Frédéric Lionel : Sommes-nous civilisés ?


29 Jul 2018

Se pencher sur la mission de l’Occident, c’est l’envisager sous l’angle d’une transmission civili­satrice dont l’humanité ne saurait se priver sans dommage.

En conséquence de quoi, il est indispensable de se demander ce qu’est une civilisation. Qu’entend-on par ce terme qui, au nord, au sud, à l’ouest ou à l’est, change de contenu et n’a pas la même signi­fication ?

Il ne faut pas non plus perdre de vue que le mot démission fait penser à décadence, ce qui conduit à envisager les raisons qui la provoque­raient. Ces considérations fondamentales doivent être abordées avec lucidité, pour ne conclure qu’avec une extrême prudence, car trop de facteurs peuvent fausser l’entendement.

Habitués à nous servir, sans grande réflexion, de définitions toutes faites, nous les acceptons sans contrôle. Pour nous en convaincre, évoquons l’image qui se présente à notre esprit en pensant à un homme civilisé.

S’agit-il de l’image d’un homme sachant se mou­voir sans apparente difficulté dans le cadre social, politique, professionnel, ou familial de l’époque ? S’agit-il de l’image d’un homme maniant avec aisance toutes les techniques, ou encore d’un homme au goût délicat faisant usage de chaque chose avec élégance, donc d’un homme cultivé chargé d’un savoir utile ?

On pourrait allonger la liste en soulignant l’aspect séduisant que suggère le terme civilisé. Cet aspect séduisant ne correspond malheureusement pas aux dures réalités du moment, et pas davantage au spectacle qu’offre le monde dit civilisé.

Ce spectacle s’apparente à celui de la décadence qu’accélèrent les convoitises amplifiées par une société dite de consommation et par un goût immodéré de jouissance, savamment entretenu par une action psychologique s’exerçant à différents niveaux.

Elle pousse l’homme à exiger ses droits en oubliant ses devoirs. Elle le jette dans la course aux conquêtes des biens matériels, que son ingéniosité fait proliférer. L’avidité, constamment sollicitée, débouche sur la peur de manquer et aiguise les appétits immodérés. La violence s’étale, cynique, sournoise, téléguidée.

L’homme est alors non seulement un loup pour l’homme, mais un malade contagieux.

Est-il civilisé ?

Toute démesure va à l’encontre de la civilisation, qui se doit d’être l’expression des relations qui lient l’homme à l’Univers, donc à l’Ordre Souverain.

Les moyens mis à sa disposition, que la technique et la science ont multipliés, ne devraient pas attiser sa cruauté, ou entretenir sa volonté de puissance mais, au contraire, servir l’humanité appelée à manifester en son royaume l’harmonie prometteuse de bonheur.

Ce n’est qu’à ce titre que la civilisation trouve sa place dans la spirale évolutive, et l’expérience des réussites manquées de l’homme occidental devrait le lui rendre sensible. Le qualificatif « civilisé » ne semble pas lui convenir quoique, dans bien des parties du monde, des races se réveillent, des grands travaux se font, des systèmes politiques s’échafaudent et des théo­ries sociales se forment, dans l’idée de s’aligner sur les techniques, sur le savoir, sur le monde d’exister de l’Occident.

Envié et vilipendé, l’homme occidental se doit de distinguer les sommets et les abîmes de son évolu­tion, pour découvrir dans les méandres de sa complexité sa vocation humaine qui est celle de la communauté.

Puisque notre civilisation est technologique, c’est dans un cadre scientifique et technique qu’il faut situer les problèmes de l’homme moderne, et ce n’est qu’en fonction d’une réalité quotidienne qu’il est possible d’envisager des solutions permettant d’accéder au bien-être.

Atteindre le bien-être, situe la voie philosophique, que celle de l’Art de Vivre qui débouche sur le bonheur.

Le bien-exister procure d’indiscutables satisfactions, mais elles risquent d’être passagères. Le bonheur, en revanche, est un état auquel on accède. L’ayant atteint, on ressent une joie inépuisable qu’on s’efforcera de préserver, en évitant tout ce qui pourrait la troubler.

Pour atteindre le bien-Être, une révolution fondamentale s’impose. Elle seule permettra la mise en place d’un ordre politique, social, économique et technique, fort différent de la tentaculaire orga­nisation qui requiert l’abdication de l’initiative per­sonnelle et la soumission inconditionnelle de l’indi­vidu à l’organisation. En contrepartie, lui est offerte une sécurité matérielle plus apparente que réelle, puisque, en ce monde dans lequel les soubresauts économiques sont permanents, les retraites, rentes ou avantages promis sont pour le moins aléatoires.

En contemplant la civilisation occidentale telle qu’elle se présente à l’observateur dégagé de tout a priori, se révéleront peut-être les causes pro­fondes des convulsions dont les conséquences néfastes sautent aux yeux.

Peut-être pourra-t-on dégager les remèdes qui s’attaqueront aux racines du mal, non à ses effets. Ces racines sont, nous le répétons, la peur sous toutes ses formes. Ajoutons que l’isolement dû à la rupture des liens familiaux amplifie le désarroi né de la peur et il n’est pas exagéré de prétendre que l’ignorance du pourquoi de l’expérience hu­maine est à l’origine des conflits qui engendrent la peur, laquelle, mauvaise conseillère, les per­pétue.

Prenons conscience des faits, non dans le but d’établir des théories sociales, politiques, économi­ques ou philosophiques, mais dans l’idée de les dépasser toutes. Dès lors que le progrès, la prospé­rité, l’efficacité, la rentabilité n’ont pas tenu leurs miraculeuses promesses, il faut, davantage aujour­d’hui qu’hier, imaginer les assises d’un avenir qui sera celui du monde de demain.

Maître d’énergies, de puissances inouïes, l’homme construit des robots, merveilles de mécanique qui bouleversent ses méthodes de travail, le libérant de tâches qu’ils accomplissent mieux que lui.

La science triomphante repousse toujours plus loin les frontières de ce qui reste inconnu. La matière est escamotée au profit d’un tourbillon d’énergies, et il est dit qu’une courbure parti­culière du continuum espace-temps ferait naître les particules, briques élémentaires de l’Univers.

Les radars fouillent l’espace, les sondes télégui­dées explorent de lointaines planètes, l’information est instantanée et retransmise par satellites, des images la fixent sur l’écran des téléviseurs.

Le Ciel appartient à l’homme et l’avion dépasse plusieurs fois la vitesse du son. La recherche fonda­ mentale progresse et les découvertes biologiques pourront, à écouter les augures, permettre de créer des conditions favorables a l’éclosion de la Vie.

Comprenons bien qu’il s’agit de conditions favo­rables à l’éclosion de la Vie, puisque la Vie « est » sans commencement ni fin, et que personne ne saurait créer l’inconnaissable.

Tout l’existant reflète la Vie, et les formes qu’elle anime disparaissent pour renaître, mais personne ne l’a jamais aperçue. L’homme, démiurge, se gar­garise de sa puissance, mais craint que les forces qu’il a déchaînées ne l’enrobent en leurs disso­nances.

Le spectre de la guerre atomique le hante, mais il multiplie les ogives porteuses de charges nucléaires. Le fantôme de la démographie galo­pante et de la faim qu’elle entraîne en certaines parties du globe se profile, menaçant, mais cela n’empêche nullement de gaspiller ses richesses et d’accroître, par une exploitation forcenée, les sur­faces stériles de la Terre.

La pollution des mers et des cours d’eau altère le milieu vital d’espèces animales qui disparaissent et menace le sien. Il le clame très haut et poursuit, néanmoins, le gaspillage des biens de la Terre, faisant fi des avertissements que suggère la prudence. Elle s’oppose à son avidité et l’éventualité d’une guerre atomique, d’une guerre biologique ou d’une guerre bactériologique illustre, par le simple fait d’être envisagée, sa confusion, voire son conflit intérieur.

Toute guerre n’est, en effet, que la projection de son désarroi multiplié par celui des autres. La menace monstrueuse d’une destruction cosmique se dessine à l’horizon et l’homme occidental, l’ayant rendue possible, se doit de la conjurer.

Entraîné par une sorte de délire engendré par son orgueil, sa volonté de puissance et son anxiété qui, sans répit, le tenaille, il en arrive à envisager un nouveau déluge. Les prophètes de catastrophes se font de plus en plus précis et de plus en plus nombreux, ce qui exaspère son anxiété.

Ses contradictions étayent la conviction qu’une fatalité l’entraîne sur une pente savonneuse. Il refuse d’admettre qu’il est l’artisan de son destin, préférant invoquer le hasard, mot bouche-trou, pra­tique pour masquer son manque de sagesse.

Il veut croire que le pire sera évité, sans se rendre compte qu’en violant sa nature, il refoule ses aspirations essentielles et que la distraction tant vantée, non seulement le distrait de l’essentiel, mais représente une fuite en avant.

Ses pouvoirs sont créateurs ou destructeurs et, guidé par sa volonté il peut, grâce à des dons que des exercices appropriés ont développés, induire des phénomènes seconds dans le psychisme d’au­trui. Il sait comment, par des mots d’ordre, enflam­mer une foule. Il use de « slogans » pour entamer les défenses de ses adversaires, réels ou potentiels. Il jouit de son emprise, qui lui fait oublier les affres qu’il ressent lorsque, seul devant lui-même, il constate le néant qui l’habite.

Poussé par le virus d’une permanente suren­chère, l’homme perd pied en un monde en pleine mutation. Il voudrait comprendre, mais ne sait pas écouter. Incapable de dissoudre l’écran de résis­tance qui constitue ses préjugés psychologiques, religieux, scientifiques ou spirituels, il écoute, abrité derrière cet écran, et ce qu’il entend n’est finale­ment que son propre bruit.

Il y a un art d’écouter, mais il faut un mental serein pour se mettre au diapason d’un interlo­cuteur afin de l’entendre, non seulement avec ses oreilles, mais avec son intuition.

L’heure est grave et si les catastrophes dont parlent trop d’augures peuvent être évitées, elles ne le seront qu’en redécouvrant les données d’une véritable sagesse, qui permettra de dépasser les obstacles contre lesquels les hommes se précipitent périodiquement.

Jeter l’anathème contre la science et la technique est absurde. Elles reflètent le génie créateur de l’homme, mais les plier à sa loi et ne pas les sou­mettre à « la » Loi, risque de conduire à la débâcle.

Seule l’Intelligence éveillée, née d’une compré­hension authentique, donc dépouillée des voiles que tisse l’ignorance, permettra à l’âge nouveau de fleu­rir et d’épanouir la justice des dieux.

L’ignorance est l’ennemie qu’il s’agit de pour­fendre, mais le savoir n’y suffit pas.

On peut savoir bien des choses, sans pour autant comprendre l’essentiel. Il s’agit de promouvoir un éveil, donc un autre état de conscience. On n’y parvient pas comme on apprend une leçon. Il faut dissoudre ce qui s’oppose au passage du seuil au-delà duquel tout change. Pour faciliter ce passage, un retour aux sources s’impose.