Vimala Thakar : Le silence


15 Apr 2017

Rencontre du 1er Août 1989

Trois participants ont demandé la signification du silence. « Qu’est-ce que le silence ? » me demandent-ils. Et quelle est la qualité du silence qui permettrait de stimuler l’aptitude à percevoir ?

J’espère bien que les questions naissent d’un état de non-connaissance. Et qu’elles ne naissent pas du désir de comparer ce qui sera communiqué ici avec ce qui a déjà été collecté dans le panier du cerveau. La connaissance empêche l’écoute. Si la connaissance a été transformée en compréhension et est devenue la substance même de votre être, alors elle est une aide pour l’écoute. Mais toute forme de connaissance et l’autorité qui émane de cette connaissance nimbent la sensibilité et empêchent la réception, de toutes sortes de façons.

Alors, présumons que nous ne savons pas réellement ce qu’est le silence, et nous allons découvrir ensemble la signification de ce mot, la substance de l’état de conscience dans lequel le silence résiderait en tant qu’occupant.

Etes-vous déjà allés dans les montagnes ? Elles ne parlent pas, n’est-ce pas ? Elles vivent, les montagnes vivent et respirent la paix. La paix est le parfum de leur être et, si vous allez vraiment vers elles, si vous êtes avec elles de manière amicale, elles vous imprègnent de leur paix. La paix est le contenu de l’être des montagnes. Et le silence est cette paix.

Etes-vous allés dans les bois par un beau jour d’été, le corps épuisé par la chaleur ou le rayonnement torride du soleil ; et vous entrez dans les bois. Les bois verts, frais, ombragés transmettent à votre être la paix de leur être.

La paix est le langage de l’univers. Le silence, c’est cette paix des bois. Le silence, c’est cette plénitude de paix des eaux paisibles qui coulent en direction des océans et des mers.

Au lieu de demander ce qu’est le silence, ne devrions-nous pas nous demander ce qu’est le langage parlé ?

Le ciel est silencieux, la terre est silencieuse. Le soleil brille, plein de paix et de grâce dans la magnificence du silence. C’est la race humaine qui a manipulé l’énergie du son contenu en eux et qui a créé les mots. La verbalisation est la création de la race humaine. C’est une manipulation de l’énergie du son intentionnelle, déterminée, nécessaire à la communication avec nos semblables.

Donc le langage n’est pas l’état naturel de la vie. Alors que le silence est la respiration spontanée de la vie totale.

Nous voulons apprendre et découvrir si nous, les enfants de la race humaine, conditionnés par l’immense héritage de milliers de siècles pouvons découvrir ce parfum du silence ou de la paix, si nous pouvons découvrir la totalité spontanée de notre être. Alors, que faisons-nous quand nous voulons découvrir cette paix, ce silence ? Nous trouvons un coin ou une chambre tranquille, nous nous asseyons paisiblement et persuadons le corps, l’intelligence du corps, d’être ferme. La fermeté est la dynamo de l’énergie.

Donc le corps est ferme, et vous vous dégagez du processus de verbalisation, cette activité typiquement humaine, profondément enfouie dans le psychisme humain.

Quand vous ne parlez pas, vous vous dégagez du processus de verbalisation. Cette fermeté du corps et le fait de s’abstenir de parler ne sont pas l’essence du silence. S’asseoir dans une certaine posture, maintenir la fermeté du corps, tout cela, c’est comme la peau d’un fruit. Vous prenez une pomme, et vous en enlevez la peau, parce que vous êtes intéressé par la substance intérieure de la pomme, par ce que vous allez manger. Mais la substance intérieure de la pomme ne peut pas se développer sans la peau. La peau protège.

De la même façon, cette découverte d’une chambre tranquille, cette fermeté du corps, l’abstention de tout discours, l’éloignement de tout bruit, tous ces symptômes extérieurs sont seulement des supports externes, ils ne sons pas la substance, mais ils sont aussi nécessaires pour apprendre et découvrir ce qu’est le silence que la peau d’un fruit ou d’un légume est nécessaire à la croissance, à l’épanouissement de l’essence du légume ou du fruit.

Toute cette clarification s’est avérée nécessaire parce que ceux qui ont posé les questions sont entrés dans les détails.

Donc nous devons commencer par le commencement et entrer dans tous les détails possibles.

Alors considérons un moment qu’un chercheur a rempli toutes les conditions préalables. Et qu’il se trouve face à face avec le mouvement de verbalisation silencieuse qui continue en lui. Il se trouve face à face avec le mouvement de la structure de la pensée, le mouvement de la connaissance, le mouvement de l’expérience, le mouvement de l’héritage en lui (ou en elle).

Il ne peut pas contraindre ce mouvement à s’arrêter ; il peut affermir le corps, le mettre dans une certaine posture, il peut s’abstenir de parler, toutes choses qui sont des mouvements volontaires. Mais un chercheur honnête découvre rapidement, en un jour ou deux, que le mouvement de la structure de la pensée n’est pas du tout un mouvement volontaire, qu’il n’a rien à voir avec sa volonté, rien à voir avec son désir : il a son propre mouvement indépendant.

Donc le seul choix qui lui soit laissé est de regarder ce mouvement sans y toucher. C’est plus facile à dire qu’à faire. Nous avons été entraînés à toucher toute chose avec notre pensée aussitôt que nous la rencontrons (un son, un mot, un objet, un individu, un défi, une difficulté) ; aussitôt que nous remarquons ces choses, nous sommes impatients de les toucher, de faire quelque chose à leur sujet, avec elles, de les changer, de les modeler, de les accepter, de les rejeter.

Un chercheur commence en n’établissant aucune relation, aucune identification avec le mouvement intérieur, mais simplement en le regardant. La pure cognition, ou la pure perception est le premier pas en direction de la dimension du silence. Vous ne regardez pas avec intensité le mouvement de la structure de la pensée, vous ne faites pas d’effort pour l’évaluer. Vous n’allez pas le changer. Ainsi, il y a un espace d’innocence entre la mise à nu du mouvement de la pensée et votre réceptivité ou votre réception. Voyez bien ceci : ce n’est pas celui qui agit qui voit, ce n’est pas l’expérimentateur extrayant la substance d’une nouvelle expérience. Ni un « connaisseur » qui veut savoir quelque chose à ce sujet : pourquoi il y a ce mouvement, pourquoi il existe, comment l’arrêter, s’en libérer. Il n’y a rien de tout cela : vous êtes avec lui, parce que le mouvement de la pensée est en vous. Vous êtes avec lui parce que vous êtes lui.

Remarquer que le mouvement de la structure de la pensée est à l’intérieur de moi, est indépendant de ma volonté, qu’il est indépendant du mouvement de l’ego, cela pourrait être la première découverte. Ce regard innocent peut créer – ou même crée – une illusion de division entre vous et ce qui est exposé à votre sensibilité comme mouvement de la pensée.

Allons maintenant plus profond. Tandis que vous le regardez vous avez l’impression que le mouvement de la pensée et vous êtes deux entités différentes, parce qu’il n’a rien à voir avec votre volonté. Vous sentez qu’il est une entité séparée. Et puis, si le regard est maintenu, vous sentez que vous êtes lui, qu’il est vous : le je, le moi, l’ego n’a pas une existence séparée en dehors du courant des souhaits, des idées, des pensées, des données de l’information qu’on appelle connaissance etc. Alors vous devenez conscient que vous êtes entrain de regarder votre propre reflet. Celui qui regarde et ce qui est regardé ne sont qu’un seul et même phénomène. L’observateur et ce qui est observé sont un et non deux.

Et cela marque la fin de l’action de regarder ou d’observer. L’observation avait une raison d’être tant que vous n’aviez pas pris conscience que la structure de la pensée était votre propre contenu, était la substance de ce que vous appeliez votre propre esprit, votre self, votre ego.

Donc chaque mouvement intérieur est le mouvement de l’héritage du passé. Chaque mouvement intérieur est conditionné par le passé et il n’y a pas de liberté dans la dimension de son mouvement. La structure mentale ne connaît pas de liberté, que la pensée vienne des Védas, des Upanishads, du Coran, de la Bible. Une idée, une pensée, une abstraction de ce qui fut perçu par les anciens n’a pas de dynamisme. Vous en prenez conscience et, de ce fait, la recherche à l’aide des mots, la recherche à travers le mouvement cérébral prend fin.

Un participant a demandé : « Quelle est la relation entre le silence et la recherche ? Peuvent-ils coexister ? »

Alors, nous nous tournons vers la seconde question.

La recherche comme mouvement cérébral, la recherche à travers le mouvement de la connaissance, à travers les livres ou les discours de personnes soi-disant illuminées ou libérées, ou tout ce que vous voudrez, cette recherche se termine aussitôt qu’on prend conscience du fait qu’un mot est une abstraction, une information au sujet de la réalité, mais ne constitue pas une rencontre avec la réalité. Donc le processus qui consiste à rassembler des informations, à en acquérir de nouvelles (une nouvelle expression, de nouvelles versions) prend fin. Le silence, c’est la fin de la recherche en tant que mouvement cérébral.

Aussi longtemps qu’on sent que les mots peuvent apporter une aide, on voyage à travers le monde, passant d’une religion à l’autre, d’un professeur à un autre, rassemblant de nouvelles idées, de nouvelles idéologies, des modèles de pensée, des codes de conduite, se conformant à des disciplines variées, etc. Mais au moment où vous prenez conscience que le mot n’est jamais la chose, qu’une abstraction ne peut pas procurer ce que peut une perception directe, qu’un concept ne peut pas remplacer la majesté d’une perception intime, le mouvement cérébral devient sans pertinence pour l’apprentissage. Il était pertinent lorsque vous commenciez la recherche ; et puis vient une période où ce mouvement perd sa pertinence. Ce qui fut une aide devient un obstacle. La fin du processus de verbalisation, la fin du mouvement cérébral, est un moment très significatif dans la vie d’une personne. L’apprenant, qui était devenu un chercheur, retourne à l’état d’apprenant, mais maintenant, l’apprentissage se fait sans mots ; maintenant, l’apprentissage n’est plus prisonnier du passé de la race humaine totale. Donc, libre du passé, libre des mots, libre du mouvement cérébral, vous vous trouvez dans la solitude, la solitude psychique qui est silence. La structure mentale ne fonctionne pas ; il n’y a donc plus de concept du temps et vous êtes abandonné en présence de la vacuité de l’éternel présent. Le silence vous a apporté le présent intemporel. Il n’y a plus de divisions intérieures telles que le moi et le non-moi, le Je et le monde, le moi et le cosmos. La division, les chocs, les tensions, s’en sont allés. Il y a donc une relaxation comme si vous étiez retourné dans votre totalité, comme ces montagnes qui vivent dans la totalité de leur être. Et alors, il y a la paix. Votre conscience devient pareille aux cieux immenses dans leur vacuité. Donc la suspension ou l’arrêt du mouvement mental permet au rien de se manifester.

Le silence est donc le retour à la source de l’être où vous n’êtes personne, où vous n’êtes rien. Vous êtes seulement « l’être » ou « l’êtreté ».

« La structure mentale reste-t-elle dissoute en permanence ? » demande un participant.

Qu’est-ce donc que la permanence, monsieur ? Et qu’est-ce que la dissolution de la structure mentale ? Est-ce une structure faite de briques ou de pierres ? Quelque chose de solide, de visible, de tangible, qui s’abandonne à la dissolution ? La pensée a-t-elle une existence factuelle, ou a-t-elle seulement une existence conceptuelle ? Elle existe dans le mot, et les mots sont des agencements de sons. Vous avez attribué certaines significations à certaines combinaisons de lettres. Un sens a été attribué à ces combinaisons de lettres et à l’organisation des sons, par la race humaine. Et cela peut être aussi nécessaire à la société humaine que la structure des bâtiments dans lesquels vous vivez. Ces structures de pierres, de briques et de mortier vous procurent un enclos et protège le corps. Peut-être que ce que vous appelez structure de la pensée, contenant la totalité de la connaissance et de l’expérience de la race humaine est une structure invisible, intangible, conceptuelle, qui crée un enclos dans lequel vous croyez que vous êtes en sécurité. La pensée est une mesure de sécurité, n’est-ce pas ?

Donc quand nous utilisons l’expression « structure de la pensée », je vous en prie, soyons conscients du fait qu’elle n’a pas de solidité, qu’elle n’a pas de contenu factuel. Le soleil, la lune, ont un contenu factuel, ils existent en tant que faits physiques. Mais quand nous parlons du temps, lequel est une mesure (et vous le mesurez à l’aide de vos montres et de vos pendules), il n’a pas du tout de contenu factuel. Le temps est dans le cerveau ; c’est une mesure utile pour le cerveau et les activités collectives de la société humaine, mais il n’a pas de réalité. Les concepts, les symboles, vous pouvez appeler cela « structures », parce que vous voulez décrire un mouvement intérieur. Vous devez utiliser des mots, alors vous appelez cela une « structure de pensée ». Ainsi, vous pouvez parler d’une structure du temps : secondes, minutes, heures, jours, mois, années, siècles… Mais il n’existe rien de tel qu’un siècle, il n’y a rien de tel qu’une année, ou une heure, ou un mois. Ce sont tous des mesures ; ils ont donc une existence conceptuelle, mais pas de contenu factuel qu’on puisse percevoir.

S’il vous plaît, voyez bien cela.

Alors, comment allez-vous faire pour dissoudre le temps ? Ce qui n’existe pas ne peut-être dissout. Evidemment. Donc la pensée ou le mot n’a pas de réalité en dehors du cerveau humain. C’est une manière figurative de voir lorsqu’on dit que la structure de la pensée est dissoute. S’il vous plaît, soyons très clairs au sujet de chacun des mots que nous employons. Nous pouvons regarder les concepts, les symboles et les mesures que nous avons créés. Nous pouvons regarder ce que nous appelons notre connaissance, et la description des évènements qui se sont produits dans notre vie, en les appelant expériences. Nous pouvons regarder cela comme nous nous regardons dans un miroir, comme nous regardons notre reflet ; avec l’aide de la mémoire : remémorisation, contemplation, reflet. Vous pouvez les regarder. Mais vous regardez quelque chose d’invisible, d’intangible, de non factuel. Donc vous regardez le mécanisme de la pensée, le mouvement de la pensée et l’endroit où se produit ce mouvement. Il est à l’intérieur de vous, il est dans votre système chimique, c’est un mouvement neurochimique à l’intérieur de vous, parce que l’énergie du son convertie en mots a affecté votre structure biologique. L’héritage, ce n’est rien d’autre que la connaissance imprimée dans votre système neurologique et dans votre chimie, dans la structure des os, dans la composition du sang, du plasma, des muscles, des nerfs, de la chimie. Ils contiennent tout le passé humain. Vous et moi, nous sommes le passé humain condensé, imprimé dans notre être, enfoui dans notre être.

Donc vous le regardez, vous l’observez, vous comprenez ce qu’il est, vous voyez ses limites et, de ce fait, le sens de l’autorité autour de la pensée, du passé, disparaît.

C’est l’autorité au sujet de la pensée qui disparaît. C’est le sens de l’identification avec le passé, avec la connaissance qui disparaît. Et la disparition du sens de l’autorité et de l’identification est appelée d’une manière figurative « dissolution de la pensée ». Rien n’a été créé et rien n’est dissout. Les conditionnements sont toujours là parce que le corps est là et que, dans les structures biologiques, les conditionnements sont là ; mais ils n’ont pas de pertinence en ce qui concerne votre perception, vos réactions, vos relations, parce que vous avez compris à quel point ils sont mécaniques, à quel point ils sont répétitifs et comme ils peuvent empêcher votre relation directe personnelle, avec le présent.

Nous parlons de dissolution de l’ignorance par la compréhension. Mais l’ignorance avait-elle une existence ? Avait-elle une structure ? Mais vous pouvez utiliser la phrase : « Quand j’ai compris la réalité, l’ignorance disparaît, ou est dissoute ». Vous pouvez utiliser cette phrase pour la communication. Ce qui est n’est pas dissout. La forme change ; la composition change. L’utilité à la suite du changement de forme, les ingrédients, les composants changent. Il n’y a ni création ni destruction. Il y a émergence, puis retour à l’immergence. Il y a individualisation et retour à la non-individualisation. Il y a l’activité qui consiste à formuler des concepts et des idées, à forger des mots, à les utiliser, à comprendre leurs limites et à sortir de leurs griffes. La connaissance vous sort de l’ignorance et la compréhension vous sort de votre connaissance, des mots qui ont amené la connaissance.

Donc, mes amis, la structure de la pensée n’est pas dissoute mais nous comprenons et apprécions ses limitations.

Si la structure de la pensée, la mémoire, l’expérience, notre héritage sont complètement éliminés, pourrez-vous vivre en société ? Vous avez à faire votre ménage, à travailler comme professeur, comme docteur, comme avocat, comme homme d’affaire, quelque part dans le gouvernement ou aux Nations Unies, ou tout ce que vous voulez. Vous devez fonctionner, vous devez utiliser le cerveau. Après tout, la pensée, la connaissance, c’est un mouvement cérébral, c’est un mouvement neurochimique. Si la structure de la pensée est complètement dissoute, alors il n’y aura pas de souvenirs et vous ne pourrez pas fonctionner du tout. Le mot, la connaissance en relation avec l’environnement matériel ont une pertinence. Alors vous les utilisez : pour régler un magnétophone, pour régler un micro en relation avec le volume et la hauteur du son selon le discours de l’orateur. Donc, l’information factuelle qui prend aussi la forme d’une pensée a une pertinence et là, vous l’utilisez avec compétence toutes les fois que c’est nécessaire. Sans la mise en œuvre de la structure mentale, il n’y aurait pas de Beaux-arts, pas de musique, de danse, de théâtre, de littérature, de poésie, pas de transports, de communications, pas de cuisson des repas, tout cela nécessitant une activité psycho-physique.

Donc vous savez quand est nécessaire la mémoire des faits et quand la connaissance est nécessaire, et vous savez quand cela est sans pertinence : elle n’a aucune pertinence quand vous voulez apprendre et découvrir par vous-même ce qu’est l’essence de la réalité, ce qu’est la mort, quand vous voulez découvrir ce qu’est la divinité, ce qu’est le sacré ; découvrir ce que sont la paix, l’innocence, la beauté. Vous pouvez lire des centaines de livres sur la beauté, cela ne vous sera d’aucune aide ; vous pouvez lire des douzaines de livre sur l’amour, cela ne vous aidera pas.

Donc quand on vient à apprendre, à découvrir le sens de la vie, la nature de la réalité, le contenu de la divinité, le passé doit être abandonné ; le mouvement de la pensée n’a plus aucune pertinence. Et alors vous dites : « Je ne sais pas ce qu’est la divinité, je ne sais pas ce qu’est la réalité. Laissez-moi le découvrir : il y a des descriptions qui me viennent du passé, mais la description n’est jamais ce qui est décrit. Le mot n’est pas la chose. Que je mette donc le mot de côté. Autrement les mots conditionneront et inhiberont ma perception et je verrai ce que le passé m’a enseigné, ce sera une perception de deuxième ou de troisième main ».

Donc la vaste, l’immense connaissance, l’immense héritage n’ont aucune pertinence quand je m’intéresse à la découverte du sens de la réalité. La conscience doit être vide de tout cela; et on doit être dans ce vide, on doit être ce vide, pour que se produise la découverte.

Mais nous avons utilisé les béquilles de la connaissance et de l’expérience de nos ancêtres pendant des milliers d’années. Nous sentons que si nous rejetons ces béquilles, nous ne serons pas capables de marcher. Nous avons peur d’être seuls avec la vie, d’être seuls avec la réalité. Donc, quoique nous fassions, nous continuons avec la subtile verbalisation intérieure.

Je pense que maintenant vous regardez vraiment avec moi cette question de savoir si la structure de la pensée peut être dissoute.

Si nous avons bien vu que la structure de la pensée avait une réalité conceptuelle et non pas une substance factuelle, si nous avons vu son champ d’application et le champ où le mouvement de la pensée n’est pas pertinent, et si nous avons vu que c’est la compréhension de ce qui est pertinent et de ce qui ne l’est pas qui nous libère de l’autorité, si nous avons bien vu cela, alors tournons-nous vers le terme « en permanence ».

Qu’est-ce que la permanence ? Appelez-vous permanent ce qui est statique ? Et est-ce que les mots « permanent » et « non-permanent » sont en relation avec le concept de temps ? Je vous en prie, voyez bien cela.

Si le temps est seulement une mesure créée par le cerveau humain pour être utilisée à certains niveaux pour la vie en société, si c’est seulement une mesure, alors que signifient les expressions « permanent » et « non-permanent » ?

Permanence, continuité, séquence, tous ces termes sont reliés au concept de temps, dans le processus psychologique. Vous l’avez d’abord comme mesure, puis vous le prenez pour un fait ; et ensuite vous voulez baser sur lui des théories. Vous savez, ce qui est éternel n’a pas du tout de permanence : il a un dynamisme. L’éternité naît à chaque instant et meurt à chaque instant. Ce qui a la capacité de naître et de mourir est éternel. Il émerge dans une forme et s’immerge de nouveau dans le sans-forme qui est l’éternité. Sur cette planète, la vie s’est manifestée sous d’innombrables formes. Chaque forme a une beauté unique et sa propre pertinence par rapport à la totalité de la vie. Donc l’éternité, c’est un flux de changements, ce n’est pas une permanence statique. Elle n’a pas de continuité.

Vous sentez qu’il y a une continuité dans votre respiration : inspiration et expiration ; mais chaque inhalation que vous prenez est nouvelle et, par l’expiration, vous expulsez ce que vous avez inhalé un instant plus tôt.

Donc, avec la prise de conscience, avec la compréhension du mécanisme de la pensée, de ses limitations, de ses champs de pertinence et de non pertinence, l’autorité s’en va. L’autorité du moi, de l’ego, du self, est partie.

Vous découvrez alors la totalité de votre être et vous demeurez dans cette totalité, vous vivez dans cette totalité comme un arbre a un tronc, des branches, des feuilles, des fleurs, des fruits ; c’est la totalité de l’arbre qui voyage à travers le tronc, allant aux branches, aux rameaux, au feuilles, aux fleurs et aux fruits. Les fruits, l’odeur, le goût, le parfum du fruit, du jus, c’est réellement la manifestation de la totalité de l’arbre. L’arbre est sa totalité. Voyez bien cela : il vit dans sa totalité. Chacun de ses mouvements, même ce qui s’exprime dans une feuille minuscule, dans le vert éclatant de la feuille, dans l’aspect tendre de la feuille, est une expression de l’arbre tout entier. De la même façon, vous demeurez dans la totalité de votre être et chacun de vos gestes, chacun de vos mots, chacun de vos regards, chacun de vos mouvements devient une expression de cette totalité.

Libéré des griffes de l’identification avec le passé, vous êtes dans la majestueuse liberté de la totalité ; et le silence est le parfum de cette totalité. Ce n’est pas seulement en serrant les lèvres, en ne parlant pas, en vous abstenant de discourir, en étant assis dans une certaine posture, en fermant les yeux que vous êtes dans le silence. Le silence est un mode de vie, mes amis. C’est une autre manière de vivre où il n’y a pas de tendance à la verbalisation et pas de déni de la verbalisation, pas d’acceptation de l’autorité des concepts et des symboles, mais pas non plus une fuite du monde conceptuel ou du monde de la pensée et de la connaissance. C’est voir la vie telle qu’elle est et être avec la vie. Le silence, donc, est le parfum de la totalité de votre être. Aucun mouvement à l’intérieur de vous ne vous divise alors comme vous divise la pensée, comme vous fragmente une émotion, comme vous isole une émotion, toutes ces fragmentations infantiles.

Mais la pendule dit que le temps est passé.

Extrait de Camp de silence – Bovendonk août 1989, Traduit de l’Anglais par Madeleine et Pascal Hanriot. Emprunté au site Français consacré à Vimala et son œuvre