Michel Guillaume : Sortir de l’inertie


18 Nov 2013

(Revue La pensée Soufie. No 6. 1983)

Extrait de l’éditorial. Le titre est de 3e MIllénaire

L’auditoire habituel de Hazrat Inayat Khan entre les années 1919 et 1927 se composait de gens dont la majorité se trouvait assez douillettement installée dans une société encore confortable – du moins pour eux – et qui vivaient dans un environnement encore impollué au plan matériel comme au plan moral. Les lourdes et universelles menaces qui pèsent sur nous étaient alors inconnues. Il n’était pas pensable de remettre la paix mondiale en question (ne sortait-on pas de la dernière des guerres ?). N’existaient en ce temps ni surnatalité, ni criminalité galopantes, ni pollution plané­taire, ni danger d’atomisation massive. Une prospérité d’ailleurs factice régnait sur le monde occidental.

Devant cet auditoire aux oreilles peu faites pour entendre, Hazrat Inayat parlait souvent, pourtant, des dangers encourus par les hommes du proche futur, c’est à dire par nous autres, gens d’aujourd’hui.

Cependant Hazrat Inayat n’était pas un prophète pessimiste. Si, par dessus la tête des dames à grands chapeaux et des messieurs généralement prospères de la bonne société, il s’adressait à nous, c’était pour nous adresser d’abord un message d’espérance. Quels que soient les nuages qui s’amoncellent et les orages susceptibles d’éclater, il y a des jours lumineux à vivre pour l’humanité future.

« Bien », dira-t-on, « peut-être trouvez-vous cela consolant, vous ! Mais dites-nous donc, quels remèdes spécifiques a-t-il proposés contre les menaces très précises auxquelles nous sommes maintenant confrontés ? »

Or, il n’y a pas de recettes.

L’humanité d’aujourd’hui prend peu à peu conscience à travers ses échecs successifs que la solution – ou les solutions – ne sont pas uniquement politiques et ne peuvent pas l’être. Les racines du mal, en effet, ne sont pas dans les circonstances, ni dans la géographie, ni, comme on l’entend par­tout, dans la société qu’il faudrait changer. De sorte qu’agir sur les cir­constances, modifier les frontières, ou changer de l’extérieur, par voie autoritaire ou par la persuasion (! ?), une société en effet malade ne sauraient conduire qu’à des améliorations superficielles aboutissant, les causes persistant, à des maux plus profonds.

Non, le mal est dans l’homme lui-même ou plutôt dans la fausse conception que l’on s’en est fait au fil des derniers siècles, et qui s’est trouvée de plus en plus faussée depuis le début de ce siècle même. Fausse conception qui nous a été imposée peu à peu, à chacun d’entre nous, à vous et à moi. Car nous sommes malades de notre propre image et en même temps que nous, le monde est malade de notre propre image ; telle est notre affligeante situation.

Nous sommes – et nous ne devrions pas être – cette petite créature quasi impuissante; terne et irrémédiablement bloquée dans un isolement consti­tutionnel, physiologique, devant un cosmos hostile et bien souvent parmi nos semblables indifférents. Nous sommes – et nous ne devrions pas être – ce minable individu qui s’agite à la surface du globe tout seul dans sa peau pour affronter en une lutte égoïste, une nature avec laquelle il ne communique pas et une société humaine constituée d’étrangers. Et par dessus tout nous sommes – et nous ne devrions pas être – ce fantoche transitoire, bloqué dans les courtes années qui séparent notre étroit aujourd’hui du soir de notre mort.

Que le mal universel, le mal tout entier qui nous oppresse, vous, moi, les Chinois, les Américains, les Russes, les Japonais et les autres vienne d’une conception fausse, rabaissante, égocentrique, erronée que j’ai de moi-même et qui m’a été imposée par les idées régnantes, conception, par conséquent, qui est la vôtre et celle de millions et de millions d’individus comme vous et moi, est une idée qui n’est certes pas évidente au premier abord. Examinons-la pourtant. Et examinons-la grâce à ce procédé qui consiste à définir une chose par son contraire.

Imaginons, oui imaginons pour un instant un monde, où chacun serait élevé, vivrait, travaillerait dans l’idée que son propre bien-être, son propre épanouissement, son propre bonheur dépend tout-à-fait du bien-être, de l’épanouissement. du bonheur de tous ; dans la conviction qu’un sacrifice momentané dans les petits conforts superflus de la vie peut amener une plus grande entente avec ceux qui nous entourent, et que cela rejaillira forcément sur nous à long terme ; dans la croyance que le commerce ne doit pas être fatale­ment un marché de dupes ou un combat à mort où l’un doit être dépouillé et l’ autre vainqueur, mais un échange et un ajustement loyal où chacun doit parvenir à trouver un certain avantage ; que la Nature n’est pas un puits à creuser jusqu’au dernier baril de pétrole, mais qu’elle est la grande réserve d’où nous tirons plus encore que l’air que nous respirons : le magnétisme; le souffle vital qui est la subsistance de notre vie et qui circule d’elle à nous en un don gratuit, magnifique et perpétuel ; et que, comme telle , nous ne pouvons que l’aimer et l’entourer d’un infini respect.

Oui, imaginons une humanité faite de femmes et d’hommes familiers dès l’enfance avec l’idée que leur vie a un sens et qu’elle s’écoule à plus ou moins long terme vers un but divin ; qu’il existe une vocation intérieure pour chacun, une vocation terrestre et que celle-ci n’est pas contraire à celle-là.

Imaginons un bref instant une humanité éveillée (ne serait-ce qu’un petit peu plus qu’aujourd’hui) à la morale de la solidarité, ayant pris conscience (même de façon sommaire) des lois psychologiques qui président à l’épanouissement de l’être – un épanouissement qui ne passe pas par l’enflure de l’égo, mais par la croissance des qualités humaines, seules capables d’amener la satisfaction durable et la paix du cœur, les deux clés de la santé psychique, elle-même clé de voûte de la santé tout court.

Il se trouve que promouvoir une telle humanité n’est pas du domaine de l’utopie.

Pourquoi ?

Parce que les temps sont mûrs. Parce que les gens en ont assez de ce monde dément. Parce qu’ils aspirent à travers l’obscurité régnante à autre chose. Et que désirent-ils ? Précisément ce que nous venons de dire.

Le Message d’Aujourd’hui est pour les hommes d’aujourd’hui et de demain. Et qu’est donc ce Message ? Ce n’est pas un corpus doctrinal, une somme théo­logique , ni le capital de Marx. C’est encore moins une nouvelle religion. C’est une impulsion vivante, un courant cosmique au travail jusque dans les profondeurs inconscientes de l’humanité, un courant d’une ampleur pour la plupart d’entre nous difficilement imaginable.

Ainsi se trouve-t-il que les plus jeunes reconnaissent tout naturellement comme les leurs les idéaux Soufis qui ont été donnés pour exprimer ce Message au plus juste. Et ils les reconnaissent parfois de telle façon qu’on dirait presque qu’ils en ont déjà reçu l’empreinte en creux comme de façon virtuelle. Et il ne fait aucun doute que le nombre de ceux-là ira en croissant dans les générations prochaines.

« Alors, où est l’obstacle ? Pourquoi ne voyons-nous pas changer les choses, si vous dites qu’elles en sont à ce point ? »

L’obstacle est seulement dans l’habitude. Nos conceptions de l’homme sont caduques, attristantes, rétrécissantes; elles ne répondent pas à notre aspiration la plus profonde et la plus vraie et ainsi ne peuvent-elles amener que l’insatisfaction, le malheur et la destruction. Néanmoins ce sont celles qui ont cours autour de nous. Regardez : nous respirons dès l’enfance dans l’idée désespérante de nos pauvres limites et non pas dans l’idée de tout ce qui est possible et qui dort au cœur de chacun de nous. Et regardez nos propres enfants : ils sont infectés du même rétrécissement de cœur et d’esprit dès qu’ils sortent du berceau.

Dans ces conditions, comment changer ce cours néfaste ? Répandre des idéaux contraires par voie de publications, de conférences, de propagande ? Ils seraient sans pouvoir. La force d’inertie propre à la vie terrestre est immense et la sousestimer serait puéril : aucune publicité ne peut l’ébranler. Tout ce que peut faire la publicité ou la propagande est de flatter les idées régnantes pour leurs propres fins : buvez la boisson X, le bonheur en bouteille ; votez pour Z et tout ira mieux. Il n’y a qu’à. Ne vous fatiguez pas. Dormez, dormez, frères bipèdes . . .

Ce n’est pas ainsi que nous secouerons cette inertie. La méthode doit être plus appropriée. Il nous faut quelque chose de plus. Il nous faut d’abord réaliser la vérité de ces idéaux pour nous-mêmes; il importe de nous efforcer de les vivre jour après jour. C’est alors seulement que nous vient la force et la manière de les faire vivre à leur tour dans la conscience collective, car alors seulement nous recevons ce pouvoir de conviction qui fait plus que de lancer des idéesforce, qui les transmet, qui en fait des idées capables de germination, de reproduction, capables de mener leur propre existence comme idéaux vivants destinés à supplanter ces conceptions mortes qui sont le triste lot de notre humanité présente.