Shankaracharya – La perception de la non-dualité


25 Aug 2013

(Revue Être. No 1. 3e année. 1975)

(ADWAITANUBHUTIH)

Je suis Shiva, l’Unique, que désignent les termes tels que Béatitude. Vérité; l’Être (sat), la Béatitude (ânanda) (et la Cons­cience) immuable et sans second.

La lune qui est une parait double à celui qui voit mal; de même le Soi, bien qu’unique, semble multiple par l’effet illusoire de la Maya.

Une seule lune est perçue par ceux dont la vue est sans défaut; de même le Soi est toujours unique pour ceux qui sont débarrassés de l’illusion.

Une vue défectueuse fait apparaître deux lunes où il n’y en a qu’une; de même la Maya fait apparaître le monde où il n’y a que le Soi.

C’est illusoirement que la lune semble double; c’est aussi illusoi­rement que la dualité apparaît dans le Soi.

L’Éther (akasha) est un effet du Soi, sans lequel il ne peut exister si cet effet possède la plénitude (de l’existence corporelle dont il est le principe), que dire de la plénitude du Soi (qui comprend toutes les possibilités formelles et informelles) ?

Comme l’Éther, qui est un effet, est un (dans son ordre relatif) et n’est jamais divisé, ce Soi (qui est dans le cœur), pour celui qui sait, subsiste comme cause unique.

Mais bien qu’il soit unique (dans l’existence corporelle), l’éther, travers les conditions limitatives (upâdhi), parait exister avec un antre (élément).

L’intelligence universelle (chaitanya) conditionnée par l’aspect adventice de cause parait supérieure à celle qui est dans l’effet mais l’Éther qui est dans l’argile n’est pas supérieur à celui qui est dans le vase ou le nuage.

Lorsque la condition (qui n’était qu’une limitation apparente) a été supprimée, l’Éther subsiste seul, de même quand toutes les conditions (surimposées par l’ignorance) ont été supprimées, ce Soi (qui est dans le cœur) subsiste seul et pour toujours.

En raison de sa nature propre, il n’y a jamais par rapport à l’Ether quelque autre Éther, de même en raison de son unicité, il n’y a jamais par rapport au Soi quelque autre Soi.

Comme l’eau par son union avec le nuage, prend la forme de la grêle, le Soi, par son union avec la Maya, prend les formes de la manifestation.

C’est (uniquement) par son union avec le nuage (et non par un changement de nature) que l’eau apparaît comme grêle, mais par la destruction de la grêle, l’eau (qui en est la substance) n’est aucune­ment détruite.

De même, c’est par son union avec la Maya que le Soi apparaît comme étant manifesté, mais quand la Manifestation est détruite (c’est-à-dire transformée), le Soi n’est aucunement détruit.

La bulle d’écume qui jaillit de l’eau apparaît comme différente de celle-ci, de même la manifestation dans sa multiplicité apparaît comme si elle était (essentiellement) distincte du Soi.

La destruction de la bulle (comme telle) ne détruit pas l’eau (dont elle est faite); de même la destruction de la manifestation (réintégrée dans l’indistinction principielle) ne détruit pas le Soi (qui fait toute sa réalité).

Les sécrétions blanchâtres et autres deviennent la peau du serpent et non pas le serpent lui-même. C’est ainsi que toutes les formes, grossières et autres et plus ou moins pures, ne deviennent jamais le Soi.

Le serpent ne pense pas qu’il rejette avec sa peau l’essence de son être (âtmatwa); de même celui qui sait ne pense pas qu’il perd l’essence de son être en renonçant aux trois corps (grossier, subtil et causal).

Le serpent n’est pas détruit par la destruction de son ancienne peau; de même le Soi n’est pas détruit par la destruction des trois corps.

Les ignorants prennent pour du sel un mélange de sel et de lait: de même le Soi par sa connexion avec les formes grossières et autres se ravale (en apparence) dans ces formes.

Les substances telles que le bois, le cuivre, par leur union avec le feu, paraissent être le feu; de même toute chose, de nature grossière ou autre, par son union avec le Soi, parait être le Soi.

Mais ce qui brûle ne peut devenir ce qui est brûlé et ce qui est brûlé ne peut devenir ce qui brûle; de même ce Soi (dans le cœur) ne peut devenir ce qui n’est pas le Soi et ce qui n’est pas le Soi ne peut devenir le Soi.

Tout ce qui existe, réparti en connaissable, connaisseur et connaissance, est éclairé (par autre chose) comme un vase ou un mur; la lumière qui transcende ces trois conditions et par laquelle elles sont manifestées, c’est cela que Je suis.

Le vase ou tout autre objet vibre comme de lui-même grâce à la vibration de la lumière; de même ce qui est connaissable, connaisseur, ou connaissance, vibre comme de lui-même grâce à la vibration du Soi.

La pâte et autres ingrédients d’un gâteau, par leur mélange avec du sucre, sont savoureux comme s’ils étaient du sucre; de même par son union avec le Soi (hors duquel rien n’existe) ce qui est connais­sable, connaisseur ou connaissance réjouit comme s’il était lui-même le Soi.

C’est par leur union avec le feu que le récipient, l’eau, le mets et la pâte deviennent chauds. Sans le feu, d’où et comment leur viendrait cette chaleur `?

C’est par leur union avec le Soi que vibrent les corps formés des éléments. Sans le Soi, d’où et comment auraient-ils cette vibration ? Et de même qu’il n’y a qu’un seul Éther qui réside dans les différents vases, seul Je demeure dans tous les corps.

L’Éther ne participe pas au nombre et la forme des vases; de même Je ne participe pas au nombre et à la forme des corps.

Quand les vases sont détruits, l’Éther de ces vases n’est pas détruit; de même quand les corps sont détruits, Je ne suis pas détruit, étant omniprésent.

Comme les fleurs d’une guirlande reposent toutes sur un même fil, les corps, du premier au dernier, reposent continuellement en Moi.

Est de même que le fil n’est pas affecté par l’ordre des fleurs, unique et omniprésent Je ne suis pas affecté par l’ordre des corps. Quand les fleurs sont détruites, le fil n’est pas détruit; de même quand les corps sont détruits Je ne suis pas détruit, étant éternel.

Bien qu’il n’y ait qu’un seul rayon de soleil, plusieurs semblent traverser les trous formés par la corde du lit [Le lit hindou est constitué par des cordes entrelacées et tendues sur un cadre] : ainsi, dans tous les champs de connaissance, Je parais indéfiniment multiple, étant omniprésent.

Et comme le rayon lui-même n’est pas affecte par les défauts et tout ce qui caractérise les trous formés par la corde, ainsi, omniprésent. Je ne suis pas affecté par l’imperfection et tout ce qui caractérise les champs de connaissance.

En supprimant les trous formés par la corde du lit, on ne supprime pas le rayon de soleil, de même, omniprésent Je ne suis pas détruit lorsque les champs de connaissance sont détruits.

Je ne suis pas le corps, car il est perceptible; Je ne suis pas les sens, car ils sont formés des éléments; Je ne suis pas le souille vital car il est multiple; Je ne suis pas le mental, car il est changeant.

Je ne suis pas la buddhi, car elle se modifie; je ne suis pas tamas [C’est-à-dire la Prakriti, la Substance universelle, dont les trois gounas lamas, rajas et sattva sont les éléments constitutifs], car il est inanimé. Je ne suis pas l’ensemble formé par le corps, les sens et le reste, car ce composé est périssable, comme un Vase ou tout autre objet.

Manifestant le corps, les sens, le souffle, le mental, et la buddhi, lesquels ne sont pas connaissants, Je fais apparaitre la conscience individuelle (ahankara) qui se les attribue.

Ce monde tout entier n’est pas Moi, car il est un objet de la pensée et Je ne suis pas non plus le moi qui passe par les différents états tels que le sommeil profond, car c’est comme témoin du moi que Je subsiste perpétuellement.

Dans le sommeil profond, Je suis au delà du changement et de même dans les deux autres états (de veille et de rêve), car dans ces deux états, c’est uniquement par le contact de ce qui les détermine que Je parais soumis au changement.

La houle de cristal n’est pas maculée par les reflets de ses conditions extérieures (upadhi); de même aucun attribut de ses enveloppes, tel que le désir, ne souille le Soi.

Comme la terre semble tourner quand la charrue tourne, le Soi bien qu’immuable, parait changer pour qui ne possède pas la certitude.

Celui qui est ainsi égaré naît et renaît dans d’innombrables matrices aussi longtemps qu’il confond avec les trois corps le Soi.

Le corps de l’état de veille n’est pas affecté par la douleur et autres sensations d’un corps imaginé en rêve; de même le Soi n’est pas atteint par la douleur et autres sensations du corps de l’état de veille.

Le dormeur confond le corps imaginé en rêve avec celui de l’état de veille, mais quand le corps imaginé en rêve est détruit, le corps de l’état de veille n’est nullement détruit.

De même, l’homme éveillé confond le corps de l’état de veille avec le Soi, mais quand le corps de l’état de veille est détruit, le Soi n’est nullement détruit.

En renonçant au corps imaginé en rêve, l’on se conforme à celui de l’état de veille ; de même, en renonçant au corps de l’état de veille, l’homme éveillé se conforme au Soi.

L’homme éveillé ne désire pas les plaisirs éprouvés en rêve; de même, celui qui connaît (le Soi) ne désire pas la jouissance du paradis d’Indra ou tout autre état illusoire.

Ce qui est perçu comme objet extérieur est semblable au serpent imaginé dans la pierre; les formes et leurs qualités sont, par essence, ce qui est perçu et ne procure qu’une jouissance limitée.

Le smasara n’existe pas pour celui qui connaît (le Soi) et il existe pour qui ne le connaît pas et qui agit (avec l’illusion que le corps est le Soi). Celui qui sait qu’il y a là une corde et non un serpent ne res­sent pas la peur de celui qui ne le sait pas.

Un morceau de sel plonge dans l’eau s’y dissout; de même pour qui connaît Brahma, la buddhi, par son union avec le Soi, devient le Soi.

Bien qu’il n’y ait qu’un seul soleil, plusieurs apparaissent dans les divers étangs; de même, le Soi, bien qu’unique, semble multiple dans tous les champs de connaissance.

Le soleil qui est dans l’eau parait différent du Soleil (dans le ciel), c’est ainsi que le reflet du Soi dans la buddhi parait différent du Soi.

Sans le disque solaire, comment y aurait-il réflexion dans l’eau ? Sans le Soi commuent y aurait-il dans la buddhi un reflet de la pure conscience (chit).

Le mouvement et autres conditions du reflet dans l’eau n’appar­tiennent pas au disque solaire; de même le fait d’agir et autres conditions du reflet (dans la buddhi) n’appartiennent pas au Soi.

Le froid et autres modalités de l’eau n’affectent pas le rayon qui est dans l’eau (et dont l’essence demeure identique à sa source lumineuse); de même l’action et tout ce qui caractérise la buddhi n’affectent pas la conscience individuelle (chid-abhasa).

C’est par sa connexion avec le fait d’agir, de jouir et de souffrir, propre à la buddhi, que la conscience individuelle semble se modifier, comme le soleil (parait vaciller) en connexion avec l’eau du verre.

Quand l’eau du verre s’est évaporé, le rayon qu’il contenait semble détruit, de même, dans le sommeil profond, quand la buddhi est dissoute, la conscience parait détruite.

Le soleil luit (par sa propre lumière) et éclaire le soleil immergé, l’eau et la vague; ainsi, ce Soi (qui est dans le cœur) luit par sa propre lumière et éclaire le soi individuel, la pensée, le fait d’agir et autres conditions de la buddhi.

Le soleil brille (de lui-même) et manifeste le nuage qui le cache ; de même le Soi brille (de lui-même) et manifeste le voile de l’igno­rance qui le cache.

C’est en faisant apparaître tout ce qui, comme le nuage, est dans la clarté, que le soleil se manifeste ; de même, c’est en faisant apparaître dans sa lumière la nature grossière et les autres mondes que ce Soi (qui est dans le cœur) se manifeste.

Le soleil qui éclaire tout, n’est abîmé par rien de ce qui reçoit sa clarté : de même le Soi qui manifeste tout, n’est abîmé par rien de ce qui est manifesté.

C’est illusoirement que le visage apparaît clans le miroir comme s’il était le visage réel: c’est illusoirement que le reflet (du Soi) apparaît dans la buddhi comme s’il était le Soi.

Comment le visage (réel) serait-il détruit quand est détruit celui du miroir ? De même le Soi n’est pas détruit quand son reflet dans la buddhi est détruit.

Ce monde se tient (en apparence) hors du Soi comme l’effigie d’un dêva ou de tout être vibre (pour qui fait abstraction de sa cause) comme si elle était autre chose que le cuivre (dans lequel elle est façonnée).

Comme le cuivre qui est un représente (sans changer de nature) soit le Seigneur, soit un être vivant, le Soi, bien qu’unique, est illusoirement tantôt le Seigneur tantôt une créature ou toute autre chose.

La destruction de l’image d’Ishwara ou de toute autre forme ne détruit pas le cuivre: de même la destruction d’Ishwara ou de tout autre aspect (du principe suprême) ne détruit pas le Soi.

Le serpent surimposé (adhyasta) à la corde semble vrai grâce à la réalité de la corde; de même le monde semble vrai grâce à la réalité du Soi.

L’inexistence du serpent préserve la réalité de la corde; de même l’inexistence du monde préserve la réalité du Soi (Afin d’écarter tout nihilisme acosmiste disons que le monde est le Soi vu à travers le voile de l’ignorance de même que le serpent est la corde aperçue dans l’obscurité. Il importe de comprendre que la corde est sans aucune relation avec le serpent tandis que celui ci est dans une relation absolue avec la corde en ce sens qu’il n’y a pas le moindre atome de ce serpent qui soit autre chose que la corde. C’est pourquoi la délivrance « détruit » réellement le monde mais métaphysiquement et non pas physiquement).

Une condition (extérieure) fait apparaître la boule de cristal comme si elle était rouge et le firmament comme s’il était bleu; de même ce monde apparaît dans la non-dualité comme s’il était lui-même la vérité.

C’est illusoirement que la couleur rouge apparaît dans la boule de cristal; c’est illusoirement que la couleur bleue apparaît dans le firma­ment; de même c’est illusoirement que ce monde apparaît en Moi qui suis Un et sans second.

Celui dont l’intelligence est obscurcie considère les états d’existence de jîva, d’Ishwara (son principe) ou tout autre comme étant (différents). Comment une différence pourrait-elle subsister dans ce qui est sans distinction ni séparation ?

C’est par son linga que Shiva suscite l’existence (conditionnée). Quand ce linga est détruit, d’où viendrait cette existence ? (La liaison de cette stance avec la précédente tient aux différents sens du mot linga : organe de l’homme, phallus de Shiva et signe distinctif, d’où le double sens de linga-dhârana, porter un linga ou avoir une marque distinctive, et de linga-nâsha, destruction du longa ou perte de ce qui caractérise. Rappelons également que le lina-sharira, synonyme de sûkshma-sharira, désigne le corps subtil).

Shiva est éternellement jiva et jiva éternellement Shiva. Celui qui sait que ces deux ne font qu’un, celui-là connaît le Soi et nul autre.

Comme l’eau par son union avec du lait semble être du lait, ce qui n’est pas le Soi, par son union avec le Soi, semble être le Soi.

C’est en distinguant le lait d’avec l’eau, que le cygne est un cygne et non autrement. C’est en distinguant (d’une façon effective) le Soi d’avec le corps grossier et les autres états que l’on est délivré (mukta) et non autrement.

Le cygne est l’animal qui sait discriminer le lait d’avec l’eau et nul autre. L’ascète (véritable) (yati) est l’homme qui sait discriminer le Soi d’avec le non-Soi et nul autre.

La modification (apparente) du pilier (pris dans l’obscurité pour un voleur) est causée par le voleur surimposé, mais elle n’existe nulle part. C’est ainsi que pour le Soi, qui est au-delà du changement, n’existe pas la modification causée par tout (ce qui est transitoire).

Quand le pilier est connu (comme étant l’objet perçu), d’où viendrait le voleur ? Quand le voleur est connu (comme étant inexistant), d’où viendrait encore la peur ? Quand le Soi est connu (comme étant l’unique réalité), d’où viendrait l’univers (séparé) ? Quand l’univers n’existe pas (hors du Soi), d’où viendrait tout (ce qui est multiple) ?

Les trois gunas, se combinant entre eux et se déterminant l’un l’autre, apparaissent dans ce qui est le Soi et la Vérité, et c’est cela, qui est sans parties, que Je suis véritablement.

Comme s’ils étaient la vérité, les trois corps (grossier, subtil et causal) apparaissent en Brahma et c’est ce Brahma suprême, qui est au-delà des trois corps, que je suis véritablement.

Comme s’ils étaient la vérité, les trois états (de veille, de rêve et de sommeil profond) apparaissent dans le Soi interne, et c’est celui-ci, le Brahma suprême, qui est au-delà des trois états, que je suis véritablement.

Comme s’ils étaient la vérité, les trois mondes (formel, informel et leur principe) apparaissent dans le Soi suprême et c’est ce Soi suprême, qui est au-delà des trois mondes, que je suis véritablement.

Comme s’ils étaient la vérité, les trois principes tels que Virâj, (Hiranyagarbha et Ishwara) apparaissent dans ce qui est leur Témoin et c’est celui-ci, qui est Être, Conscience et Béatitude, qui resplendit par sa propre lumière, que je suis véritablement.

(Traduit du sanscrit par René Allar)


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