Henri Hartung : Je suis, donc je ne pense pas


01 Apr 2017

(Extrait de L’Iris et le Lotus 1985)

Il me faut comprendre. Comprendre Qui je suis. C’est pour moi une aspiration profonde, une impérative nécessité : répondre à la question « Qui suis-je ? ». Et surtout, lui donner une réponse qui ne soit ni intellectuelle, au sens d’une construction de mon intelligence, ni sentimentale, c’est-à-dire guidée par l’émotion, le désir ou la crainte. Une réponse qui ne soit pas coupée de mon vécu. Il ne s’agit pas de faire bien mais de trouver une cohérence entre tout ce que je suis, tout ce que je dis, tout ce que je fais. « Simplement » être. Même s’il faut une vie pour que les mots de ma réponse touchent ma réalité profonde et cessent de se situer au niveau d’une théorie.

Je suis Qui ? Certes, quand je regarde mon corps, je dis spontanément: c’est moi. Mais je sais bien que je ne suis pas cela, une faculté de sensation et l’organe qui lui est lié : l’ouïe, le toucher, la vue, le goût ou l’odorat à l’état subtil ; l’oreille, la peau, les yeux, la langue ou le nez au niveau corporel ; ces fonctions se développent plus ou moins harmonieusement, ce qui peut effectivement servir à caractériser tel ou tel de mes traits individuels, mais elles ne constituent pas mon moi. Pas plus que mes facultés d’action, organes d’excrétion, de reproduction ainsi que ma voix, mes mains et mes pieds. Mon corps et ses fonctions, même s’ils peuvent à un moment ou à un autre m’aider à aller au delà du corporel, ne sont rien d’autre que ce qu’ils sont. Poussière, et ils redeviendront poussière.

Alors, suis-je ce que j’éprouve à travers mes sentiments ? En quoi la colère, l’envie, l’avarice sont-elles tout ce que je suis ? Certes il y a la douceur, l’amour, la générosité. Mais mon être intime relève desquels ? Ce dualisme qui s’impose ainsi à l’analyse n’est-il pas la preuve même que des sentiments aussi différents, qui caractérisent, eux aussi, comme la vue ou l’ouïe, mon individualité, ne sauraient être le Principe de ma vie. Je ne suis ni colère, ni amour, malgré le fait que je peux me mettre en colère et que j’aime.

Suis-je donc, alors, le mental et ses fonctions ? Le flux et le reflux continu de mes pensées ? L’habileté de ma raison ? Comment expliquer que la permanence de ce que je ressens comme étant le Principe du Beau, du Bien, soit secrétée par une fonction que je peux définir par son impermanence, son agitation, son écoulement perpétuel ? Quels que soient mon niveau de raisonnement, mon intelligence et mon calme, à la merci l’une d’un mal de tête et l’autre d’une piqûre de moustique, ils ne sont pas moi. Ma pensée s’élève, sentiment et raison s’en saisissent, mais elle fuit, s’envole, revient. Quand elle s’arrête, elle devient partie intégrante de mon individualité : je pense. Tendance, alors, à déclarer : je pense donc je suis. Mais est-ce cet acte de penser qui est moi ? S’il était mon ultime réalité, quel accord pourrais-je jamais obtenir des autres individus, soumis au même processus ? Nous serions toujours le jouet de la fragilité, du transitoire. Comment le transformer en Principe de vie ? Ce moi, d’où vient-il ? Existe-t-il pendant mon sommeil ? Non, puisque je dors dans un calme permanent. Et s’il s’infiltre dans le sommeil alors, il devient rêve et me plonge dans le même état que celui de veille : flux et reflux, agitation, joie et peine, impermanence. Si donc c’est mon moi, il ne peut être responsable du calme de mon sommeil. Comment ainsi agité pourrait-il être Principe permanent de ma vie ? Car dormant, je suis toujours en vie. Ce moi, ainsi plongé dans la dualité et l’impermanence en état de veille et absent en état de sommeil est-il alors cet être dont nous parlent tous les textes sacrés, dont témoignent les Sages et les Saints de toutes les époques, dont je pressens parfois la totale Conscience et la Béatitude, et auquel j’aspire d’une manière trop forte pour ne pas le prendre au sérieux ?

Ainsi, pas plus que je ne suis mon corps, je ne suis ma pensée et mes sentiments. Au-delà du corporel, du mental et de l’affectif, un moi subsiste qui n’est atteint par aucune de ces caractéristiques individuelles, que sont les états de veille et de rêve. Cette « présence » est la même chez tous les humains, qui apparaissent pourtant séparés par des particularités tellement différentes les unes des autres. Elle se trouve à l’origine de tout être et incarne à la fois sa permanence et son Unité. Je peux l’appeler Principe de l’ensemble de mon individualité. Ce n’est donc ni dans mon corps ni dans mon mental que se trouve mon être originel. Tout-à-fait impossible, donc, de déclarer que mon être est directement dépendant de ma pensée. Non, ce n’est pas en tant que « je pense » que « je suis ». Inverser la formule n’est pas non plus satisfaisant car quand « je suis », « je ne pense pas ». L’identification avec l’Être ne passe-t-elle pas, en effet, par la reddition de mon ego ? Il y a là une frontière difficilement franchissable entre ceux qui pressentent qu’ils « sont » totalement eux-mêmes quand ils arrivent à se situer au-delà de leur mental, et ceux qui nient cette possibilité et s’attachent à renforcer leur individualité et la puissance de leur pensée. Ces derniers sont souvent arrêtés dans leur acceptation, qui pour eux ne peut être que mentale, dépendante de leur raisonnement, de leur intelligence, de cet « au-delà ». Si notre réflexion est impuissante à le saisir, il est donc insaisissable. A moins qu’il le soit par une autre approche que celle que me dicte ma raison, que me suggèrent mes sentiments ? A l’opinion que je me fais de cette impossibilité, correspondrait alors une vision directe, immédiate de cette réalité, analysée comme étant irréelle. Tout cheminement que j’appelle successivement initiatique, spirituel, traditionnel, repose sur ce constat. J’écris bien constat. Je le rappelle tout au long de ce livre. Un témoignage.

Face à ce préalable, une première question se pose. Ce qui subsiste au-delà de mon corps, de mon intelligence et de mon affectivité, ce que je viens de qualifier d’être originel, de Principe de mon individualité, se trouve nécessairement à la source de tout ce que je suis. Or, ne suis-je pas porteur du mal comme je le suis du Bien ? Y a-t-il ainsi un Principe du mal ? Comment concevoir celui-ci aux côtés d’un autre Principe qui serait, lui, celui du Bien ? Une telle distinction, ne saurait être principielle car s’il y a un Principe unique de toutes choses, il ne peut pas être en même temps celui du Bien et du Mal, car il ne serait alors ni complètement l’un, ni complètement l’autre. Or, le Principe suprême de toutes choses ne saurait être qu’Infini et Parfait.

Considérons donc cette réalité ultime comme étant le Bien. Comment alors cette Unité d’être, qui est donc Parfaite, peut-elle engendrer l’imparfait ? Interrogation lancinante que se répètent les hommes depuis de longs siècles : « Si Dieu existe, pourquoi le mal ? S’il n’existe pas, pourquoi le bien ?». Selon une formule concise : « un casse-tête » qui porte en lui la notion de pari. Parier sur l’existence de Dieu, par un acte de Foi et non par la Connaissance directe de ce qu’Il est.

Pourtant, je continue mon analyse. Le Principe suprême Infini et Parfait, dans la mesure où il est possible de s’exprimer sur Lui avec des mots finis et imparfaits, n’est pas le pur néant. Il est son opposé, c’est à dire la Totalité. Infini, Parfait, Total, ce Principe contient tout ce qui est, en tant que Possibilité non limitée. Ainsi je peux, en utilisant d’autres termes, parler du Non-Être mais pas comme néant, au contraire, comme toute Possibilité donc, notamment, comme possibilité d’être.

Le non-manifesté, principe du manifesté. La question qui se pose alors est celle-ci : comment un Principe ayant en Lui, à l’état de perfection, toutes les qualités, peut-il se manifester en des individualités humaines qui, souvent, en ont si peu ? D’une manière encore plus précise comment le Bien rend-il possible le mal ?

Deux notions devraient permettre de répondre à cette interrogation centrale. La première notion est celle des cycles cosmiques qui, par rapport à l’état humain, ont un caractère historique. Les Hindous, en Orient, les Grecs, en Occident, ont été les plus explicites sur cette question. Sans entrer dans une analyse détaillée qui m’éloignerait de mon propos, je peux cependant noter que l’expression âge sombre le Kali-Yuga hindou et l’âge de Fer des Grecs est aujourd’hui généralement admise. L’évolution du monde moderne explique largement cette reconnaissance. Cela signifie donc que beaucoup de personnes acceptent le fait d’une accélération de l’histoire, c’est-à-dire d’un temps qui ne serait pas exclusivement quantitatif, comme l’enseigne l’histoire officielle, mais serait aussi qualitatif, selon les conditions du cycle. Le temps n’est pas neutre et c’est ainsi que les morcellements « non-être, être », puis « bien-mal » apparaissent à un moment tout-à-fait particulier de la fin d’un cycle, donc d’un monde. Inconcevables à une autre période, ils caractérisent par contre notre temps.

La deuxième notion, tout aussi fondamentale, est la liberté de choix de l’individu, de chaque individu. Cette possibilité de se déterminer est liée à la condition humaine. Devant cette déqualification du temps à un moment spécifique, l’être humain constate la relativité de qu’il appelle le Bien. Et c’est à l’instant précis où il nomme ce relatif qu’il le sépare du Bien, rendant alors possible le mal.

Et comme le choix est pour lui possible, il peut choisir le mal. La dualité est née et, avec elle, le cortège des opposés, qui traverse inlassablement nos existences, alors même que leur Principe unique est Unité. C’est dans cette déchirure qu’il faut retrouver l’aboutissement de la rupture entre l’existence et son essence. Accepter cette rupture, en tout cas chercher à s’en accommoder, rendra impossible la ré-union de l’une et de l’autre. Mais cette séparation n’existe pas à l’état principiel, elle n’est pas extérieure à l’homme, elle est la conséquence de son choix de considérer comme réelle la séparation du bien et du mal en reconnaissant à ce dernier une quelconque réalité. Il n’y a donc pas un Principe du mal mais le constat qu’un bien relatif reconnu pour tel est appelé un mal. L’homme, dans l’état qui est le sien, vit ainsi une double fragmentation qui, mal interprétée par lui, transforme tragiquement son univers quotidien. D’un côté, reniant, ignorant ou comprenant mal son être originel, c’est-à-dire, pour reprendre le début de mon analyse, ne répondant pas à la question « Qui suis-je ? », il prend pour une réalité cosmique et philosophiquement déterminante, son individualité, corporelle et mentale, son ego qui, pourtant, n’est pas sa véritable réalité. Aussi, croit-il pouvoir dire : je pense, donc je suis.

D’un autre côté, et par le même mécanisme de dissociation, il permet, par son choix délibéré, au mal d’être le mal, aidé en cela par la déqualification généralisée du temps en cette fin d’un âge qui actualise, en tout cas pour l’état humain qui nous concerne, l’ensemble de ses possibilités négatives. L’individualité se situe ainsi dans la dualité que suscite un mental coupé de son Principe et qui croit, lui aussi, pouvoir dire : je pense, donc je suis.

La conséquence de cette double situation est que l’homme qui se livre ainsi à lui-même vit dans l’irréalité puisqu’il se prive de tout recours qui ne serait ni corporel, ni mental. Or cette privation, même si elle est facilitée par le temps présent, n’existe qu’à l’intérieur de l’être humain. Celui-ci peut donc, même aujourd’hui, même au sein de cet âge sombre, retrouver sa véritable dimension en se ré-associant au Principe de toutes choses qui reste, en définitive, son ultime Réalité. Ainsi réconciliée avec la Totalité de son être, la personne sait, alors, dire : je suis, et cela au nom de la certitude que lui donne sa participation réelle à ce qui est.