Swami Ritajananda : Swami vivekananda et son message


11 Aug 2011

(Extrait de La Tolérance, colloque Swâmi Vivekananda. Edition Être Libre 1963)

Nous sommes réunis aujourd’hui pour parler non seulement de questions se rapportant à la spiritualité, mais aussi sur le sens même de la vie d’une personnalité extraordinaire dans ce domaine. On rencontre rarement de êtres qui, en un aussi court espace de temps laissent, dans l’histoire religieuse, des marques indélébiles. A ceux qui suivent une croyance ou une église particulière, Vivekananda apparaît davantage comme un iconoclaste venu pour détruire, plutôt que pour construire. Cependant, il a contribué dans une large mesure à rendre plus accessibles les différentes voies qui mènent au Divin en mettant à la portée de milliers de personnes une méthode d’approche pratique, qu’elles étaient incapables de trouver dans leurs propres Ecritures. En général, nous sommes frappés par la grandeur d’une certaine personnalité dans une sphère particulière, mais lorsqu’il s’agit d’étudier un génie aux talents aussi variés que Swami Vivekananda, à la fois philosophe, saint, poète, humaniste, musicien et grand ami de tous les êtres, c’est une véritable fête intellectuelle.

« Enraciné dans le passé, et pourtant moderne », tel est l’hommage que lui rend le Pandit Nehru — et là en effet résident le charme et la grandeur de Vivekananda. L’homme d’aujourd’hui, quel que soit l’intérêt qu’il porte aux Anciens, est rempli de scepticisme à l’égard des valeurs religieuses du passé. Mais le Swâmi, bien que cent pour cent moderne et prêt à honorer la raison plus que l’émotion, montre par sa conception de la spiritualité, par sa grande vénération de tous les prophètes de la terre et sa profonde connaissance des Ecritures, l’aptitude extraordinaire qu’il avait de percevoir, derrière toutes choses, le courant de la religion éternelle.

Il fut, en outre, le premier Ambassadeur culturel de l’Inde en Occident. La réception enthousiaste qu’il reçut en Amérique et en Europe, et la popularité qui l’entoura prouvent à quel point il sut se rendre cher à tous les admirateurs de la pensée indienne. Qu’il me soit permis, à ce propos, de remarquer que ce n’est pas l’Inde qui l’envoya en Amérique, mais qu’il représente plutôt le don de l’Amérique à l’Inde, car c’est là qu’il attira l’attention du monde et prépara le travail qu’il devait ensuite accomplir dans son propre pays. Et c’est avec l’aide des fidèles et des amis du Swâmi en Occident que fut fondée la Mission Ramakrishna. En raison de cette relation étroite, la vie et le message de Swâmi Vivekananda revêtent aujourd’hui une valeur et une importance particulière, que nous allons étudier.

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C’est le 12 janvier 1863, à Calcutta, que naquit le premier fils de Viswanath et Bhuvaneswari Dutt. Narendranath, connu plus tard sous le nom monastique de Swami Vivekânanda, était un enfant turbulent, obstiné et très difficile à mener — si difficile que sa mère, bien des fois, se demanda si SIVA, en exauçant les prières qu’elle lui avait adressées en vue d’obtenir un fils, ne lui avait pas envoyé un de ses propres démons. (Dans la mythologie indienne, en effet, les serviteurs du Dieu SIVA sont des démons.) Extrêmement intelligent et doué, dès son jeune âge d’une nature de chef, Narendra était reconnu comme tel par tous ses camarades. Etudiant, il s’intéressa à la philosophie occidentale et particulièrement à Descartes, Spinoza, Kant, Hegel, Spencer, etc. Très musicien de nature, il possédait en outre une voix capable d’exprimer, en accents émouvants, les sentiments les plus sublimes. Cependant, bien que ses dons multiples lui aient ouvert des horizons dans les domaines les plus variés, sa prédilection allait à la méditation. Il aimait à se retirer dans sa chambre; là, chassant de son esprit toute préoccupation mondaine et perdant la notion de son entourage et du temps, il s’absorbait en de profondes pensées. Bien souvent sa mère, le voyant enfermé chez lui pendant de longues heures, s’inquiéta. En matière de religion, il développa une aversion marquée pour les vieilles coutumes se rapportant au culte des images, aussi bien que pour l’orthodoxie et les rites. Par contre, le Brabmo Samaj qui écartait la plupart des superstitions hindoues et, par son Dieu unique, — un Dieu personnel sans forme — se rapprochait davantage de l’Islam et du Christianisme protestant, ce Brahmo Samaj dont les membres appartenaient tous à des familles cultivées, le séduisait.

Voici où en était Narendra à 18 ans, l’âge où l’on est idéaliste. Son ambition, à lui, était de voir Dieu. Vers cette époque, en commentant au Collège le poème de Wordsworth intitulé « Excursion » son professeur d’anglais cita incidemment le nom de Ramakrishna que le jeune homme avait déjà entendu prononcer une fois par un de ses parents, Ramchandra : « Si tu cherches Dieu, va rendre visite à Râmakrishna », lui avait-il dit.

Le Saint de Dakshineswar commençait à attirer l’attention de quelques personnes. Il avait Pratiqué diverses disciplines spirituelles et découvert la base universelle de la religion — mais cette réalisation avait besoin d’être portée à la connaissance des hommes de tous les pays, instruits ou illettrés, riches ou pauvres. Sri Râmakrishna avait un message à communiquer au monda, il lui fallait des messagers pour le répandre. C’était en 1881, et il ne lui restait plus que cinq années à vivre; pendant ce court laps de temps, il devait former ses disciples et les rendre aptes à accomplir la mission qui les attendait… Et un par un, par un décret divin, les jeunes garçons que Sri Râmakrishna désirait instruire, commencèrent à arriver. Narendra en faisait partie. Invité par Sri Ramakrishna à revenir le voir dans le Temple où il demeurait, Naren trouva dans le Maître quelque chose qui le captivait d’une manière incompréhensible. Lui qui n’avait peur de rien, dont la nature critique n’acceptait personne comme supérieur, cet intellectuel et ce rationaliste finit par s’en remettre intégralement au prêtre illettré de Dakshineswar, qui paraissait fou. Pour Narendra, Ramakrishna représentait une énigme. Comment arrivait-il, si aisément, à saisir tous les problèmes religieux ? Bien plus, comment son esprit entrait-il si fréquemment en communion avec Dieu, rien qu’à entendre le nom du Seigneur ou les premières strophes d’un chant dévotionnel ? Pendant des jours, des mois et des années, le jeune disciple s’applique à  étudier le Maître; pourtant, jamais il ne pourra dire qu’il l’a compris : « En vérité, ceux qui ont vu Râmakrishna sont bénis. Leur famille, et leur vie entière en ont été purifiées. Tous, vous le verrez. Puisque vous êtes venus ici, vous lui appartenez »

Et pour citer encore les propres paroles du Swâmi : « Ce qu’il était, la personnification de tant d’incarnations précédentes, nous ne pouvons absolument pas le comprendre, même en passant toute une vie à pratiquer les plus grandes austérités… On ne peut donc parler de lui qu’avec prudence et réserve »

C’est en effet ce que fit Vivekananda. Dans ses innombrables causeries, on ne trouve que quelques rares références à son Maître, trop sacré à ses yeux pour Etre évoqué devant des auditeurs amenés par le hasard ou la curiosité un jour qu’il s’était laissé entrainer à parler de Sri Râmakrishna, il s’aperçut que le public consistait, en majeure partie, de personnes attachées au monde; aussitôt, il changea de sujet. C’est en ces termes qu’il lui rendait hommage, témoignant ainsi de ce qu’il avait reçu : « Le pouvoir de cet homme a largement dépassé les frontières de l’Inde. Si j’ai jamais prononcé quelque part dans le monde un mot vrai, une parole spirituelle, c’est à lui que je le dois. Seules, les erreurs sont miennes ».

Pour la plupart d’entre nous, une durée de cinq ans ne représente rien — mais ce fut pour Vivekânanda une intense période d’entraînement spirituel pendant laquelle le jeune universitaire plongea, corps et âme, dans la vie rigoureuse de ceux qui cherchent Dieu. Dans le laboratoire de Dakshineswar, de nombreuses vérités lui furent transmises sous une forme condensée et il hérita de tout ce que le Maitre souhaitait pour ses disciples intimes. On raconte que Râmakrishna, qui lisait à livre ouvert dans le passé et l’avenir de son jeune disciple, le désignait comme son messager — l’apôtre Saint Paul.

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Après la disparition de Sri Râmakrishna, Narendra prononça les vœux monastiques et entreprit un long pèlerinage à pied à travers l’Inde entière. Se livrant à de dures austérités dans les lieux sacrés, hôte, selon les circonstances, de princes ou de mendiants, Vivekânanda apprit à connaître la vie quotidienne de l’Inde sous tous ses aspects, son arrière fond spirituel et son immense pauvreté. C’est alors qu’il réalisa à quel point son pays avait besoin de voir se réveiller son énergie vitale, inutilisée et incomprise. A cette époque, des amis de Madras le persuadent de se rendre à Chicago pour prendre part au Parlement des Religions qui doit se réunir en 1893. Là, sa façon directe de s’adresser au public fait sensation et le caractère d’universalité de ses exposés sur le Vedanta frappe et captive les esprits. La réception cordiale qui lui est faite dans toutes les grandes villes d’Amérique au cours de sa tournée de conférences lui vaut, quatre ans plus tard, à son retour dans l’Inde, un accueil enthousiaste. De Colombo à Calcutta, la foule l’acclame sur son passage — aucun chef d’Etat ne reçut jamais pareille bienvenue. Mais au milieu de ses milliers d’admirateurs, le Swâmi garde son calme et son équilibre. Dès son arrivée à Calcutta, il fonde le Math, ou Monastère, de Belur et la Mission Râmakrishna dont Swâmi Brahmananda devient le premier Président. Reprenant le mode de vie d’un simple moine hindou, il ne connaît aucun repos, donne des conférences, des interviews, des cours, organise le travail, forme des disciples. Il se donne entièrement à sa mission, mais il se rend vite compte que ce n’est pas véritablement lui qui travaille, mais le Seigneur. Miss Mc Leod, qui a passé de longues périodes auprès de lui, raconte combien elle était impressionnée par sa complète absence d’égoïsme. Pendant les dernières années de sa vie, le Swâmi accomplit un travail prodigieux tandis que son corps, peu à peu, s’use; mais plus sa santé s’affaiblit, plus son rayonnement spirituel grandit. En 1899, il accomplit un deuxième voyage en Occident, qui ne dure cette fois que dix-huit mois. Un an après son retour, le 4 juillet 1902, au Monastère de Belur, il entrait en maha-samadhi, le repos du Seigneur.

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Son existence terrestre avait duré A peine 39 années; son travail n’avait commencé en Amérique qu’en 1893. Pourtant il laissait une quantité considérable de conférences, d’essais, de poèmes et de lettres. Il avait visité de nombreux pays, rencontré des centaines de candidats à la vie spirituelle et s’était fait des amis et des admirateurs sans nombre. Ses causeries couvrent de nombreux domaines et traitent d’une variété impressionnante de sujets spirituels. Quel est donc le message de Vivekânanda, pouvons-nous demander ?

Il a traité de l’hindouisme, non comme une personne appartenant à une secte particulière mais uniquement en se basant sur son aspect universel, fidèle en cela à l’idéal de tolérance et à l’harmonie des religions vécue par son Maître. En s’appuyant sur l’enseignement des Vedas et des Upanishads, il a donné une claire explication des principes éternels du Vedanta, qui ignore tout fanatisme :

« La Vérité est Une,

Les Sages lui donnent des Noms différents ».

Les idées exposées dans les Upanishads, dit-il, en écartant tout dogme particulier et en s’appuyant sur l’expérience personnelle montrent l’approche la plus satisfaisante pour toutes les questions religieuses : « L’homme doit réaliser Dieu, sentir Dieu, voir Dieu, parler à Dieu. Voilà la religion. Tous les livres des Anciens et les Ecritures sont l’œuvre de prophètes qui ont eu un contact direct avec des vérités spirituelles. Ils affirment qu’il y a une chose qui s’appelle « réalisation », dans cette vie même, et que tous peuvent atteindre. C’est avec l’ouverture de cette faculté si je puis m’expliquer ainsi, que commence la religion ».

Pour Vivekânanda, cela seulement était la religion. Tout le reste, les dogmes, les rites, les prières et l’adoration ne représentaient que des moyens. Son Maître disait que les chemins particuliers qui mènent au divin sont infinis, montrant par là l’utilité des religions. De même, dans ses conférences, Vivekânanda indique de nombreuses voies d’approche qui toutes conduisent au but, à condition d’être suivies avec sérieux et persévérance. Convaincu de la valeur de chaque yoga en tant que discipline différente convenant à des individus différents selon leur tempérament, leurs goûts et leur évolution, il expose avec clarté, réalisme et profondeur aussi bien le jnana yoga, que le karma yoga, le raja yoga ou le bhakti yoga. Il montre l’unité dans la multiplicité des religions et déclare aussi qu’elles ne comportent pas de bon et de mauvais : « En dépit de toutes les monstruosités perpétrées en son nom, la religion ne peut être tenue pour responsable d’aucun des crimes dont on l’accuse. Aucune religion n’a jamais persécuté l’homme, n’a jamais brûlé de sorcières ni accompli aucun de ces actes horribles. Qu’est-ce donc qui a poussé les hommes à commettre ces atrocités ? La politique, jamais la religion. »

La soif du pouvoir et les mauvais instincts de l’humanité, voilà les seuls responsables des maux attribués la religion, qui n’est en fait qu’une marche conduisant d’une vérité inférieure à une vérité supérieure. Ainsi que le dit la Gita :

« Je suis le même pour tous les êtres ; Personne ne M’inspire attrait ou éloignement… (IX, 29). »

« Et même ceux qui adorent avec une foi entière d’autres êtres radieux, ils M’adorent aussi, ô fils de Kunti, quoiqu’ils soient infidèles à l’ancienne Loi (IX, 23). »

« En vérité, c’est Moi qui suis le Maître de tous les sacrifices, car Je suis le Seigneur (IX, 24.) »

Le Swâmi répétait souvent qu’il est bon de naître dans une Eglise, mais mauvais d’y mourir. S’il est souhaitable d’avoir un arrière-fond religieux, des idées sur Dieu, des méthodes d’adoration, quelle que soit la tradition à laquelle on appartienne — car cela crée un intérêt et prépare l’esprit à la connaissance divine — on ne doit pas se confiner un horizon particulier en fermant les yeux à un point de vue plus large. Aucune religion, dans sa forme organisée, n’est susceptible de répondre à toutes les exigences, aucun sentier n’est capable de convenir à toutes les races.

« S’il doit y avoir un jour une religion universelle, elle ne devra être situé ni dans un lieu, ni dans le temps; il lui faudra être aussi infinie que le Dieu qu’elle prêchera, et répandre son soleil aussi bien sur les disciples de Krishna que sur ceux du Christ, sur les saints et sur les pécheurs; ni brahmanique, ni bouddhique, ni chrétienne, ni musulmane, elle représentera la somme totale de tout cela avec, en plus, une marge illimitée de développement; elle embrassera dans son universalisme tous les êtres et leur trouvera à chacun une place, depuis le sauvage le plus arriéré, jusqu’à l’être le plus évolué spirituellement qui dépasse par sa grandeur l’humanité entière et remplit d’admiration la société en la faisant douter de sa nature humaine.

Ce sera une religion qui ignorera la persécution et l’intolérance, qui reconnaîtra la divinité cachée en chaque être et dont toute l’étendue, toute la force visera à aider l’homme à réaliser sa vraie nature ».

Le Swami savait que tant qu’une personne reste prisonnière de son égoïsme, toutes ses forces sont inexploitées, ses jugements empreints de partialité et ses rapports avec le monde extérieur faussés par ses goûts personnels et ses motifs égoïstes. De quelque façon que ce soit, on doit dépasser cet état, proclame-t-il.

Le Vedanta ne parle pas seulement de Dieu dans le langage le plus élevé, mais aussi de la dignité humaine. Et croire en nous paraissait au Swami bien plus important que croire en Dieu. A quoi, en effet, serviront toutes nos prières et notre adoration si nous n’avons pas foi en nous-mêmes?

« Perdre confiance en soi, c’est perdre la foi en Dieu. Croyez-vous en cette Providence infinie travaillent en vous et à travers vous ? Si vous êtes persuadé que cet Être omniprésent réside en chaque atome, en chaque être, pénétrant à la fois votre corps, votre esprit et votre âme, comment pouvez-vous perdre confiance? »

D’après le Swami, cette pensée était de nature à rendre les gens meilleurs bien davantage que la menace du feu de l’enfer en expiation de toutes les fautes qu’ils sont susceptibles de commettre. La crainte rend poltron, seul le courage engendre la sainteté.

« N’ayez peur de rien — Vous ferez un travail magnifique. Dès l’instant où vous éprouvez la crainte, vous n’existez plus. C’est la peur qui est à l’origine de la misère du monde, la peur qui est la plus grande de toutes les superstitions et la cause de nos malheurs. Et c’est l’absence de peur qui, en un clin d’œil, nous apporte la sérénité ».

Cette absence de peur, voilà la contribution particulière du Vedanta, qui infuse la force et la confiance en soi. Les saints et les grandes figures spirituelles qui ont marqué le monde étaient tous inspirés par la divinité intérieure qui libérait l’énergie accumulée en eux.

L’homme doit apprendre à vénérer l’homme. Celui qui cherche Dieu, où trouverait-il de lui un symbole plus grand qu’en l’homme, en qui se réfléchit la lumière divine ?

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Par ces deux voies d’approche, la Présentation de la divinité en l’homme, et le service de l’humanité comme acte d’adoration du Seigneur, il a exprimé des idées valables pour notre époque moderne. L’éducation, pour lui, ne consiste pas simplement à enseigner aux enfants à tenir compte des autres, mais à leur permettre d’évoluer et de juger par eux-mêmes.

L’éducation n’est pas digne de ce nom si elle n’aide pas l’enfant à se développer dans tous les domaines. Il doit apprendre à se concentrer.

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Bien que nous puissions étudier les ouvres complètes de Swami Vivekananda, nous ne comprendrons jamais ainsi la clé de son message, qui ne réside pas dans ses livres mais dans sa vie même. Les Ecritures hindoues ont souvent décrit les hommes de réalisation comme des êtres qui vivent dans le monde en étant parfaitement détachés. Nous sommes effrayés à l’idée de perdre notre individualité. Swâmi Vivekânanda a été, dès le début, un exemple vivant de ce sage à l’intelligence fermement établie dont parle la Gita. Sri Ramakrishna disait de lui qu’il était déjà parfait et maitre dans la méditation avant sa présente incarnation et qu’il n’était revenu sur terre que pour aider l’humanité. Cette complète absence de tout sens de l’ego se traduisait de diverses manières. Il était prêt, à n’importe quel moment, à se sacrifier pour les autres. Aucune souffrance, aucun danger ne lui faisaient peur. Il se donnait entièrement à tout ce qu’il entreprenait, Que ce soit un jeu, un exposé, un chant ou une méditation. C’est là ce qui impressionnait et charmait tous ceux qui l’entouraient.

Sa vie, qui est pour nous comme une histoire merveilleuse, nous le montre en des circonstances très différentes — toujours extrêmement humain et prêt à admettre ses fautes devant n’importe qui. Un jour, invité chez un Prince, il refuse d’assister à un spectacle organisé par son hôte car il ne convient pas, dit-il, qu’un homme de renonciation ait des plaisirs séculiers. La musique commença sans lui et la danseuse, blessée d’apprendre que le grand saint qui honorait la maison de sa présence ne voulait pas la voir se mit à chanter les paroles suivantes :

« 0 seigneur, ne regarde pas mes péchés !

Ne T’appelle-t-on pas « Celui qui possède la vision égale » ?

Un morceau de fer est utilisé dans la chapelle,

Un autre pour fabriquer le couteau dont se sert le boucher.

Et pourtant, tous deux sont transformés en or

Lorsqu’ils touchent la pierre philosophale.

L’eau de la Jamuna est sacrée,

Celle du fossé nauséabonde;

Mais l’une et l’autre sont également sanctifiées

Après qu’elles ont rejoint le Gange.

Aussi, Seigneur, ne regarde pas mes péchés

Ne T’appelle-t-on pas « Celui qui possède la vision égale ? »

Profondément ému en entendant ces mots, le Swâmi comprit que lui qui devait se rappeler la présence de Dieu en toute créature venait d’en offenser une. Immédiatement il alla trouver la danseuse : « Mère, je viens de commettre une faute. J’étais sur le point de manquer de respect envers vous en ne voulant pas vous écouter. Mais votre chant a réveillé ma conscience. »

Dans la dernière période de sa vie, le Swami donna des descriptions magnifiques de son état d’esprit, nous ouvrant ainsi des aperçus sur sa propre nature : « Je vais bien, et même très bien mentalement. Non que je tombe dans un optimisme trompeur, mais ma capacité d’endurer la souffrance augmente de jour en jour. Le monde est un univers de rêve et, en tant que tel, doit finir par se briser. J’atteins une paix qui dépasse toute compréhension, qui n’est ni joie, ni peine, mais quelque chose de bien au-delà. Maintenant, je m’approche de cette paix, l’éternel silence — maintenant je vais voir chaque chose dans cette paix, parfaite à sa manière. Celui dont la joie n’est qu’en lui-même, dont les désirs ne sont qu’en lui-même, il a appris sa leçon. Il n’y a rien à chercher, rien à demander, rien à désirer, au-delà du soi. La plus grande chose que je puisse obtenir pour moi-même est de devenir libre. Donc, je n’ai besoin de rien pour mon bonheur, seul à travers l’éternité, car j’étais, je suis et je demeurerai libre à jamais. Voilà le Vedanta. Cette théorie que j’ai prêchée si longtemps, je la réalise maintenant… »

Pour terminer, je voudrais citer des passages d’une lettre qu’il écrivit deux ans avant de disparaître et qui nous donne un résumé de sa vie entière :

« …Après tout, je ne suis que le jeune homme qui écoutait extasié, émerveillé, les paroles merveilleuses de Ramakrishna sous le banian de Dakshineswar. C’est là ma véritable nature. Le travail, l’activité, les bonnes œuvres, etc., tout cela ne s’y est que superposé. Et maintenant j’entends de nouveau sa voix; toujours la même voix qui fait tressaillir mon âme. Les liens se détachent, l’amour se meurt, le travail n’a plus de saveur, la vie a perdu son éclat. Maintenant il n’y a plus que la voix du Maitre qui appelle. « Me voici, Seigneur, me voici » — « Laisse les morts enterrer leurs morts et suis-moi » — Me voici, Seigneur bien-aimé, me voici ».

Oui, me voici, je viens. Le nirvana est devant moi. Parfois je le sens, le même océan infini de paix, sans une ride, sans un souffle. Je suis content d’être venu au monde, content d’avoir tant souffert, content d’avoir fait de lourdes erreurs, content d’entrer dans la paix. Je ne laisse personne enchainé, je n’emporte pas de chaînes. Que ce corps s’en aille et me libère, ou bien que j’accède à la liberté dans ce corps, le vieil homme est parti, parti pour toujours, pour ne plus jamais revenir. Le guide, le guru, le maître, l’instructeur, est parti; le jeune homme, le disciple, le serviteur est resté…

Les moments les plus doux de ma vie ont été ceux où je me laissais aller à la dérive. De nouveau maintenant je me sens emporté, avec devant moi le soleil chaud et brillant, avec des masses de végétation tout autour de moi. Dans la chaleur, tout est si paisible, si calme et je vais à la dérive, tout doucement, dans le sein affectueux du grand fleuve. Je n’ose pas agiter l’eau avec mas mains ou mes pieds, de peur de rompre le silence merveilleux, ce silence qui vous persuade qu’il est une illusion !

Derrière mon travail, il y avait de l’ambition, derrière mon amour il y avait de la personnalité, derrière ma pureté il y avait de la crainte, derrière mon action de guide, il y avait la soif du pouvoir. Maintenant tout cela s’évanouit et je suis emporté par le courant. Me voici, Mère, me voici je viens dans Ton sein chaleureux, je me laisse flotter là où Tu me mènes, dans l’étrange, dans le muet, dans le pays des merveilles. Me voici, spectateur, et non plus acteur.

Le monde est, mais il n’est ni beau, ni laid, il est comme des sensations qui n’exciteraient aucune émotion… Tout est bon et beau; car toutes les choses perdent leurs proportions relatives par rapport à moi, et mon corps fut, des premiers.

OM TAT SAT ».


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