Jacques de Marquette : Sociologie et psychologie


30 Jan 2016

(Extrait de Panharmonie par  Jacques De Marquette. Édition Panharmonie. 1959)  

Depuis que les Fées de la Métaphysique ont été chassées des Sciences, la Psychologie a cessé d’être la science de l’âme pour n’être plus que celle, beaucoup moins ambitieuse, mais beaucoup plus précise, des diverses activités de la conscience. Se refusant à dépasser les données de l’expérience pour édifier des systèmes ambitieux et plus ou moins fantaisistes, la plupart des psychologues scientifiques se livrent à des analyses de plus en plus minutieuses d’aspects de plus en plus restreints des faits de conscience. Ils ont ainsi enrichi énormément notre connaissance des modalités de la vie psychologique, mais sans ajouter de lumières bien nouvelles ni à notre connaissance des origines de l’homme considéré comme individu conscient, ni sur les fins qui pourraient être assignées par la vie à l’édification de ces structures de facultés de conscience que paraissent être les humains.

Notons cependant le parallélisme entre la hiérarchie générale des facultés dressée par la psychologie occidentale et celle des Hindous. Ceux-ci décrivent dans la psychologie de l’homme terrestre trois étages par lesquels il participe aux trois plans inférieurs de l’univers. Les sentiments ou passions livrant la conscience à l’influence des instincts généraux de l’espèce, la pensée concrète qui se dégage difficilement des emprises sentimentales, et la pensée abstraite ou rationnelle, ouverte aux inspirations du monde des causes et des idées générales abstraites. Notre psychologie fait également du sentiment, sous toutes ses formes, la base de la vie consciente, l’obscur humus affectif d’où se dégagent les premières représentations mentales qui sont d’abord les perceptions empiriques des objets utiles à la satisfaction des désirs, perception suivie par des analyses de leurs propriétés. Plus tard lorsque les remous violents causés par les passions sont calmés, naissent des opérations mentales plus nobles, basées sur l’abstraction et la synthèse et permettant à la conscience de s’élever aux idées générales dont Taine disait qu’elles avaient été son seul aliment pendant 50 ans et grâce auxquelles la conscience débouche sur les mystères du monde des causes.

Par contre ce parallélisme ne s’étend pas au troisième terme de la hiérarchie occidentale constituée par les volitions. Les Hindous poussant leurs analyses beaucoup plus profondément que les Occidentaux, font une différence très nette entre toutes les infinies variétés des désirs de tous ordres et la volonté pure. Celle-ci exige non seulement la domination absolue de toutes les passions d’origine physiologique et sociale, mais même l’empire sur les habitudes mentales, parti-pris et préjugés, qui pourraient déterminer l’action sans l’intervention d’un choix souverain, parce que libre et qui seul constitue pour eux la volonté. D’après eux, les sages complètement libérés de leur nature humaine sont seuls capables de se livrer à un acte purement libre de volonté. Ils rejoignent ainsi Boutroux disant dans sa « Contingence des lois de la nature » qu’à peine quelques hommes par millions arrivaient à la volonté pure. Donc pour l’immense majorité des humains ce qu’on appelle volonté n’est que la variété des passions auxquelles ils sont soumis.

Cependant les Hindous font une très grande différence entre les désirs et passions inspirés par l’égoïsme, poussant l’individu à affirmer son être au détriment d’autrui et les nobles élans d’enthousiasme également passionnels, mais provoqués par l’amour désintéressé du Vrai, du Beau et du Bien. Cet amour est pour eux complètement différent des diverses formes de Kama, le désir. Tandis que celui-ci est centripète, visant l’accumulation égoïste de possessions et de jouissances et à leur extension, l’amour des hautes valeurs est inspiré par l’intuition de leur réalité. Cette intuition ne devient assez forte pour pousser à l’action que lorsque l’individu a suffisamment développé sa perception rationnelle ou intuitive des lois de l’univers sur le plan mental abstrait pour s’élever au-dessus de celui-ci jusqu’à la sphère lumineuse de l’intuition de la valeur radieuse des archétypes idéaux qui dirigent les activités normatrices des grandes lois de l’univers. Tandis que le désir reste enfermé dans le monde de la forme où les objets sont agrégés autour de centres distincts, la noble passion de l’enthousiasme a sa source dans le monde lumineux des normes cosmiques dont, de même que Dieu, pour St Bonaventure, « le centre dynamique est partout et la circonférence nulle part ».

Pour l’Hindouisme, la volonté pure est encore supérieure à l’enthousiasme sacré et plein de gratitude provoqué par la contemplation des œuvres les plus hautes de la création. Pour s’y élever, l’homme doit avoir parcouru le cycle de la vie terrestre consciente, avec ses désirs, son intelligence concrète et son intelligence rationnelle supérieure, dégagée de toute préoccupation pratique, puis celui de l’intuition esthétique, scientifique et morale, pour s’établir enfin sur celui où la puissance Créatrice du Cosmos n’étant pas encore engagée dans les spécifications idéales des espèces et des individus, reste un pur « matériau » prêt à recevoir l’empreinte originale d’un acte vraiment créateur, d’une volonté libre.

Il y a donc une différence très marquée entre l’état actuel de la psychologie occidentale (prise sous sa forme la plus élémentaire et générale du reste) et celle de l’Hindouisme. Cette différence est encore accentuée par l’aspect psychologique de la Sociologie. En effet, les successeurs d’Auguste Comte, le génial fondateur de la sociologie, ont apporté un appoint considérable au Matérialisme en attribuant une origine sociale aux émotions les plus noblement altruistes allant à l’encontre de l’instinct égoïste, et aux intuitions les plus surprenantes qui donnent la connaissance de faits inaccessibles à la simple expérience. L’école sociologique a démontré les formations au sein des collectivités humaines de courants de forces psychologiques contraignantes qui entraînent les individus à agir de la même manière et même, à adopter des représentations mentales similaires. Mais tandis que la similitude des comportements peut s’expliquer par la tendance bien connue à l’imitation, la similitude des représentations mentales soulève un problème difficile pour la théorie matérialiste de la conscience affirmant que celle-ci naît de l’activité des centres nerveux.

Il faudrait penser que de même que l’influx nerveux circule librement le long des nerfs dont les cellules sont pourtant formés d’atomes discontinus, la distance séparant les divers membres d’une collectivité humaine, lesquels constituent les cellules du corps social ne met pas un obstacle à la circulation des pensées entre les foyers individuels de conscience, ce qui permettrait à l’ensemble de ces consciences de former comme un support trans-matériel de la vie psychique nationale. On sent immédiatement à quelles difficultés conduirait cette vue dotant les groupes humains qu’il s’agisse de nations, de classes sociales ou de confessions religieuses, de sortes d’âmes collectives comparables de loin à l’Anima Mundi des anciens, et qui du point de vue du matérialisme radical désirant prouver que la conscience naîtrait de la matière, présenterait le vice radical de faire naître les valeurs psychologiques de confrontations et de synthèses dénuées de supports matériels.

C’est de cette espèce d’aura mental collectif de leur milieu social ou national dans lequel serait conservé l’ensemble des pensées abstraites les plus générales, les plus élevées comme des émotions les plus nobles, que les individus recevraient les intuitions de connaissances et d’inspirations qui les aideront à dépasser le domaine du déjà connu et de l’inaccessible aux sens, pour enrichir leur conscience, et en même temps la connaissance claire du groupe auquel ils appartiennent.

Cette théorie permettant d’expliquer les facultés supérieures de l’homme sans faire appel à l’existence d’une nature spirituelle supérieure à l’ensemble des produits déposés dans la conscience par l’évolution naturelle, a été accueillie avec sympathie par les matérialistes. Certains psychanalystes ont adopté une thèse similaire en décrivant, comme une sorte de complément psychologique à une conception organique de l’humanité, semblable à celle de l’Adam Kadmon du Judaïsme et du grand corps de l’humanité de Pascal, ce qu’ils appellent « le subconscient racial ». On ne nous a pas dit s’il était constitué par la présence d’une émanation du monde des idées de Platon et des valeurs dont elles portent la source, au sein de cet espèce d’agglomérat des pensées des membres de la société, ou bien s’il résultait simplement de l’accumulation des idées les plus nobles engendrées dans le passé par les consciences individuelles et qui y seraient conservées comme les livres sur les rayons d’une bibliothèque, et surtout on ne nous a pas dit en quoi consistait ce réceptacle collectif des valeurs engendrées par les individus, ni d’où il provenait.

Ces théories faisant sortir les intuitions supra-intellectuelles, non pas de la présence de causes transcendantes à l’origine des êtres, qu’ils soient individuels ou collectifs, ni de la présence de facultés plus ou moins métapsychiques créatrices de valeurs spirituelles au sein des individus, mais d’une espèce de faculté qu’auraient les collectivités d’engendrer des valeurs spirituelles au sein des individus, par une sorte de fermentation spirituelle spontanée, a été battue en brèche par la critique récente. Les thèses qui font appel à l’instinct d’imitation pour expliquer la cohésion de l’ensemble des consciences se heurtent à la difficulté qu’elles veulent expliquer la fluidité libre de l’esprit, par l’automatisme. On voit mal comment l’accumulation de valeurs quantitatives pourrait engendrer des valeurs d’une qualité nouvelle, comment par exemple le jugement de vingt juges ignorant le mouvement de la terre autour du soleil pourrait engendrer une valeur d’information supérieure ou égale à la connaissance d’un Galilée. En particulier si le subconscient racial est la source des inspirations des individus, et si ceux-ci ne peuvent y déverser que des fruits des expériences réalisées dans le milieu social, comment expliquer l’insatisfaction qui pousse les révolutionnaires à vouloir détruire la société dont le passé serait la seule source de l’édification des représentations collectives auxquelles ils devraient la totalité de leur idéation et de ses aspirations. Cette thèse nous rappelle la célèbre plaisanterie anglaise à propos d’un apprenti-Icare qui voudrait s’élever au-dessus du sol en tirant sur ses cordons de souliers.

Ceci n’est qu’une boutade, mais si l’on rejette l’hypothèse que les créations de valeurs spirituelles au sein du subconscient racial soient engendrées par des normes transcendantes, ce qui ne ferait que reporter les influences spirituelles sur un plan plus élevé ; l’hypothèse de la création des valeurs spirituelles par des rencontres hasardeuses et réciproquement génétiques au sein de la décantation des expériences humaines dans le réceptacle subconscient racial dont on n’explique ni la nature, ni l’origine, nous paraît beaucoup plus onéreuse que de les faire dériver de l’élévation individuelle de la conscience à un plan où elle participe, dans la mesure de sa réceptivité, aux idées générales archétypiques du cosmos. Il est vrai que, s’approchant d’une conception vraiment spirituelle de la relation de l’individu avec la présence transcendante, les psychologues commenceraient à percevoir que la différence séparant le moi, que nous connaissons et qui est fait de l’ensemble des mémoires de notre expérience passive et active, de l’Esprit, qui est Unique et Transcendant, est une différence de nature et non de degré faisant la confusion entre ce qui est notre moi et ce qui en nous est universel. Nietzsche disait déjà « Chacun est pour lui-même l’être le plus distant » tandis que Minkowski en pensant l’omniprésence de l’Esprit, s’écriait en 1933 : « notre âme est partout sauf en nous-mêmes ».

L’observation nous apprend qu’il y a fort peu de chances pour que nos opérations mentales supérieures nous soient inspirées exclusivement par l’accumulation des pensées les plus élevées des autres humains collectées dans une sorte d’âme supérieure du groupe. En effet, l’expérience maintes fois répétée prouve que l’agglomération des individus en groupes nombreux, loin d’élever la résultante de leurs pensées et de leurs émotions, exerce sur celles-ci une influence dégradante, ravalant les sentiments au niveau commun le plus bas, bien loin de les élever à une qualité inaccessible aux individus séparés. Les Romains disaient déjà : Senatores bonae viri, Senatus autem mala bestia « Les Sénateurs sont bons mais le Sénat est une bête mauvaise ». On tombe avec la foule mais on s’élève seul vers l’Unique, guidé par la subtile lumière intérieure.

De même l’hypothèse matérialiste faisant de la conscience une production des activités du système nerveux dans lequel elle serait le « sentiment des liaisons » unissant notre centre individuel aux objets extérieurs, ne nous explique absolument pas le processus par lequel ce sentiment intime, naissant au centre de notre matière cérébrale ou médullaire, peut-être transporté dans un centre extérieur sans support physique et où seraient accumulés tous les résidus des expériences naissant des activités des autres centres nerveux de l’espèce humaine. Si l’on considère les sentiments et les pensées comme des sortes d’ondes énergétiques que les couches corticales du cerveau auraient la propriété d’engendrer, alors se pose immédiatement le problème des lois des associations entre pensées et sentiments de nature similaire, dans des consciences individuelles différentes et de leur agglomération en un centre collectif, sans support matériel, et avec lequel les consciences vivantes pourraient entrer en communication, soit pour y déverser leurs secrétions mentales de même nature, soit pour y puiser des inspirations.

Le sentiment, si puissant au fond de la conscience, des impératifs catégoriques de la loi morale, comme disait Kant, pose à son tour le problème de l’origine de l’échelle des valeurs qui nous est ainsi révélée. En remontant de causes en causes, il est bien difficile d’échapper à la nécessité, admise par Platon, de la réalité des forces normatives des valeurs morales idéales et de leur ordonnance en une échelle montant progressivement des sentiments les plus grossiers et des idées les plus limitées, à celles dont les représentations sont volatilisées dans leur extension aux sphères les plus élevées et les plus infinies du monde de l’Esprit. Et nous voici revenus aux Harmonies préétablies du Spiritualisme.

Au contraire, les conceptions traditionalistes avec leurs sept plans de l’Univers de natures différentes et de plus en plus subtiles et universelles et permettant aux formes de conscience de s’y établir en centres d’activité situés sur les niveaux correspondant à la valeur de leur fonctionnement, et d’utiliser ces centres nouveaux pour engendrer de nouvelles synthèses capables de s’élever encore plus haut [1] expliquent très facilement la possibilité de l’intégration des productions des consciences individuelles en des ensembles qualitatifs de plus en plus élevés, mais qu’elles n’enrichiront que quantitativement sur leurs divers plans. L’actualisation, c’est-à-dire le passage de la virtualité à la réalité de valeurs supérieures, proposée par la hiérarchie des structures cosmiques, ne peut être réalisée que par les efforts de dépassement des consciences individuelles d’après les conceptions axiologiques de la toute récente « morale du dépassement » à travers laquelle les « âmes ouvertes » de l’Occident rejoignent l’héritage des sages d’Orient.

Nous aurions pu appuyer ce bref examen des lumières jetées par les recherches dites psychiques sur les fonctions peu connues de la conscience, recherches dont les ouvrages du Colonel de Rochas, Directeur de l’École Polytechnique, du Dr Encausse et du Recteur Boirac de l’Université de Dijon parmi les plus connus des auteurs contemporains de langue française, donnent des analyses particulièrement autorisées. Le cadre de cet ouvrage nous a amené à nous cantonner dans la considération d’aspects moins fréquemment exposés du problème qui nous occupe. En aboutissant aux mêmes conclusions que les auteurs susmentionnés, mais par d’autres voies, nous aurons peut-être aidé certains à élargir leurs conceptions de l’ensemble des aspects du problème capital de notre vie ; celui de son organisation la plus appropriée à ses fins.

Il nous reste à passer à la partie critique de cet ouvrage en montrant comment la philosophie, cette recherche désintéressée et sereine de la sagesse réalisée dans une belle et bonne vie, nous engage à apprécier la réalité et la valeur d’usage des diverses vues esquissées dans les chapitres précédents.

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1 C.F. « Le Personnalisme », J. de Marquette.