Gabriel Monod-Herzen : Sentiment & Raison


29 Mar 2010

Le titre est de 3e Millénaire

(Revue Panharmonie. No 181. Mars 1980)

Compte rendu de la rencontre du 20.11.1979

« Quelles sont les relations entre le sentiment et la raison ? ». Ce fut le sujet qui avait été proposé pour cette rencontre. « Comment peut-on les modifier ? ».

Nous avons un corps et nous avons un certain idéal. Pour les indiens le divin, l’esprit, correspondent à quelque chose de réel qui est derrière les apparences, même si nous ne le voyons pas. De même la spiritualité, pour eux, n’a rien d’abstrait, elle doit être vécue sans quoi elle n’existe pas. Elle n’a de valeur que si elle a des conséquences pratiques, matérielles dans notre vie. Il y a donc de multiples liaisons entre le sentiment et la raison. L’affectivité que Sri Aurobindo appelait très justement vitale, à ceci de beau et en même temps cet inconvénient, d’être directement liée à notre corps et à ses réactions, ne serait-ce qu’à cause des organes des sens. Tout ce qui est communication de l’extérieur fait surgir une réponse affective. Quel en est le danger, quelle en est l’utilité ? D’autre part l’affectivité est liée au mental, à la pensée, à la raison, qu’elle influence sans cesse.

Nous autres occidentaux donnons une valeur énorme aux questions mentales et rationnelles. Cependant il commence à y avoir quelques petits doutes et recherches les dépassant. Il est maintenant normal, entre autres, d’admettre que certains individus aient la capacité d’imaginer à distance, de ne pas « voir » comme nous voyons avec nos yeux, mais d’avoir une image mentale et de pouvoir la décrire. Malgré les contestations, le fait d’étudier ces expériences est déjà très important.

En Inde on vous dit que pour avoir une connaissance réelle, il ne faut pas craindre de réunir nos sentiments avec notre raison. L’élément de sensation, de sentiment, est une forme de connaissance. Nous voyons par exemple que ce tapis est vert, c’est déjà une connaissance par rapport à ce tapis. Puis, la connaissance rationnelle cherchera quelle est l’origine du tapis, la nature du colorant.

Cependant les orientaux admettent qu’il y a également une connaissance d’ordre spirituelle qui est supérieure, qui est transcendante. Si celle-ci est négligée on n’a qu’une connaissance partielle, aussi bien en ce qui concerne l’être humain, que l’animal et même les plantes qui réagissent aux sentiments des gens.

C’est tout une éducation à faire. D’après Sri Aurobindo, les difficultés dans la pratique du yoga sont les mêmes pour les orientaux et les occidentaux, mais ils diffèrent dans leur attitude mentale. Ainsi les occidentaux lorsqu’on présente un schéma de vie qui débouche sur quelque chose de supérieur à leur personnalité, c’est-à-dire de nature spirituelle, désirent tout de suite avoir des explications de ce qu’il y a avant, après, en-dessous, au-dessus, etc. Tandis qu’un oriental est juste le contraire : Il est plein de cœur, de sentiment, il a des rêves magnifiques, mais cela reste à l’état de nuages qu’il admire, qu’il regarde, qu’il aime, mais qu’il ne peut que rarement justifier dans la pratique.

Vous savez que tous les orientaux, comme l’immense majorité de l’humanité admettent qu’il y a des vies successives pour notre conscience. « Comment justifiez-vous cette croyance ? » a-t-on demandé au Dalaï-lama. A quoi il a répondu : « Pour nous ce n’est pas une croyance, c’est un fait d’expérience ». La Swami Hridayananda nous affirmait cet été : « Moi, j’ai des souvenirs de trois existences précédentes. Ils sont partiels, mais très nets et j’ai pu les vérifier dans certains cas. » Et le Dalaï-lama ajouta : « Votre corps matériel provient d’un autre corps matériel, celui de votre mère. Il y a une continuité physique. Pourquoi voulez-vous que les lois de la conscience soient différentes de celles de l’être physique et que la conscience que nous avons ne dérive pas de quelque chose de même nature, c’est-à-dire d’une autre conscience ? ».

Nous avons en occident une dominante mentale dont il faut tenir compte. En général le sentiment intervient pour nous inciter à faire ce que nous aimons et à ne pas faire ce que nous n’aimons pas, au lieu de nous demander ce qui doit être fait, ce qui est à faire, en nous oubliant nous-mêmes. Tant pis si c’est désagréable. C’est cela la première libération du vital qui crée tous les problèmes.

En particulier, un de ces problèmes est le problème sexuel. Contrairement à ce qui se passe chez les orientaux, il est chez nous attaché à l’idée de péché ou de faute. Biologiquement nous sommes comme tous les êtres vivants, poussés par deux tendances fondamentales : l’entretien de la vie individuelle : l’alimentation, et l’entretien de la vie de l’espèce : la reproduction. Au point de vue oriental, ce qui est grave, c’est l’attachement qu’on leur porte et qui leur donne une place qu’elles ne devraient pas avoir dans l’existence. Si vous ne vivez que pour manger, vous allez être exclusivement préoccupé par cela. Il en est de même pour l’acte sexuel. Le grand malentendu est celui de la chasteté. Elle est imposée dans la plupart des Ordres religieux de même que dans toutes les formes du yoga en Inde. Mais en orient la chasteté ne signifie pas continence et l’idée d’érotisme est absente. Tout le monde sait que cela existe, mais on ne s’y intéresse qu’au moment venu. Dans le reste de la vie il y a une détente extraordinaire.

Alors vous voyez que la réunion du vital avec le physique crée des problèmes d’ordre biologiques de ce genre, pour lesquels il n’y a pas de réponse universelle. C’est à vous de choisir, cela ne regarde que vous.

Et puis, de l’autre côté, il y a l’influence beaucoup plus subtile du vital sur le mental. Ne permettait jamais que le plaisir ou le déplaisir influencent votre raisonnement. Le vital peut être influencé par le mental parce que l’on croit quelque chose, que l’on a pris l’habitude de penser ceci ou cela. Les hindous appellent ce mélange fâcheux du vital avec la raison : « l’impureté de la conscience », pureté dans le sens qu’emploierait un chimiste. Notre conscience doit être capable d’employer avec pureté d’une part la raison, d’autre part le sentiment et elle doit être capable de les réunir dans leur application pour avoir une connaissance complète.

En réponse à une question : J’ai évité jusqu’à présent d’employer le mot « intuition ». Le sentiment n’est pas de l’intuition. Celle-ci est une forme de connaissance spirituelle, la seule que nous ayons de façon à peu près courante.

F. Catala : Étant donné la difficulté d’harmoniser le mental et le vital, l’intuition n’est-elle pas une instance supérieure qui permettrait cet équilibre indispensable ? D’autre part pourriez-vous nous situer les différents plans : physique, vital, mental et cette instance supérieure, afin de mieux percevoir leur interpénétration ?

Mme Freudenberg : est préoccupée par le fait que, tout en étant convaincu intérieurement de prendre la bonne décision, on peut faire du mal involontairement.

M. Monod-Herzen : On apprend en faisant des fautes. Une expérience ratée vous révèle peut-être quelque chose que vous ne saviez pas. On peut agir mal avec de très bonnes intentions. C’est pourquoi on vous demande toujours de ne pas juger les gens. Ne vous laissez pas aller à prendre des décisions uniquement par vos sentiments ou uniquement par votre raison. Il faut réunir les deux, ce qui ne veut pas dire que vous ne vous tromperez pas. Je dirai « heureusement », parce que c’est comme cela que vous arriverez à vous perfectionner la fois suivante.

Pour répondre à la question de François : oui, l’intuition est cette instance supérieure. Mais il ne faut pas confondre cette intuition qui vient d’au-delà du mental et du vital, avec l’impulsion qui arrive dans notre conscience par toute notre hérédité physiologique. L’impulsion vient du subconscient. Il serait bon de connaître son subconscient. On dit souvent que chaque connaissance vers le haut correspond à une connaissance vers le bas. Le subconscient doit être traité comme un animal, animal extrêmement utile. Un cheval sur lequel vous montez, vous le nourrissez, vous le soignez, mais il doit vous transporter.

F. Catala : Par quel travail obtient-on sa maîtrise ?

M. Monod-Herzen : Par la persévérance et par la sincérité de l’expérience. En Inde, lorsque j’ai posé la question : « Mais enfin combien de temps faudra-t-il pour que j’aie un petit résultat ? », on m’a répondu : « Pour vous une vingtaine d’années pour que vous puissiez avoir quelque chose de concret ! ». C’était exact ! Dès le début j’ai eu de petites choses qui me montraient que je m’étais trompé de direction ou, au contraire, que j’avais pris la bonne direction. Ces petites choses — pour moi elles étaient grandes et elles comportaient assez de bonheur en elles-mêmes pour m’encourager à continuer. Le but, ce n’est pas de faire des miracles, c’est d’être changé, d’avoir modifié quelque chose à son caractère. On demande à chacun de faire ce qu’il peut, mais de le faire complètement. La vie vous donne des occasions pour évoluer. Chaque petite chose peut être l’occasion d’un choix. Tout a une importance.

Quant à vous exposer les différents plans, vous m’embarrassez ! Il n’y en a pas qu’une seule explication, à ma connaissance il y en a bien une demi-douzaine. On peut établir des hiérarchies sur lesquelles on peut travailler, mais on ne peut pas pour autant toucher le fond de la réalité. Nous avons pris la terrible habitude de considérer que le corps physique est inférieur par exemple à l’intelligence. Nous sommes une unité du corps et de la conscience. Si vous les séparez vous n’avez plus qu’un cadavre et, par conséquent, il n’y a plus de problèmes. Le plaisir peut se trouver à différents niveaux, physique, affectif, mental, il y a des plaisirs spirituels, mais ils sont passagers, comme le disent les Bouddhistes. Tandis que le bonheur, lui, est permanent, vous pouvez l’avoir en-dehors des niveaux cités. Il y a des êtres qui ont été prodigieusement heureux, tout en ayant une mauvaise santé, en vivant isolés du monde au point de vue affectif. Les grands mystiques répondent bien à cette sorte de choses. Alors il faut faire très attention pour savoir ce que l’on veut. Ce n’est pas pour rien qu’on a créé la méditation, c’est un moyen de laisser les choses reprendre leur véritable place pendant un moment, et là on se rend compte de leur importance relative.

M. Monod-Herzen nous parle d’un type de méditation sur les organes des sens qui sont de perpétuels échanges avec le monde ambiant, pour arriver à un état de conscience dépassant le corps physique. Où s’arrête alors le moi ? dit-il. L’art est une aide précieuse à ce dépassement et vous fait participer à l’évolution du monde extérieur. Vous n’êtes plus isolé dans vos ténèbres ! Comme on le dit en sanskrit : « L’être qui n’a pas d’amour vit dans les ténèbres, même s’il y a une foule autour de lui, il ne la voit pas ! ». Donc il est seul, tandis que l’amour est une lumière.

On aborde le problème du mariage : Vous avez là deux êtres qui sont complémentaires. Leurs recherches ne sont pas les mêmes. Mais il faut que chacun accepte la liberté de l’autre, parce qu’il ne va peut-être pas évoluer comme il le désirerait. Savoir s’adapter et se rendre compte que cette adaptation est un progrès que nous faisons et non un sacrifice ou un abandon. Il est rare qu’un couple ayant les mêmes spécialités soit heureux en ménage. Mieux vaut qu’il y ait une grande différence, surtout si aucun d’eux n’a le sentiment d’être supérieur à l’autre.

Une participante : Je pense que c’est différent lorsqu’il y a une aspiration commune, même si celle-ci s’exerce dans des domaines différents.

M. Monod-Herzen : L’inspiration est quelque chose qui dépend de l’intuition, c’est l’intuition du chemin à suivre. Une aspiration commune peut s’exprimer de façon tout à fait différente matériellement, dans la personnalité et, par conséquent, n’agit pas sur la liberté de l’autre. Ce qui est spirituel n’impose jamais, mais propose.

On reparle de la manière d’harmoniser le vital et le sentiment :

M. Monod-Herzen : Puisque c’est mental, il doit y avoir une pensée et, de l’autre côté il y a le sentiment.

F. Catala : Une sensation tout au moins.

M. Monod-Herzen : Sensation si les organes des sens sont en jeu, sinon c’est un sentiment. Ils ne sont pas sur le même plan. Le travail c’est de stimuler votre intuition pour les avoir tous les deux en même temps dans votre conscience. Toute chose est à la fois un aspect affectif et un aspect rationnel, il faut les prendre simultanément. Ils sont dans des domaines différents, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont séparés, ils sont tous deux dans votre conscience. C’est l’unité de votre conscience qui est en jeu.

F. Catala : Peut-on être responsable d’un autre ?

M. Monod-Herzen : Vous n’êtes jamais responsable d’un autre, vous êtes responsable de vous-même et du rapport avec l’autre.

Compte rendu de la rencontre du 5.12.1979

Le problème d’aujourd’hui est celui du choix. Comment croyez-vous qu’on peut essayer de se diriger pour faire un bon choix ? D’où viennent les erreurs ? Donnez-moi des exemples vécus.

Une participante : La dernière fois nous avons parlé du mental et du vital lesquels, si on est en parfait équilibre avec eux, font que l’on est sûr de sa décision et on ne se pose plus de questions. Quand on commence à se poser des questions, c’est que l’équilibre n’est pas complètement ressenti, soit qu’on ait un sentiment de colère, de gêne ou de peur. Lorsqu’il y a désaccord, il y a toujours un problème d’égo. Et quand on trouve la bonne méthode d’analyse du vital et du mental, il se produit un assouplissement de l’égo qui fait que petit à petit on peut arriver à une meilleure compréhension de soi-même et à ce qu’on peut appeler une prise de conscience.

M. Monod-Herzen : Il y a un domaine dans lequel bien souvent on a à faire un choix, c’est celui de l’alimentation. Quelles sont les choses que vous pouvez manger ou que vous voulez manger.

La participante : Lorsque je suis en accord avec moi-même il n’y a plus de problèmes de nourriture. Quand cela ne va pas je mange n’importe quoi et n’importe quand. Donc pour moi c’est un thermomètre qui donne la température. Il suffit que je ressente une colère contre quelqu’un pour que je mange à tort et à travers. Si on avait le courage d’aborder sa colère elle tomberait facilement, mais en réalité on n’a pas toujours le courage de voir ce qui ne va pas. On n’y pense même pas, ce qui est pire. Car à partir du moment où on y pense, on va déjà vers ce qu’il faut faire, vers la guérison.

M. Monod-Herzen : C’est très juste ! Les Indiens disent qu’il y a d’abord la pensée, ensuite la parole et enfin l’action. On pense une chose, on la dit au moins intérieurement et puis on agit. Le but est de savoir où vous allez vous arrêter. Dire quelque chose qui est dans votre mental, c’est déjà lui donner de l’importance. Chaque mot est une acceptation. Raconter plusieurs fois par jour qu’on a mal, encourage le mal et le prolonge. Vous vous défoulez, vous supprimez une tension intérieure, c’est vrai, tandis qu’en acceptant le mal, vous le supprimez.

F. Catala : Autrement dit il faut que la chose soit reconnue, nommée, mais c’est tout. La répétition l’accentue.

Une participante : Faut-il toujours que ce soit nommé ?

M. Monod-Herzen : Il n’est pas nécessaire que ce soit nommé. L’important c’est de ne pas le transmettre. La pensée réagit sur l’activité. L’attention se tourne vers l’endroit qui ne va pas et lui redonne de l’importance. A ce moment-là la sensibilité suit, parce que le corps suit toujours.

On reparle des impulsions qui viennent du passé, des souvenirs d’expériences qui n’ont plus aucune valeur dans le présent :

M. Monod-Herzen : Ce n’est pas facile de se libérer de ses souvenirs. Car en général ce n’est pas un souvenir qui revient, mais tout un groupe d’expériences qui est derrière une décision à prendre. Il faut alors dans la mesure du possible faire taire l’affectivité et le mental, ne serait-ce que quelques secondes de repos intérieur et de faire appel à l’intuition. L’intuition n’est pas un phénomène réservé à des gens qui ont du génie ou qui en ont presque. Nous en avons tous un peu. Nous sommes par exemple tous capables d’avoir l’intuition de la beauté en écoutant de la musique ou en regardant un très beau paysage. A ce moment-là on ne réfléchit pas, on ne fait pas du sentiment, c’est dû à une connaissance directe. Même dans les questions alimentaires l’intuition sait ce qu’on peut manger ou non. (M. Monod-Herzen nous cite l’exemple de la Mère).

Une participante : On est d’abord partagé entre son aspiration et son égo, et un jour l’aspiration devient claire, fixe, les tendances prennent moins d’importance. Il y a à ce sujet une éducation à faire près des enfants : « Si tu as envie d’en reprendre, reprends-en ».

M. Monod-Herzen : Le problème des enfants est très particulier, parce que tout ce que nous venons de dire des plaisirs et des déplaisirs, part du domaine affectif. Or celui-ci est intermédiaire entre le corps et le mental, c’est-à-dire qu’il reçoit des impulsions des deux côtés. Il suffit d’être malade pour se rendre compte à quel point le sentiment varie à ce moment-là. La fameuse mauvaise humeur hépatique ! Notre affectivité est continuellement sollicitée par des impulsions qui viennent de notre organisme et, en même temps, par notre mental qui est persuadé, parce qu’il s’est construit un système, qu’il faut qu’il les suive. Ce malheureux vital est donc sollicité des deux côtés chez un adulte et à fortiori chez un enfant. Mais vous ne pouvez pas demander à un enfant de s’en rendre compte et de faire appel à son intuition. Pour l’enfant ce sera l’exemple de l’adulte qui sera le motif de sa transformation. Il n’a pas le frein qui vient d’une expérience suffisamment prolongée. Tandis qu’un adulte peut toujours faire appel à son moi intérieur qui est toujours là et qui répond quand on l’appelle. Mais alors il ne faut pas que surgissent des sentiments ou des pensées liés au passé ou à des projets d’avenir.

Dans la Bhagavad Gîta, Arjuna demande s’il est compatible d’agir tout en faisant du yoga et Krishna répond : « L’action est nécessaire à condition qu’elle ne soit pas faite pour son fruit ». C’est-à-dire l’idée du bénéfice, même spirituel. Une chose est ce qu’elle est : « Ce que tu dois faire, c’est l’action qui doit être accomplie. Alors essaye ! ». Et il lui dit très bien : « Tu te tromperas dans un certain nombre de fois, mais tu apprendras. » En agissant de la sorte, l’intuition peu à peu devient plus claire et on arrive à ce que les Bouddhistes appellent la sérénité.

Les quatre méditations, les quatre sentiments infinis des Bouddhistes sont une très belle chose. Le premier c’est l’amour. S’il s’étend à tous les êtres, il devient un sentiment infini, un lien entre nous et tous les êtres. La méditation commence par cela, puis elle se développe dans les trois étapes suivantes : si j’ai un sentiment d’amour, que vais-je rencontrer d’abord ? Le fait que l’immense majorité des êtres souffre. Par conséquent, ce que je ressentirai sera la compassion. Mais les êtres font aussi quelquefois des choses remarquables qui les rendent heureux. Pour ceux-ci j’aurai de la sympathie, autre sentiment infini car il peut s’adresser à un animal, à une plante et le résultat de mon amour, s’il est vraiment complet, ce sera la sérénité, c’est-à-dire la capacité de prendre un contact tout à fait désintéressé avec les êtres, en les considérant tels qu’ils sont et presqu’une partie de soi-même au moment où on s’occupe d’eux.

En latin, compassion veut dire souffrir avec. Passion, c’est le sens de souffrir. Et la sympathie, mot grec, concerne au contraire le bonheur et le résultat, c’est sentir avec, et c’est toujours l’amour dans ces deux cas. Le résultat pratique, c’est cette sérénité qui est la seule chose qui permette d’aider. La sérénité n’est pas un état d’intuition. C’est le résultat qui se produit quand les sentiments personnels n’influent plus sur l’aide que vous allez donner. Vous allez le faire parce que vous avez l’intuition que c’est la chose à faire.

Mme Langevin : Accepter de la même manière et avec le même calme le bonheur et le malheur.

M. Monod-Herzen : C’est cela ! Il est inévitable que certaines choses nous fassent souffrir et que d’autres nous réjouissent. Dans les deux cas il faut les accepter de la même manière.

Au sujet des métiers qui rapportent de l’argent :

Vous fabriquez quelque chose que vous vendez. Il est juste que l’on vous paye le matériel employé, votre temps, votre habileté, votre goût. Ce qui est important c’est d’exercer votre métier le mieux possible, comme disent les hindous, de manifester le divin par votre travail. Toute perfection est divine. C’est le fait de l’artiste.

On parle de la coquetterie, dont Mère disait que c’était un devoir. « Car on n’a pas le droit d’imposer aux autres quelque chose de vilain. A condition toutefois que ce ne soit pas un mensonge. »

Une participante : Même si on se fait une devoir de mentir le moins possible, on est obligé de le faire dans certains cas. Ce sont presque toujours des cas de conscience.

M. Monod-Herzen : J’ai moi-même souvent posé la question : on peut toujours se taire.

Une participante : Une juste critique formulée avec amour, ne peut-elle pas aider l’autre à prendre conscience de certaines choses et n’est-ce pas parfois une preuve d’amour et d’amitié ?

M. Monod-Herzen : Krishnamurti avait demandé à son Maître : « Quelles sont en gros les règles à suivre pour savoir ce qu’on peut dire ou non ? ». Et le Maître lui répondit qu’il y avait trois choses à faire : « Ce que tu dis doit être vrai, agréablement dit et utile. » Il n’y a pas en effet, de plus grande preuve d’amour que de dire à quelqu’un qu’il devrait corriger une petite chose et de le lui dire de telle façon qu’il ait envie de le faire.

Au sujet de l’éducation des enfants :

F. Catala : Tout en voulant bien faire on a peur de se tromper, on se pose des questions.

M. Monod-Herzen : On se trompe parce qu’on va chercher dans sa propre expérience sans tenir compte du fait qu’un enfant peut ressembler beaucoup à ses parents, sans toutefois leur être identique. Son développement exige autre chose.

Une participante demande comment on peut développer ses dons de médiumnité dans le but de guérir.

M. Monod-Herzen : Je souhaite d’une façon générale que les gens ne développent pas leurs dons de médiumnité, serait-ce dans le but de guérir. En Europe la médiumnité a toujours un sens de passivité vis-à-vis de quelque chose d’extérieur, tandis que certains yogis en Inde désirent recevoir une inspiration d’un être supérieur. Mais c’est volontaire et réfléchi, ce n’est jamais subi. L’artiste est toujours un médium. Sa sensibilité lui permet de prendre contact avec des vérités que le simple spectateur ne peut atteindre tout seul. Il est vraiment l’intermédiaire, médium veut dire intermédiaire entre un domaine supérieur et un autre. Mais il faut faire très attention parce que la majorité des gens sont aux prises avec des tendances inférieures. Je ne vous étonnerai pas en vous disant qu’autour de nous circulent plus de mauvaises pensées et tendances que de bonnes.

Mme Langevin : La méditation ne développe-t-elle pas la médiumnité dans un bon sens ?

M. Monod-Herzen : La méditation tend à développer l’intuition. On peut appeler cela de la médiumnité. Les dons de guérison sont tout à fait autre chose que la médiumnité. C’est la capacité que vous avez d’aider à harmoniser un phénomène vital chez un autre individu. C’est une puissance vitale qu’on est capable de diriger. Chez certains cela se manifeste spontanément. Chez d’autres cela peut se développer. Pour ce faire il faut commencer à l’appliquer à soi-même et ne le faire pour d’autres que si ceux-ci le demandent. Si on sent qu’on a cette possibilité, il est excellent d’apprendre le massage qui dans certains cas sera beaucoup meilleur.

En réponse à une question : Les médiums ont tendance à lire dans le subconscient des êtres. Ils ne se rendent absolument pas compte de ce qu’ils transmettent. Tandis que celui qui est un véritable guérisseur, sait ce qu’il fait. Le médium sent ce qu’on appelle un instinct et l’instinct vaut ce qu’il vaut. C’est-à-dire qu’il dépend d’un long passé qui l’a fait naître et qui peut être de tous les genres.

Au sujet de la clairvoyance : A l’encontre d’un événement passé qui est fixé dans tous ses détails, celui qui ne s’est pas encore produit n’est jamais totalement fixé, parce qu’il peut arriver de l’extérieur quelque chose qui modifie le résultat. Ce que les gens voient sous forme d’images très précises, c’est une probabilité qui a des chances de réussir. L’avenir contient toujours une possibilité inconnue. Swedenborg voyant le Capitole prendre feu, a vu à distance une chose qui se passait exactement comme il la voyait. Mais elle n’était pas dans l’avenir.

Le professeur nous parle du Congrès de Cordoue au cours duquel scientifiques et parapsychologues ont fait des expériences concluantes de vision à distance :

On commence à se rendre compte que nous avons négligé toute une partie de nos possibilités. Beaucoup d’hommes de science pensent que ce qu’ils ne savent pas, n’existe pas. Certains, pourtant, commencent à sentir qu’il y a beaucoup de choses qui leur manquent. Ainsi un musicien a fait des recherches sur les théories de l’acoustique et leurs rapports avec les instruments de musique. Et il a découvert qu’aucun instrument de musique ne correspond à la théorie. On a fait une théorie pour des instruments qui n’existent pas. Ce que les acousticiens ont dit est vrai, mais cela ne joue qu’un rôle si petit dans l’instrument que, pour qu’il ait une valeur pratique, il faut absolument tenir compte d’autre chose…

Nous avons actuellement deux optiques, elles ne sont pas compatibles l’une avec l’autre, mais chacune donne de grandes satisfactions dans certains domaines. On commence maintenant à comprendre qu’il est inadmissible qu’il y ait deux optiques, il faut qu’il y ait un point de vue commun aux deux. Il y a donc une unité qui est au-dessus de cette première couche de phénomènes. Et cela est tout à fait indien, il y a une unité complète et celui qui perçoit cette unité peut ensuite percevoir ses différentes manifestations. La Swami Hridayananda en parlait à Roscoff et elle ajoutait : « Nous sommes ici entrain de parler, mais vous vous trompez quand vous pensez que je parle et que vous écoutez. Nous sommes en réalité une unité de conscience qui aborde certains sujets et il y a une communication entre nous. Mais il n’est pas indifférent que ce soit vous qui soyez là plutôt que quelqu’un d’autre. »

Une participante : J’ai un problème : je n’aime pas une personne de ma famille avec laquelle je suis obligée d’être assez souvent. J’en suis arrivée à souhaiter sa mort. Elle vient d’avoir un accident, est-ce que ma volonté a eu une influence sur ce fait ?

M. Monod-Herzen : Cela supposerait des pouvoirs que personne ici ne possède. Ce n’est pas théoriquement impossible, mais seulement dans des cas extrêmes et rarissimes. Je crois que vous êtes tout à fait innocente. Mais ce qui est vrai, c’est que d’avoir une mauvaise pensée n’est pas une bonne chose. Vous répandez autour de vous une influence qui, en général est mauvaise, c’est-à-dire qu’elle va s’insérer chez les autres.

Nous croyons que nous pensons, mais dans la plupart des cas, nous recevons une pensée de l’extérieur qui traverse notre conscience et qui va éveiller en nous des tendances qui ne sont pas fameuses. Il vaut mieux ne plus trop y penser.

Sur l’Ego : Quand on s’imagine que l’égo est fait pour lui-même, tout le mécanisme est détraqué. L’égo est fait pour manifester, pour exprimer nos intentions. A part cela nous avons des impulsions parfaitement respectables. Quand on a faim, on a bien le droit d’avoir faim, mais ce n’est tout de même qu’une petite chose.