René Fouéré : Sur les rapports entre le Temps et l'Espace


03 Jul 2008

Revue Spiritualité, Numéros 54-55, Mai-Juin 1949)

Dire que le temps est la quatrième dimension de l’espace, ce n’est rien dire d’autre sinon ceci: le temps peut être mesuré, repéré sur un axe qui concourt avec les trois axes de coordonnées servant communément de référentiel spatial. Cela ne signifie à aucun degré que le temps soit homogène à l’espace. On peut concevoir un solide tétradimensionnel dont les coupes successives, passant par les points d’une certaine droite, dite axe des temps, fourniront l’image des événements qui peuplent la durée du monde. Mais le fait que l’on ajoute cet axe privilégié aux trois autres, le fait que l’on donne à l’univers visible une extension dans une direction insaisissable sur laquelle se compterait le temps, ce fait, dis-je, n’explique aucunement pourquoi il y a déplacement selon cet axe, cette direction; déplacement entraînant un mouvement dans l’apparence sensible des choses. Le fait de donner autant de dimensions que l’on voudra a un solide immuable n’expliquera jamais la genèse d’un mouvement réel, n’équivaudra jamais à produire ce mouvement. Une géométrie analytique à n dimensions reste encore une géométrie analytique, si grand que soit n. Elle ne devient une cinématique que si l’on fait dépendre les coordonnées d’un point d’un paramètre variable, si l’on introduit dans le système un mouvement.

Cette condition nous fait apparaître l’originalité irréductible du temps; il est ce qui arrache l’espace à l’immobilité et, par là, engendre la conscience. On peut multiplier les dimensions de l’espace et les appeler de tous les noms que l’on voudra, il n’en sortira jamais un mouvement. C’est seulement quand le mouvement existera que le temps se trouvera engendré et que l’on pourra parler de sa mesure sur un axe privilégié (d’ailleurs qu’on le mesure sur un axe privilégié, faisant fonction de quatrième dimension de l’espace, ou sur le cadran d’une horloge, cela ne change rien, fondamentalement, au problème). Mais le temps, pris comme synonyme de changement, de mobilité, ne sera jamais homogène à l’espace, même si, grâce à un artifice mathématique, on parvient à brasser les coordonnées de temps à l’instar des coordonnées d’espace. On pourra soutenir et démontrer que la mesure instrumentale aussi bien que l’appréciation psychologique de l’écoulement du temps sont dépendants de la vitesse et de la direction des déplacements effectués dans l’espace. Cela ne constituera en aucune façon la preuve que le temps est homogène à l’espace. On aura simplement prouvé que le temps peut s’influencer lui-même ou, en d’autres termes, que le mouvement (que l’on peut dire contenu dans le temps) peut, par le truchement de l’espace, modifier profondément ses propres apparences, sa propre mesure temporelle.

Notons, d’autre part, qu’expliquer les apparences comme résultant d’un défilé de formes devant un témoin immuable est une tentative vouée à l’échec. On peut certes alléguer que des ombres mouvantes projetées sur un mur (Cf. Vivekânanda) créent un spectacle qui n’affecte pas l’immobilité propre du mur. Mais une conscience n’est pas un mur, et prendre conscience d’un changement, c’est changer soi-même. Ce changement peut s’accompagner d’une impassibilité morale, il n’en constitue pas moins un mouvement psychologique. On ne peut percevoir un changement sans y participer. J’ai écrit ailleurs que le Dieu des théologiens ne pourrait vraiment connaître notre condition, la connaître telle que nous la connaissons nous-mêmes, sans entrer en elle et la subir, sans se soumettre lui-même au mouvement de la temporalité.

Selon certains physiciens, attachés aux conceptions d’Einstein, ce serait le mouvement même de la conscience qui serait responsable de l’apparent mouvement des choses, de même que c’est notre mouvement sur une route qui explique la déformation continue de l’apparence du paysage traversé. C’est là une thèse assez voisine de celle de Schopenhauer, sur les rapports entre les formes individuelles et l’ « idée » de l’espèce, et symétrique de celle du Védânta. Elle a l’inconvénient de ne pas rendre compte de l’action de l’homme sur les choses : le monde n’est pas, sous notre regard, un pur défilé dont nous serions impuissants à modifier l’ordonnance. Pour être plus rigoureux, il faudrait dire que le mouvement d’un certain plan sécant, au travers d’une réalité tétradimensionnelle et figée, définirait à la fois l’évolution des formes externes et celle du contenu total de la conscience du sujet.

René FOUERE