Robert Linssen : Sommes-nous libres ou esclaves ?


15 Sep 2008

(Revue Être Libre, Numéro 231, Avril-Juin 1967)

Voici une question que chacun est en droit de se poser. Il semble en effet que les pensées, les émotions, les actes de l’homme moderne sont de plus en plus conditionnés.

Dans les domaines sociaux, économiques, politiques de nou­velles organisations se créent chaque jour. Elles prétendent sur­veiller les professions, protéger les titres, contrôler les activités les plus variées.

Cette tendance n’affecte pas seulement le secteur des orga­nisations publiques ou collectives. Elle s’étend au domaine privé.

Diverses propagandes tentent de conditionner la pensée suivant certains modèles. La publicité moderne asservit les esprits. Son influence est considérable. Elle tient toujours compte des instincts les plus inférieurs de la nature humaine.

Là, où l’homme moderne se trouve déjà esclave de mille besoins que n’avaient pas ses ancêtres, elle en crée de nouveaux. Les spécialistes de la publicité ont pour mission d’influencer la pensée. Ils parviennent ainsi à suggérer de nouveaux besoins. L’homme moderne devient donc de plus en plus dépendant de milliers d’objets qu’une surproduction de plus en plus importante doit à tous prix écouler.

Les matières enseignées dans les écoles deviennent très importantes.

Dans la mesure où le savoir humain s’enrichit de connais­sances nouvelles, les programmes d’études s’alourdissent. Des découvertes encore inconnues il y a dix ans doivent figurer dans les études nouvelles. Nombreux sont les pédagogues et les psycho­logues qui s’inquiètent de l’extension des matières que sont obligés d’assimiler les étudiants. Qu’en sera-t-il en l’an 2000. Trente-trois ans nous séparent de cette date. Il est certain qu’une foule de découvertes nouvelles va s’effectuer dans de nombreux domaines.

N’est-on pas en droit de se demander vers quelles issues nous conduiront les développements des connaissances humaines Il est indispensable que parallèlement aux ascensions intellectuelles d’analyse nous arrivions à une faculté de synthèse, d’unification.

Ainsi que l’exprimait Alexis Carrel : « L’intellect analyse, l’intuition synthétise ». L’ampleur de l’étude des détails ne doit jamais nous faire perdre de vue une vision d’ensemble.

Les grands esprits ont toujours dépassé les ornières de leur spécialisation. Ils se sont engagés dans la voie des synthèses.

L’excès de spécialisation peut être un asservissement. La voie de la synthèse est celle de la liberté.

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Quelles forces président aux développements inouïs de l’in­tellect, de la science et de la technique ? Il existe une sorte de biologie de l’esprit. L’évolution semble avoir délaissé la création de formes nouvelles dans la matière. Elle poursuit ses innovations dans le domaine de l’esprit. Chaque chercheur, chaque auteur de découverte est l’instrument d’une poussée évolutive de l’esprit.

Cette thèse généralement admise par les partisans de Teil­hard de Chardin, par les philosophes indiens n’explique pas tout.

Certains sages de l’Inde et de la Chine antique nous ensei­gnaient qu’une des caractéristiques de la fonction mentale était non seulement l’imagination, la ruse, mais aussi la peur.

Il semble certain que le désir de tout organiser, de tout con­trôler provient d’une peur. Mais cette peur réside dans les couches profondes du psychisme humain.

Elle est inconsciente et fondamentale.

Certes des organisations et des contrôles sont nécessaires. Les ingénieurs et les médecins qui ont de lourdes responsa­bilités doivent subir des contrôles sévères.

Chacun sait que des règlements et des organisations strictes sont nécessaires dans de nombreux domaines pratiques, tels les conventions de la circulation routière, les signalisations lumi­neuses, etc.

Mais il semble cependant que nous assistions à un excès de l’organisation.

A la requête de sociologues et de psychologues bien inten­tionnés, on s’efforce de mettre au point une organisation des loisirs.

Les professions et les activités les plus indépendantes sont de plus en plus contrôlées.

Certains prétendent contrôler les fiançailles, les mariages et la conception des enfants…

Il semble que ces différentes organisations n’empêchent ni les crimes, ni les vols, ni les abus, ni les guerres.

Lao-Tseu déclarait avec humour, dans le Tao Te King, que o plus il y a de règlements, plus il y a d’organisations, plus il y a de bandits… »

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Il y a-t-il un lien entre la tendance générale à tout organiser, à tout contrôler et le fonctionnement mental de l’homme moderne.

L’activité mentale ne se borne pas au calcul, à la ruse, à l’imagination. Elle éprouve un besoin d’étiqueter, de nommer.

Ce désir de classification et de verbalisation a fait l’objet d’études approfondies de la part de Krishnamurti.

Chacun déclare que des plans et de l’organisation sont néces­saires. Sans eux, il n’y aurait qu’anarchie et chaos.

Beaucoup de plans ne sont d’ailleurs que des créations imaginatives. Leur aspect trop théorique et inadéquat est fréquem­ment dénoncé par les faits. Il existe une sorte de langage des faits.

En creusant le problème dans le sens où l’a fait Krishnamurti, nous nous apercevons que notre désir de nommer et de tout mettre en catégorie provient d’une peur fondamentale.

C’est l’horreur de l’inconnu. A tout prix l’homme désire la sécurité. Il veut se raccrocher à des certitudes fixes.

Pour cette raison, nous dit Krishnamurti, la vie intérieure de l’homme actuel n’est souvent qu’une marche stérile qui va du connu au connu. Il n’y a rien de créatif. Cette absence de sponta­néité prive l’homme moderne d’un des charmes les plus exquis de la vie. La joie de créer, la fraîcheur du renouveau.

Des malentendus sont à éviter. Lorsque nous parlons du connu et de l’inconnu, nous ne traitons pas des connaissances pratiques de la vie quotidienne. Nous nous situons à un niveau très différent du niveau familier.

Platon enseignait qu’à chaque besogne correspond des outils spécifiques. Pour les besognes lourdes et grossières, des outils lourds et grossiers : la pioche, le bulldozer. Pour les besognes fines et subtiles, des outils très légers et fins.

L’organisation, la planification, la marche du connu au connu sont les outils de travail indispensables de notre monde concret, matériel. Il faut un code de la route.

Mais il est un pays sans chemin, sans direction. Nous parlons de cette zone profonde du psychisme humain.

Il semble que ce domaine soit perdu de vue par l’immense majorité des hommes du monde actuel.

L’évolution de la pensée scientifique nous montre à quel point tout est organisé. Que ce soit en psychologie, en biologie, nous n’assistons qu’à des conditionnements minutieux. L’esprit est conditionné par des mémoires innombrables, par l’éducation.

Le corps est régi par des lois bien strictes. Vous n’avez pas le droit de parler de liberté, nous disent certains révoltés.

C’est pour cette raison que nous suggérons de repartir à zéro.

Nous ne nions pas les caractères mécaniques et les lois du monde extérieur. Nous avons la certitude qu’il existe d’autres dimensions dans l’Univers. Des Sages de tous temps en ont fait l’expérience.

Au-delà des agitations et des calculs du mental, nous portons en nous une zone de conscience que rien n’affecte.

Elle est au-delà des plaisirs, des joies et des souffrances.

Là, et là seulement, existe une certaine liberté. Il est heureux que des psychologues connus, tels C. G. Jung, Harold Kelmann, Nacht, Charles Baudouin tendent à l’admettre.

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Si nous voulons comprendre le problème de la liberté à la lumière de la psychologie moderne, nous devons en rappeler les deux tendances opposées.

D’une part, les freudiens définissent la psychologie comme une science du comportement. Etant généralement matérialistes, ils nient l’existence de l’âme. Ils ne peuvent donc définir la psycho­logie comme une science de l’âme. Pour la plupart des psycho­logues, l’homme est une totalité psychosomatique. Mais pour les freudiens aussi bien la psyché que le corps ne sont que condition­nements. Ils refusent donc généralement la possibilité d’une liberté.

Les jungiens et d’autres encore ne définissent pas la psycho­logie comme une science du comportement, mais comme une science de l’âme.

A notre point de vue, nous considérons que la psychologie est à la fois une science du comportement et une science de l’âme.

Nous reposons la question en psychologue cette fois : est-il possible d’avoir un comportement libre dans un monde de plus en plus organisé et contrôlé ?

Nous pensons qu’une certaine liberté est réalisable.

Nous perdons de vue les éléments essentiels d’une expérience humaine : il s’agit de notre capacité de réagir intérieurement. En d’autres termes, c’est notre attitude intérieure d’approche d’un événement qui est importante. Devant une épreuve généra­lement douloureuse, nous pouvons être affolés, déchirés ou sereins.

La qualité de notre attitude psychologique dans l’approche d’un fait est un élément déterminant de notre liberté ou de notre esclavage. C’est la nature de nos pensées ou de nos émotions devant un événement qui en fait pour nous une expérience posi­tive ou négative.

Les événements extérieurement identiques peuvent déter­miner chez des individus différents de caractère, des réactions très divergentes.

Si nous sommes trop identifiés à l’aspect extérieur des choses, nous sommes prisonniers de l’attachement. L’identification exces­sive à un objet, à un être humain, nous plonge dans un grand désespoir lorsque nous les perdons.

Les « éveillés » du Zen et Krishnamurti nous enseignent qu’il est possible de vivre parmi les êtres et les choses du monde exté­rieur en étant libres d’eux. Ceci se conçoit facilement en théorie, mais la réalisation pratique est beaucoup plus ardue.

L’art de vivre consisterait, non à fuir les conditionnements, les valeurs, les lois parfois absurdes du monde extérieur. Il faut en être libre intérieurement. Vivre sans attachement, voilà la clé permettant de résoudre bien des problèmes. En cette réalisation réside le secret du bonheur.

Mais vivre sans attachement ne signifie pas vivre sans amour.

A ce propos, Krishnamurti nous parle fréquemment d’un détachement affectueux. Ce « détachement affectueux » est para­doxalement l’attitude la plus simple et la plus ardue à réaliser.

Des points de vue spirituels et théoriques, le détachement est simple parce qu’il correspond à la réalité essentielle des choses et des êtres.

Mais pratiquement, l’amour entraîne l’inévitable danger de l’identification et de l’attachement. Ceci est évident lorsque nous envisageons les aspects sentimentaux et communs de l’amour.

Faudrait-il en conclure qu’il soit nécessaire de se discipliner afin de ne pas aimer ? Existerait-il une technique capable de nous délivrer du piège de l’identification dans l’amour?

Faudrait-il devenir intérieurement desséché, sans joie, sans vie, indifférents à tout. Il n’en n’est pas question.

Il ne s’agit pas réellement de ce que l’on appelle une « tech­nique » au sens habituel du terme. Il s’agit plutôt d’une attitude d’attention et de vigilance constante. Contrairement à ce que pensent la plupart, l’attention pure n’est pas le résultat d’une technique.

En elle, il n’y a ni sujet, ni objet. Il y a unité. Mais des êtres convaincus de l’illusion du » moi » et de l’unité des êtres et des choses se laissent malgré tout prendre au piège de l’attachement et de l’identification. Ils ont compris intellectuellement qu’ils n’avaient pas le droit d’être indifférents, ni insensibles, ni inté­rieurement desséchés.

Krishnamurti écrivait il y a longtemps : « Un cœur sans amour est comme une rivière qui n’a plus d’eau pour abreuver ses rives… »

Cette disponibilité à l’amour, cette sensibilité et cette spon­tanéité dans les contacts humains posent de nombreux problèmes pratiques.

Aussi longtemps que de tels problèmes existent, ils créent des tensions psychologiques pouvant aboutir à des névroses.

Ceci est d’autant plus probable si un être humain est sensi­bilisé aux sphères les plus élevées de l’esprit et du cœur, car un tel être accède à une spontanéité et une sensibilité très intenses.

L’art de la vie consisterait à conserver cette spontanéité et cette sensibilité supérieures sans se laisser prendre au piège de l’attachement.

*

Les anciens Maîtres du Ch’an chinois nous enseignaient que la pire erreur pour l’homme était la fixité de l’esprit sur un point particulier, être ou chose.

En fait, la réalité essentielle du monde est à la fois Vie et forme. Le langage de cette réalité essentielle s’exprime par des formes. Celles-ci peuvent être belles, captivantes, attachantes.

Et l’esprit humain a ceci de particulier : il tend à se fixer, à s’attacher, à « coller » à tout ce qu’il rencontre. Cet attachement est d’autant plus puissant que la beauté de la forme est captivante ou attachante.

La réalisation effective de l’état d’amour réel implique donc un état de lucidité, de vigilance de tous les instants.

Toute l’évolution de l’œuvre de Krishnamurti et sa vie même témoignent de cet affranchissement progressif de la forme au profit de la Vie.

Il écrivait il y a quarante ans :
«A travers le voile de la forme, ô Bien-aimé, je te vois moi-même manifesté. Bien que les montagnes contiennent les val­lées, comme elles sont inaccessibles. L’obscurité est mystérieuse qui fait surgir les étoiles, et pourtant la nuit et née du jour. Je suis amoureux de la vie. Mon amour est comme le lac de montagne qui reçoit de nombreux torrents et donne naissance à un grand fleuve. Mais il garde ses profondeurs inconnues. Calme et clair comme les montagnes au matin est ma pensée née de l’amour. Heureux est l’homme qui a trouvé l’harmonie de la vie, car il crée à l’ombre de l’éternité. » (Cité par Carlo Suarès : Krishnamurti et l’Unité Humaine, page 74.)

Finalement, en Krishnamurti se réalise cette fusion entre le cœur et l’esprit, entre la raison et l’amour, entre l’intelligence et l’affection. L’amour dès cet instant se dégage de toute limita­tion, de tout conditionnement. Il se libère de tout objet, de toute fixation.

Il est enfin libre.

Ainsi que l’écrit Carlo Suarès : « Le Chant d’amour devient un appel à la lucidité. Le lyrisme se dissipe avec ses dernières images. Le langage se dépouille, par excès de richesse. (Krishna­murti : Unité Humaine, page 75.)

Et enfin, voici la dernière étape. L’amour uni à l’intelligence, confondu avec elle, a rejeté tout objet.

Cet amour impersonnel peut-on encore l’appeler amour ? Non. Lorsque disparaît l’entité psychologique que devient l’amour ? Il est son propre but, sa raison d’être, son commence­ment et sa fin. Il est l’instant présent. L’amour est sa propre éternité.

L’origine de nos conflits provient toujours d’un manque de discernement entre la vie et la forme.

Lorsque la forme l’emporte sur la vie, il y a toujours une promesse de souffrance et de conflit.

Etre libre, c’est être libre de toutes les formes pour saisir au delà d’elles la Vie ineffable qu’elles tentent d’exprimer.

Krishnamurti écrivait à ce propos (cité par Carlo Suarès : Krishnamurti et l’Unité Humaine, page 76) :
« Vous vous laissez emporter par l’objet qui exprime la vie, par l’ombre, et vous ignorez la vie elle-même. Comprendre la vie, c’est penser et sentir avec grandeur, c’est être délivré de la conscience de soi. Tant que vous dépendez de l’expression, la pleine signification de la vie vous échappe. Ainsi lorsque vous aimez quelqu’un, vous êtes plus attachés à la personne qu’à l’amour. Mais lorsqu’on aime intensément, dans cet amour le vous et le moi n’ont aucune réalité. »

En ces quelques lignes se trouvent résumés tous les problèmes et les solutions au mystère de la liberté.

Il n’y a pas de liberté intérieure sans une certaine disponi­bilité.

Cette disponibilité intérieure doit être réalisée d’instant en instant.

Elle doit être toujours présente. Ceci signifie qu’elle se renou­velle de moment en moment. L’obstacle à la disponibilité et à la liberté réside dans la fixation de l’esprit, dans l’attachement sur un point, un objet ou une personne.

Il est presque inutile d’énoncer ou d’écrire de telles vérités.

Chacun peut les comprendre intellectuellement. Mais cette compréhension intellectuelle peut être un piège ? Beaucoup d’esprits très habiles et rusés confondent la compréhension intel­lectuelle de la disponibilité et de la liberté avec une réalisation effective. L’authenticité de ce qui précède n’est pleinement réalisée que lorsque chacun de nous ayant été prisonnier de l’attachement, de l’identification, de la fixation en aura par lui-même et en lui-même vérifié toutes les limitations et les misères qui en découlent.

Le « moi » ne se libère par du « moi », nous dit Krishna­murti. Car le « moi » n’est qu’une somme de mémoires, d’habitudes, d’ignorances, de conditionnements. Mais heureuse­ment, il n’y a pas que le « moi » et ses mémoires et limitations. Il n’y a pas que cette forme cristallisée, née il y a quelques années et mourant dans quelques années.

Il y a fondamentalement dans le « moi » et au-delà du « moi » une Vie émergeant en un triomphe perpétuel au-delà des formes. En cette Vie réside la Liberté. Tout être humain parfaitement disponible aux possibilités infinies de cette vie est un « Etre libre ». Il peut dès lors vivre dans ce monde extérieur conditionné en étant libre intérieurement. En ceci réside l’essentiel.