Gabriel Monod-Herzen : Sri Aurobindo


25 Nov 2009

(Revue Énergie Vitale. No  10. Mars-Avril 1982)

Sri Aurobindo, par sa vie et son œuvre, est un lien, d’une part entre l’Inde et l’Europe moderne, et de l’autre entre la tradition indienne immémoriale des voies menant au Yoga — union de notre conscience avec son Principe — et les conditions de la vie actuelle pour qu’elle conduise à un avenir d’harmonie et d’unité.

Sa vie d’abord

Elle se divise en deux phases bien tranchées. La première est britannique… Car le père de Sri Aurobindo, médecin dans une petite ville du Bengale proche de Calcutta, était un admirateur passionné de la Grande-Bretagne et il croyait si fortement que le bonheur de l’Inde était de copier l’Angleterre qu’à la naissance de son troisième fils il lui donna une marraine anglaise dont le nom devint le second prénom du nouveau-né ! Ceci le 15 août 1872.

Bien entendu, on voulut pour l’enfant une éducation anglaise, et dès qu’il eut cinq ans, il fut envoyé avec ses deux frères à l’école du couvent de Notre-Dame-de-Lorette, à Dardjiling. Les trois enfants y restèrent deux ans, n’ayant que des camarades anglais, ne parlant et n’entendant que l’anglais. En 1879, une période prospère, hélas peu durable, permit à toute la famille de partir pour l’Angleterre. Son séjour fut court, mais en repartant, on avait confié les trois fils aînés à une famille de Manchester : les Drewett. Cependant, alors que les deux grands frères étaient inscrits à la Grammar School, le petit Aurobindo se voyait confié aux soins exclusifs de Mr Drewett. Celui-ci était un excellent humaniste qui choisit de commencer avec son élève l’étude du latin ; il n’eut pas à le regretter. Par contre les essais pour initier le jeune Indien au cricket dans les jardins de la maison aboutirent à une vitre cassée et furent abandonnés. Sri Aurobindo ne sera jamais un grand sportif…

Mais il apprend à comprendre le monde et son propre destin avec une rapidité rare : à l’âge de 11 ans, il était déjà persuadé qu’une ère de grands changements révolutionnaires allait s’ouvrir, et que lui, Aurobindo, aurait à y jouer un rôle. En attendant, il s’inscrit à la St Paul’s School, dont le directeur, frappé par les capacités de son nouvel élève, décide de lui enseigner lui-même le grec ancien et lui fit franchir rapidement les étapes de cette étude.

Mais la vie des trois frères devient difficile. Leur père n’a plus son aisance de jadis : il a tant soigné de malades pauvres en les soutenant de son argent, que ses envois de fonds à ses fils lointains se sont réduits à peu de choses et ont pris une allure tellement irrégulière que plus d’une fois Aurobindo a connu la faim qui accompagne la misère.

Il eut aussi à faire connaissance avec des aspects de la vie indienne qu’il ne soupçonnait pas. Le Gouvernement Britannique avait cru nécessaire d’user de la manière forte avec certains Indiens. L’optimisme anglophile du père du jeune Aurobindo en avait reçu un choc décisif. Dans ses lettres à ses fils, il exposait son revirement et dénonçait le Gouvernement Britannique dans l’Inde comme « un gouvernement sans cœur ». Cela fit sur Aurobindo une profonde impression. Après y avoir mûrement réfléchi, il prit la décision de consacrer sa vie à la libération de son pays : il avait alors 15 ans.

Ses méthodes de travail sortaient de l’ordinaire. L’étude des classiques inscrits au programme lui était inutile car il en possédait une connaissance plus que suffisante. Il passait alors le plus clair de ses journées hors de l’école, se consacrant à l’étude de l’histoire européenne (ah ! Jeanne d’Arc et Mazzimi !) et à celle des littératures anglaise et française. Ayant parfaitement maîtrisé notre langue, il apprit assez d’italien et d’allemand pour lire Dante et Goethe dans le texte, et un peu d’espagnol. La poésie l’intéressait passionnément. Son étude des mots et des rythmes prétend à autre chose qu’à une acquisition de connaissances, car ils peuvent exprimer plus que le sentiment et la pensée : ils peuvent révéler la vie même de l’âme. Il est déjà poète et le sera toujours.

Mais la fin de sa vie occidentale approche. Pourtant l’achèvement de ses études s’annonce comme la brillante introduction à une carrière exceptionnelle. Admis en 1889 au King’s College de Cambridge, dès la première année, il y gagne tous les prix de poésie grecque et latine, et passe avec succès les épreuves difficiles de l’Indien Civil Service, sauf une… Car entre-temps, Aurobindo s’était rappelé son serment de se consacrer à l’Inde malheureuse. A l’Université il avait fait partie d’une association indienne où il avait prononcé des discours révolutionnaires et abandonné pour toujours son second prénom anglais. De cette attitude et de son succès naît un conflit : une carrière brillante et lucrative se présentait à lui, mais comme fonctionnaire britannique, ce qu’il ne voulait pas être ; d’autre part, il savait parfaitement que son père malade n’admettrait jamais que cette chance si conforme à ses désirs, ne se réalise pas en raison d’un échec dans les matières importantes de l’examen, où Aurobindo avait excellé. Nous avons dit qu’il n’était pas sportif, or l’examen comportait une épreuve éliminatoire d’équitation : il s’y fit refuser ; la vie dorée de l’I.C.S. se fermait devant lui.

Par ailleurs ses études universitaires se terminent et il passe brillamment sa licence de lettres classiques. Cela signifie qu’il doit quitter l’Université et choisir une carrière. Or, le Maharadja Gaekwar de Baroda était à Londres et cherchait un secrétaire : apprenant qu’un jeune Indien de la valeur d’Aurobindo était disponible, il le reçoit en audience et lui promet de l’engager à son retour en Inde. C’est plein de projets et d’espérances qu’en février 1893 il quitte l’Angleterre pour l’Inde, et ce sera pour toujours.

En prenant pied sur le sol de la Mère Patrie, il sent une grande paix le pénétrer. Elle persiste plusieurs jours pour se diluer ensuite dans l’océan des préoccupations d’une vie nouvelle. A Baroda, le Prince l’utilise partout où la nécessité de la culture exceptionnelle de son protégé se faisait sentir : il entre à l’Immigration, passe aux Postes, aux Contributions, au Secrétariat. Puis on le nomme lecteur de français et enfin professeur d’anglais au collège de Baroda : il en deviendra Directeur par intérim jusqu’en 1908.

C’est un patriote révolutionnaire qui avait débarqué à Bombay, mais c’est aussi un érudit et surtout un poète. Devenu professeur, il se passionne pour le problème de l’éducation. Pénétrant au cœur de cette question, il s’aperçoit que l’Inde a découvert depuis des millénaires le sens véritable de la vie et le chemin qui conduit à son accomplissement : le Yoga. Il s’y consacre aussitôt, seul et sans maître : il ne le fait pas pour échapper aux douleurs de ce monde mais seulement dans l’espoir d’obtenir la force de libérer sa patrie. Cette consécration marque le début d’une nouvelle existence : il est désormais dans les mains du divin qui va modeler toute sa vie.

Mais celle-ci est d’abord une flambée d’action politique et sociale qui, en quatre ans, fait de lui le chef incontesté du mouvement de libération nationale.

Il mène de pair cette ardente vie extérieure avec son travail intérieur de consécration au Yoga. Là un obstacle surgit, du succès même de son action : une irruption continuelle de pensées et d’images venant le « distraire » de sa concentration. Il fait alors appel, pour la première et unique fois de sa vie à une aide extérieure : un spécialiste de la maîtrise mentale vient le voir, et en trois jours d’exercices, il obtient pour toujours le silence mental : la voie était alors libre en lui pour une expression sans défauts de la Vérité découverte. Mais ceci n’est pas tout : son incessante activité publique ne lui laisse pas la possibilité de solitude qu’exige le recueillement. Cette fois, l’aide lui est imposée plus que donnée ; arrêté pour ses activités politiques, il est interné dans la prison d’Alipore, au secret pendant un an. Et ce fut une année merveilleusement riche d’expériences… A sa libération, il se réfugie à Pondichéry, hors d’atteinte de la police britannique. Matériellement, il a tout perdu ; spirituellement, il est maître de sa vie. Dès son arrivée, une intuition directe lui fait percevoir la voie qu’il doit suivre et, pendant quatre ans, il y consacre chaque instant.

Vers 1900, il s’était marié. Mais il avait averti sa jeune femme en toute honnêteté. Il lui écrivait : « Si vous voulez être la compagne de mon dharma, faites de votre mieux afin que par votre ardent désir, il vous montre le sentier de sa Grâce ».

Le sort, et sa femme, en décidèrent autrement et le couple se sépara, sans avoir d’enfants. Sri Aurobindo était à Pondichéry avec quatre amis dont deux au moins consacraient leurs journées au football plutôt qu’à l’exercice de la pratique spirituelle. Mais lui ne vit que par elle.

Il acquiert une première certitude : c’est que sa destinée n’est pas de réussir une révolution matérielle comme toutes celles dont l’histoire nous est connue, où la médiocrité des hommes leur fait déplacer l’injustice mais ne la supprime pas. Il s’agit pour lui d’atteindre une solution totale et définitive, un état nouveau du monde tout entier, dont l’Inde, transparente au rayonnement divin, sera la source et le centre. Cela n’est possible que si l’homme lui-même est totalement renouvelé : à cette union intégrale les voies classiques vers le Yoga ne peuvent suffire, car elles sont des chemins d’évasion et non de cette transformation qui est la raison d’être de notre nature humaine et terrestre.

Mais voir ainsi, en toute clarté, la tâche qui lui est offerte ne suffit pas : Sri Aurobindo se rend compte que s’il peut l’accomplir pour lui-même, il n’est pas certain de pouvoir en transmettre aux autres le pouvoir de réalisation. C’est alors qu’une fois encore, ce qui devait être se produisit. Le 29 mars 1914, Sri Aurobindo reçoit Mirra et Paul Richard qui viennent d’arriver de France avec une fidèle amie. La reconnaissance (c’est le seul terme juste), de Mirra et d’Aurobindo est immédiate et totale : l’un et l’autre se sont vus et parlé au cours de méditations profondes alors que des milliers de kilomètres les séparaient.

Aussitôt, la vie du petit groupe se transforme. Mirra Richard ne craint pas de mettre la main aux travaux ménagers et son mari crée la revue philosophique « Arya » où Sri Aurobindo va publier ses œuvres essentielles : plus de quatre mille pages où l’on voit en quelle lumière s’est transmué le feu de sa jeunesse.

Non sans incidents imprévus. En 1915, Paul Richard est mobilisé, puis chargé de mission au Japon, où il se rend avec Mirra : ils y resteront quatre ans, rentrant à Pondichéry en 1920. Paul Richard veut continuer seul, en Occident, l’œuvre de transformation qu’il a entrevue sans l’adopter entièrement : il quitte l’Inde au début de 1926 pour la France. Aucune nouvelle de lui ne viendra plus à Pondichéry.

Mais l’événement principal se prépare. Grâce à Mirra, le groupe s’organise matériellement et spirituellement. Sri Aurobindo atteint son premier but : la capacité de transmettre largement (en fait à tous ceux qui l’accepteront) l’enseignement d’une nouvelle voie de Yoga. Le 15 août 1926 il écrit : « L’objet de notre yoga est de faire descendre une Conscience, un Pouvoir, une Lumière, une Réalité, autre que (ceux) dont se satisfait l’être ordinaire sur la terre ».

Le soir du 24 novembre de cette même année, au cours d’une méditation profonde, il acquiert la certitude de pouvoir atteindre son but, mais à la condition d’une concentration totale, en ce qui le concerne. Aussitôt, il sort de la chambre, convoque Mirra et tous les disciples, et leur déclare que dorénavant ils pourront lui écrire, mais qu’il ne recevra personne et, avec une solennelle bénédiction, il confie à Mirra, matériellement et spirituellement tous les disciples. L’Ashram était né et Mirra en devenait la Mère. Grâce à sa sagesse créatrice, il s’organise et prospère : comptant 250 disciples en 1925 ; on en trouvait 2 000 dix ans plus tard.

Désormais, et aujourd’hui comme alors, chacun travaille à l’Ashram, traduisant en actes dans sa vie sociale, aussi complètement que sa nature le lui permet, le triple aspect du Divin qu’il s’efforce de vivre : Puissance, Sagesse et Amour.

Les remous de la guerre ont amené à Pondichéry des familles d’amis de l’Ashram, venues s’y réfugier avec leurs enfants. La présence de ceux-ci posait un grave problème car la pratique du yoga ne semblait pas leur fait. Pourtant ils furent admis dans l’Ashram même où fut créé un Centre International d’Education. Or cela, Sri Aurobindo l’avait prévu ; ce sont les principes pédagogiques qu’il avait donnés en 1909, alors qu’il était professeur, qui sont alors mis en pratique et nommés par la Mère : « Libre Progrès ». On va y répandre la connaissance dans la joie ; expérience permanente, elle prépare l’avenir.

Mais une étape devait alors se clore : le 5 décembre 1950, Sri Aurobindo quittait son corps. Matériellement il nous laissait les trente volumes de ses œuvres, mais spirituellement tous ses disciples sont conscients de sa présence et de l’aide incomparable qu’elle est pour chacun d’eux, en tant que Maître intérieur, libre de toutes limites d’espace et de temps.

Sri Aurobindo bibliographie succincte

Pensées et Aphorismes* avec les commentaires de la Mère.
L’évolution future de l’homme (P.U.F.)
Le Secret du Véda (Cahiers du Sud).
La Synthèse des Yoga* (3 tomes) (Buchet-Chastel).
L’idéal de l’unité humaine (Buchet-Chastel)
Le cycle humain (id.)
La manifestation supramentale sur la terre (id.)
Le guide du yoga (Albin Michel).
La vie divine* (Albin Michel).
De la Grèce à l’Inde (Albin Michel)

NB. Les titres suivis de * sont donnés comme essentiels pour G. Monod-Herzen.

Sur Sri Aurobindo, lire :

Sri Aurobindo, ou l’aventure de la conscience, par Satprem. (éd. Buchet- Chastel) et l’ouvrage de G. Monod-Herzen, Sri Aurobindo, distribué par l’Ashram de Sri Aurobindo à Pondichéry.
Dans Qui est ton Maitre ? G. Monod-Herzen consacre un important chapitre à : Sri Aurobindo et la Mère. (Ed. Le Courrier du Livre).