Yvonne Duplessis : Spécificité de la perception dermo-optique


11 Apr 2013

(Revue Psi International. No 4. Mars-Avril 1978)

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Cet article a pour but de relever des confusions, semble-t-il, qui se produisent aux U.S.A. aussi bien qu’en U.R.S.S. et dans d’autres pays entre la perception extrasensorielle (extra-sensory perception, ESP) et la perception dermo-optique (dermo-optic perception, DOP).

La première, la perception extra-sensorielle, qui comprend la télépathie, la clairvoyance, la précognition ainsi que la psychokinésie, est une faculté que le Pr Rhine et le Dr Pratt, voulant montrer qu’elle est très générale, ont testée avec les techniques statistiques sur lesquelles nous n’insisterons pas.

Rappelons simplement en quoi cette faculté, que l’on peut aussi appeler paranormale, consiste : elle est la connaissance ou la réaction à une influence, une donnée, un événement non appréhendé par les voies sensorielles. Les expériences statistiques, pour démontrer qu’un facteur « psi » peut perturber les résultats du hasard, sont faites avec les cartes de Zener et sur des sujets très divers.

La seconde, la perception dermo-optique, est développée au niveau des mains, par une prise de conscience que fait le sujet d’impressions non visuelles ressenties. Cette prise de conscience recouvre une sensibilité inhérente à tout être humain qui s’exprime par des réactions sensorielles, et motrices, aux variations surtout thermiques de l’environnement.

D’où vient qu’on ait pu faire des rapprochements, voire des confusions entre les deux phénomènes ?

C’est d’abord que, parmi tous les phénomènes de perception extra-sensorielle, on n’a retenu que la seule clairvoyance, et qu’il s’agit dans les deux cas de détecter des couleurs, des images, ou des signes graphiques cachés à la vue normale.

Ce n’est, en effet, que lorsque les facultés que Rosa Kuleshova avait de percevoir des couleurs ou des lettres, les yeux bandés, que l’attention a été attirée sur ce phénomène et que certains parapsychologues lui ont appliqué, par une pente naturelle, les méthodes de la clairvoyance, y voyant dans les deux cas une sorte de divination.

Dans cette perspective on peut citer :

Aux U.S.A. les travaux du Dr Milan Ryzl. Dans un de ses livres il étudie l’entraînement sous hypnose à la clairvoyance de cartes placées dans des enveloppes opaques. Il remarqua un jour qu’un de ses sujets déclarait ressentir une impression très nette de chaleur et pouvoir suivre de cette façon le contour des cartes de Zener (signes graphiques en noir sur blanc) alors que ses impressions habituelles de divination étaient visuelles ou auditives. Mais le Dr Ryzl en conclut, peut-être un peu vite, que cette perception « thermique » était également une perception extra-sensorielle.

Toujours aux U.S.A. Carol Ann Liaros et ses collaborateurs estiment, en ne faisant toujours pas la distinction, qu’un développement des facultés « psi » peut suffire à les aider à détecter à distance, par les mains, par le front, soit des feuilles de papier de diverses couleurs, soit des photographies, soit des objets.

Le Dr Scott Hill, Américain également, qui poursuit des recherches à Copenhague a commencé, lui aussi, par ramener la perception dermo-optique à la clairvoyance. Il demandait à des sujets, ayant les yeux bandés, de deviner dix couleurs présentées aléatoirement, deux par deux, sous une feuille de plastique transparent ou sous verre.

En U.R.S.S. enfin Larissa Vilenskaïa ramène avec plus d’insistance encore la perception dermo-optique à la perception extra-sensorielle puisque sa communication au Second Congrès de « l’Association Internationale de Recherche Psychotronique » (qui eut lieu en 1975 à Monte-Carlo) et dont le président est le Dr Zdenek Rejdak s’intitule « Recherche récente sur la perception dermo-optique et la perception extrasensorielle comme envisagées dans le cadre de la psychotronique ».

Elle procède de cette façon : elle fait faire à de nombreux sujets, ayant les yeux bandés, des expériences de divination de papiers, de dessins colorés, recouverts d’écrans transparents. Les sujets opèrent d’abord par contact des doigts, puis à une distance de 10 à 20 cm. Quelques-uns ayant été sélectionnés d’après le pourcentage de leurs résultats exacts par rapport à la probabilité, doivent ensuite reconnaître des couleurs placées dans des enveloppes opaques, puis passent des tests de perception extrasensorielle.

Les couleurs utilisées furent : le noir, le bleu, le vert et le rouge, le jaune ayant été supprimé, car souvent confondu avec le rouge, une autre confusion étant celle du bleu et du noir.

Larissa Vilenskaïa essaye d’introduire une certaine variété dans ces expériences, la monotonie de ces tests statistiques ayant découragé plusieurs de ses sujets et fait baisser le pourcentage des résultats significatifs.

Elle en conclut que ces « expériences peuvent aussi bien être interprétées comme directement reliées à la clairvoyance ou à la perception extra-sensorielle ». Aussi écrit-elle, « nous considérons nos buts atteints ; nous avons prouvé que la perception dermo-optique est étroitement reliée au groupe général des capacités psi ».

De la vision extra-rétinienne à la perception dermo-optique

Or un bref historique permet de voir que dès le XIXe siècle il avait été assez fréquemment observé, mais le plus souvent sous hypnose ou sur des sujets névrosés, que des couleurs, des textes pouvaient être « vus » par d’autres voies que celles de la vision ordinaire. On attribua cette « vision » soit à une transposition des sens, soit à une hyperesthésie du toucher, car à cette époque on se cantonnait au physiologique et on n’avait pas encore émis l’hypothèse d’une perception extra-sensorielle.

Ainsi dans son livre Les phénomènes physiques du mysticisme le père Thurston décrit des cas qu’il appelle de « vision extra-oculaire » comme celui d’une Américaine qui, en 1848, souffrant de désordres nerveux, devenue aveugle et paralysée du bras droit « voyait » par sa nuque, les couleurs d’écheveaux de laine qu’elle tenait au-dessus de sa tête avec son bras gauche.

Un autre cas : celui d’une Anglaise totalement aveugle et sourde, et paralysée du bras gauche en 1871, qui « voyait » des images représentées sur des cartes postales ou des photos par le visage ou par la main droite.

À la même époque en Russie le Dr Khovrin attribue à une hyperesthésie du toucher les résultats qu’il obtint au cours d’une expérimentation suivie avec une femme très intelligente mais névrosée, capable elle aussi, de lire des lettres sous enveloppe, de « voir » des couleurs cachées à sa vue.

En Italie le Pr Lombroso décrit le comportement d’une hystérique qui, en état de somnambulisme, pouvait lire des textes avec ses mains, même dans l’obscurité.

En France, à la fin du XIXe siècle, le Dr Pigeaire s’efforça de faire admettre par la Faculté de Médecine que sa fille, en état de somnambulisme, les yeux bandés, pouvait lire, avec ses doigts, les pages d’un livre recouvertes d’une plaque de verre. Cet écran montrait déjà qu’il ne s’agissait pas d’un hyperesthésie du toucher.

La vision extra-rétinienne

Puis c’est Jules Romains qui confirma l’existence du phénomène et en reprit l’étude en plein début du XXe siècle. Jules Romains considérait comme un préjugé lamentable le fait de taxer de pathologique un phénomène inhabituel tel qu’un simple changement de régime de la conscience, capable pourtant de faire émerger d’autres facultés. Il considéra donc que, s’il y avait une « vision » qu’il devait appeler : « extra-rétinienne » dans son livre publié en 1920, elle devait être non seulement inhérente à tout être humain mais s’expliquer par une hypothèse physiologique plausible.

L’hypothèse qu’il admit de petites cellules épidermiques, les ocelles, qui seraient des yeux en miniature, est aujourd’hui abandonnée ; il n’en reste pas moins qu’il fut le précurseur des recherches actuelles sur un « sens paroptique » à expliciter.

Au cours d’une longue recherche expérimentale, Jules Romains aboutissait à cette conclusion, d’une absolue certitude pour lui, qu’il existait une véritable vision paroptique, rendue possible non seulement par le visage mais aussi par d’autres parties du corps : la nuque et la poitrine notamment.

Cette fonction pouvait se développer par entraînement et son livre s’efforce de retracer toutes les étapes de l’apprentissage de cette « vision extra-rétinienne » non seulement des couleurs mais aussi des lettres ainsi que des objets.

Il expérimenta, en outre, non plus sur des sujets sous hypnose, mais sur des sujets sans dons particuliers, ayant les yeux soigneusement bandés, ou encore avec des aveugles (le plus souvent accidentels), et sur lui-même, estimant que cette fonction était inhérente à chacun d’entre nous.

Bien entendu toutes sortes de précautions furent prises pour éviter soit une intervention possible de la télépathie, soit surtout celle d’une vision oculaire normale par une obturation insuffisante des yeux.

Les résultats de ses expériences furent les suivants : sous un éclairage normal, la perception paroptique continuait sensiblement au-delà des limites d’éclairement valables pour la perception visuelle ordinaire. Les couleurs les mieux identifiées « paroptiquement » étaient le rouge et le jaune.

Élargissant ses recherches il confia à René Maublanc, professeur de philosophie, cette Éducation paroptique (titre de son livre), dont il analysa les étapes sur une Américaine, aveugle-née, ce qui exigea, on s’en doute, aussi bien de l’expérimentateur que du sujet, une certaine persévérance.

Mais cette découverte d’une vision extra-rétinienne fut mal accueillie, et plus par les philosophes scientistes que par les médecins, si bien qu’elle tomba dans l’oubli.

La perception dermo-optique

Mais de nos jours, le Pr A.S. Novomeysky a montré amplement que cette « vision » extra-rétinienne recouvre une perception non analysée, le sujet n’indiquant alors que le résultat des sensations subies en dehors de la vue (par le visage ou par les mains ou par d’autres parties du corps) d’où on a pu conclure faussement et on en conclut encore actuellement, que « la main voit ».

De plus il ne s’agit ni d’une visualisation (perception extra-sensorielle), ni d’une vraie vision (vision extra-rétinienne) mais d’une prise de conscience interprétative d’impressions qui n’ont rien de visuel.

Toutes les critiques, même actuelles, reposent sur ce refus de tenir compte qu’il ne s’agit nullement d’une vision.

Pour la clairvoyance et la vision extra-rétinienne seule l’image intégrale et utile se présente à la conscience, ses concomitants thermiques, pondéraux, etc… demeurent dans l’inconscient et constituent la sensibilité dermo-optique en tant que telle.

En revanche c’est par une méthode, cette fois analytique, que se développe la perception dermo-optique, c’est-à-dire la prise de conscience de ces impressions latentes en tout être humain.

C’est ainsi que, au lieu de vision extra-rétinienne, le Pr Novomeysky, parle de sensibilité dermo-optique car il la fonde sur une hypothèse physique, et pas seulement physiologique, et donc bien différente de celle de son prédécesseur comme nous allons le voir.

L’explication de la sensibilité dermo-optique

Donc dans le cas de la sensibilité dermo-optique, ni clairvoyance, ni vision extra-rétinienne. Comment alors expliquer cette faculté ?

Chronologiquement c’est en U.R.S.S. qu’en 1963 le Pr Constantinov et le Pr Tchetine, tous deux académiciens, expliquent la sensibilité dermo-optique. Ce dernier est le collaborateur du Pr Novomeysky, à l’Institut pédagogique de Sverdlovsk, et ils s’accordent à dire que ces impressions différentielles de poids plus ou moins grand, de surfaces plus ou moins grandes, etc., induites par des stimuli identiques, colorés, seraient dues à des interactions entre le rayonnement infra-rouge émis par la main du sujet et celui émis par la surface colorée. Des mesures thermiques de ces réactions effectuées par le Pr Novomeysky ont prouvé cette hypothèse thermodynamique.

Aux U.S.A. un biologiste, le Dr Carroll Nash, s’aperçut très vite de la différence. Au cours d’expériences de perception extra-sensorielle il se rendit compte que les résultats de tests prétendument de clairvoyance donnaient des résultats statistiques significatifs dans la proportion de 80 % alors que le hasard ne devait donner que 50 %. Il s’agissait en effet de deviner deux couleurs : le rouge et le noir, présentées aléatoirement aux mains du sujet dont la tête était encapuchonnée dans une boîte spéciale.

Un tel résultat, inaccoutumé lors d’expériences de perception extra-sensorielle, ne peut être attribué à cette capacité mais à une autre perception qu’il appelle « cutanée ».

De plus, sachant que la perception extrasensorielle ne peut être entravée par un écran, il ne manqua pas de remarquer, au cours d’expériences statistiques, que les résultats étaient plus significatifs quand les couleurs étaient directement touchées par les mains du sujet ou quand ils étaient sous plastique transparent, plutôt que sous une plaque de verre.

Et lui aussi se réfère à une explication de cette perception par le rayonnement infra-rouge, celle émise par Makous en 1966, selon laquelle les différentes couleurs induisent des différences thermiques par rapport au rayonnement infrarouge émis par la paume de la main, le plastique laissant passer plus de radiations infra-rouges que le verre.

Enfin le Pr Richard Youtz, après avoir expérimentalement éliminé l’hypothèse de la télépathie, considère que ce sont aux différentes longueurs d’onde de la lumière visible que les objets absorbent ou émettent que la peau humaine est sensible.

Mais dans cette hypothèse la lumière est une condition sine qua non de cette perception, selon lui, ce qui est inexact. Toutefois il se réfère aussi à l’hypothèse thermique.

Nous-même poursuivons nos recherches dans cette direction de l’explication physique de cette possibilité, avec l’appui de la Parapsychology Foundation Inc. (de New York).

Méthodes d’étude de la sensibilité dermo-optique

Voyons à présent quelques-unes des méthodes qui sont susceptibles de mettre en relief cette capacité très générale inconsciente.

Il existe des méthodes objectives.

D’abord il y a ce que le Pr Novomeysky nomme la méthode thermoscopique. Elle est une méthode passive, l’activité musculaire de la main du sujet n’intervenant pas. Elle consiste pour l’expérimentateur à suivre sur l’aiguille d’un galvanomètre à miroir les différences thermiques qui se produisent entre la main du sujet et le papier de couleur, sous écran d’aluminium, qui garnit l’intérieur d’un cylindre, sur l’ouverture duquel le sujet pose la main. Sa seule participation est donc de placer sa main sur le cylindre.

Puis la méthode dynamométrique, que nous sommes seule à pratiquer. C’est une adaptation que nous avons faite aux couleurs non visuellement perçues de la méthode par laquelle le physiologiste français Ch. Féré, à la fin, du siècle dernier, avait mis en évidence surtout les effets dynamogéniques des couleurs perçues visuellement.

Elle est, elle, une méthode active : le sujet doit serrer d’une main un dynamomètre, tout en tenant de l’autre main un papier de couleur. L’expérimentateur n’a qu’à lire sur le galvanomètre relié au dynamomètre, les différences de pression musculaire enregistrées.

Comme dans la méthode précédente les tests sont faits en a double-aveugle » c’est-à-dire que ni l’expérimentateur, ni le sujet ne doivent connaître la couleur des stimuli.

Précisons qu’au cours de ces essais les sujets ont l’impression de serrer, pour chaque couleur, le dynamomètre avec la même force, bien que les pressions soient enregistrées très différemment par l’instrument.

Mais comme la main est vite fatiguée et que seulement 4 ou 5 essais peuvent être faits successivement par chaque main les résultats ne sont recueillis que lentement ; aussi n’indiquons-nous comme exemples ici que ceux de tests pilotes, que nous poursuivons depuis quelques années, et dont l’analyse statistique a été établie par le Pr Novomeysky.

Les tableaux partiels de cet article n’ont été donnés qu’à titre d’exemples.

Rapports des pressions dynamométriques exercées par les mains, droite et gauche d’un sujet à vue normale, à deux des couleurs placées dans la boîte expérimentale (et qu’il ne voit donc pas). L’éclairage de la pièce était celui de la lumière électrique.

Conditions de l’expérience

Couleurs

Vert     Rouge

1) Nombre d’essais  

32        32

2) Grandeur moyenne des pressions  

16        20

3) Pourcentage de l’augmentation de la pression sous l’effet du rouge (effet dit négatif)

25 %

4)    Indice de crédibilité de l’effet obtenu, les données ayant été traitées selon le test de Student :

t    

p

5.06

p < 0,001

  

Rapports des pressions dynamométriques exercées par les mains, droite et gauche d’un sujet à vue normale, à deux des couleurs placées dans la boîte expérimentale (et qu’il ne voit donc pas). L’éclairage de la pièce était celui de la lumière électrique.

Conditions de l’expérience

Couleurs

Bleu clair    Rouge

1) Nombre d’essais  

32             32

2) Grandeur moyenne des pressions  

17             20

3) Pourcentage de l’augmentation de la pression sous l’effet du rouge (effet dit négatif)

17.6 %

4)    Indice de crédibilité de l’effet obtenu, les données ayant été traitées selon le test de Student :

t    

p

6.00

p < 0,001

Si l’indice t indique que p < 0,001 cela signifie que si les essais étaient poursuivis jusqu’à 1000 on peut s’attendre à ce que pour 999 d’entre eux la pression sera plus forte pour le rouge.

Comparaison des pressions dynamométriques obtenues par 2 sujets à vue normale tenant, dans la boîte expérimentale, le dynamomètre dans la main droite. Les couleurs étant successivement tenues dans la main gauche. (La lumière a été celle du jour pour un sujet, pour l’autre ce fut la lumière électrique.)

Conditions de l’expérience

Couleurs

Noir      Bleu clair   Vert     Jaune      Orange       Rouge

1) Nombre d’essais    

2) Grandeur moyenne des pressions

29

33

29

26

29

28

29

28

29

29

29

30

Répartition des pressions selon les couleurs

Ce tableau montre que les pressions vont en déclinant du rouge au bleu clair, dans l’ordre du prisme.

Le noir qui cache au fond le bleu foncé et le violet et que nous n’avions pas pensé à sonder, ignorant que les résultats que nous allions obtenir se répartiraient dans l’ordre du prisme, comme de son côté le Pr A.S. Novomeysky, par d’autres méthodes, que nous n’indiquerons pas dans cet article, a pu l’observer, induit la pression la plus forte.

Ceci confirme, une fois de plus, que l’on n’est pas sur le plan de la perception extra-sensorielle mais sur celui de la physique.

Quant aux méthodes subjectives elles consistent à développer une prise de conscience de ces impressions inhérentes, répétons-le, à tout être humain.

Le passage de la sensibilité à la perception dermo-optique est en effet comparable au développement de la sensibilité musicale qui affine l’ouïe, ou à celui de la sensibilité d’un peintre capable de différencier les plus subtiles nuances des couleurs.

Un sujet, aveugle accidentel, ne partant plus de la vue, par définition, arrivera à dire qu’une couleur est jaune parce qu’elle lui donne l’impression d’être lisse et que telle autre est verte parce qu’elle induit dans la paume de sa main telle ou telle impression d’épaisseur.

Et si le Pr Novomeysky a appelé ce phénomène « perception dermo-optique » c’est qu’il présente non seulement des analogies avec le langage tactile, utilisé par les sujets pour décrire leurs impressions mais aussi avec les lois de la perception visuelle normale des couleurs, comme celles de complémentarité de contraste.

Cette méthode introspective que nous utilisons avec des volontaires consiste à montrer qu’à partir de ces impressions thermiques, pondérales, etc., induites par les couleurs, le sujet arrive à raisonner de plus en plus explicitement selon les impressions éprouvées.

Tous nos sujets — volontaires — sont testés en ayant leurs deux mains passées dans des manches opaques fixées sur des ouvertures circulaires d’une boîte qui fait écran à leur regard. Au début de l’entraînement, l’expérimentateur, assis derrière eux, ou mieux un magnétophone, note les impressions qu’ils décrivent verbalement et qui sont induites par les stimuli colorés. Ceux-ci sont placés dans la boîte, préalablement aux essais et recouverts d’un écran transparent (plastique ou verre).

L’éclairage ambiant est soit celui du jour, soit celui de la lumière électrique, parfois même le sujet expérimente dans l’obscurité.

Les sujets procèdent tantôt par contact de la paume de la main avec les stimuli tantôt en la plaçant à 5 cm ou plus au-dessus.

Ils détectent les couleurs par des impressions différenciées et ne parviennent que très rarement à reconnaître une seule couleur à la fois. Et ce sont surtout par des impressions de poids ou d’épaisseur, quelquefois de lisse ou de rugueux, de chaud et de froid qu’ils différencient telle couleur par rapport à telle autre ou qu’ils classent de 4 à 6 couleurs.

Il est à souligner qu’ils les répartissent souvent dans l’ordre du prisme, c’est-à-dire du bleu au rouge, le bleu paraissant plus léger par exemple, et le rouge plus lourd. Le violet se situe soit avant le bleu, soit après le rouge.

La matière du stimulus doit varier : papier, carton, plastique rigide, souple, etc…

Les tailles des stimuli vont de 25/12 cm à 5/2 cm, puis à 2/2 cm, etc… Les volumes jouent également leur rôle : boîtes cylindriques, cubes, etc., qui, parfois sont plus difficiles à identifier.

Tous les sujets hésitent à désigner les couleurs par leurs noms et préfèrent les désigner par les impressions qui les caractérisent et qui, répétons-le, sont non visuelles.

Méthode subjective de développement de la perception dermo-optique

Le sujet essaye de différencier par des impressions, autres que visuelles, un papier jaune d’un papier bleu clair. Au-dessus de la boite expérimentale de gauche à droite de la photo se trouent : le magnétophone enregistrant les impressions (de poids, d’épaisseur, etc.) induites dans les mains du sujet par les couleurs, un pèse-lettres pour la vérification de l’égalise de poids des stimuli, un thermomètre et un hygromètre indiquant le degré d’humidité de l’air ambiant. De gauche à droite sur la table : le dynamomètre, un chronomètre pour mesurer les différences de vitesse de détection des couleurs, un appareil permettant de faire carier l’éclairage et d’obtenir l’obscurité complète (à l’insu du sujet s’il est aveugle). La boite expérimentale repose sur une plaque de verre isolée par des rondelles de caoutchouc du bois de lis table selon la disposition utilisée par le Pr. A.S. Novomeysky.

Méthode subjective de développement de la perception dermo-optique

Différenciation des couleurs sans contact de la main avec le verre les recouvrant. Les 2 boites sur la droite de la photo permettent de voir que le support du papier, et le verre, peuvent être placés à trois hauteurs différentes.

Méthode subjective de développement de la perception dermo-optique

Différenciation de couleurs : jaune, bleu foncé, blanc, noir, mises sous des plaques de verre de 2 mm d’épaisseur, par les impressions induites dans la main du sujet.

Méthode subjective de développement de la perception dermo-optique

Les stimuli sont des points de couleur (vert, noir, jaune, bleu clair) dont le nombre et la répartition permettent de détecter des seuils de sensibilité de la perception dermo-optique. Ils sont placés sous verre.

Conclusion

Ainsi, comme nous l’avions soupçonné au début de cette étude, tout concourt à différencier les phénomènes de télépathie, de clairvoyance ou de précognition de ceux de la sensibilité dermo-optique. Et nous nous permettons de bien marquer cette différenciation dans le tableau qui suit :

Différences entre la perception extra-sensorielle et la perception dermo-optique

La perception extra-sensorielle

Conditions liminaires : Les expériences de télépathie, de clairvoyance… peuvent se faire à des distances de plusieurs milliers de kilomètres…

La perception dermo-optique

… ce qui n’est pas le cas des phénomènes de sensibilité dermo-optique, les stimuli sont dans la même pièce que le sujet et au voisinage de sa main.

Des cas spontanés se produisent depuis longtemps et sont relatés dans les annales de toutes les sociétés de recherches psychiques.

La mise en évidence de ces phénomènes est relativement récente.

Aucun entraînement ne semble indispensable.

Les résultats sont acquis par entraînement.

En ce qui concerne les sujets étudiés, les effets sont beaucoup plus spectaculaires avec des médiums ou des « sensitifs » ou du moins avec des sujets sélectionnés à l’aide de tests statistiques.

Au contraire pour ces phénomènes, les sujets peuvent être ordinaires (il y en a un sur six) mais il faut, comme on l’a dit plus haut, les entraîner individuellement et leur activité est vite épuisante avec des hauts et des bas.

En ce qui concerne la méthode de pensée il s’agit d’une sorte de divination, d’intuition.

Il s’agit ici, nous le répétons, d’un raisonnement analytique (implicite souvent) mais sur des impressions.

Les résultats observés dans ces phénomènes avec des sujets ordinaires sélectionnés ne dépassent guère le double de la probabilité : (48 % au lieu de 20 % par exemple avec des tests faits avec les cartes de Zener).

Ils arrivent à être exacts dans les conditions que nous avons indiquées plus haut.

Les résultats sont souvent difficiles à répéter.

Les résultats sont stables une fois acquis. Seules les conditions de santé, les préoccupations, l’interruption de l’entraînement peuvent les faire disparaître.

Les stimuli consistent dans les cartes de Zener, des images… qu’il s’agit de deviner (voir plus haut) sans que les sens n’interviennent d’où l’expression d’extrasensorielle qualifiant cette perception. De plus, les signes graphiques peuvent être bien reconnus.

Au contraire, on a affaire le plus souvent à des couleurs et mieux toujours à plusieurs à la fois de manière à ce que le sujet puisse raisonner sur des impressions différenciées. Les signes graphiques sont rarement reconnus.

L’évaluation des expériences se fait surtout pour leur signification statistique. Des résultats peuvent montrer que certaines formes ou certaines couleurs sont mieux « perçues » que d’autres dans des conditions à déterminer.

L’évaluation des réactions aux couleurs se fait dans l’ordre du prisme ce qui implique une hypothèse physique.

Degrés de conscience : le sujet n’est pas, le plus souvent, conscient du succés ou de l’échec, il apprend ses résultats par l’expérimentateur.

Le sujet est conscient de ses impressions et arrive progressivement : à les préciser, et à prévenir l’expérimentateur quand il ne les ressent plus (après 1/4 d’heure environ).

II y a le plus souvent visualisation du stimulus, même quand elle est erronée : on « voit » le carré ou la croix (ou la lettre ce qui est très rare).

Aucune formulation de couleurs proprement dites ne se produit, a fortiori dans le cas des aveugles-nés (ils n’en ont jamais vue) les sujets préférant les caractériser, par les impressions qu’ils en ressentent : lourd, léger ; épais, mince ; resserré ; lisse, rugueux et aussi chaud, froid, etc…

L’impression est tout de suite syncrétique.

… tandis que, nous l’avons déjà dit, le processus ici est analytique.

Les hypothèses explicatives ne sont pas encore définies.

Des hypothèses physiques selon des lois connues sont plausibles.

Méthode subjective de développement de la perception dermo-optique

Détection par différenciation des impressions induites dans les mains du sujet par des volumes dont les couleurs sont bleu foncé et orange ; les gobelets déjà classés par le sujet ont les couleurs vert, jaune, rouge. Ces gobelets de carton peuvent être détectés sous un écran transparent de plastique en étant insérés dans des gobelets analogues à ceux photographiés sur les photos précédentes.

Chiffres et lettres de couleur rouge, jaune, vert, fixés par aimantation sur un plateau magnétique. Le sujet essaye de différencier leurs couleurs et même, parfois, leurs formes, à distance.

Les clichés illustrant cet article ont été pris dans le laboratoire d’Yvonne Duplessis.

De sorte que si les phénomènes étudiés par la parapsychologie sont encore très nombreux et, nous venons de le voir grâce aux méthodes scientifiques employées pour les étudier : statistiques, appareils de mesures physiologiques aussi bien que physiques, ils deviennent moins mystérieux, en dépit des « scientistes », et sont en voie d’être englobés par la science.

Ainsi nous semble-t-il que les phénomènes de sensibilité dermo-optique sont un exemple de cette démystification.

Mieux, bien loin que la perception dermo-optique puisse être considérée, comme elle l’est souvent, en tant que forme de clairvoyance, ce serait plutôt la clairvoyance, effectuée par l’intermédiaire des mains, qui pourrait s’y ramener.

Envisagée désormais sous ce biais, la sensibilité dermo-optique n’a pas fini d’ouvrir de nouvelles perspectives de recherche.

Yvonne Duplessis a fêté ses cent ans en Février 2013

Biographie

Yvonne Duplessis fait ses premières études à Paris. Le baccalauréat n’étant pas exigé, elle dut cependant le passer ultérieurement pour terminer une licence de lettres à la Sorbonne. Elle obtint en 1938 un diplôme d’études supérieures de philosophie (« La coloration des sensations non visuelles »). Parallèlement, une amie étudiant le symbolisme lui fit découvrir le Surréalisme. En 1939, à l’université des lettres de Montpellier, un professeur, féru de surréalisme, lui fit préparer une thèse de doctorat d’université, « Itinéraires vers une surréalité », qu’elle soutint en 1945. Elle servit de base à son livre de la collection « Que Sais-je ? » qui en est à sa dix-huitième édition et est traduit en onze langues. Ce cheminement lui semble actuellement assez surréaliste !

Parcours

Yvonne Duplessis continue de se documenter sur le surréalisme devenu mouvement littéraire. Elle met ainsi à jour les rééditions de son livre. Invitée à Bucarest en 2003, elle a été étonnée de rencontrer de si nombreux surréalistes. En ce pays, l’activité surréaliste continue à s’exprimer par le truchement de livres, de poèmes… en roumain.

Un autre thème pour Yvonne Duplessis en 1950 : les expériences de parapsychologie à l’Institut métapsychique international (IMI). André Breton cite cet institut dans « L’art magique ». Ainsi, pour un des présidents de l’IMI, « le réel n’est pas le contraire de l’imaginaire, mais n’en est qu’une partie… » Yvonne Duplessis entreprit alors des recherches pour ramener à une explication physique certains phénomènes dits de clairvoyance.

Vers 1956, elle fit des expériences sur les interactions des radiations non visibles des couleurs avec les réactions motrices de l’organisme, qualifiées en URSS de sensibilité dermo-optique par le professeur Novomeysky en 1962, avec lequel elle a correspondu de 1975 à 1990. Grâce à une subvention américaine, à la suite d’une conférence donnée en 1975 à New York, elle a pu mettre en place un laboratoire dans sa cave.

Cette faculté, appelée d’abord « vision sans les yeux », avait intéressé Jules Romains qui fit partie en 1923 du groupe d’André Breton et surtout de celui de René Daumal, un des fondateurs du Grand Jeu, voisin du surréalisme. Quarante ans après, une hypothèse physique fut donnée à ce phénomène physique, si bien qu’on s’aperçut qu’il ne s’agissait pas à proprement parler de « vision ». Ses articles sur ses recherches lui ont valu des invitations dans des pays d’Europe ainsi qu’au Japon, au Mexique, aux Antilles. Actuellement, sa correspondance se poursuit avec l’Ukraine et l’Irlande.

En 1997, Yvonne Duplessis a été élue présidente du Centre d’information de la couleur. Elle peut ainsi présenter dans la revue « Couleur » des comptes-rendus, des articles sur les diverses expositions, ainsi que les ouvrages se rapportant au surréalisme.