Robert Linssen : Spiritualité et libre pensée


23 Sep 2008

Publié sous le nom de Ram Linssen
(Revue Spiritualité Numéros : 5, Avril 1945)

L’indépendance de la pensée est-elle le seul fruit d’un caprice humain ? L’exigence d’une autonomie de l’esprit est-elle uniquement tributaire d’un rejet paresseux et inintelligent des disciplines extérieures ?

Et si la liberté, l’indépendance de la pensée ne sont pas un simple caprice, peut-on déterminer quelles sont les origines d’une telle exigence ? La psychologie peut-elle fournir les éléments de base établissant de façon plausible le bien fondé des principes du libre examen ?

Encore faut-il préciser qu’il existe de nombreuses façons de concevoir la liberté de pensée. Il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui se disent « libre-penseurs », sans avoir sondé profondément les mobiles qui les déterminèrent à prendre une telle décision. Entre la libre pensée intelligente, spirituelle et le rejet aveugle des disciplines extérieures il existe un abîme. Il existe trop de libres penseurs qui s’affichent comme tels, parce qu’il est simplement de bon ton de l’être, parce que le climat de leur éducation était antidogmatique ou parce que leur milieu familial s’était toujours prononcé en faveur du libre examen. C’est faute d’avoir sondé de façon approfondie les raisons de la libre pensée que de nombreux anticléricaux ou antidogmatiques terminent leur existence par une conversion soudaine à des conceptions qu’ils ont toujours combattues. Il y a-t-il de quoi s’en étonner ? Nullement. La libre pensée véritable n’a pas comme objectif unique de libérer l’homme du joug des dogmes, des systématisations de la vérité, des impositions religieuses. Elle a pour mission de libérer la pensée des pressions extérieures, des systèmes standardisés, pour permettre à l’homme d’accéder à une richesse nouvelle, à une puissance créatrice qu’il lui appartient de découvrir. Le rejet des systématisations de la Vérité a pour but profond de transformer l’homme lui-même en un reflet, en une incarnation de plus en plus parfaite de la vérité elle-même, dans ce qu’elle a de plus dynamique, de plus vivant. Si la libre pensée véritable interdit à l’homme d’être un imitateur, un suiveur, un « mouton de Panurge », c’est non pour permettre à celui-ci, de vivre à sa guise une vie licencieuse, où il pourrait donner libre cours aux exigences égoïstes de ses passions et de ses caprices. Il existe, hélas !, trop de libres penseurs qui s’affirment comme tels, parce qu’il est tout simplement plus commode de ne penser à rien et de rester « en paix ». De tels hommes ne sont de véritables libres penseurs, mais des fainéants de l’esprit. Ils répondent lâchement à une loi mentale, et même physique de moindre effort, qui leur épargne les luttes inhérentes à une poursuite active, intelligente de la Vérité. De ces paresseux indifférents nous ne parlerons guère. Ils voudraient nous faire confondre la libre pensée avec le néant de la pensée. Rien n’est plus faux. Et la faillite de leur conversion soudaine sanctionne l’erreur de leur attitude. Retenons dès à présent que la raison profonde du processus de la libre pensée, consiste au contraire dans la réalisation, au plus intime de la conscience humaine, d’un épanouissement de l’originalité créatrice de chacun, dans la  manifestation d’un dynamisme toujours plus riche. Le rejet des influences statiques a pour but profond l’adoption d’un rythme de vie dynamique. Le rejet de l’extérieur a pour rançon l’affirmation et l’enrichissement de l’intérieur. Cet enrichissement spirituel de l’individu, par l’intérieur, surgissant des plus précieuses profondeurs de la conscience, constitue la source intarissable d’une richesse qui confère aux libres penseurs véritables ce dynamisme, cette puissance, cette virilité mentale qui sont l’apanage des hommes accomplis.

Nous nous refusons à considérer comme libres penseurs les indifférents, les irréfléchis qui pratiquent cette sorte de politique spirituelle de l’autruche, par laquelle ils estiment plus commode de ne pas regarder en face, les grands problèmes de l’existence. La véritable libre pensée n’a rien de commun avec l’inertie mentale. Elle est infiniment supérieure à ce que conçoivent la plupart des libres penseurs eux-mêmes. Et si elle s’insurge parfois de façon véhémente contre le dogmatisme, la systématisation d’une vérité vivante qui ne souffre aucune cristallisation, elle n’a que fort peu de contact avec l’anticléricalisme outrancier, tapageur, « mangeur de curés ».

Elle s’oppose à l’enrégimentement spirituel de l’homme par des systèmes extérieurs, pour que de l’intérieur, puissent surgir, dans un grand silence, les richesses d’une Présence à laquelle chaque individu peut accéder, pour autant qu’il ait la force et le courage de rester intégralement lui-même.

Ce que nous voudrions tenter au cours de ces lignes, c’est de donner à la libre pensée une orientation un peu différente de ce qu’elle fut jusqu’à ce jour, par la mise en évidence des forces spirituelles insoupçonnées que sa technique peut conférer à l’homme ; forces qui se manifestent par un dynamisme mental plus grand, par une sorte de virilité spirituelle qui s’insurge devant l’acceptation aveugle des données extérieures, par une puissance de vie dynamique qui se refuse à se laisser cristalliser, à se laisser momifier dans des systèmes ; une force qui se manifeste aussi par une fin de non recevoir opposée à toutes les tentatives d’embrigadement, de broyage en masse, de mécanisation en série suivant des modèles tout faits, tels que les dictateurs avoués ou camouflés, rêvent en faire adopter. Et nous estimons utile de proclamer que le monde regorge de dictateurs avoués ou camouflés, aspirants dictateurs de l’esprit, aspirants dictateurs religieux, aspirants dictateurs politiques.

L’homme ne parviendra à déjouer les aspirations à l’exploitation qu’à la seule condition de se rendre d’abord et avant tout moralement inexploitable. Et cela, chacun peut le faire en apprenant à se connaître, en s’affirmant, en étant intégralement lui-même, en adoptant une technique de recherche, de mise en doute, de libre pensée intelligente, dont la vigilance constante tiendra en échec toutes les tentatives sournoises de l’extérieur. Et ceci, non pour écouter les seules suggestions de son égoïsme, mais dans l’unique but, de lui permettre d’accéder, au plus intime de son être, à cette Présence de profondeur qui le relie secrètement aux multiples apparences de surface, et devant laquelle il devra effectuer sa plus totale soumission ; soumission, qui bien entendu n’est pas celle d’une béate inactivité, mais au contraire soumission active, dynamique, au terme de laquelle, le « moi » individuel se transforme en l’auxiliaire de l’Esprit, qui en lui, et par lui, s’incarne dans la matière.

Ram LINSSEN.