Serge Brisy : Sommes-nous le « moi » ?


12 Jun 2010

(Revue Spiritualité. No 11. 15 Octobre 1945)

Si nous faisions sincèrement l’inventaire de ce qui est vraiment « nous » — croyances, pensées, idéals, idées — quelle serait notre découverte ? Ce bagage aurait-il le poids de ce que représentent, en ce moment, toutes nos fausses identifications aux choses mémorisées, reçues ou subies par l’intermédiaire de notre éducation, de notre milieu, de nos traditions ou de nos fois aveugles ?

Le désarroi de nos existences provient de ce que nous ignorons ce qu’est le Moi. Pour le comprendre il ne suffit pas de se contenter de structures théoriques, qui ne satisfont que l’intellect. Le travail exigé est autrement difficile, complexe, profond, car il réclame la concentration des énergies de tout l’être, l’éveil de son intelligence supérieure, l’incessant rayonnement de son cœur, la dislocation constante de ses égoïsmes les plus subtils et les plus cachés ; en un mot, la prise de contact avec le Moi véritable, au-delà de toutes les apparences de surface.

Nous ne nous rendons pas compte que nous vivons avec de faux « moi », que nous sommes pris dans les pièges de nos illusions, à cause de continuelles identifications avec ce qui n’est pas nous-mêmes, et que la source de tous nos conflits, de toutes nos souffrances, résident dans ces identifications inconscientes, dont nous sommes les premières victimes.

Ces identifications qui faussent toutes les valeurs que nous nous faisons de la vie — et qui ne sont dues qu’à notre ignorance du Moi véritable — nous aveuglent par une apparence de réalité, tout en nous séparant sans cesse du Réel. Et comme une sourde aspiration, nous pousse inlassablement vers la découverte de la Vérité totale, nous nous accrochons à de petites vérités transitoires, qui nous contentent momentanément, et sommes déchirés par le combat perpétuel qui se livre en nous et oppose notre désir de vérité à nos illusions, notre besoin de liberté à notre esclavage, notre soif d’infini à nos égoïsmes.

Ces opposés, qu’il nous faut transcender, marquent en nous l’empreinte d’une dualité constante :

a) le « je » ou « moi » dans son aspect immédiat, présent, c.-à-d. dans sa manifestation actuelle : un simple instrument dont nous devons user, mais qui ne participe en rien au principe d’immortalité.

b) le Moi dans son aspect total, dont nous ne prenons conscience qu’après avoir passé par l’expérience ultime, apothéose des expériences de la vie et des vies de l’individu, et qui lui confère l’Illumination, la Délivrance, la Libération, nous disent tous les Sages.

En face de cette dualité qui nous crucifie, nous pourrions dire avec raison que « nous sommes le moi et que nous ne le sommes pas ».

Nous le sommes dans son intégralité. Nous ne le sommes pas dans ses instruments passagers, qui ne sont qu’un prolongement de lui-même pour les besoins de l’évolution (corps, émotions, sensations, sentiments, pensées). Car dès que nous confondons l’instrument avec ce qui l’anime, nous limitons l’expression du Moi et le rendons infirme.

Le musicien se fond à son instrument, mais ne se confond jamais avec lui. De même pour l’homme de métier avec son outil, le peintre avec son pinceau, le sculpteur avec son ciseau et son maillet. Sans les outils adéquats, nul ne peut exprimer son art. Ils sont nécessaires à l’expression de ses inspirations les plus divines. Mais qu’il le pose, il n’en conserve pas moins la source de son inspiration, même s’il n’arrive pas, sans eux, à les traduire dans la forme.

L’homme n’est pas davantage ses moyens d’expression. Corps, émotions, sentiments, influences, préférences, pensées, sont les instruments dont l’homme dispose pour s’exprimer et qui lui permettent, par leur maîtrise et par la prise de conscience de leur jeu infini, de connaître le Moi réel cette Totalité qui est le Divin pleinement manifesté en l’être. Il se sert de ces éléments de formation, il les façonne à son usage, au moyen des expériences de la vie, mais ne comprend ce qu’ils sont que lorsqu’il cesse de s’identifier à eux.

Ignorant que, dans son essence, il est véritablement ce Moi unique, inséparable du Tout, il se croit le seul « moi » qui lui apparait comme étant le sien : le moi séparé, ce moi changeant, composé d’une série de personnages, qui font continuellement à l’homme de nouveaux visages, si bien que le jugement porté sur lui par des tiers, varie suivant les attitudes diverses qu’il exprime, autant devant les individus que devant les circonstances… et peut-être devant lui-même.

Ces personnalités différentes — résultats d’habitudes, produits de milieux divers — se heurtent, s’ignorent, s’opposent, se manifestent, parfois à des intervalles très courts, parfois de loin en loin, parfois simultanément. Mais un conflit perpétuel entre elles toutes font de l’homme une série d’hommes différents aux réactions ininterrompues.

En réalité, c’est là, dans le comportement journalier de l’individu, une suite de faux « moi », un nœud de réactions, chaque réaction produisant une attitude différente.

Mais derrière ce petit « je » si terriblement exigeant et trompeur dans ses ignorances, derrière cette somme magnifiée de tous les égoïsmes, spirituels ou autres, derrière cette apparence à laquelle nous ne cessons de nous identifier, réside un Témoin impassible, imperturbable, impartial, impersonnel : l’Atman des hindous, la Monade des théosophes, le Soi unique des Védantins, l’Ultime Réalité de tous les Sages.

Ce Témoin observe, juge, conseille et même parfois, raille le « je » lorsque celui-ci se laisse entraîner au-delà des bornes du sens commun ou de la raison. Nous l’appelons la « voix de la conscience » et n’acceptons pas toujours de lui obéir. Nous luttons contre elle, en hésitant entre nos aspirations et nos désirs changeants. Mais à mesure que nous poursuivons la recherche passionnante du Vrai, cette Présence s’avère de plus en plus impérative, de plus en plus réelle, de plus en plus permanente. Et c’est là la Réalité ultime, le Témoin impartial, le Moi dépouillé de tout alliage personnel.

Seul, l’alliage personnel — aussi dilué qu’il soit — entretient en nous le semblant de permanence du moi séparé. Si nous savions qu’il est en notre pouvoir, à tous, de prolonger cette période transitoire ou de la raccourcir, nous observerions plus attentivement les expériences que nous apporte la Vie, car leur seul but est de nous faire découvrir, dans sa pureté absolue, ce Moi unique, impersonnel et divin.

Qu’est-ce qui nous permet de parler ainsi ?

Tout ce qui a un commencement a nécessairement une fin. Tout ce qui croit, finit par décroître. Tout ce qui naît est sous l’emprise de la mort. Or, le corps, les émotions, les sentiments, les pensées ont, à des degrés divers et pendant un temps variable, un commencement et une fin, une croissance et une décroissance, une naissance et une mort.

Prenons par exemple un accès de colère : la colère commence à se manifester par une légère irritation ; l’irritation augmente, la colère éclate; décroît, puis se calme.

Il en est de même pour la passion : une attirance, un besoin, un assouvissement, une habitude, une satiété, une décroissance, peut-être un regret, puis une fin ou une transmutation en quelque chose d’autre.

Le corps, le sentiment, la pensée changent continuellement, se transforment, se transmuent. L’égo lui-même a une mort, bien qu’il subsiste pendant des vies il est inévitablement absorbé dans le Moi illimité, et c’est à partir de ce moment que l’Homme acquiert sa stature réelle.

Un Sage de l’Inde n’a-t-il pas dit :

« Le sens du  » moi  » fait partie de la personnalité. Il tient au corps et au cerveau. Mais quand un homme perçoit pour la première fois son véritable  » moi  », quelque chose surgit des profondeurs de son être et prend possession de lui. Ce quelque chose est éternel, infini, divin en un mot. On l’appelle tantôt  » le Royaume des cieux « , tantôt le  » Nirvâna  » Nous autres, hindous, l’appelons  » Délivrance « . Quoi qu’il en soit, quand cela se produit, l’homme ne se perd pas, il se trouve. »[1]

Serge BRISY


[1] Paroles du Maharshi, L’Inde Secrète (Paul Brunton, p. 63)