Souvenir d’un passant


06 Jan 2013

(Revue Être. No 2. 1974. 2e  année)

Après-midi du 16 août 1973 Saint-Paul-de -Vence

Pourquoi la question concernant l’ultime réalité se pose-t-elle à moi d’une manière si pressante ? J’ai besoin de quelque chose que je ne connais pas et, par conséquent, ne sais pas ce que je cherche.

La question est posée par un moi qui à la fois se croit et se veut libre et indépendant et néanmoins se sent enchaîné. C’est parce qu’il ignore sa véritable source, le Soi, que le moi se prend pour une entité libre. Il en résulte un état de conflit qui engendre une inquiétude, une anxiété que nous ressentons, le plus souvent, sans nous en rendre compte clairement. Parce qu’il existe au fond de lui-même un état de manque, le moi cherche à compenser, à apaiser, à supprimer son angoisse par la possession, la domination, la réussite, le jeu, les distractions, l’évasion sous toutes ses formes, rêve, drogue, les techniques d’apaisement psychosomatiques et, à la limite, le suicide. Enfin, dans l’espoir de se libérer de son asservissement, le moi intellectualise son conflit et cherche une réponse.

Comment trouver une réponse à la question de telle manière qu’il n’y ait plus de question ?

Une question ne peut trouver sa réponse sur le plan de la pensée, parce que celle-ci se réfère toujours au connu. La réponse se situe précisément là où surgit la question qui, de ce fait, porte potentiellement en elle-même sa propre réponse.

Dans un enseignement comme le nôtre, on ne peut répondre verbalement à une question que par une autre question plus directe et plus intense en vue de conduire à la réponse vécue, ultime. Vouloir donner une réponse formulée à une telle question n’apportera qu’un apaisement temporaire. Elle appelait une réponse vécue, vouloir la résoudre au moyen d’éléments empruntés au connu est une insulte à la question. Nous sommes obligés pour nous exprimer d’employer des mots, mais ceux-ci ne pourront jamais décrire cet état où il n’y a plus de question et dont on peut même dire à la limite qu’il n’est pas un état, puisqu’il n’appartient pas au domaine espace-temps, inhérent à ce qu’on appelle généralement un état.

Que dois-je faire pour que la question devienne réponse ?

Pour que la question devienne réponse il faut que le déroulement de son énergie s’épuise complètement afin que nous nous trouvions soudain au centre de nous-mêmes. Pour donner à cette expérience abrupte, instantanée, l’occasion de se produire, nous devons rester, tel un observateur, avec une attention intégralement réceptive, sans vouloir intervenir en quoi que ce soit, silencieux et lucide, totalement non engagé vis-à-vis de la question qui nous sollicite. A un moment donné, la réponse surgit spontanément, sans que nous l’ayons provoquée par un acte de volonté, en raison même de la puissance et de la gravité de notre question. L’instantanéité nous envahit comme une grâce, de plus en plus souvent, jusqu’à l’établissement définitif. Dans cette plénitude, nous trouvons la sécurité absolue. Comment pourrait-il y avoir anxiété et conflit là où il n’y a plus quelqu’un, plus de moi?

Mais ne peut-on parvenir à la vacuité et au silence au moyen de certaines techniques et à force de volonté ? Quelle différence y a-t-il avec cet état dont vous parlez ?

Quand, par un acte de volonté, nous parvenons à un état de silence, il y a toujours un moi et ce silence reste un silence d’absence, soit de pensée, soit d’objet. Ce silence est encore un objet. Par contre, une question qui s’épuise indépendamment de toute intervention de notre part, dans l’attention silencieuse, est un silence au-delà de la présence ou de l’absence de bruit, de la présence ou de l’absence de pensée. C’est une vacuité de plénitude, non un vide de néant. Vouloir par un acte de volonté ou par tout autre artifice intégrer ce que nous sommes foncièrement, c’est rester dans la dualité sujet-objet, il y a toujours un acteur, quelqu’un qui veut quelque chose.

Que devient le chercheur dans cet état ?

Quand apparaît la certitude qu’il ne peut y avoir de réponse sur le plan intellectuel, verbal et émotionnel, qu’on ne peut plus se référer à quoi que ce soit de connu, l’énergie en tant que moi investigateur s’épuise, s’éteint et se résorbe dans sa source, dans une lucidité silencieuse qui est une réponse totale, une plénitude vécue, sans que le moi intervienne ni puisse intervenir, il y a réintégration et dissolution dans le Soi. Alors, il n’y a plus de question car la recherche et le chercheur disparaissent dans la conscience unitive qui s’avère être le trouvé, le cherché. L’expérience dont nous parlons est un surgissement instantané qui est totalement en dehors de l’espace-temps. Un tel surgissement vient percuter notre nature relative de fond en comble, mais l’ajustement, l’harmonisation de celle-ci ne se fait que progressivement. L’expérience est quelque chose d’abrupt, d’instantané, tandis que la régularisation de notre structure psychosomatique se fait par étapes, donc dans le temps.

Quand on vit en permanence dans cet état non conditionné de plénitude totale, les actes de la vie courante ne restent-ils pas volontaires, malgré tout ?

Bien qu’il soit impossible de répondre par anticipation, pour tenter d’expliquer ce qui se passe une fois l’expérience vécue, on peut dire néanmoins que la pensée intentionnelle, productrice d’actes existe toujours en vue d’un résultat. N’étant pas totale, globale, cette pensée intentionnelle laisse en nous des résidus qui s’accumulent, des tensions et l’acte qui découle de cette pensée subit des déviations inhérentes à la volonté du moi, il se trouve ainsi faussé et toujours inachevé. Par contre, un acte spontané est un acte total. Il ne crée pas de karma, c’est-à-dire qu’il épuise toutes ses possibilités et parce qu’il répond entièrement à la nécessité qui l’a provoqué, il ne crée pas de frustrations intérieures ni de tensions vis-à-vis du monde extérieur qui, dans le cas contraire, devraient s’épuiser d’une manière ou d’une autre.

Dans un acte, dans une pensée spontanés, le penseur, l’acteur disparaissent complètement, personne n’agit, personne ne pense volontairement en vue d’un but, d’une saisie, d’une obtention quelconque, ou au nom d’un idéal, d’une croyance, d’un modèle, d’une obligation. Il y a action, il y a pensée, c’est tout. Il faut avoir assez de lucidité pour ne plus être dans cette habituelle projection de nous-mêmes : vouloir être quelqu’un. Dès que nous nous situons comme étant quelqu’un, il y a l’autre, il y a distinction, séparation, tandis que si la notion de moi nous quitte complètement, nous n’utilisons plus les schémas, les moules, les classifications qui sont inscrits profondément en nous. Notre mémoire garde une valeur de référence biographique, historique, mais elle n’est plus utilisée dans l’acte créateur.

Il n’y a donc aucune séparation, aucune distanciation entre l’absolu et le relatif, entre le silence et le monde des formes. Tout n’est donc qu’unité ?

C’est cela ! Quand la vue d’une œuvre d’art ou de toute autre nature vous saisit entièrement, à l’instant même où cela se produit, il n’y a ni observateur, ni chose observée, ni sujet, ni objet, il n’y a rien d’autre que ravissement. C’est seulement après que le ravissement a cessé que l’on fait de la forme la cause de ce ravissement et du moi le sujet qui l’a éprouvé. En réalité, il n’y a eu qu’un moment vécu, un moment de plénitude totale. Le même objet perçu à nouveau peut très bien nous laisser indifférent, ou n’éveiller en nous que l’écho d’un instant de bonheur passé.

Rien n’est entendu avant l’entendement [1]; rien n’est entendu après l’entendement. Y a-t-il une chose entendue pendant l’entendement ?

C’est le moi qui distingue ce qui produit, qui perçoit et qui est perçu. A l’instant de l’entendement, il n’y a rien d’autre qu’entendement. Aucune distinction n’est possible, aucune dualité n’existe.

Quand nous avons la conviction que dans ce vécu instantané il n’y a pas quelqu’un qui pense, quelqu’un qui agit, alors surgit l’évidence et la certitude totales que toute pensée, toute sensation et toute émotion naissent de l’unique silence, se résorbent en lui et ne sont que lui. Tout ce qui apparaît témoigne du silence, comme « toute créature chante la gloire de Dieu ».


[1] Entendement est pris ici dans le sens d’audition et non de comprendre, comme le fait la philosophie.