Marguerite Bangerter : Spiritualité et Amour


20 Jun 2008

(Revue Spiritualité Numéro 1, 15 Décembre 1944)
(EXTRAIT D’UNE LETTRE.)

… De votre lettre une phrase surtout a retenu mon attention : « …Ce que je ne puis accepter, c’est la sécheresse du cœur. Là vraiment je perds pied ; j’ai un si grand besoin d’aimer… »

Qu’est-ce qui a pu vous faire supposer qu’on vous demandait de la sécheresse de cœur ? Est-ce l’importance qu’on attache au détachement et à l’abolition des points privilégiés ? Si ces deux conditions sont en effet indispensables pour présenter une candidature à la grande libération, cela ne signifie en aucun cas que l’Amour s’en trouve diminué. Bien au contraire. Etre détaché d’une chose ne signifie pas qu’on ne l’aime plus. Cela veut dire seulement que nous sommes affranchis de sa tyrannie, de son esclavage, que nous l’aimons pour elle et plus pour nous, que notre bonheur ne dépend plus de son exclusive possession.

Trop souvent dans la vie courante on rend « détachement » synonyme d’« indifférence » et c’est ce qui vous fait croire à la sécheresse de cœur quand on parle d’abolir les points privilégiés ; mais ne faut-il pas, croyez-vous, un cœur mille fois plus généreux, plus noble, plus large, plus magnanime pour aimer de façon absolument désintéressée, sans exiger quoi que ce soit en retour ?

Ah ! Mille fois non, ce n’est pas la sécheresse du cœur qui conditionne le détachement ! Ce n’est qu’à force de l’exalter, de l’enrichir, de l’alimenter que vous arriverez à l’élargir assez pour y introduire le détachement.

Pour atteindre celui-ci, il faut pousser l’oubli de soi à l’extrême, s’effacer dans un renoncement joyeux, car l’amertume là-dedans équivaudrait à un regret et un regret est une réticence, c’est-à-dire une part qu’on n’abandonne pas. Croyez-moi, ne vous défendez pas des affections que vous avez, elles ne sont pas un obstacle à condition que vous les sublimiez, que vous les rendiez si désintéressées et si vastes que leur grandeur même les porte à la mesure de l’éternel. Ce n’est que par leur petitesse que les affections sont un obstacle au Divin.

La sécheresse de cœur est la plus caractéristique des impasses ; elle ne mène à rien. Aimez, aimez, amie, vous n’aimerez jamais assez, en tous cas jamais de trop. Veillez jalousement sur la source profonde d’où jaillit l’affection, purifiez-la, élargissez-la, aimez les choses qui vous plaisent, aimez les êtres qui vous sont chers. Ce serait la pire des erreurs que de leur soustraire une partie de votre cœur sous prétexte d’aimer Dieu.

Dieu n’est pas ailleurs qu’en eux tous. On n’arrive pas à l’amour de Dieu en faisant un grand saut à travers le vide. Dieu n’est pas dans le vide, il est en toutes choses. Poursuivez toutes vos affections mais avec un discernement toujours attentif, en veillant à en affiner sans cesse la qualité, en les dégageant de toute idée d’intérêt personnel, de jouissance personnelle. Donnez votre cœur sans rien exiger en échange, ni reconnaissance, ni remerciement, ni considération, ni sympathie.

Aimez gratuitement. Quand vous arriverez à cela vous transpercerez le sens de cette phrase védantique : l’Amour est à lui-même sa propre éternité.

Quand vous aurez généreusement et dans la joie consenti ce don total vous aurez trouvé Dieu et vous comprendrez ce que c’est que d’aimer ses frères en Lui. C’est cela le non-attachement. Pour arriver à cet Amour sublime, à l’Amour pur, il faut en quelque sorte gravir un grand escalier et le monter marche par marche en abandonnant à chacune d’elle un peu de nos revendications et du souci de nous-mêmes. Mais vouloir arriver au sommet en débutant par la sécheresse du cœur équivaudrait à vouloir gravir l’escalier après en avoir fait sauter toute la volée de départ. Si les premières marches font défaut, aussi belles que soient les suivantes, elles nous resteront à jamais inaccessibles.

L’oubli de soi est le secret qui nous rive peu à peu à la substance divine. A travers les occasions les plus simples, l’expérience quotidienne nous fournit la matière de ce réajustement essentiel. Avant de l’avoir consommé, pensons le moins possible à tout le beau qui doit suivre, car sa préfiguration mettrait une tache sur la gratuité de notre don.

Que l’ardeur de votre foi rende le vôtre toujours plus total et plus pur afin que vous puissiez bientôt vous identifier au Suprême. Tel est le vœu de votre sœur en Lui.