Marguerite Enderlin : Sumer, la grande civilisation mère, née du mariage du ciel et de la terre


21 Apr 2015

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 13. Mars-Avril 1984)

Née en Hongrie en 1944 et venue en 1965 Paris pour poursuivre des recherches impossibles dans son pays dont le régime ne voit pas d’un bon œil une préoccupation centrée sur le mariage de l’homme et du divin. En 1967, elle entre à l’École Pratique des Hautes Études, 4e section (antiquités assyro-babyloniennes) sous la direction de René Labat, du Dr Offerlé, Jean Bottero et du Professeur Jestin. Puis elle travaille à l’École du Louvre avec Maurice Lambert, maître de recherches au CNRS, jusqu’à la mort subite de celui-ci en 1980. Marguerite Enderlin est depuis 9 ans professeur nommé aux Universités de Toronto, Montréal et Buenos Aires, où elle va régulièrement donner des cours. C’est à ce titre que nous lui avons demandé de nous expliquer quelle était la part du féminin-sacré dans la civilisation si peu connue de Sumer. Une civilisation qui semble bien être le berceau de la nôtre. Nous abordons ici avec elle la haute antiquité sumérienne avant qu’il ne soit question de l’arrivée des peuples sémitiques et avant même que Babylone n’existe. C’est, avec Marguerite Enderlin, un saut de plus de 5 000 ans que nous vous proposons. Enfin, rappelons qu’il n’existe en France, avec elle, qu’une dizaine de spécialistes de la haute antiquité sumérienne et capables de déchiffrer et d’interpréter les tablettes d’argile en écriture cunéiforme qui nous sont heureuse­ment parvenues et dont plus de 40 000 n’ont pas encore été étudiées.

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Il y a quelque 5 000 ans, au bord du Golfe Persique, une étrange cérémonie prépare la naissance de l’humanité. Une genèse qui repose sur le principe fé­minin divin et qui va engendrer un peuple presque tout entier voué au culte des déesses, reflets de ce féminin sacré.

(Dans le texte de Marguerite Enderlin, les fragments de phrases entre guillemets et en italique sont des citations décryptées des tablettes sumériennes.)

Question : Voulez-vous nous rappeler, Marguerite Enderlin, ce qu’est la civilisation de Sumer. Quelle est son importance et où en sont les recherches qui la concernent.

Doucement, comme pour dévider un cocon de soie, nous commençons à dégager, depuis à peine 120 ans, la tradition sumérienne, 6 fois millénaire. Tablettes d’argile couvertes d’écriture cunéiforme, statues, bijoux, objets innombrables, temples et bibliothèques s’ouvrent comme des fleurs dans le désert de Syrie, en Mésopotamie ancienne, découvertes par des archéologues : Layard, Smith, Sayce, de Sarzec, et déchiffrées par 7 des linguistes : Hinck, Rawlinson, Oppert, Lenormann. Cette langue agglutinante, monosyllabique et idéographique est la première connue sur notre planète ; florissant entre 3 800 et 800 avant notre ère, puis dispersée à travers la Perse jusqu’au plateau iranien de Zagros, les Parthes, le Caucase, l’Asie Centrale… fécondant toutes les civilisations.

Ainsi la tablette la plus ancienne que nous connaissons de Sumer peut approximativement être datée de près de 4 000 ans av. J.-C. Elle a été découverte à Uruk, l’une des cités-états qui composaient Sumer avec Eridu, El Obeid, Ur (patrie d’Abraham ?), Lagash et Nippur. Cette tablette porte des signes concernant la vie (une main, un temple, des arbres et des signes qui sont peut-être des chiffres). Elle pourrait être un aide-mémoire de médecin.

Nous savons très peu de choses sur l’origine de ce peuple. Venu d’Asie centrale ? de la mer ? était-il là depuis toujours ? On sait seulement que les Sumériens étaient de type brachycéphale, pommettes saillantes, petits, trapus, les épaules larges, les cheveux foncés.

Peuple sédentaire, cultivateur et bâtisseur de villes, il nous a laissé quelques vestiges de son environnement et les fouilles faites à Uruk ont mis à jour une cité fortifiée – l’enceinte longue de 9,500 km hérissée de tours semi-circulaires englobe une surface de 5 km carrés – bâtie de maisons en briques crues, séparées par des canaux de circulation et d’irrigation.

Cette civilisation était régie par une théocratie composée d’un roi-prêtre secondé par un clergé puissant. Un système social et pourrait-on dire « socialiste » avait été élaboré : ceux qui pouvaient travailler, travaillaient également pour ceux qui ne le pouvaient pas ; les maisons communiquant les unes avec les autres créaient une communauté de solidarité.

Cette courte étude, montrant l’importance de la femme dans la civilisation sumérienne, ne nous laisse pas la place d’entrer dans le détail de l’organisation sociale de ce peuple, sujet sur lequel nous reviendrons sans doute dans un autre numéro, car c’est un exemple assez extraordi­naire de réussite dont on peut voir à notre époque un pâle reflet dans les kibboutz israéliens et dans les communautés chinoises communistes.

DEUX GENÈSES SELON SUMER

Question : Comme tous les peuples sédentarisés à cette époque, les Sumériens vivaient une religion de la Grande Mère ou de la Grande Déesse. Bien avant les juifs, ils avaient foi en une création divine du monde, voulez-vous nous l’expliquer ?

Dans la civilisation sumérienne, on a fait ressortir non pas une genèse mais deux. La plus ancienne est née à Eridu et Ur, et c’est celle-ci que nous développerons plus loin, mais Lagash et Nippur avaient leurs variantes locales qui différaient sensiblement. Ainsi, si comme à Eridu et Ur c’est la Mère Primordiale qui est au centre de la genèse, le Dieu masculin est dans l’ombre ; si, au contraire, c’est un Dieu masculin qui est au centre de la genèse, comme à Nippur ou à Lagash, le Principe divin féminin est dans l’ombre. Malgré cette différence, dans les deux genèses, c’est le mariage du Couple divin Ciel/Terre qui est essentiel. Ainsi, si l’année sumérienne compte 360 jours, sept jours de plus sont consacrés aux fêtes du Nouvel An. Ces jours sont hors espace et temps. Au cours de ces fêtes, du Roi-prêtre au plus humble des sujets, toute la ville fête cet amour de la fécondation mutuelle de la terre et du ciel.

Mais voyons maintenant comme s’articulait cette genèse à Eridu : Nammu, la Grande Mère Primordiale, engendre Kur, la Montagne sacrée qui, à son tour, engendre An, le Ciel. De leur mariage naît Enki, le séparateur cosmique du Ciel et de la Terre.

Création

« Lorsque le Ciel fut éloigné de la Terre
Lorsque la Terre fut séparée du Ciel
Lorsque l’humanité fut semée
Lorsque An eut installé le Ciel
Lorsque Enlil eut installé la Terre
Lorsque la déesse Eres-Ki-Gal eut reçu l’Enfer en dot,
À cette époque le Père naviguait sur le monde
À cette époque Enki naviguait sur le monde… !
»

(Hymne au Caroubier)

En Dilmun lointaine, « où le soleil se lève », en « terre de lumière » et de « retour », dont la « Cité » est en pierres précieuses, en or, en lapis-lazuli, faite de cornaline, de diorite, d’ébène et de cèdre parfumé, au pied de la Montagne Kur : « Pilier du Ciel » aux pics éclatants de blancheur et de clarté brillante ; là dormait jadis Enki, allongé contre la fiancée de sa jeunesse : Nin-Sikil, la « Vierge Pure ».

Nin-Sikil comme Nammu est un principe de l’ordre de l’incréé. Son nom signifie : « ne peut jamais être pénétré par la corne (pénis) ». Elle est donc l’inspiratrice de la création que réalisera Enki. Nin-Sikil restant à jamais sur l’île de Dilmun, « sans mouvement aucun », au « Lieu Pur » Ki-­Sikil, que nul être humain ne peut fouler de ses pieds.

Mais Enki, par désir de communiquer, entre en action, féconde les eaux, arrive en bateau à An-Bar en Eridu ; il y organise la vie, construit sur l’Ab-Su (Abîme insondable) le temple de l’E-Sag-Il, « Temple qui lève la tête fièrement ». À Eridu même, Enki épouse Nin-Tu, la « Dame de l’enfantement » ; ils créent la race humaine pour le service des dieux, et voici comment :

Nin-Tu et Enki préparent un bain aromatique, y sacrifient We-Ili [1] : l’Esprit de la Sagesse ou Intelligence. Dans le sang de We-Ili se plonge toute la famille divine en s’unissant. La chair et le sang de ce dieu de Sagesse (Sophia) que Nin-Tu mélange à l’argile fait que dieu et homme sont inséparablement pétris ensemble, ce qui donnera la Vie, une substance éternelle et indivisible à l’homme et le ramènera sans cesse vers son origine.

Dans leur assemblée, les Dieux alors sacrifièrent
We-Ili, esprit de sagesse,
Avec sa chair et son sang vivant,
Nin-Tu mélangea l’argile.
Après que Nin-Tu eût malaxé cette argile,
Elle appela les grands Anunnaki
[2]
Qui crachèrent sur l’argile.
Nin-Tu ne cessait de réciter poèmes et incantations.
Réunis étaient les sages, les savants,
Les sept et sept génitrices :
Elle découpa quatorze morceaux d’argile,
Elle plaça sept morceaux à droite
Et sept autres à gauche,
Et entre eux elle mit en place
La brique de matrice initiale.
Sept mirent au monde les mâles,
Sept mirent au monde les femelles…

(Agusaia) – poème de création

Ces sept et sept qui apparaissent dans ce poème, quel admirable androgynat !

Le déroulement de cette genèse a donc bien été l’œuvre d’une femme Nin-Tu (la Dame de l’enfantement) et tout le développement de cette genèse, sur le plan terrestre, sera confié à des prêtresses-Papp qui vont conduire toutes les cérémonies et sacrifices, qui soutiennent religieuse­ment la procession à travers de nombreuses villes et temples. Nous avons trouvé une tablette qui raconte comment Barag-Nam-Tarra, prêtresse Pap, épouse du roi Lugal-Anda (vers 2 400 av. J.-C.) conduit la procession de Girsu à Lagash et de Lagash à Siraran aux dix-neuf lieux culturels pour la cérémonie de la Nouvelle Lune, close par un banquet religieux.

Il est intéressant de remarquer que dès la plus ancienne époque sumérienne, même les noms divins masculins sont précédés par l’idéo­gramme Nin qui signifie : femme ou féminin. Exemples : Nin-Urta, le futur Nemrod ; Nin-Gir-Su, l’épée flamboyante, le Dieu de Lagash ; Nin-Azu, dieu-médecin ; Nin-Gish-Zidda, seigneur de l’arbre sacré, ange gardien du prince Gudea qui régna sur Lagash pendant cinquante ans (2 150 ans av. J.-C.), etc.

Ce rituel est le reflet de toute la métaphysique sumérienne concernant l’être. Cette métaphysique voit dans chacun, divers aspects de ce féminin créateur qui agit sur les plans d’inspiration et conduit l’âme vers sa transmutation, c’est-à-dire le mariage entre le divin et l’humain d’où naîtra le « Fils de la Vie », Dumu-Zi (l’Horus égyptien).

LE COUPLE DIVIN CIEL/TERRE

Dès la plus haute antiquité, nous découvrons le culte du Couple Divin : Ciel/Terre, différencié du chaos primordial par Enki. En tant que rapports amoureux et complémentaires, le Couple Divin est périodique­ment magnifié lors de la fête du Nouvel An, apportant prospérité et bénédiction au pays. Ce tissage Ciel/Terre a rempli de tendresse et d’admiration les Sumériens ; c’est le miracle de la Vie invisible, impondérable. C’est le souffle du Dieu caché qui vivifie le monde, qui fait se mouvoir le roseau sous le vent, qui fait pousser les plantes, multiplier les animaux, harmoniser le visible avec l’invisible en un seul organisme Cosmique, vivant, souffle éternel à l’intérieur de sa création. Cette éternité sans origine n’a jamais cessé d’être et c’est elle qui fait la cohésion cachée entre les êtres. Le Deus Absconditus se retire dans le silence et se révèle à travers Inanna, son épouse, éclatante de beauté et de gloire, figure du féminin créateur dans l’homme, médiatrice entre la Face cachée et la Face révélée.

Ces épousailles Ciel/Terre sont sacramentellement reproduites par le prêtre-roi et une prêtresse du temple d’Inanna, centre du culte dont le plus haut sommet est de cèdre blanc, oint d’huile de cèdre comme les époux divins. C’est la chambre hiérogamique (chambre nuptiale sacrée), le gigunnu, chambre obscure qui abrite la statue de la déesse primordiale. Plus tard ce gigunnu deviendra la chambre du culte des ancêtres avec leurs tombeaux.

Question : Rappelez-nous qui est Inanna dans la mythologie sumérienne et quel est son rôle dans la vie quotidienne de ce peuple.

Inanna « la femme du ciel », revêtue de lapis-lazuli, est épouse, mère, fille, sœur, amie, amante.

Elle assure les « unions fécondes ». Elle allume au cœur de toute créature le Désir et l’Amour (le Désir est appelé en sumérien : l’« Œil du Cœur ») ; de par son Hi-Li (« faculté de faire jaillir une impulsion d’amour »), elle attise, enflamme, fait exploser le printemps emprisonné dans l’homme, figé dans l’hiver de la forme, « elle fait jaillir la Fête dans le cœur).

Comme fille du Dieu Lune, elle « met au cœur de toute créature le désir des unions fécondes », elle pousse à l’amour. « Tous lui doivent le Souffle de Vie », mais elle n’est pas la patronne, ni la directrice de la fécondité, elle en est l’Inspiratrice.

Inanna est aussi dépositaire des « Me » qu’elle a reçus d’Enki. Le « Me » désigne à la fois une qualité (attribut) de la divinité et aussi l’objet qui renferme ou symbolise cette qualité. Souvent traduit par « Mystères », « Gloire Divine », « Grâce », « Essences divines », « Ordre », « Décret », « Grande Loi divine ». C’est la mémoire de Dieu, le Ciel dans l’homme, la splendeur divine, la manifestation parfaite du Me-Gal (la Grande Gloire), mystère préexistant, caché, pétri dans le corps de l’homme par Nin-Tu et qu’Inanna a la vocation de révéler : ainsi An (le Ciel), son époux inaccessible se manifeste. Les Dieux possèdent tous les « Me » et distribuent à leurs bien-aimés la qualité essentielle : le NOM. Le Nom est une émanation inséparable de l’être, la traduction sonore de sa substance et de son « destin », si bien que nommer Inanna c’était l’évoquer et la rendre présente. Porter son nom, c’était aussi revêtir sa nature et son rôle, être son représentant. (Car seul existe ce qui a un nom, c’est pourquoi le nom est synonyme d’exister et de vivre) :

« J’entrerai dans le monde infernal et j’y placerai mon Nom (ma Vie)

« Si c’est un pays dans lequel le nom (vie) demeure, que mon nom y demeure ! « Si c’est un pays dans lequel le nom ne demeure pas, j’y apporterai le nom des Dieux. »

LA DESCENTE AUX ENFERS D’INANNA

Ce mythe a été récupéré, copié et assimilé à travers presque toutes les civilisations qui ont succédé à Sumer ; en voici donc la version originale résumée :

Avant de descendre aux Enfers, Inanna attache ses Me (elle en a 7) à sa ceinture ; ils représentent les Sept Qualités (Sphères) divines par les Sept Temples qu’elle habite sous Sept formes différentes dans Sept villes différentes (Uruk, Bad-Tibiru, Zabad, Adab, Nippur, Kish, Agadé). Lors de son septuple passage par les portes de l’Enfer, Inanna va subir à chaque étape la confiscation de l’un de ses attributs talismaniques : à la première porte, on lui enlève la « Couronne de la Steppe » ; à la deuxième porte, elle perd son « Accroche-Cœur » ; à la troisième, on lui empoigne un « Module de Lazuli » ; à la quatrième, c’est le « Collier de Perles », qui disparaît ; à la cinquième, le « Bracelet d’or » lui est enlevé ; à la sixième, c’est le « Cache-seins d’or » qu’elle doit donner. Enfin à la septième, le dernier « Me » disparaît : le « Vêtement de pudeur », ce qui la laisse complètement nue, sans pouvoir, sans défense, à la merci de sa sœur infernale : Eresh-Ki-Gal. Elle est maintenant « cadavre suspendu au clou ».

Par une ruse d’Enki, Inanna va pouvoir boire et manger l’Eau et le Pain de Vie. Ressuscitée, elle pourra remonter des Enfers retrouvant ses ME un à un, mais sa sœur exige qu’elle lui envoie un remplaçant. Marina désigne Dumu-Zi, son double masculin qui alternera en enfer avec sa propre sœur : Geshtin Anna.

Le mythe s’achève par cet élan résurrectionnel :

« Lorsque Dumu-Zi remontera sur terre,
« flûte bleue et anneaux de cornaline avec lui remonteront,
« remonteront avec lui pleureurs et pleureuses,
« et remonteront aussi les morts pour la vie.
»

Inanna n’est évidemment pas la seule déesse de la mythologie sumérienne. Dans un prochain article, nous étudierons les autres aspects féminins de cette grande civilisation à travers sa médecine qui dépendait d’eux et nous verrons ce qu’il en reste à notre époque, tel ce Roi de 100 jours – roi de remplacement – qui régnait en maître sur Sumer et qui était mis à mort à la fin de son règne éphémère. Il n’est pas sans affinité avec notre Roi-Carnaval brûlé à la fin des fêtes.

SI VOUS VOULEZ EN SAVOIR PLUS SUR SUMER

André PARROT : « Sumer » (Gallimard).

Noah KRAMER : « L’histoire commence à Sumer » (Artaud), « Le mariage sacré »

(Berg International).

François JEAN : « La religion sumérienne » (Geuthner 1931).

René LABAT : « Les religions du Proche-Orient » (Fayard), « Manuel d’épigraphie

akkadienne » (Geuthner).

Raymond DESTIN : « La grammaire sumérienne » (De Boccard 1954).

M.E.L. MALLOWAN : « L’aurore de la Mésopotamie et de l’Iran » (Sequoia 1965).

Paul GARELLI : « Le Proche-Orient asiatique » (Clio/PUF 1969).

François LENORMAND : « La magie chez les Chaldéens » (Maisonneuve 1874).

Charles FOSSEY : « Manuel d’assyriologie » (Geuthner 1977).

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1 Ili : dieu.

2 Anunnaki : les Destins.