Robert Linssen : Spiritualité antique et science moderne


19 May 2010

(Revue Panharmonie. No 199. Juillet 1984)

Nous allons essayer aussi bien que possible, de donner l’essentiel de la magistrale communication de M. Robert Linssen sur « Sagesse antique et science moderne ».

Malheureusement, nous n’avons pas les connaissances scientifiques nécessaires à un tel résumé, et nous demandons à la fois, toute l’indulgence de l’orateur, de même que celle de nos lecteurs.

Avec beaucoup d’amitié, Robert Linssen évoqua pour commencer, le souvenir de Jacques de Marquette, qui fut pour lui un « très grand camarade » chez lequel il donna ses premières conférences, disant encore notamment : « il se réjouirait des extraordinaires confirmations que l’évolution des sciences donne à ses intuitions, et aux lignes essentielles de la Sagesse antique la plus profonde à laquelle il était très attaché, et dont il était un instrument tout à fait remarquable ».

L’orateur aborda alors les similitudes, les complémentarités qui existent entre les confirmations absolument extraordinaires de la Science moderne, et les bases de la Sagesse orientale, de la Sagesse antique, de la Sagesse en général ; car la Spiritualité avec un grand S n’est pas seulement le privilège de l’Orient, mais il y a aussi la Spiritualité Occidentale. Depuis cinquante-six années, dit M. Robert Linssen, cet itinéraire m’a conduit auprès de nombreux sages, des sages chinois, des sages tibétains, et en même temps les circonstances m’ont permis de me lier d’amitié avec de nombreux physiciens, avec des savants vraiment très ouverts à ces questions.

Voyons d’abord, quelle est la vision du monde de l’Orient en général et de la Spiritualité universelle. Pour les mystiques orientaux et occidentaux, le monde qui nous est familier, cette énorme variété de formes, de couleurs, de propriétés, n’est que l’ensemble des manifestations plutôt éphémères, multiformes très variées, d’une unité de profondeur essentielle. De nature spirituelle, cette unité était désignée en Orient par le mot Sat-chit-ananda. Sat est « l’être » en tant qu’état, en tant que Verbe, très différent de l’être que nous confondons avec « avoir », « avoir plus », « paraître », etc. Chit c’est l’existence d’une conscience infinie, très différente de la nôtre, qui est une conscience éthique qui est conditionnée par notre éducation, notre hérédité, notre milieu, etc. C’est vraiment la Conscience Suprême, elle existe par elle-même, elle est autogène, et cette conscience infinie que nous possédons en nous, se dégrade et se limite par notre faute. Ananda a des significations multiples. Il évoque à la fois, la Félicité Essentielle, l’état d’Amour suprême qui ne jette pas un discrédit sur l’amour humain, mais qui lui donne en quelque sorte un éclairage, qui le « sacralise » comme disait Teilhard de Chardin. Comme il est dit dans les Upanishads : « ce n’est pas seulement pour le mari, que l’épouse adore le mari, mais c’est aussi et surtout pour l’Atman, symbole de la Présence Divine blottie au cœur du mari », etc., etc.

Il y a donc une vision permanente de la mystique, qu’elle soit orientale ou occidentale. On transperce l’écran des apparences extérieures que nous allons voir complètement dématérialisée par la physique. Ce qui est passionnant, paradoxal, et ce qui est amusant, c’est que la physique, science de la matière par excellence, nous montre maintenant de façon irréfutable que la matière n’existe pas telle que nous le croyons, et même dans le langage des spécialistes de la physique quantique, qu’elle a une « tendance d’exister ». Comme le disait Le Duc de Broglie, Prix Nobel de Physique : « La physique, science de la matière par excellence, dématérialise le monde matériel, et nous fait entrevoir à la place des objets, comme de nous-mêmes, un monde prodigieusement vivant, un monde de pure lumière ».

Et actuellement, la physique va encore beaucoup plus loin, en parachevant, cette première vision de monde, d’une façon tout à fait extraordinaire, dont nous allons tâcher de voir certains aspects.

Donc dans l’optique des mystiques de tous les temps, il y a une Unité, une Unité des profondeurs qui est SAT-CHIT-ANANDA, qui est l’Être, qui est un centre de Conscience infinie et non seulement cette Énergie mathématique que l’on croit avoir découverte dans la physique classique. Pour employer un terme de théologie catholique, il existerait « consubstantiellement » à l’essence des choses, une possibilité d’amour infini. Voilà la vision, que chacun de nous, né il y a quelques années et mourant dans quelques années, a la possibilité de découvrir par le silence total. Selon l’expérience classique de l’Inde, nous avons la possibilité d’établir un lien (c’est la signification profonde de la religion), d’établir une reliance entre chacun de nous et cette Conscience infinie, et ainsi de nous affranchir de la naissance et de la mort. Dans cette optique de la mystique la plus profonde et la plus vivante, la religion est un état d’être, un état d’être vivant, au cours duquel chacun a la faculté de se mettre à l’écoute de CELA, qui dépasse de loin l’agitation des pensées et de tout ce défilé d’images et de mots qui se produit sans cesse dans le champ de notre mental.

Voici dans les grandes lignes, ce que disaient les Anciens, on le trouve dans les Sutras, et notamment dans le Prajnaparamita Sutra il est dit, que depuis que l’Univers est né, tous les événements qui existent dans cet univers, ont été enregistrés, ont été mémorisés dans une sorte d’éther universel, qu’on appelait AKASHA et tous ces événements déterminaient les clichés de l’akasha, qui étaient comptabilisés par les Lipica, les maîtres du Karma.

Lorsqu’il y a un siècle les premières traductions du Sanscrit nous sont parvenues, on haussait les épaules en disant : « comment pourrait-on se souvenir de tout ce qui a été dit, de tout ce qui s’est passé dans l’univers ». Eh bien, oui, parfaitement ! Nous sommes tous ici, des milliardaires de la mémoire, des milliardaires du temps, et ce réseau énorme de mémoires exerce dans notre vie intérieure une sorte de pesanteur, formant une sorte d’écran qui masque à nos yeux cette lumière intérieure qui elle n’est pas du tout un vieillissement, mais au contraire une sorte de jaillissement perpétuel, une sorte de création de tous les instants, une sorte de fulguration, un éblouissement de Lumière et d’Amour.

Ainsi, selon les traditions anciennes, depuis qu’un univers est né, il y a cette sorte de réseau de mémoires qui s’accumulent de plus en plus, puisque rien n’est oublié, et finalement en nous et par nous, ce réseau de mémoires s’arroge définitivement le droit à l’existence et se croit un ego qui, d’après la notion fondamentale la plus élevée des mystiques et dans la vision des sages, n’est constitué que d’éléments impermanents, d’agrégats d’éléments, tandis que dans le cœur de l’Univers il y a cette Énergie Une, cette Unité Ultime qui est dans le cœur des choses et dans notre cœur. Ce n’est pas une abstraction, au contraire, c’est une réalité vivante qui peut être appréhendée par notre intuition la plus adéquate, et qui ne peut se traduire en parole ou en image.

L’image la moins mauvaise a été trouvée par Bergson. Henri Bergson, en parlant de l’élan vital, en parlant de cette Réalité en perpétuel état de jaillissement a dit qu’elle était comme une fusée. Il y a quelque chose d’extraordinairement jaillissant, il y a une certaine fulguration absolument éblouissante, dont le regard même a de la peine à soutenir la brillance. Bergson a ajouté ceci : « L’univers matériel est comme l’ensemble des débris éteints de la fusée ». Eh bien, maintenant on sait en science, comme le savaient les sages, que les débris ne sont pas éteints, car dans le cœur du plus modeste caillou comme du plus modeste grain de sable, il y a réellement une incandescence éternelle qui est liée là et l’on peut dire qu’ici poésie et sciences se retrouvent car, au cœur du pavé que vous foulez distraitement du pied, il y a un océan d’éblouissante lumière en perpétuel état de jaillissement, la Présence Unique qui nourrit et soutient toute chose. Car depuis le plus modeste atome, jusqu’à nous ici, maintenant, jusqu’aux lointaines lumineuses de l’univers, en expansion, tout est suspendu à la Présence de ce cœur, de ce Cœur Cosmique de lumière prodigieuse que les physiciens, maintenant, présentent comme un champ de Conscience Universelle.

Il y aurait à citer quinze ou vingt prix Nobel de sciences, qui sont d’accord pour dire que cette ultime profondeur de l’univers, n’est pas seulement une énergie, une abstraction mathématique connue dans la physique classique par ses propriétés d’inertie, mais que cette énergie est un cœur, un cœur vivant, un cœur rejaillissant de lumière, de force, de conscience et d’Intelligence avec un grand I. Ce n’est plus seulement là le langage des mystiques, mais aussi des physiciens.

Ainsi, dans la vision ancienne de l’univers, nous trouvons la mise en évidence de cette Unité qui est un champ de Conscience Universel SATCHITANANDA, auquel nous avons chacun la possibilité de nous mettre à l’écoute, de nous sensibiliser par le silence intérieur à la présence de ce feu, de cette sorte d’incandescence qui est dans le cœur des choses.

Quelle est l’approche apportée par la physique dans cette vision de l’Univers ? Nous avons cru d’abord que le monde extérieur était un monde matériel, figé, ainsi que les anciens dictionnaires de la fin du XIXe siècle le définissaient, en comparant la matière à un échantillon de marbre, solide et compact. C’est faux. La matière n’est pas solide et rien, rien dans l’univers, ni dans le domaine de l’esprit, n’a ce que nous appelons une solidité. Ensuite, on disait que le marbre était immobile, c’est encore faux !

Rien dans l’univers n’est immobile ; pour les molécules de mon bracelet-montre, en apparence solide et immobile, il y a plus de mille milliards d’oscillations par seconde, et plus on pénètre dans le cœur des choses, plus cette intensité devient absolument extraordinaire. Les électrons effectuent autour de chaque atome deux cent mille à six millions de milliards de tours par seconde et dans la mesure où nous allons dans le cœur de la matière, au cœur du noyau que l’on croyait indivisible, ce noyau a en lui-même tout un monde prodigieux d’interactions absolument fantastiques. En effet, celui-ci est fait d’éléments de protons et de neutrons qui perdent un milliard de milliard de fois par seconde leur individualité, et si nous allons plus en profondeur — comme le disait LEROY dans son cours au Collège de France : « Qu’est-ce que l’univers physique ? C’est un immense édifice formé de mouvements relativement lents, comme celui de nos mains, qui repose sur des oscillations moléculaires infiniment plus rapides qui reposent elles-mêmes, et empreintent la substance avec des tourbillons atomiques infiniment plus rapides, pour arriver au-delà des électrons, au-delà des atomes, au-delà des neutrons et toutes ces choses-là, à un champ de création qui est en permanent état de jaillissement ». Et dans ses conversations avec David Bohm, Capra et d’autres physiciens, amis de longue date, il compare le cœur de l’univers, à une sorte d’océan de lumière. De même, les Tibétains nous parlent de « Claire lumière » et les enseignements de la Prajnaparamita de « Lumière Divine ». Et cette lumière transcendante, n’est pas la lumière que nous voyons et qui n’est que le reflet de quelque chose, la manifestation de quelque chose, mais elle est sa propre réalité, elle brille d’elle-même, elle est autogène, elle est dans une sorte de recréation. Le cœur de l’univers est animé d’une sorte de palpitation, d’une sorte de jaillissement constant ; or toutes les manifestations dans l’univers, à tous les niveaux, portent l’empreinte de ce jaillissement. Notre propre cœur a des expansions et des contractions. Notre univers lui-même, qui n’est qu’un univers parmi toute une série d’autres est à ce rythme. C’est ce que les sages appellent « la danse de Shiva », ce symbole de la création-destruction, création-destruction qui n’est qu’un aspect de la Vie Divine. Nous avons le sceau de ce rythme dans tous les degrés de l’univers, nous avons le rythme des saisons, nous avons l’été avec son déploiement, et puis les choses rentrent en elles-mêmes, et nous avons l’hiver, nous avons le jour et la nuit, nous avons la naissance, la jeunesse, l’âge mûr, et puis la vieillesse, etc., etc. Le rythme est partout et nous imprime son empreinte.

Pour en revenir, à l’ancienne définition de la matière, on disait aussi que ce fragment de marbre est défini par le contour de ses limites, mais nous savons maintenant que chaque atome a une présence en nous-mêmes et dans les nébuleuses situées à des milliers d’années-lumière et réciproquement. Il y a, dans le cœur de l’univers en perpétuel jaillissement, nous enseigne la physique, une sorte d’unité, et dans cette optique de l’univers physique extérieur, que nous présentent les savants comme Bohm et Capra, nous tous, la pièce où nous sommes, sont les éléments d’un seul et même Vivant, l’unité organique d’un seul et même Vivant. C’est le leitmotiv, c’est la répétition qui revient constamment dans la nouvelle vision de la physique quantique : l’univers, les nébuleuses, le système solaire et tout ce que vous voudrez, peuvent être considérés comme le corps d’un seul et même Vivant, comme son unité organique qui est formée d’un tissu de relations, d’un réseau de relations. Et un des aspects de cette relation, c’est qu’il y a dans ce bracelet-montre, la présence d’atomes qui sont à des centaines de milliers d’années-lumière, et réciproquement, dans ces nébuleuses lointaines il y a quelque chose qui appartient à cette montre, il y a une sorte d’interpénétration. Tout est dans tout, et on peut dire que partant de ce bracelet-montre, il y a des milliards de filaments invisibles qui s’étendent jusqu’aux ultimes confins de l’univers et réciproquement il y a quelque chose, dans cette montre, de cet univers lointain. Ce sont là les enseignements essentiels de physique moderne, de la physique quantique ; il n’y a pas d’objet séparé, il n’y a pas d’être séparé, tout est solidaire de tout, nous sommes tous d’un seul tenant, d’un seul tenant d’une réalité qui n’est pas statique, qui n’est pas immobile, mais d’un seul et même Vivant, dont le dynamisme, le potentiel de puissance est absolument extraordinaire. Voilà la vision de l’univers : un océan de claire lumière en perpétuelle pulsation créatrice, le cœur de l’univers, mais aussi notre cœur à nous.

A Lucerne, dans une conférence sur les atomes, les champs électromagnétiques, etc., j’ai demandé à mon auditoire : « Mais de qui croyez-vous que je parle, de la matière inerte ? Non, c’est de vous que je parle. Lorsque nous parlons de ce cœur de l’univers, de ces tourbillons d’énergie qui sont en chacun de nous, dans chacune de vos cellules, c’est de notre sang que je parle, de chacune de nos pensées, c’est de chacune de nos émotions, c’est de la totalité de votre être car, en réalité, vous êtes CELA, c’est ce que disaient les Anciens: Tat Twam Asi, tu es cela, tu es au-delà du monde et de la forme, CELA qui est pure lumière, Cela se trouve dans toutes les Upanishads, cela se trouve la Prajnaparamita Sutra, cela se trouve dans le texte de l’Avatamsaka Sutra, mais ce qui est nouveau, c’est la prodigieuse exploration des profondeurs que la science maintenant arrive à nous présenter d’une façon plausible, d’une façon accessible, le bien-fondé de ces visions des mystiques.

Mais il y a encore autre chose, un renversement considérable que David Bohm, après tous les autres, qualifie d’incroyable pour nous. Lorsque dans les débuts de notre recherche, si nous sommes physiciens, ou dans les débuts de notre recherche, si nous sommes plutôt orientés vers la mystique, on nous parle de cette Unité, on nous dit que nous-mêmes et toutes les choses, baignent dans une sorte de fluorescence de pure lumière. Mais malgré tout nous sommes ainsi faits que pour nous la réalité, c’est ce que nous pouvons voir, nous pouvons sentir et que nous pouvons mesurer, ce qui par le sens du toucher nous pouvons appréhender ; le caractère d’apparence solide est pour nous une réalité. Et bien sûr, cette unité en profondeur évoque peut-être en nous des émotions poétiques, encore très vagues, très lointaines, très hypothétiques, pour les sceptiques ce ne sont que des mots. Mais dans la mesure où s’affirme notre réceptivité, notre méditation, notre expérience mystique — car il est certain, et cela mérite d’être pris en considération, mes amis physiciens ont une expérience — ils s’engagent eux-mêmes, dans leurs méditations, ils ne se limitent pas seulement comme la plupart des savants traditionnels à expérimenter à l’aide de tubes, à essayer ou à échafauder des hypothèses d’ordre mathématique, ils se sont dits que, véritablement, les choses sont tellement claires et évidentes, qu’il serait absolument absurde de ne pas se mettre soi-même, si on peut dire, en réaction et de ne pas vivre soi-même, de ne pas être soi-même co-acteur de ce processus. Et nous allons voir les conséquences les plus extraordinaires pour certains physiciens ; car ce que rêve Heisenberg, ou ce que rêve Schrôdinger, c’est de trouver en nous, si c’était possible, le lien entre ce fond de Conscience Universelle, entre l’Ultime Réalité unitaire, et le cerveau. Existerait-il pour l’être humain qui dispose d’un cerveau qui est un édifice d’architecture cellulaire colossal, une possibilité d’être à l’écoute, une possibilité de se sensibiliser, une possibilité d’être le réceptacle direct des Énergies spirituelles contenues dans cet océan de claire lumière ? C’est la question que de très nombreux savant se posent.

Or des savants et des physiciens, notamment de l’Université de Berkeley, sont en train de travailler à ce problème et sont arrivés à des résultats absolument extraordinaires qui confirmaient, le côté expérimental de certains mystiques et particulièrement la façon de voir d’un KRISHNAMURTI. Depuis cinquante-six ans, je suis son travail, il met d’une façon très claire en évidence la possibilité de certaines mutations cellulaires qui seraient réalisées dans le cerveau humain à la suite d’états de conscience supérieurs. Pour lui l’approche, bien entendu n’est pas du tout scientifique, elle est sans doute beaucoup plus intéressante, parce qu’elle est expérimentale. Elle est donc vécue et ce qui est enthousiasmant, c’est de voir que certains savants qui sont autour de lui, ont compris eux-mêmes, la nécessité de dépasser la science.

Dans un livre formidable de mon ami Zukav, « La Danse des Éléments », écrit avec la collaboration de vingt des savants les plus illustres du monde, dont des prix Nobel, il est dit ceci qui montre tout l’extraordinaire épanouissement des sciences : « à un certain moment, il faut dépasser la science ». Et je connais de grands physiciens qui ont été tellement loin et la physique a été tellement loin, qu’elle a transpercé la masse de la multiplicité extérieure, et qu’elle a compris, mis en évidence, le prestige de cette Unité. Comme le disait Plotin, il y a fort longtemps, en parlant de la nécessité de dépasser la multiplicité des processus discursifs du mental, pour être à l’écoute du langage de l’Unité. C’est là à mon avis, une des choses les plus passionnantes que nous présente la physique moderne.

Au début on entend ou on lit dans un livre, ou encore, selon les dernières découvertes de la physique quantique, qu’il y a une Unité spirituelle en profondeur, au-delà du masque qui la déforme. Mais cela n’est encore pour beaucoup qu’un concept nébuleux, et comme pour tout homme bien pragmatique ayant « les pieds sur terre », cela reste à voir. Mais si vraiment on est sérieux dans sa recherche, soit par la voie de la science, soit par la voie mystique, si l’on arrive à comprendre qu’il est nécessaire d’organiser un certain silence intérieur, et si celui-ci est vraiment réalisé d’une façon consciencieuse et minutieuse, on est orienté vers cette écoute, et on arrivera à satisfaire aux exigences nécessaires pour être à sa hauteur. A ce moment-là, il se peut que tout à coup, cette vision d’unité qui n’était jusqu’alors qu’une hypothèse soit vécue, qu’il y ait tout à coup, une sorte d’écho, qu’on se sensibilise à cette unité, et que, alors l’on découvre ce lien secret qui nous relie à la Totalité de la création. Et cette petite conscience qui était la nôtre, limitée à l’identification avec notre corps, à l’image de la vie quotidienne, avec tous les intérêts matériels qu’elle comporte, cette petite conscience étriquée, tout à coup, reçoit l’écho, le parfum de l’infinitude, comme le dit KRISHNAMURTI. Alors il y a là une ouverture, il y a vraiment une mutation, il y a une joie, il y a une extase extraordinaire. A vous se révèle vraiment l’écho de l’Amour avec un grand A dans lequel vous avez, dans votre cœur, le sentiment de porter l’univers, le monde. A ce moment-là, ce n’est plus un concept cérébral, par un toucher intérieur vous commencez à vivre l’intensité des ultimes profondeurs, et dès lors, si votre itinéraire se poursuit de telle façon, le caractère prioritaire de cette Réalité s’impose de plus en plus à vous, car tout l’univers extérieur sur le plan physique, sur le plan psychologique, devient suspendu à la présence de ce jaillissement continuellement renouvelé.

A ce moment-là, la situation est totalement l’inverse de ce qu’elle était au début. Au début on s’imaginait une Réalité omniprésente et unitaire, mais au moment de la Réalisation Ultime, cette Réalité — si on peut dire — devient votre seul être, votre seule demeure dans le cœur des choses. Enfin, vous êtes logique, car ce qui compte, n’est-ce pas de vivre selon la Réalité avec un grand R et de faire intervenir les apparences à titre secondaire ? On vit dans les apparences, on vit dans un univers matériel, mais à la fois, la physique et la mystique nous prouvent que ce monde extérieur intervient à titre second, qu’il est dérivé par rapport à la Réalité centrale qui est la Vivante Réalité. Et alors, c’est à partir de cette Réalité que vous verrez l’extérieur, c’est de ce centre, votre seule demeure, que vous vous dirigerez vers la périphérie, et c’est le grand retournement qui est la fin de votre exil ; car nous sommes des exilés, nous vivons en dehors de notre véritable patrie, et quoique nous soyons nés ici dans ce monde extérieur où se poursuit notre existence provisoire, notre véritable patrie n’est pas ici, notre véritable patrie c’est la Réalité avec un grand R. On ne nie pas le monde extérieur, mais il faut accorder à la Réalité, la priorité qui lui incombe. C’est une question d’ordre, de sens des valeurs.

Alors donc, lorsque, par le silence intérieur, nous avons découvert le lien qui nous relie à la totalité de l’univers, il y a cette communion, il y a cette extase, au cours de laquelle notre conscience transpénètre l’univers extérieur et réalise le sens de l’omniprésence, le sens de l’omnipénétrabilité, ce sont des facultés nouvelles qui s’imposent à la vision de tout être qui est à l’écoute de la Réalité Profonde. Pas notre omniprésence physique, bien sûr, mais nous sommes sensibilisés à la réalité la plus profonde de notre être, et cette réalité, d’office, nous situe au cœur de toutes les faunes, et de tous les êtres qui nous entourent ; et là nous avons cette vision béatifique naturelle pour les Sages de tous les temps, c’est l’état naturel, c’est l’état suprême au cours duquel tout en étant présent au monde, nous sommes cependant dans les profondeurs ultimes avec lesquelles ce monde existe.

Je voudrais ajouter ceci, nous sommes dans un cycle de transformation, nous sommes dans cet univers extrêmement mouvant, et l’un des obstacles, des obstacles majeurs, réside dans le fait que nous sommes beaucoup trop identifiés au corps. Or les anciens prêtres bouddhistes nous disent que les agrégats d’éléments sont impermanents, que tout se meut et que tout se transforme. Que rien, absolument rien dans notre être est permanent. Tout n’est que mouvement, tout est dans un flux perpétuel, qu’il n’y a pas en réalité d’ego permanent, sur le plan psychologique, et qu’il n’y a pas de corps physique permanent. Ces Sûtras ont été écrits, il y a des milliers d’années, on trouve leur origine dans le Prajnaparamita Sûtra, et nous savons maintenant depuis trois ou quatre années, par des travaux récents, que le corps se transforme continuellement, plus rien des 99 % de notre corps n’existe au bout d’un an, la peau se renouvelle continuellement tous les ans, il n’y a pas un seul atome de notre peau qui ressemble à celui que nous avions dans le passé, notre estomac se renouvelle également tous les mois, notre foie se renouvelle toutes les six semaines, et la totalité des atomes, des cellules, des électrons qui nous constituent, se renouvellent complètement tous les cinq ans. On avait cru à un certain moment que certaines cellules nerveuses étaient permanentes ; lorsque vous voyez un être que vous n’avez pas vu depuis cinq ans, vous voyez un être complètement renouvelé, vous le voyez avec le même visage, les mêmes rides s’il est âgé, avec peut-être quelques rides en plus, quelques cheveux blancs de plus ; il y a donc dans l’univers un flux constant. C’est la raison pour laquelle, dans les anciens Sûtras bouddhistes notamment, on dit ceci : « il n’y a pas d’ego, il y a apparemment une certaine continuité, même dans l’unité, il y a une superposition extrêmement rapide de mouvements et d’interférences, et c’est la rapidité et la complexité de ces énergies qui s’entrecroisent, qui crée l’apparence de la solidité ». Ce texte a été écrit, il y a des milliers d’années. Une pierre n’est pas un solide immobile. Le disciple entraîné dans l’art de la vue juste, discerne, à la place de cette pierre, un entrecroisement prodigieux d’énergies rapides comme l’éclair, et c’est la rapidité, la superposition, l’entrecroisement de ces énergies qui donnent à chacun de nous l’impression d’un solide immobile. (A suivre)

(Revue Panharmonie. No 200. Octobre 1984)

(Fin)

Il y a donc ce flux perpétuel dans l’optique des Maîtres de la vue juste, il n’y a pas d’objets tels que nous les considérons. Il n’y a que des événements ; ces événements eux-mêmes sont dans un flux prodigieux, et toutes ces apparences, tous ces flux extérieurs dans leur immense variété se profilent sur la toile de fond de ce Cœur bouillonnant de vie, de ce Cœur extraordinairement lumineux, de ce Cœur où se localise la plus haute contemplation.

Pour compléter ce que je viens d’affirmer, j’aimerais citer textuellement un paragraphe de David Bohm qui est un des plus grands physiciens actuels et qui a été collaborateur d’Einstein. Il est considéré comme un des grands génies de la physique moderne même s’il a des adversaires, et même ses adversaires ont beaucoup de respect pour lui.

Contrairement à tout ce que nous avons pu croire, il y a ce fait incroyable, c’est que la plus haute concentration d’énergie n’est pas dans le solide que nous croyons être ce qui est devant nous (un livre), le « suprêmement essentiel est le Cœur de l’Univers, c’est là que se localise la plus haute concentration d’énergie et ceci, ce livre, cette magnifique culture, tout cela est, en un certain sens, non-substantiel ».

Einstein a dit ceci : « L’essence est prioritaire et l’univers est une ride ». L’univers extérieur est une ride, alors que ce qui importe pour nous, c’est le sujet de la « Voie abrupte » des Maîtres, d’un Krishnamurti par exemple, et bien d’autres, c’est de cesser notre vain pèlerinage dans les apparences extérieures, et de découvrir notre véritable demeure.

Je vais terminer cet exposé d’abord par la lecture d’un poème, parce que la motivation de ce dont je vous parle, n’est pas un désir d’information scientifique, mais ma profonde motivation est d’amener chacun d’entre nous dans le feu de sa vie intérieure, que chacun accède à cette perception, que ce toucher intérieur ne soit pas seulement une hypothèse et ne se limite pas à quelque conception poétique, mais que véritablement, par un contact vécu, chacun ait éveillé en lui cette reliance. N’écoutez pas, ne lisez pas ce poème avec votre cerveau gauche, le cerveau des coupeurs de cheveux en quatre, le cerveau du mental, mais avec le cerveau droit. Alors, à ce moment-là, il y a possibilité d’être visité par un toucher intérieur qui émane d’une zone infiniment plus profonde qu’un mental intellectuel :

« Oh vie immense et sans bornes

immortelle et radieuse splendeur

tu es désormais mon unique Corps

tu es mon unique demeure !

je suis la flamme secrète anonyme,

qui brille au cœur des ténèbres extérieurs.

En une lumière véritablement divine

Je suis à jamais transfiguré…

Et je transforme toutes choses…

En termes de l’Éclair Éternel que je suis !

Au cœur de la pierre froide

Je suis le Feu Divin

d’un amour inconnu !

Au-delà du virage glacial

des êtres où la mort fait son œuvre…

Je suis la Flamme de Vie Divine…

Qui brille sans fin !

Bien au-delà de tout ce qui naît et qui meurt ! »

Si dans votre vie, au moment où vous êtes en présence d’un être cher et qu’il est là où la vie physique l’a abandonné et que vous posiez la main sur son front glacé, à ce moment-là vous savez si oui ou non tout ce que vous avez lu sur les questions spirituelles et scientifiques, est lettre morte. Mais si, vraiment, votre cœur, par votre silence intérieur, s’est allumé de cette flamme qui vous fait découvrir cette vision sacrée, cette vision d’immensité, au problème de la mort vous répondrez par un émerveillement. Et alors le sens suprême du sacré se révèle véritablement. Lorsque vous avez avec votre cœur dépassé le masque des apparences, par un vécu intérieur, alors vous direz ceci :

« Au cœur de la branche morte

Qui porte tant de sève, de fleurs…

et de fruits…

Je demeure la Lumière Suprême

D’un Éternel Printemps !

Au-delà du Royaume des ombres

Du grand Jeu Cosmique…

Je suis l’Unique Acteur

Au corps de Feu et de Lumière !

Au cœur des êtres qui naissent

et qui meurent, Je suis la Flamme de Vie,

Qui se joue de la naissance

et de la mort.

Je suis le Feu « Non-né »

d’un ultime Amour…

Qui ne laisse ni cendres, ni fumées !

Au cœur du vacarme et des agitations extérieures

Je suis le Grand Silence des Profondeurs !

Corps de Lumière Divine !

L’univers est mon Corps

Mon seul Corps

Corps de Béatitude infinie

et d’Amour ! »

Réponses à des questions :

J’ai rendu hommage à Sri Aurobindo quand il est mort en 1950. En effet, ainsi qu’il le dit, il y a vraiment une mémoire des cellules. A la suite de Jean Charon on arrive à considérer qu’il y a un autre univers et une mémoire cellulaire.

Dans un livre de David Bohm dans lequel il admet, avec d’autres physiciens d’ailleurs, que la vie, qu’on a cru être un phénomène essentiellement organique, doit dans son mystère être explorée à des profondeurs infiniment plus lointaines que les niveaux moléculaires, que les niveaux ADN. Elle doit être explorée au niveau électronique. « Il y a ce qu’on appelle le patrimoine informationnel, les électrons se répliquent, dit textuellement David Bohm, en vertu de leurs informations. » Cela veut dire qu’il y a une mémoire cellulaire et, lorsqu’on explore les profondeurs de la vie intérieure, on sent très bien les automatismes des mémoires cellulaires. Et justement, le grand obstacle à l’éveil intérieur, c’est la difficulté de nous soustraire à l’automatisme de ces mémoires. « Nous sommes des milliardaires de la mémoire », comme le dit mon ami Ruyer. Le Vieil Homme est là. Et l’une des clefs à l’ouverture de la vigilance, c’est d’être présent, c’est-à-dire de nous soustraire à la pesanteur colossale de ces autres natures, mémorielles, pour être à l’écoute du message que nous destine le Cœur des choses.

On va beaucoup plus loin maintenant. Ceux qui suivent les travaux des physiciens de Berkeley, se sont aperçus qu’il y a un itinéraire qui se situe entre ce champ de conscience ultime, avec cette sorte de pulsation toujours renouvelée d’une part, et le cerveau d’autre part. Et il y a, partant de ce fond ultime de l’univers, des paquets d’ondes de possibilités. Il y a toujours ce mouvement comme un cœur qui bat et ces ondes de probabilités ne sont bien entendu qu’un squelette, car il émane du champ de conscience universelle toute autre chose qu’une capacité d’énergie mathématique. Il y a un message de conscience, un message d’intelligence. Ces paquets  d’ondes de probabilités ont des possibilités infinies de s’actualiser  et interfèrent avec des champs qui sont la contrepartie des cellules, des neurones du cerveau, pas au niveau moléculaire, bien entendu. Et il y a un accueil par le cerveau de ces ondes de probabilités qui peuvent être positives ou négatives. Ils sont en général négatifs pour presque tous les êtres lorsque justement, leurs réseaux de mémoires interfèrent. Elles sont colossales, nous avons des millions de mémoires. Dans ce cas tout est manqué. Mais si nous avons la faculté d’attention, d’une attention dans laquelle n’interviennent pas tous nos automatismes de mots, d’images, une attention dans laquelle il n’y a même pas — si l’on peut dire — un processus de verbalisation ; une attention pure, dans laquelle tous les éléments de nos mémoires accumulées n’empiètent plus sur la seconde qui arrive, lorsque nous sommes pleinement présents dans le présent — c’est la devise de tous les « éveillés » —, à ce moment-là les ondes de possibilités, qui sont, elles, dans un présent continuellement neuf, agissent directement, sans aucune résistance et arrivent jusqu’à la conscience en connaissance de cause.

C’est ce qu’on appelle dans la tradition indienne le « Samadhi », c’est-à-dire que dans l’être, il y a le vécu intégral et l’éveil, il y a l’être humain qui s’accomplit harmonieusement à tous les niveaux qui participent à sa structure, au niveau physique qui est harmonisé par une discipline, par tout un entraînement alimentaire, par le yoga, etc. ; au niveau psychologique par la transparence, les mémoires sont là, mais on est libéré de leur influence, et comme il n’y a plus d’obstacle, il y a immédiatement, à chaque instant, l’opportunité au cours de laquelle le jaillissement qui émane des ultimes profondeurs ouvre en nous un canal tout à fait libre, où s’exprime en nous et par nous, ici en surface, la Lumière des Profondeurs.

Les mémoires des cellules ont une influence considérable. Il est exact que, quand nous avons des souffrances, un malaise physique, nous remémorons tout de suite les différentes séquences qui ont été vécues antérieurement. Le mental commence à travailler, parce que, comme le dit si bien Sri Aurobindo, il y a cette « rengaine habituelle des mémoires ».

La clef dont je parle ici, les premiers pas, c’est la réalisation d’une attention dans laquelle s’exerce la plénitude de la conscience. Car, et ceci est très important, le degré de lucidité, le degré d’attention d’un instant, d’une seconde, est proportionnel à l’absence d’unité. Il existe un état de la plus haute lucidité, de la plus grande concentration, dans lesquelles n’interviennent plus les automatismes de nos mots et de nos images, et ceci a été expérimenté en laboratoire.

Il est bon qu’on le répète, car dans la psychanalyse officielle on dit qu’un état sans pensée nous conduit dans une situation de conscience nébuleuse, infra-intellectuelle. C’est faux ! Plusieurs Prix Nobel ont réalisé des expériences au cours desquelles on a constaté, avec tout un dispositif d’électro-encéphalogrammes extrêmement sophistiqués, que dans le silence mental il y a une cohérence, il y a un ordre, il y a une vigilance absolument exceptionnelle. Dans le grand public cette croyance circule encore que dans le silence mental il y a un danger et que la conscience est un épiphénomène du cerveau.

Maintenant, au point de vue des mutations cellulaires, pensons à ce que dit David Bohm : « Ce Cœur de l’Univers est l’endroit où se localise la plus haute concentration d’énergie ». Alors, si vraiment chaque être humain a la possibilité d’être le réceptacle direct, sans aucune interférence, de ce potentiel d’énergie, il est normal que cette énergie permette des agencements cellulaires nouveaux dans le cerveau.

Donc il y a une mémoire et, comme le dit Krishnamurti, il faut se débarrasser du « vieil homme ». Cette mémoire, nous l’avons tous en nous, elle est là avec sa rengaine et tout de suite nous nommons, nous voulons absolument avancer dans la vie, munis, protégés par le bouclier de nos certitudes, nous avons peur de l’inconnu. Or, dans le domaine spirituel, la fortune ne sourit qu’aux audacieux, il ne faut pas croire que les « éveillés », avec lesquels j’ai vécu, sont des amnésiques. Ce sont des gens qui ont une mémoire extraordinaire. Pourquoi ont-ils une mémoire extraordinaire ? Parce qu’ils ont en eux l’ordre. La différence entre la plupart d’entre nous et l’homme qui réalise cet état naturel, c’est que nous croyons penser librement, de façon indépendante. Or nous sommes beaucoup plus menés par le bout du nez par notre inconscient. Autrement dit, si un être précis essaye de faire le bilan des pensées, des images qui se présentent dans le champ de son esprit au cours de la journée, il verra que tout au long de la journée des quantités de pensées se sont accumulées dans le fond de son esprit, que Freud et Stephan Zweig ont nommées « des pensées intruses » ».

On se surprend d’avoir telle ou telle image ou tel mot qui surgissent on ne sait pas bien pourquoi, et les pensées parfaitement adéquates aux circonstances que de propos délibéré nous avons formulées sont en minorité.

Alors il faut se rendre compte que l’agitation mentale fait en quelque sorte le jeu du « vieil homme ». Quand on parle de chacun de nous, on parle de notre conscient, de notre inconscient, qui ne sont que mémoires.

Jung, dans une tentative de donner une image de l’inconscient, a dit : « Imaginez une sorte de génie qui aurait la mémoire de tout ce qu’ont aimé, souffert, pensé, tous les hommes, toutes les femmes, depuis l’âge de pierre, depuis l’homme des cavernes, jusqu’à maintenant. C’est un amoncellement absolument énorme de mémoires. Eh bien ! vous aurez, dit-il, une image à peu près approximative de ce que peut être l’inconscient ». Et le « vieil homme » cherche à s’opposer à ce que nous fassions taire notre mental.

Lorsque nous parlons de notre conscience, lorsque nous disons : « Je suis un tel », nous évoquons dans ce mot une prise de conscience d’être un seul personnage. Nous avons l’impression que depuis notre naissance jusqu’à maintenant, notre conscience est restée uniforme dans la durée. Or, nous disent les hommes de science et Krishnamurti aussi en a parlé, la conscience n’est pas continue. Il y a entre les pensées des moments de silence, des états d’intervalle, des vides interstitielles, dont la presque totalité du genre humain n’a pas conscience. A peine nous vient une pensée qu’une autre pensée surgit pour empêcher la première de terminer sa course et c’est ainsi que continuellement nous avons des pensées. On peut dire que presque la totalité des cinq millions d’êtres sur notre planète sont dans le piège de la continuité de la conscience. Alors on peut se poser la question : « existe-t-il une puissance qui aurait intérêt à nous masquer ces mouvements de silence entre les pensées ? ». Eh bien ! oui. C’est le « vieil homme » qui n’est pas seulement un réseau de mémoires, ce réseau qui se découvre comme une entité ; les Anciens l’ont dit comme le disent maintenant les savants : dans notre inconscient se trouvent des souvenirs qui datent depuis des milliers d’années. Il y a en nous ce « vieil homme » — et cela n’est pas de la littérature — qui se souvient des milliers de tentatives, de milliers d’efforts anonymes, de milliers d’échecs, de milliers de réussites, etc.

Il s’en souvient. Cela n’est pas une affirmation, nous avons la mémoire de tout cela, nous sommes cela, et sans ce souvenir l’évolution des espèces eut été tout à fait impossible. Tout cela est en nous, il n’y a pas une goutte de notre sang, une cellule de notre corps, qui ne soit imprégnée de cet énorme réseau de mémoires. Et ce « vieil homme » sait très bien, lui, que si un seul instant nous étions face à face avec un moment de silence mental authentique, si un seul instant nous étions face à face avec un de ces intervalles, la comédie qu’il nous joue serait terminée. Et cela il ne le veut à aucun prix ! C’est le « vieil homme » qui entretient, si l’on peut dire, le chahut mental. L’agitation mentale est le réflexe d’auto-défense du « vieil homme ». Le « vieil homme » se moque éperdument de ce que notre recherche continuelle de plaisirs, que nos évasions multiples nous plongent dans des souffrances ou des plaisirs évanescents. Sa devise c’est : durer.

C’est cela qui est exprimé dans une expression sanscrite « Tanha », le plaisir, la soif de durer, de durer, de continuer absolument.

Et, lorsque nous avons compris, lorsque nous sentons que notre agitation mentale, que notre recherche continuelle de sensations, de plaisirs, ne sont que des évasions, ne sont que des réflexes qu’utilise le « vieil homme » en nous, à ce moment-là, il y a une sorte d’auto-éclairement. La motivation première qui est à l’origine de nos recherches de sensations, psychologiques surtout, disparaît, et la motivation qui est derrière, et que j’appellerai « les pulsations pré-mentales », est démasquée. Et instantanément, il y a extase, instantanément lorsque l’écran a été levé de toute la poussière des mémoires qui la rendaient opaque, instantanément la Lumière est là.

Il y a une image très poétique, c’est celle des « Grands rendez-vous ». C’est une image d’un très grand éveillé chinois :

« Chacun de nous, à chaque instant, à chaque seconde, peut avoir le rendez-vous le plus prestigieux de son existence. Un rendez-vous d’un tel émerveillement, d’une telle puissance, que les rendez-vous les plus enflammés perdent de leur éclat ! ».

Et nous ratons toujours le rendez-vous et pourquoi ? Parce que nous arrivons toujours en retard, parce que, au lieu d’être là, disponibles à ce jaillissement qui est toujours là, qui n’arrête jamais, qui est à chaque instant, nous arrivons écrasés sous la pesanteur de nos mémoires accumulées, de nos habitudes, de nos mécanismes. Alors que nous pouvons avoir cette simplicité, cette sorte de fraîcheur intérieure, et que le printemps éternel des Profondeurs peut nous inonder de son charme. Mais nous sommes trop cristallisés, beaucoup trop mécanisés, sous la pesanteur de nos mémoires accumulées.