Dorion Sagan : Sexualité et créativité


09 Oct 2011

(Revue CoÉvolution. No 12. Printemps 1983)

L’art et la science peuvent être considérés comme des points culminants jumeaux de la créativité humaine et de son accomplissement culturel. Raffinement, gloire, spiritualité, illumination, vertu, s’attachent à ces deux activités. On peut aussi considérer qu’elles présentent un aspect que l’on peut qualifier de « sexuel ». Le processus de la créativité humaine (comme nous allons le voir à travers les récits autobiographiques d’artistes et de savants) est tout à fait particulier. Il est inséré dans une sorte de jeu préparatoire biologique, une activité sexuelle abstraite de l’esprit, pourrait-on dire.

Examinons cette analogie. La créativité humaine repose sur de nouvelles combinaisons d’idées préexistantes. Les organismes sexués résultent de nouvelles combinaisons de gènes bien adaptés. Les animaux ne naissent pas spontanément : l’ADN d’organismes distincts appelés parents doit être mélangé pour constituer de nouveaux organismes appelés leurs descendants. De la même manière, les inventeurs ne créent pas à partir de rien. Ils agencent des éléments entre eux selon un processus de recombinaison qui est universel. Les écrits subjectifs des artistes et des savants soulignent cette relation entre la pensée et la sexualité.

Un jeu combinatoire

Partons de cette définition d’une concision remarquable que Lautréamont a donnée de l’esthétique surréaliste, que Max Ernst et d’autres artistes ont maintes fois citée : « c’est aussi beau que la rencontre inopinée d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection ». Max Ernst continue avec l’explication suivante [1] : « un objet réel, complet, doté d’une fonction simple apparemment fixée une fois pour toutes (un parapluie) mis soudain en présence d’un autre objet réel, très différent et pas moins incongru (une machine à coudre) au milieu d’un environnement dans lequel aucun des deux ne se sent à sa place (une table de dissection) échappe par ce fait même à sa fonction simple et à sa propre identité ; son faux absolu sera transformé, par une relation nouvelle, en un absolu différent, à la fois véridique et poétique : le parapluie et la machine à coudre feront l’amour. Le mécanisme de ce processus me semble mis à nu par cet exemple très simple. »

Du côté de la science, l’autre face de la créativité humaine, prenons cette lettre d’Albert Einstein à Jacques Hadamard, dans laquelle Einstein essaie d’expliquer par quel processus il parvint à ses découvertes extraordinaires en physique. Il affirme que « les mots ou le langage, écrits ou parlés, ne semblent pas avoir joué de rôle dans le mécanisme de ma pensée. Les entités psychiques qui me paraissent servir d’éléments dans la pensée sont certains signes et images plus ou moins clairs qui peuvent être à volonté reproduits et combinés » (c’est moi qui souligne) [2]. Einstein croit que son processus mental progresse par un « jeu plutôt vague entre les éléments mentionnés ci-dessus » (ibid). Du point de vue psychologique, il résume en disant que « ce jeu combinatoire (je souligne) semble être le trait essentiel de la pensée créatrice, avant que ne se produise quelque connexion avec la construction logique formulée par des mots ou des signes qui peuvent être communiqués aux autres » (ibid).

Notons tout de suite que la nature de la reproduction sexuée est justement un tel jeu combinatoire — mais qui implique des gènes au lieu de symboles pré-verbaux. Einstein semble penser qu’il n’existe pas de différence essentielle entre « la simple association ou combinaison d’éléments reproductibles et la compréhension elle-même » (ibid).

Chez Max Ernst dans sa définition de l’esthétique surréaliste comme chez Einstein dans l’explication du processus de l’innovation en physique, on est en présence de la combinaison d’images ou d’éléments. Ces « éléments reproductibles », comme les appelle Einstein se présentent à l’esprit humain sous des formes jugées inhabituelles ou insolites dans le cadre des conventions scientifiques ou artistiques en vigueur. Leur combinaison — que ce soit dans la théorie de la relativité d’Einstein où le temps « ralentit » quand on s’approche de la vitesse de la lumière, ou dans les peintures de Max Ernst où d’incroyables femmes-oiseaux rôdent dans de luxuriants décors végétaux — n’est nullement dictée par la logique traditionnelle. Les connexions et les représentations faites par ces créateurs résultent plutôt de l’expérience et de ses cheminements internes : ce sont des fantaisies.

Pouvoir réunir dans notre esprit des compagnons trop bizarres pour partager le même lit est certainement l’une des caractéristiques majeures de l’imagination. Le zoo mythologique renferme des créatures trop absurdes pour avoir été tolérées ou trop sauvages pour avoir été inventées par la sélection naturelle, sphinx, chérubins, griffons, centaures, et sirènes, par exemple. Il suffit de feuilleter le « Bestiaire imaginaire » de Jorge Luis Borges pour découvrir des antilopes à six pattes, des ichtyocentaures et les planètes de Giordano Bruno — « grands animaux paisibles, à sang chaud, à habitudes régulières et dotés de raison » (ibid).

Le témoignage le plus éloquent du processus interne de la créativité est sans doute celui d’Henri Poincaré. Dans « Le raisonnement mathématique » [3], il décrit comment il parvint à sa découverte des fonctions fuchsiennes et des séries hypergéométriques. Poincaré raffine l’idée d’assemblage d’éléments anciens en une création nouvelle : « Une démonstration mathématique n’est pas une simple juxtaposition de syllogismes ; elle est constituée de syllogismes placés dans un certain ordre, et l’ordre dans lequel ceux-ci sont placés est beau coup plus important que ces éléments eux-mêmes Si j’ai la sensation, l’intuition pour ainsi dire, de cet ordre, de façon à percevoir d’un coup d’œil le raisonnement dans son ensemble, je n’ai plu, besoin de craindre d’oublier un des éléments car chacun d’entre eux prendra la place qui lui est allouée dans le tableau, et cela sans aucun effort de mémoire de ma part » (ibid).

Deux paragraphes plus loin dans le même essai H. Poincaré poursuit : « En fait, qu’est-ce que la création mathématique ? Elle ne consiste pas à établir de nouvelles combinaisons d’entités mathématiques déjà connues. N’importe qui en est capable. Mais les combinaisons ainsi constituées seraient en nombre infini, et la plupart absolument dénuées d’intérêt. Créer consiste précisément à ne pas faire de combinaisons inutiles et à faire celles qui sont utiles et ne constituent qu’une petite minorité. L’invention c’est le discernement, le choix » (ibid).

Ce dernier point est très important. Il montre que quelque chose doit être en œuvre pour contenir, diriger, filtrer le flot incessant des associations qui germent dans l’esprit du créateur, et pour choisir parmi celles-ci. L’effet exercé par la logique sur le chaos indifférencié des idées artistiques et scientifiques en formation est presque semblable, à un point qui en est presque alarmant, à celui exercé par la sélection naturelle sur l’évolution des espèces vivantes. Peut-être que l’hémisphère gauche de notre cerveau, linéaire, digital, verbal, et conceptuel s’entraîne dans l’exercice de cette faculté sur l’hémisphère droit, analogique et non verbal.

Le poète Stephen Spender a exprimé cette sélection naturelle des idées dans la remarque suivante : « le nuage opaque d’une idée qui me vient doit se condenser en une averse de mots » [4].

Strictement parlant, les idées sont des circuits électrochimiques établis entre les neurones, des processus physiques qui rendent compte de la perception, de la réflexion, de tout ce qui se trame dans notre cerveau. Mais certains sentiers ou circuits mentaux parmi les 10000 milliards de cellules du cerveau humain viennent s’associer à certaines expériences, à certains groupes de sensations dues au contact avec le monde extérieur. L’astuce de l’imagination réside dans le fait que ces charges électrochimiques qui correspondent à des données sensorielles peuvent être combinées de manière totalement étrangère à leurs contreparties dans le monde naturel. Les représentations internes des événements extérieurs peuvent être manipulées d’une manière fondamentalement différente, plus flexible et plus inexacte que les événements eux-mêmes ; l’imagination est plus malléable que la réalité.

Nous nous engageons automatiquement dans une telle manipulation flexible et inexacte chaque fois que nous rêvons. Dans nos rêves, nous abandonnons des détails, comme le faisait Van Gogh en peignant des toiles énigmatiques, oniriques, représentant des caisses dont le contenu pouvait être du blé aussi bien que du charbon. Le paysage de notre imagerie onirique est, lui aussi, semblable à une œuvre d’art qui n’est pas achevée : les scènes changent avec la même fluidité que lorsque Picasso transformait une chambre ouverte en chambre fermée en ajoutant, de quelques traits de pinceaux, un rideau ou une porte devant une fenêtre ouverte. A l’état de veille nous pouvons rêver de vengeance ; dans notre esprit, nous nous vengeons des maux que nous avons peur d’affronter dans la réalité. Nous rectifions et restaurons notre dignité dans l’écho et l’arrière-pensée des conversations imparfaitement conduites. Lorsque la porte se ferme et que le discours est terminé, notre esprit découvre une scène nouvelle. C’est ce que l’on appelle en français « l’esprit d’escalier ».

La sélection naturelle des idées

Donnons de nouveau la parole à Poincaré : « Comment faire le choix dont je viens de parler ? Les faits mathématiques dignes d’être étudiés sont ceux qui, par leur analogie avec d’autres, sont capables de nous conduire à la connaissance d’une loi mathématique exactement de la même manière que des faits expérimentaux nous conduisent à une loi physique. Certains révèlent des parentés insoupçonnées entre d’autres faits connus depuis longtemps, que l’on considérait à tort comme étrangers les uns des autres » (op.cit.).

A ce stade, Poincaré se lance, peut-être pas entièrement volontairement, dans une longue métaphore biologique. Si l’on considère que les populations de neurones dans le cerveau des penseurs sont tout à fait apprivoisées et contenues dans des limites précises, on peut remarquer la réalité intrinsèque de cette métaphore.

« Parmi les combinaisons choisies, les plus fertiles seront souvent celles formées d’éléments tirés de domaines très éloignés les uns des autres. Je ne veux pas dire qu’il est suffisant pour inventer quelque chose de rassembler des objets aussi disparates que possible ; la plupart des combinaisons ainsi formées seraient entièrement stériles. Mais certaines d’entre elles, très rares, sont les plus fructueuses de toutes. »

Nous avons ici un parallèle extrêmement précis, non pas de la sénescence du croisement de caractéristiques dangereuses, mais de la recombinaison de différents traits dans un seul individu à qui on attribue une « vigueur hybride ». Poincaré insiste sur le fait que c’est la combinaison, rare, de traits tout à fait différents quoique compatibles, qui constitue la combinaison idéale, le « concept le plus fertile » (Poincaré op.cit.).

Ceci n’est peut-être pas toujours vrai en biologie. Cependant il est clair que la reproduction sexuée — la fusion de l’ADN de parents distincts et séparés en un organisme unique — assure au monde naturel une variété qui est aussi riche que les arts et les sciences dans les cultures humaines et qui, d’ailleurs, les inclut. Les membres des espèces sexuées diffèrent en général plus les uns des autres que les représentants des espèces asexuées ; et ceux chez qui les différences apportent une nouveauté utile ont tendance à se perpétuer. Notre cerveau peut être le théâtre non seulement de nos fantaisies sexuelles elles-mêmes, mais aussi d’orgies de pensées de toutes sortes. Le flux de la conscience engendre en permanence une libre association de mots pour former des phrases et des idées. Plus rarement peut-être, la poésie et les idées pures précèdent le flux prosaïque des mots dans le dialogue intérieur. Mais quelle que soit la nature des éléments reproductibles, il est clair qu’ils forment de temps en temps des combinaisons nouvelles, et en ceci réside l’analogie avec l’acte sexuel chez les êtres vivants. Pour la préciser, nous pourrions dire que la sélection naturelle des idées est facilitée par l’activité sexuelle de l’esprit.

Dans l’invention scientifique comme dans la création artistique, aussi bien que dans l’évolution biologique elle-même (ce qui n’a rien d’étonnant), le jeu des éléments reproductibles est continuel. Il en émerge des choses diverses. Dans la nature, il n’existe aucune raison pour qu’émergent certains éléments reproductibles plutôt que d’autres — ceux qui émergent sont simplement meilleurs, plus aptes à émerger et à durer. (Pensons à tout ce que certains pourraient considérer comme « inférieur » aux individus et aux rochers, des trames matérielles disparues d’une beauté peut-être inimaginable qui auraient pu exister mais qui n’ont pas eu la capacité de durer comme une planète ou une espèce vivante).

Dans l’esprit créateur, cependant, il n’existe pas non plus de Raison (avec un grand R), seulement un peu plus de raison que dans la nature. La connexion et le jeu continuels d’éléments reproductibles en de nouvelles combinaisons ne sont pas testés dans la « lutte pour la vie » de la réalité, mais elles doivent faire leurs preuves dans les terrains plus subtils de l’imagination. La recombinaison génétique est le marchepied de l’imagination créatrice.

Les biologistes nous apprennent que les organismes asexués ont recours à la sexualité en cas de danger. Le danger ? Ce peut être la faim, le manque de ressources ou d’autres facteurs qui menacent la poursuite d’une croissance reproductrice saine. En recombinant des caractères différents, les êtres vivants augmentent leur chance de relever le défi posé par les changements de l’environnement : les êtres sexués peuvent survivre ou prospérer alors que leurs cousins asexués périssent. Puisque les organismes modifient leur environnement et que les organismes sexués évoluent plus rapidement, les niches habitées par ces derniers peuvent subir de plus grandes modifications et être monopolisées par eux. L’influence biologique mutuelle de l’organisme et de l’environnement est étrangement parallèle à la répartie d’Oscar Wilde « la seule bonne idée est une idée dangereuse ». On peut aussi trouver curieuse la coïncidence du sexe et de la violence, aussi bien à travers les mass media que dans les théories des psychologues.

Le mélange et la mise en correspondance d’idées séparées pour en créer de nouvelles, comme la fusion d’êtres vivants pour en créer de nouveaux, est un processus d’exploration, de jeu et d’expérimentation. Il peut conduire à des dangers imprévus, à la réalisation de nos cauchemars comme de nos rêves les plus chers. L’imagination nous donne le pouvoir de concevoir des mondes qui n’existent pas, et dans certains cas, de les transmuter en réalités. Cette alchimie est littéralement fantastique. Notre esprit crée des combinaisons qui ne subsisteraient pas une journée dans la réalité. En fait, dans le cas, par exemple, d’une tragédie théâtrale inspirée par la mort d’un personnage réel, les combinaisons correspondantes n’ont pas persisté dans la réalité. Dans l’esprit créatif, en revanche, elles sont rejouées bien au-delà de ce que le voudrait leur aptitude naturelle à l’existence. Mais, bien sûr, dans l’esprit elles sont adaptées pour exister, se maintenir et évoluer dans ce règne parallèle.

Comme l’a montré Gregory Bateson, l’esprit et la nature ne sont pas vraiment séparés [5]. Les leçons que donne l’histoire de celle-ci sont valables pour l’avenir du premier. Que notre esprit soit dans le monde ou que le monde soit contenu dans notre esprit importe peu. L’essentiel, c’est que l’esprit et la matière se recouvrent, s’imbriquent, coulent l’un dans l’autre.

Nos os et nos dents résultent des milliards d’années où se sont produits des effets réciproques entre l’environnement et des molécules d’ADN se répliquant avec parfois des mutations. Il en est de même de nos émissions de radio, de nos chaussettes, de nos peintures et de nos esprits. Dire qu’ils sont reliés plus intégralement que ce qu’on le croyait auparavant ne minimise ni l’appareil génétique, ni la créativité. Le dépôt de calcium sur une plage qui va constituer la coquille d’un animal marin, comme le dépôt de pigment d’un pistolet à peinture traçant un graffiti témoignent tous deux d’une capacité innée de la vie à se réaliser, à décorer et à modifier son environnement. Mais au-delà de cette beauté routinière se trouve une vigueur sublime, la vigueur que donne l’inattendu lorsqu’il est précipité par le danger, la vigueur de l’activité quasi sexuelle qui se déroule dans un esprit pensant.

Traduit par Gérard Blanc

Dorion Sagan est le fils de Carl Sagan et de Lynn Margulis. Il est l’auteur de nombreux essais sur la science.


[1] Max Ernst, « Inspiration to order », dans The painter’s object, de Myfanwy Evans, Bodley Head Ltd, Londres.

[2] Albert Einstein, « Lettre à Jacques Hadamard », publiée dans La psychologie de l’invention en mathématiques.

[3] Henri Poincaré, « Le raisonnement mathématique », dans Science et méthode, 1908.

[4] Stephen Spender, The creative process, Éd. Brewster Ghiselin, Mentor Books, 1952.

[5] Gregory Bateson, Mind and nature, E.P. Dutton, 1979