Raymond Ruyer : Des sociologues fantaisistes


18 Feb 2017

(Extrait de Le Sceptique résolu 1979 )

La tribu, le pays, la cité

Avec quelques simplifications, on peut dire qu’il y a trois formes de vie collective : 1. — Par les liens du sang, famille, clan, tribu; 2. — Par le pays, avec les liens que crée la communauté géographique, le milieu de vie; 3. — Par la ville, la cité, avec l’organisation rationnelle et utilitaire du fonctionnement « municipal » [1].

La ville est toute récente dans l’histoire de l’homme — moins récente il est vrai qu’on ne le croyait il y a peu, et la ville a été longtemps un lieu géographique sacré, plutôt qu’une agglomération où l’on mène une vie rationalisée, civilisée, étatisée.

Les formes politiques et religieuses se sont modelées sur ces trois formes. Il y a : 1. — Des dieux tribaux; 2. — Des dieux locaux; 3. — Des dieux — ou des idéologies — urbaines. Il y a : 1. — Des pouvoirs selon la descendance tribale et les ancêtres communs; 2. — Selon la terre et les souverainetés terriennes; 3. — Selon les contrats ou élections municipales.

Ces trois formes se succèdent, en gros, par le passage de la phase de cueillette, chasse, élevage, où les liens du sang prédominent, à la phase de l’agriculture, puis à la phase de la technique artisanale et industrielle. Mais elles continuent à coexister, et elles ont, depuis des millénaires, modelé les besoins humains. L’homme a toujours : 1. — Des besoins d’intimité et de familiarité de sang; 2.— Des besoins psychiques de familiarité avec un lieu, un pays; et aussi : 3.— Des besoins utilitaires d’organisation rationnelle, municipale ou étatique.

Comme la ville est relativement récente, l’homme n’en a pas un besoin aussi profondément ancré, et c’est pourquoi il croit souvent pouvoir s’en passer (c’est la clé des illusions actuelles des anarchistes, écologistes, régionalistes, des adeptes du retour à la nature et à des communautés « naturelles »). Les formes politiques ou religieuses préurbaines persistent souvent même dans la civilisation rationnelle. Le Roi ou l’Empereur est Père du peuple, mais aussi il ne fait qu’un avec l’empire territorial. Inversement, les idéologies civilisées considèrent comme une simple préhistoire, qui ne concerne plus l’homme actuel, toutes les formes de vie collective non rationnelles — c’est-à-dire non urbanisées.

Le vrai fondement de la société humaine, sa préhistoire idéale, selon les idéologues, serait un contrat ou un serment entre égaux — que Freud essaie de rattacher à un serment entre frères, après le meurtre mythique du père — et que l’on pourrait aussi bien considérer, avec Hobbes, comme la création mythique d’un Père artificiel, d’un Souverain étatique, d’un Despote. Sartre, lui, essaie d’accrocher tant bien que mal le serment fondateur à la liberté fondamentale de l’existant.

Il est plus sensé de retenir à la fois les trois formes de vie collective, en évitant de demander à l’une ce que les deux autres peuvent mieux qu’elle donner aux besoins humains.

Il est fort peu sage, par exemple, de demander à l’État, à son organisation bureaucratique quasi municipale, rien qui ressemble à l’intimité tribale-familiale, ou aux satisfactions psychiques d’un pays natal.

Inversement, il est peu sage de s’imaginer que la vie régionale, communautaire et enracinée, pourra jamais tenir lieu d’État, et pourra en dispenser. Il est déraisonnable de croire que la vie nationale ou la vie d’une grande entreprise, puisse s’organiser comme une grande famille, en autogestion fraternelle, surtout si l’on se défie en même temps de tout paternalisme résiduel — qui seul pourtant donnerait une chance à cette forme néotribale.

Il est très dangereux — on s’en aperçoit aujourd’hui — de prétendre, par fanatisme étatique, national ou jacobin, tuer toute vie régionale et effacer la géographie.

Il est encore plus dangereux, et plus difficile, de tuer, par le même fanatisme idéologique, la famille, la vie familiale intime, et les liens du sang. On s’expose à des retours violents du refoulé. Et si les idéologies réussissent à tuer l’infrastructure biologique et psychologique dans les malheureux peuples où elles sévissent, il restera toujours d’autres peuples, plus sains et plus sensés, qui prendront leur place.

Mystique, politique, et pseudo-action

On oppose souvent mystique et politique, ou encore foi et responsabilité. Le mystique, ou l’homme de foi, lorsqu’il deviendrait un homme d’action, irait, les pieds à peine sur terre, les yeux fixés sur l’étoile, sur l’idée. Le politique, lui, ou l’homme de responsabilité, se préoccuperait surtout des moyens, et souvent perdrait son idéal dans l’obsession des moyens d’action.

Pureté d’un côté, compromission de l’autre. Péguy opposait beaucoup mystique et politique. Socialiste, il était sévère pour Jaurès auquel il reprochait de se perdre dans la politique. Mais, comme directeur responsable de ses Cahiers, il était bien obligé, lui aussi, d’avoir une politique commerciale. Quand on le lui reprochait — après lui avoir reproché, à l’inverse, de n’être pas assez commerçant — il se plaignait, par une de ses plaisanteries pédantes qu’il affectionnait, de cette « critique de la maison pratique », venant après la « critique de la maison pure ».

On a aussi tendance à croire que les politiciens de gauche sont normalement, plus mystiques, plus hommes de foi que les politiciens de droite, qui seraient plus politiques, plus réalistes, plus bornés aux moyens de gouvernement, sans idéal, sans programme, autre que celui de conserver — de conserver surtout le pouvoir pour eux-mêmes. Les uns diraient : « Je changerai la vie selon mon idéal », les autres : « Je maintiendrai », ou : « J’y suis, j’y reste. »

Tout cela est faux. Tous les politiques, dans l’action, sont invinciblement portés à oublier la fin pour les moyens, parce que la politique est avant tout l’art de mobiliser des alliés et de réunir des moyens, en cherchant la « puissance », une puissance quelconque, et en se disant: « J’en ferai bien quelque chose. Et comme je vaux mieux que mes adversaires, je ferai, de la puissance obtenue, quelque chose de mieux que ce qu’ils en feraient, eux. »

Les politiques ne gardent de la mystique que l’irresponsabilité terminale, qui leur permet, sans remords, de se perdre dans les moyens.

Les politiques de gauche, les chefs syndicaux de gauche, quand ils sont dans l’opposition, deviennent des techniciens de la grève, du noyautage, de l’agitation, de la propagande, des manifestations. Le succès politique, pour eux, c’est de réussir une grève, une manifestation de rue. Ils parlent d’« action », évidemment parce que le mot fait mieux, fait « plus positif », que le mot grève, ou que « refus de collaboration » — mais aussi par l’illusion, sincère, d’être vraiment dans l’action politique. On lit, sous la plume d’universitaires de gauche des programmes qui révèlent bien cette illusion : « Il faut faire l’éducation politique des jeunes. Un jeune doit apprendre à commencer une grève, à la soutenir, à la finir. »

Si le succès politique, ce n’est pas la réussite vraie d’une revendication — vraie, c’est-à-dire durable, avec rééquilibrage de l’ensemble du système social — mais déjà la seule réussite de la manifestation, où la revendication est écrite sur des pancartes, et promenée dans la rue; si l’éducation politique consiste à apprendre à revendiquer, il n’est pas surprenant que les politiques de gauche, parvenus au pouvoir, déçoivent tout le monde, à commencer par leurs propres troupes. Car ils ne se sont jamais vraiment préparés à l’exercice du pouvoir, mais seulement à l’exercice des démolitions préalables du pouvoir en place.

On aurait tort de croire que les politiques de droite, conservateurs, échappent, eux, à cette perte dans le sable des « moyens ». La « conservation » est aussi équivoque que « le changement ». Un peuple ne se conserve pas comme une photographie. Vivant, il doit vivre de manière à pouvoir continuer d’être un peuple vivant, en se préservant activement des agents de dégradation. La conservation, pour tout ce qui vit et veut durer, est une action complexe, difficile. Mais les politiciens conservateurs confondent cette action difficile avec l’action plus facile qui consiste à clicher les institutions, même celles qui révèlent des effets néfastes pour la survie. De même que la grève est une « action » pour les progressistes, la « mise en conserve » est une action pour les conservateurs. Ces derniers croient corriger le cramponnement en cédant de temps à autre aux efforts destructeurs de leurs adversaires. Leur rôle devrait être plutôt de lutter contre toutes les menaces de dégradation vitale, de mettre en place, activement, des filtres, des épurateurs, des anticorps, des organes de survie.

Politique et érotisme, un mélange à déconseiller

Les progressistes contemporains, férus de marxisme et de freudisme, qui appliquent à la société occidentale ces acides décapants, et qui réduisent la vie sociale à l’intérêt économique, et la vie individuelle à la libido, auraient été beaucoup plus efficaces dans leurs projets radicaux de « changer la société » ou de « changer la vie », s’ils avaient préféré, à Freud — et surtout à l’interprétation sexualiste-hédoniste de Freud — le psychanalyste dissident Adler. Adler ne donne pas le rôle fondamental à la libido et à la sexualité, mais au besoin de s’affirmer, à la self-assertion, à la volonté de puissance et de domination du « moi », à ses complexes d’infériorité compensés, et à ses efforts frénétiques pour gagner une supériorité fictive à défaut d’une supériorité réelle. Adler est bien plus combinable à Marx que ne l’est Freud.

Laissons de côté la question académique : « Qui est dans le vrai, qui va le plus profond, Freud ou Adler? » — et considérons seulement le rendement politique de ces deux psychanalyses rivales.

Une expérience constante, depuis les Adeptes du Libre Esprit, les Amauriciens, les Papelards — et même depuis les Cyniques de l’Antiquité — jusqu’aux Fouriéristes et aux disciples d’Enfantin établis à Ménilmontant que les Parisiens, hilares, allaient regarder le dimanche pour se distraire, c’est que l’idéal libertaire et progressiste s’élève par l’ascétisme, et tombe par le sexualisme et la revendication de liberté sexuelle.

Cette revendication lui assure d’abord une grande audience auprès des jeunes. Mais bientôt, elle déconsidère et ridiculise les progressistes. Le sexualisme se prête très mal à une utilisation dans la politique ou la sociologie pratique. Ceux qui tentent l’amalgame peuvent avoir un succès momentané auprès des étudiants. C’est de leur âge, de s’intéresser à la fois aux filles et aux utopies sociales. Mais ce succès — celui de Marcuse, de Wilhelm Reich — est de mauvais aloi, suspect, compromettant pour la doctrine politique ainsi barbouillée d’Éros et d’érotisme.

Freud avait eu soin, dans ses essais de sociologie et de politique, d’en rester aux généralités. Malaise de la civilisation, dit Freud, parce que toute civilisation réprime nécessairement les instincts en général. Mais : Éros et civilisation, comme le dit Marcuse, avec l’utopie d’une nouvelle civilisation réconciliée avec Éros, c’est dangereux. Sexe et politique, cela ne va pas ensemble. Marx et Freud ne font qu’en apparence bon ménage.

On le comprend bien à la moindre réflexion.

La politique ne se réduit certainement pas à la lutte des classes. Mais enfin, elle est toujours conflit, tension, équilibre difficile, collaboration orageuse, entre groupes sociaux avides de domination ou de prestige. Or, la libido, l’instinct sexuel, est en principe distribuée également à toute la population.

Sa répression, il est vrai, est plus inégale, et elle est d’origine sociale. Dans certaines circonstances, une classe ou une caste peut se réprimer elle-même davantage. Il s’agit le plus souvent d’une caste qui se veut supérieure et se discipline elle-même pour assurer cette supériorité. Il s’agit d’auto-répression.

Elle peut vouloir moraliser les autres castes à la manière du clergé essayant de réprimer la débauche et la violence guerrière des nobles, mais alors, c’est plutôt par un souci religieux, au fond égalitaire.

Plus souvent, une aristocratie, ascétique pour elle-même, est permissive pour les « inférieurs » — et précisément dans la mesure où elle a un égoïsme ou plutôt un orgueil de caste, et pas de préoccupation humaniste.

C’est du roman que d’imaginer la bourgeoisie, en tant que classe, dans la civilisation industrielle, comme s’efforçant d’utiliser la force érotique du prolétariat en la détournant au seul profit de la production. Quand les bourgeois « moralisaient » autrefois, et chapitraient les ouvriers, soit contre l’alcoolisme, soit contre la débauche, c’était par humanisme, ou par religion.

C’était, dira-t-on, conforme aussi à leur intérêt d’avoir des ouvriers sobres, à la force de travail intacte. En effet. Mais, comme sont contraints de l’admettre les libertaires et les hédonistes, les États communistes, sans classe bourgeoise, prêchent et moralisent, eux aussi, contre l’ivrognerie ou la licence sexuelle.

C’est pourquoi d’ailleurs les libertaires condamnent en général les États communistes comme les États capitalistes, tous mis dans le même sac comme répressifs, policiers, castreurs. Mais ce nihilisme est à peine une opinion politique.

Les libertaires font simplement la preuve qu’érotisme et politique ne sont pas combinables, ni même mélangeables.

Un politique sérieux a le plus grand intérêt à bien connaître Adler. Car les luttes politiques ne sont pas seulement économiques. Elles mettent en jeu la vanité, le besoin d’affirmation. Elles sont un combat pour se classer et gagner du prestige. Mais un politique peut, sans aucun risque, ignorer Freud et ses disciples sexualistes. Il risque bien plus s’il tient à mélanger Éros à ses programmes. Il risque d’abord le ridicule, puis le mépris.

Il risque aussi d’avoir très vite à se contredire. Les « libérateurs », une fois arrivés au pouvoir, sont tout aussi répressifs de la sexualité — et même beaucoup plus — que leurs adversaires, les partisans de « l’Ordre moral ». Le Diable, au pouvoir, oblige les autres à se faire ermites.

Du danger des embrassades collectives et de l’utilité des isolants sociaux

Une vieille dame, interrogée sur ce qui avait été le plus beau jour de sa vie, répondit : « Le premier jour de la mobilisation en août 1914. Les Français s’aimaient tous. Tous ils se sentaient des frères. C’était magnifique! » En mai 68, les Parisiens (surtout de la rive gauche) se parlaient dans toutes les rues, entre inconnus. Même les boutiquiers, ont aimé, une heure ou deux, les étudiants excités, avant de baisser les rideaux de fer contre leurs pavés. Les chrétiens et les gauchistes déplorent « le manque d’amour », dans notre société de consommation. C’est leur égoïsme qu’ils reprochent aux bourgeois. Ils ne les haïssent, assurent-ils, que par amour pour les hommes en général. Des philosophes, méditant sur les files d’attente aux stations d’autobus, déplorent que les citadins, tendus vers leurs affaires personnelles, s’isolent maussadement et se regardent sans se voir.

Mais reconsidérons un groupe de Parisiens attendant un autobus. On peut établir sur une carte de Paris un diagramme représentant tous les itinéraires des usagers de la ligne, leur origine, leur destination, dont les faisceaux se concentrent au point étudié, semblables à un faisceau de fils électriques, colorés de diverses manières, pour la commodité du spécialiste qui doit établir ou rétablir les bons branchements.

Il est heureux, évidemment, que chaque fil soit bien isolé, et ne fasse pas de court-circuit avec ses voisins. Un appareil électrique ne fonctionne que si l’isolation des fils est bien réalisée. Autrement, tout brûle et tout s’arrête.

La machine nerveuse en nous s’établit et se meut sur un principe analogue. Les nerfs importants forment aussi des faisceaux, parfois épais, de composants nerveux bien distincts se dirigeant vers les « bons » organes ou les bons endroits à innerver — des indicateurs, chimiques probablement, jouant le rôle de la couleur des fils pour les installateurs d’appareillages électriques. Les débordements nerveux en court-circuit produisent des crises épileptiques. Et il est peut-être significatif que ces crises s’annoncent parfois comme enthousiasme d’amour, ou de haine.

De ce point de vue, il apparaît puéril de déplorer le manque d’amour des citadins quand, chacun allant à son affaire, ils se trouvent rapprochés momentanément et superficiellement en faisceaux épais dans les files d’attente d’un autobus ou du métro. Il est heureux que chacun s’isole, s’imperméabilise, reste « affairé » sur son propre projet, sache trouver l’équivalent des gaines isolantes des fils électriques ou des nerfs, en gardant les bons montages cérébraux et en regardant les autres « individus » d’un œil distrait et indifférent.

Aux moments où il est de loisir, chacun peut se détendre, devenir un badaud en quête d’amusement ou de micro-aventure. C’est sans inconvénient, au contraire. Mais si les « fils électriques », les citadins, les citoyens, sous l’action d’un champ magnétique intense, d’une grande émotion collective d’amour ou de haine, entrent en court-circuit, si l’on s’embrasse dans la rue, tous isolants volatilisés par la chaleur de l’enthousiasme, c’est la catastrophe.

L’orgie d’amour dans la liberté ne dure que quelques heures. Les mobilisés, criant et chantant, se retrouvent vite dans les filières impitoyables de l’organisation militaire. Les révolutionnaires exaltés doivent se soumettre à la tyrannie du Nouveau Pouvoir, qu’ils sont contraints d’improviser au plus vite. Ils chantent encore un certain temps, mais sur le pas cadencé, et bien encadrés par des serre-files peu philanthropes.

On a tort d’ironiser sur Rouget de Lisle vieilli, qui, au début de l’émeute, en 1830, se serait écrié : « Ça va mal, on chante la Marseillaise! »

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1 A. Cournot, dans son Traité de l’enchaînement des idées fondamentales, paru en 1870, avait déjà adopté cette classification.