse et toute corruption doivent être éliminées de la Nature qui est la substance unique.

L’Être pris absolument, la Substance unique ne sauraient comporter ni genèse ni corruption. Or l’univers physique est l’Être pris absolument. Par conséquent l’univers physique ne saurait comporter ni genèse ni corruption. Et Spinoza affirme formellement dans l’Éthique que la Nature est un système qui ne comporte pas d’évolution, pas de développement, c’est un système fixe.

Or les sciences expérimentales nous montrent que l’Univers et la Nature sont un système en régime de genèse et de corruption, un système en régime d’information croissante mais soumis aussi au second Principe de la Thermodynamique ou Principe de Carnot-Clausius : l’Univers est en genèse continuée, et il s’use aussi d’une manière irréversible. Croissance de l’information et croissance de l’entropie se composent dans l’univers réel. Les fleurs poussent et se fanent. Les étoiles aussi, comme les fleurs des champs. Cela est totalement en opposition avec les thèses de Parménide et de Spinoza. Le rationalisme expérimental ne consiste pas à évacuer l’expérience, à mettre l’expérience à la porte, à déclarer que l’expérience a tort, mais à penser ou à s’efforcer de penser correctement l’expérience.

Puisque l’univers se découvre à nous désormais comme une symphonie en train d’être composée, et puisque manifestement cette symphonie ne peut pas se composer elle-même (cela n’a aucun sens), eh bien, que cela plaise ou non, il faut bien reconnaître qu’il doit exister un Compositeur, à moins de renoncer à toute pensée rationnelle.

Certains préféreront renoncer à toute pensée rationnelle, et inhiber, refouler, le développement normal de leur pensée, les conclusions inévitables de leur raisonnement, plutôt que d’aller jusque-là. Il est très amusant de le constater : alors qu’au XVIIIe siècle par exemple et au XIXe, l’athéisme se targuait d’être le défenseur du rationalisme et de la méthode scientifique, prétendait s’appuyer sur la raison et la science, aujourd’hui, et de plus en plus, l’athéisme est à la fois irrationaliste et acosmique. Ou bien l’on renonce à l’exercice de la pensée rationnelle, ou bien l’on renonce à penser l’univers réel. Car il est impossible de penser l’univers réel dans son histoire et sa genèse, et de continuer à professer l’athéisme. Du point de vue rationnel et expérimental où nous nous plaçons ici, l’athéisme est littéralement impensable, compte tenu de la réalité objective que les sciences expérimentales nous font connaître. Et c’est bien pourquoi tant de philosophes aujourd’hui régnants fuient comme la peste l’étude de l’Univers et l’étude de la Nature. Ils préfèrent étudier les mythologies des Indiens d’Amérique, les névroses et les psychoses, les fantasmes ou la littérature ou l’histoire des prisons au XVIIIe siècle, plutôt que de réfléchir sur l’évolution de l’univers. La philosophie contemporaine se caractérise par une fuite, significative, devant la réalité cosmique, physique et biologique. Les philosophes aujourd’hui régnants, dans leur majorité, ont horreur de la nature et de la philosophie de la nature.

Ils diraient volontiers à la nature et aux sciences de la nature : Éloigne-toi de nous ! Pourquoi es-tu venue nous tourmenter avant l’heure ?

L’athéisme est une philosophie selon laquelle l’univers est l’Être, le seul Être, et il se suffit. L’expérience montre que l’univers est un système qui, constamment au cours de son histoire et de sa genèse, reçoit de l’information nouvelle. L’univers est donc un système qui ne suffit pas, et l’athéisme est une philosophie impossible, si toutefois on veut raisonner correctement et en tenant compte de l’enseignement de l’expérience.

Bien entendu, on peut continuer à raconter n’importe quoi comme le fait par exemple le philosophe allemand Friedrich Nietzsche qui professe l’éternel retour à la fin du XIXe siècle, si l’on renonce à l’exercice de la pensée rationnelle, c’est-à-dire d’une pensée qui tient compte de la réalité objective et de l’expérience.

J’ai voulu vous montrer dans cette causerie, que les problèmes philosophiques existent, indépendamment de notre volonté, bonne ou mauvaise ; qu’ils s’imposent à l’intelligence humaine, à partir de l’expérience scientifiquement explorée, et qu’ils sont susceptibles d’être analysés, par la simple analyse rationnelle, sans aller chercher des pouvoirs mythiques ou magiques. Il suffit d’étudier attentivement ce que nous savons du réel et de raisonner correctement. La philosophie, ce n’est rien d’autre que cela : raisonner correctement sur ce qui est. Elle implique ce que les psychiatres du début de ce siècle ont appelé l’attention au réel. Elle implique aussi, comme le disait Bergson, que le philosophe reste écolier durant sa vie entière. Le philosophe est le technicien qui analyse des problèmes rationnels qui s’imposent à partir de l’expérience. Il faut qu’il connaisse cette expérience. Il reçoit des informations qui lui viennent de tous les chercheurs, de tous les savants du monde, et il s’efforce d’analyser correctement les problèmes qui se posent. C’est en somme un théoricien. Einstein, avec son petit crayon, n’a peut être jamais mis le nez derrière le télescope du mont Palomar, cela ne l’a pas empêché de tenter une cosmologie. Le métaphysicien est un théoricien qui traite de certains problèmes, que je vous ai indiqués. Il a besoin, tout comme Albert Einstein et Louis de Broglie, de recevoir les informations qui lui viennent des hommes de science, des hommes de laboratoire, des hommes qui pratiquent la méthode expérimentale. Il sait qu’aucune théorie n’est valable si elle n’est justifiée par l’expérience. Les problèmes authentiquement métaphysiques qui se posent à partir de l’astrophysique, de la physique, de la biologie, de la neuropsychologie, ces problèmes métaphysiques qui s’imposent à l’intelligence humaine à partir de la réalité objective, de plus en plus nombreux sont les savants qui les aperçoivent fort bien. Mais le plus souvent ils renoncent à les traiter parce que leurs collègues qui passent pour philosophes renoncent eux-mêmes à les traiter.

Le paradoxe c’est que ceux qui passent pour philosophes aujourd’hui, dans leur majorité, n’aperçoivent même pas ces problèmes métaphysiques que les savants découvrent chaque jour davantage. Pourquoi ne les aperçoivent-ils pas? Tout simplement parce qu’ils ne se sont pas tournés du côté de la cosmologie, du côté des sciences de l’Univers et de la Nature. Non seulement ils ne se sont pas tournés vers la réalité objective que les sciences expérimentales nous découvrent mais ils s’en sont détournés.

L’histoire ultérieure de la philosophie notera sans doute le fait qu’au XXe siècle les esprits qui ont eu le sens des problèmes métaphysiques étaient des scientifiques.

L’espoir de la philosophie, pour demain, c’est que des savants comme vous se mettent à analyser les problèmes philosophiques qui se posent à partir de la réalité objective que vous connaissez par les sciences que vous pratiquez.

Ce n’est pas tellement difficile. La philosophie telle que nous l’entendons ne demande ni génie, ni pouvoirs surnaturels, ni connaissances mystiques. Elle est simplement l’analyse logique, jusqu’au bout, de ce qui est donné dans notre expérience. Elle demande que l’on s’instruise jusqu’à son dernier jour auprès du Réel que les sciences expérimentales nous découvrent et elle exige que l’on apprenne à raisonner correctement. Elle exige aussi que l’on soit libre en présence de la réalité, que l’on ne prétende pas imposer à la réalité des vues à priori, des philosophies toutes faites, des préférences arbitraires. Elle implique que l’on écoute le Réel et que l’on s’efforce d’entendre, modestement, ce qu’il a à nous dire. La modestie est peut-être la vertu morale principale du philosophe.

Ajaccio, juillet 1977