Pascal de Neufville : Souffrance et image de soi


16 Jan 2011

(Revue Être Libre. No 294. Janvier-Mars 1983)

(Lettre à une amie en détresse)

Amie, tu es à présent séparée de l’homme que tu aimais. Deux enfants restent avec toi… La souffrance t’a envahi et t’abîme le corps; les enfants souffrent aussi.

Autour de toi et de nous tous s’étalent la misère, la violence; la nature est violée. Ton regard, ton écoute, ton toucher sont agressés de toutes parts, aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur.

Tes sensations, ta disponibilité sont polluées par ton passé et par l’histoire de l’humanité et de la vie toute entière.

Tout « senti » au présent se trouve digéré par tes images accumulées, sables mouvants et voraces. Tout regard d’amour vrai, toute écoute silencieuse, tout geste libre, s’engloutissent et s’enlisent mort-nés dans ces viscosités qui ne leur laissent même pas la possibilité de naître, de respirer.

Et pourtant… au travers ces fils que tu as tissé toi-même et qui t’isolent du monde, danse la lumière, cette brise légère si pure de la liberté.

Ces fils enchevêtrés et tellement serrés, ces nœuds, gouffres sans fond, sont les images de « ton » enfance, de « tes » enfants, de « ton » mari, de « tes » parents, de « tes » paysages aimés, toutes ces images qui à chaque instant recréent cette toile, ce miroir lisse et compacte qui est « toi » ….

Et chaque relation avec le monde, ton corps, ce qui l’entoure et le fait palpiter à l’infini, à chaque milliardième de seconde, se trouve vampirisée par tes images affamées d’obscurité. Et si, par bonheur, un pâle rayon de lumière parvient à filtrer ce mur opaque aux aguets, alors tu t’y accroches désespérément au lieu de le laisser te dilater, te réchauffer, tu en fais une nouvelle image et tu l’arrime solidement aux autres avec de la glue tenace, la toile s’épaissit d’un nœud supplémentaire… la banquise envahit l’océan de ton cœur encore un peu plus…

Mais il n’y a pas « toi » et « ton cœur », tu es le cœur, nous sommes tous le Cœur ! Il n’y a pas non plus « toi » et « tes » images, tu es cette toile, ce mur, cette banquise pétrifiée !

Tu n’es pas une entité séparée de ces images, cette entité est une création totalement illusoire ayant une solidité et une continuité apparente résultant simplement de la vitesse étourdissante de ces torrents glacés de visions et de mots.

Si tu fais un tant soit peu attention, tu t’aperçois rapidement que tu n’es pas autre chose que ce torrent et si cette attention s’intensifie, tu commences à entrevoir que ce torrent n’est pas autre chose qu’une masse incroyablement rapide et bruyante de minuscules gouttelettes distinctes les unes des autres, comme ces perles de rosée jouant avec les premiers rayons du soleil après une nuit obscure.

Et en effet la lumière luit parmi chaque particule d’eau !

Ainsi, vis intensément cette souffrance, ne vis pas « avec » elle, car tu es la souffrance, tu n’es rien d’autre à présent. Ne tente pas de l’adoucir, de la mettre de côté, à plus tard : cette dissociation est mirage et ne fait que amplifier le conflit.

Au contraire, pénètre de plus en plus profondément en cette souffrance, vois de plus en plus près et clairement comment elle s’entretient elle-même. Perçois, c’est tout; ne juge pas, n’explique pas.

Que la souffrance se perçoive elle-même. Elle est un incendie qui jamais ne veut s’éteindre.

Pénètre sans crainte parmi ces flammes purificatrices, accepte de n’être rien d’autre que ce chaos, perds-toi en lui. Accepte la brûlante solitude.

Et alors, peut-être découvriras-tu vraiment, en sa réalité la plus crue la machination perverse dont tu as été jusqu’ici la victime : toi-même, ces images, la souffrance, ne sont qu’une mécanique stérile dont le contenu charrie une véritable décharge d’images mortes constamment brassées mais dont la forme, le processus d’une logique implacable, sont toujours les mêmes, inlassablement répétitifs.

Toutes ces images de paysages, de visages d’hommes, d’enfants, aimés ou haïs, de plaisirs, de larmes, de beauté, de laideur, toutes ces images de temps et d’espace, toutes ces associations douces ou délirantes sont le passé, tout cela revient à la même chose, il n’y a pas de différence entre elles car ce qui les réunit, c’est leur mort, c’est leur non-existence face à ce qui est, à la vie multiforme mais une éternellement provocatrice.

Mais comment réponds-tu à cette provocation toujours renouvelée ?

Par l’intermédiaire des sensations la vie te questionne de toutes les parts et sans arrêt.

Bien que les informations que nos sens peuvent recueillir soient très limitées et bien que ce que nous croyons voir, entendre, sentir, gouter, toucher, ne soit pas le monde réel tel qu’il est mais simplement le produit de nos propres échelles d’observations; donc une élaboration interne de toutes les interconnections de notre cerveau, tu n’es pas vraiment consciente de cette masse d’informations qui fusent vers ce cerveau, tu n’en perçois encore qu’une infime parcelle.

Et à chaque instant, comme une pluie de grêlons, ces sensations te questionnent. Et la plupart du temps tu n’y prêtes même pas attention, tu n’écoutes pas, seules les plus grossières te frappent et tu y réponds par des images mortes réactivées… ces images en entraînent d’autres, d’autres qui encore en entraînent d’autres — Il y a des pôles d’attraction, des nœuds aimantés autour desquels gravitent les images; à présent ce sont les scènes de la vie passée auprès de cet homme que tu as aimé, les moments d’harmonie, ceux de déchirure, les petits gestes du quotidien, les sourires, les clins d’œil, les mensonges, les menaces… Toutes les sensations présentes attirent obsessionnellement les mêmes images, pôle de souffrance.

Et puis, un train d’impressions passées a-t-il à peine le temps de se former qu’il est intercepté par un autre, encore plus amer, il n’a même pas eu le temps de terminer sa course.

Alors, amie, accepte de te noyer dans ce jeu électronique fou, si tu as bien compris, que tu n’es pas séparée de ces images, que tu es ces images, ces souffrances ou ces plaisirs, que toutes ces images quelle que soit leur nature ont une origine purement mécanique, que toute action en vue de les transformer en autre chose « de plus ou moins que »… est parfaitement illusoire puisque l’entité qui veut transformer est une création de ces mêmes images et que le but à atteindre n’est qu’une autoprojection du passé, alors, cette solitude accablante, ce désert rocailleux, seront la pâte et le levain d’une vie nouvelle, la banquise va se mettre à fondre, le miroir va se fêler, et tu laisseras l’amour réchauffer ton cœur.

Tu percevras sans intermédiaire, directement que ces enchaînements mécaniques ont une fin, qu’il peut y avoir un intervalle entre eux; cet intervalle ne correspond à rien de ce que tu connais, est hors du temps et de l’espace crées par tes propres échelles, et lorsque lucidement avec la plus grande vigilance tu te trouves fécondée par cet Inconnu, alors plus jamais tu ne peux te laisser tromper par cette imposture, ce mirage qu’est l’entité séparée de ces images, ce « toi »… Tu n’es rien… ! ! !

Plus l’attention, cette perception vigilante, sera sans failles, plus les espaces s’élargiront entre les pensées, allant chacune jusqu’au bout de leur déroulement logique, et alors l’amour embrasera ta vie.

Il n’y aura plus « ta » vie mais tu seras la vie, ce cœur qui bat même dans le roc le plus dur et tu vivras pleinement et non pas intellectuellement ton lien avec le monde.

Tu ne penseras plus à donner ni à recevoir, mais tu ne seras plus que relation, échange fluide et toujours renouvelé, phénix renaissant à chaque instant purifié de ses cendres.

Les rapports avec les gens, les objets, les techniques, les disciplines s’en trouveront irrémédiablement retournés.

ROLE ET LIMITE DU YOGA

Tu es professeur de Yoga — C’est une merveilleuse chance mais aussi une grande responsabilité… Car le Yoga, cette technique si efficace, tout comme d’autres disciplines, de la manière dont il est présenté le plus souvent est un piège.

Pour la plupart d’entre nous, ce sont, la souffrance, l’insatisfaction de ce que nous vivons, la médiocrité de nos relations, de notre quotidien, qui nous amènent au yoga. Nous avons entendu dire ou nous avons lu quelque part que la pratique du yoga peut nous faire vivre des états extraordinaires, hors du commun, peut nous hisser au-dessus de la grisaille de nos petites vies.

Nous avons soif d’ordre, d’harmonie, de paix et d’amour, mais nous en sommes souvent privés, et des écrits, des « maîtres » nous promettent ceux-ci si nous nous engageons sur un des « chemins » qu’ils proposent.

Nous devons préparer notre corps et notre « mental » par des postures, des exercices de respiration et de concentration sur des points précis. Mais tout cela est-il bien sérieux ?

Ce que l’on nous propose donc à travers ces diverses disciplines, c’est un processus de transformation. Mais que transforme-t-on ? Et qui transforme ?

Nous sommes malheureux, assaillis par des pensées négatives et nous voulons agir sur celles-ci, nous voulons les transformer afin de nous en libérer.

Nous voulons transformer le malheur en bonheur, la souffrance en plaisir, la haine en amour, la violence en douceur, le bruit en silence.

Mais ne pouvons-nous pas comprendre, saisir instantanément que ces états apparemment opposés sont dans la continuité les uns des autres, que des pensées négatives en fait sont de la même texture que les pensées soi-disant positives, qu’elles sont toujours le produit du passé, de la mémoire, qu’elles produisent elles-mêmes cette entité illusoire qui compare, qui crée le temps et qui désire agir sur ces pensées afin de maintenir à tout prix son existence précaire et de toute manière condamnée un jour ou l’autre… ?

Ne pouvons-nous pas voir tout de suite, en notre solitude profonde, que cette fragmentation entre ce qui est transformé et celui qui transforme est une supercherie, que lorsque la pensée, le passé, prennent fin la souffrance disparaît aussi puisqu’elle n’est pas autre chose que le frottement résultant de cette dissociation trompeuse et que pour que la souffrance s’épuise, il faut que ce processus duel de transformation meure de lui-même par une perception aiguë et claire de sa propre inconsistance, de son irréalité ?

Alors, qu’est-ce que la « méditation » si ce n’est cette perception, cette attention, cette vigilance de tous les instants ?

La méditation est-elle un état que l’on prépare longtemps à l’avance, ne peut-on méditer autrement qu’en « posture parfaite » ou en « lotus », ou sur la tête ? La méditation est-elle autre chose que nous-mêmes en relation avec le monde, hors du temps et de l’espace secrétés par notre imagination ?

Donc, amie, tu dois bien comprendre à présent qu’on ne peut pas « vouloir méditer », que tout exercice comme le Hatha yoga entamé dans la perspective d’y parvenir est une grave erreur puisqu’il résulte de cette scission intérieure illusoire qui mène inévitablement à un état autoprojeté d’hypnose, de fixation d’un « mental » pétrifié et que ce « nirvana » ou ce « samadhi » ne sont en fait que des conditionnements un peu plus dorés que les autres sinon encore pires et plus dangereux !

Ne pourrait-on pas considérer le yoga seulement au niveau psychosomatique et reconnaître que, immergé au sein de cet océan de conscience attentive, il nous aide à garder un esprit sain dans un corps sain, ce qui est indispensable pour la qualité sensitive de notre relation à l’univers ?

Notre corps doit être un canal le plus fluidifié possible et non un obstacle; dès que nous commençons à entrevoir par une compréhension juste, une vision juste, le fonctionnement de la pensée, nous ressentons la nécessité de vivre notre corps de beaucoup plus « près » et de capter, d’être, les sensations à leur racine avant qu’elles ne soient déformées par les images du passé.

Nous ressentons la nécessité de réunifier la pensée et le corps qui s’étaient fragmentés; chacun avait sa vie propre et les points d’union, de jonction étaient rares, alors que désormais ils ne doivent plus faire qu’« un » et ce « un » n’est pas non plus séparé du monde, mais il en est une partie indissociable.

Donc le yoga, des techniques de relaxation, d’exploration sensorielle, de respiration profonde, hors de tout danger d’autosuggestion, vont nous aider à retrouver cette transparence que nous avions perdue depuis notre tendre enfance — Ces techniques vont améliorer et entretenir un bon fonctionnement du corps, mais nous devons comprendre que leur rôle s’arrête là, au niveau mécanique, au niveau des relations de cause à effet, un point c’est tout; ne tentons pas d’atteindre ce qui n’est pas mécanique, ce qui est sans cause, sans racine, par un moyen mécanique; ce n’est que lorsque le mécanique prend fin par sa propre compréhension, perception et vision totales que se révèle le non-mécanique qui pénètre toutes choses, et qui est la source de tout ce qui existe et de tout ce qui n’existe pas encore.

RYTHMOLOGIE ET YOGA

A propos de techniques, la rythmologie, dont nous avons déjà parlé, est une des plus efficaces afin de fluidifier les échanges sensitifs et moteurs de notre système nerveux; elle permet justement une mise au point, un accord affiné de notre mécanique par le rééquilibrage des deux côtés du corps en travaillant une ambidextrie généralisée, stimulant ainsi l’hémisphère droit du cerveau en lui donnant ainsi plus d’initiatives qu’à l’ordinaire, par rapport au gauche trop souvent saturé.

Nous facilitons donc par la pratique de la polyrythmie — appliquée à toutes les parties du corps pouvant « bouger » et également au jeu pianistique restituant l’initiative de la main gauche la plupart du temps reléguée à un rôle de soutien et d’accompagnement d’une main droite bavarde — le réveil de facultés reposant parmi les potentialités de notre cerveau droit, telles que l’intuition, la vision holiste, un « senti » raffiné etc… ces qualités se développant toujours au sein de cette attitude juste d’attention sans faille.

Ainsi le yoga et la rythmologie, en nous aidant à équilibrer les échanges « corps/pensée — pensée/corps », en nous réunifiant, ne sont pas à dissocier du geste quotidien, de la relation à autrui qui exigent une qualité de « senti » tout aussi profonde.