Table Ronde : Les sectes pourquoi ? comment ?


23 Jan 2011

(Revue Question De. No 12. Mai-Juin 1976)

La table ronde rassemblait : Jean Chevalier, docteur en théologie, écrivain (« l’Encyclopédie des symboles », « le Soufisme », « l’Encyclopédie des religions », etc.); Jacques Mousseau, sociologue, rédacteur en chef du mensuel « Psychologie » ; Alain de Benoist, animateur de la revue « Nouvelle Ecole »; Louis Pauwels.

Jean Chevalier : — Les personnes que les sectes attirent sont à la recherche d’un maître, d’une doctrine, d’une communauté.

Je suis en relation avec des membres actuels de sectes et avec des membres qui les ont quittées. Si bien que j’ai pu percevoir leurs problèmes des deux points de vue. La semaine dernière encore, j’étais en discussion avec un certain nombre d’étudiants, surtout des scientifiques. J’ai constaté que c’était plutôt parmi des scientifiques que parmi des philosophes ou des littéraires que le phénomène sectaire était attrayant. Il m’a semblé, en réfléchissant un peu à ces divers témoignages — ce n’est pas du tout une étude systématique —, que je me trouvais en face de trois paradoxes. Ils se greffent sur les trois grandes caractéristiques de toute religion : le paradoxe du maître, le paradoxe d’une doctrine et le paradoxe d’une communauté d’élection, d’un désir de communication et de communion.

1. A la recherche d’un maître

Tous les garçons et filles qui m’ont parlé de leur adhésion à une secte sont en révolte contre leurs professeurs, leurs chefs, leurs patrons, leur famille; même s’ils aiment leurs parents, et c’est souvent le cas, ils ne les considèrent pas du tout comme des maîtres. Leurs professeurs ne sont pas des maîtres ; distants, étrangers, ils peuvent être des enseignants brillants, mais qui ne donnent rien de leur vie et n’apportent rien à la vie des autres. Ces jeunes gens ont trouvé dans les sectes des personnes qui se conduisent en maîtres bien qu’elles ne soient justifiées ni par des institutions — souvent elles n’ont aucun titre universitaire —, ni par une position sociale, ni par un génie intellectuel, ni par un talent d’orateur, mais qui jouissent d’une sorte de charisme… et d’une extraordinaire assurance ! Voilà le premier paradoxe : D’une part, le refus de tous les maîtres traditionnels et conventionnels et, d’autre part, le don à un maître que, semble-t-il, rien ne qualifie sauf sa nouveauté et une promesse de révélation. Apparemment, une influence mystérieuse qui est celle d’une autorité inconnue, et non d’un pouvoir établi.

2. A la découverte d’une doctrine

Le second paradoxe porte sur la doctrine. Ceux qui appartiennent aux sectes que je connais — un petit nombre seulement mais assez caractéristiques — ne professaient aucune doctrine. Les uns venaient du catholicisme, mais d’un catholicisme décérébré, moralisant, socialisant, laxiste ou légaliste auquel ils ne voulaient plus adhérer. D’autres venaient simplement d’une absence totale de religion. D’autres — et c’est pourquoi je parle surtout de milieux scientifiques — ne recevaient de leur enseignement aucune donnée répondant à des questions d’ordre philosophique ou religieux. Quand je dis ordre philosophique, je ne pense pas à un système établi. J’évoque les questions les plus générales sur la vie personnelle et sociale, sur les origines et la destinée, sur la liberté, bref, une inquiétude fondamentale qui est, à mon avis, congénitale, propre à toute conscience. Si elle ne se manifeste pas à un moment donné de la vie, elle se révèle à un autre, au moins sous forme de question. Dans l’enseignement qu’ils ont reçu, ces jeunes gens n’ont rien trouvé répondant à cette inquiétude si ce n’est de la désinvolture ou des systèmes négatifs. Vous me contredirez peut-être, mais tels sont les témoignages qui m’ont été donnés. Or, dans les sectes ils ont trouvé une doctrine philosophique, religieuse, morale, et je dirais même des prétentions à une doctrine scientifique. Dans ma discussion de la semaine dernière à la base de certains textes de leur maître qu’ils m’avaient apportés, je leur ai montré à quel peint les prétentions scientifiques de ces écrits étaient légères, voire grotesques et souvent retardataires et même périmées. C’était du niveau des premiers temps de l’évolutionnisme, avec des formules élémentaires, des affirmations ahurissantes, d’une histoire et d’une science mal assimilées. Dans leur recherche d’une doctrine philosophique et religieuse — comme quoi la formation scientifique peut former à des méthodes très rigoureuses dans un domaine très limité et laisser l’esprit désemparé et puéril en d’autres domaines — ces jeunes gens me donnaient l’impression de n’avoir aucun esprit critique. Dans le domaine philosophique et religieux, ils étaient d’une extrême naïveté et d’une invraisemblable crédulité.

3. Le besoin de communiquer

Enfin, troisième paradoxe, celui de la communion, de la communauté d’adoption. Ces adeptes ont cherché un milieu social en dehors de leur famille soit parce que leur famille ne vivait plus aux mêmes rythmes intérieurs qu’eux, soit parce que leur famille était désunie (je crois que c’est beaucoup plus parce qu’ils n’avaient plus le même langage, le même style de vie, les mêmes orientations) ; bref, dans la famille, ils éprouvaient une profonde insatisfaction, comme un sentiment de frustration ou d’étrangeté. C’est peut-être plus que de la frustration en effet, c’est une sorte de rupture, une rupture de fait, une rupture psychologique, une rupture fondamentale qu’on n’a peut-être pas voulue mais qui est, comme un fait qu’on ne s’explique pas. Ils se sentent étrangers dans leur milieu natal. Ils se sont sentis incapables de communiquer avec leur milieu. Qu’un groupe comme une secte leur offre une possibilité de communication — la plupart m’en ont parlé comme de l’attrait principal — c’était pour eux quelque chose d’extraordinaire, la découverte d’une oasis. Dans la mesure où ils ont retiré un bienfait de leur passage dans la secte, tous m’ont dit que c’était ce bienfait de la communication. Ils étaient appelés à communiquer, quitte à un moment donné à être asservis à l’enseignement du maître du groupe. Par exemple, si vous vous écartez du groupe après avoir communié dans leur fête, leurs exercices, leurs méditations, vous êtes sévèrement rappelés à l’ordre. Il faut se soumettre à l’enseignement de la secte dans son intégralité. Alors c’est à ce moment-là qu’il y a eu des heurts et que certains sont partis. Les uns ont accepté ce dogmatisme, mais ils reconnaissent l’avantage qu’ils ont retiré d’avoir progressé dans la communication. Ils ont perçu la possibilité d’un lien social, ils ont vécu des instants précieux de communion, ils sont sortis de leur solitude morale, alors qu’ils se croyaient perdus dans un monde atomisé.

Louis Pauwels : — Est-ce un désir de s’abandonner au groupe ? — N’est-ce pas l’absence de modèle qui explique la recherche du maître ?

Ce que vous appelez chez eux le goût de communication, n’est-ce pas la fascination du grégarisme ? S’agit-il de communiquer ? Ne s’agit-il pas plutôt de l’abandon de la personne dans un milieu clos ? D’abandonner sa personnalité à’ l’intérieur d’un ensemble ? Ils parlent du besoin de communication parce qu’ils utilisent simplement un mot que les médias ont beaucoup véhiculé. Cela correspond chez eux à un autre besoin : l’abandon de l’individu dans le grégarisme exalté. Deuxième point : vous parlez de la recherche du maitre. J’y vois un effet de manque du modèle dans notre civilisation. Je veux dire ceci : toute société avait, jusqu’ici, prétendu fournir un modèle idéal. On savait à qui il fallait ressembler pour approcher la perfection. La chrétienté proposait pour modèle le chevalier ou le saint ; le Japon proposait le samouraï; le XVIIe siècle, « l’honnête homme »; l’Angleterre, le gentleman. Nos sociétés ne fournissent plus de modèle de référence. Pas même, d’ailleurs, le communisme. Il est singulier que la propagande communiste soit faite sur les avantages d’une meilleure répartition économique, jamais sur la joie ou l’honneur d’être un homme communiste. Jamais on ne définit l’homme communiste idéal. De sorte que, là non plus, il n’y a pas de modèle. L’absence de modèle idéal porte à aller chercher un « maître », fût-il d’une prétention excessive, fût-il caricatural.

Alain de Benoist : — On peut distinguer quatre grandes familles de sectes. — L’attitude sectaire résulte d’un grand désarroi.

Il y a deux façons d’aborder le problème : soit l’on tente une sorte de classification des sectes, et l’on essaie de mettre un peu d’ordre dans le foisonnement de leurs doctrines ; soit l’on met de côté ce qu’il peut y avoir de différent dans chaque système, pour faire une analyse générale du phénomène sectaire en tant que tel.

Sur le premier point, pour être bref, je distinguerai quatre grandes familles de sectes. Tout d’abord les sectes dérivées du judéo-christianisme, c’est-à-dire celles qui se réclament, sous une forme ou sous une autre, de l’enseignement de la Bible. Puis ce que l’on pourrait appeler les sectes-prétextes, à caractère tout à fait farfelu : cela peut aller de l’association de malfaiteurs camouflée jusqu’à la communauté psychiatrique en liberté. En troisième position, viennent les sectes de transplantation : sous ce terme, je désigne toutes les sectes qui tentent d’acclimater diverses variétés d’orientalisme, d’hindouisme, de bouddhisme, etc. Leurs partisans croient que l’on peut résoudre la crise de société qui se développe en Occident par recours à des traditions orientales réelles ou supposées. La quatrième « famille » est moins connue. Elle regroupe des sectes qui sont moins à la mode. Elle existe pourtant. Il s’agit de ce que j’appellerais les sectes de la résurgence. Récusant le christianisme au même titre que les autres grandes religions universalistes, elles tentent de restituer, sous une forme sectaire, soit religieuse soit philosophique, les croyances païennes de l’Europe ancienne. A la faveur de la crise actuelle, de telles sectes sont apparues (ou réapparues) dans plusieurs pays d’Europe. Je pense, en Allemagne, à 1’Artgemeinschaft, aux Goden, au groupe de Die kosmische Wahrheit. Mais il faudrait également citer les sectes odinistes, actives en Islande, en Grande-Bretagne et au Canada, les sectes normanniques, celtiques, wotanistes, etc.

Il est évident qu’en dépit de leurs divergences, parfois fondamentales, ces groupes ont tous des points communs ; au-delà des doctrines, il existe un phénomène — une attitude — sectaire.

Désarroi et mal de vivre

Il me semble, comme à beaucoup, que ce qui explique principalement la résurgence et le développement des sectes, c’est un désarroi fondamental devant un certain nombre de phénomènes propres aux sociétés contemporaines.

Désarroi devant le matérialisme : c’est l’évidence. Devant le fait que nous sommes entrés dans l’âge de la matérialisation, de la pétrification des sentiments et des idées, et que les préoccupations du plus grand nombre se ramènent de plus en plus systématiquement aux seuls aspects matériels de l’existence humaine.

Désarroi devant la disparition de l’objectivité comme une notion allant de soi. Sans doute sommes-nous ici au cœur du débat qui nous intéresse. La bonne marche d’une société suppose le consensus du plus grand nombre. Dans l’ordre social, ce consensus est obtenu lorsque l’autorité s’appuie sur des valeurs implicites qui, sans être nécessairement des absolus, peuvent néanmoins être considérées comme telles. Ce sont ces valeurs qui coagulent le tissu social, oui lui donnent son caractère organique. De là procède le tiers suprême qui forme la clé de voûte du système. Mais dès l’instant où ces valeurs sont remises en cause, où le tiers suprême est récusé par le plus grand nombre — quelquefois à tort, quelquefois à juste raison —, alors les choses ne vont plus d’elles-mêmes. La vie ne va plus de soi. C’est la « difficulté d’être »: difficulté d’autant plus réelle que sa nature n’est en général pas perçue consciemment. Cependant, beaucoup comprennent, de façon plus ou moins instinctive, la nécessité qu’il y a à redonner un sens à la vie. Et c’est la porte ouverte à une floraison de groupes et groupuscules sectaires.

Et puis, il y a le défaut d’autorité. Sur ce point, je rejoins complètement le propos de Jean Chevalier. Les travaux de Konrad Lorenz et de l’éthologie moderne ont démontré la nécessité, pour toute espèce vivante, d’un ordre manifesté par une autorité.

L’individu, rejetant les intermédiaires, veut vivre ses propres expériences.

Fait plus grave : non seulement il n’y a plus de modèles, mais il y a également de moins en moins de possibilités concrètes de vivre selon les modèles qui pourraient être proposés. Le sociologue et philosophe allemand Arnold Gehlen, qui est mort voici quelques mois, a eu un mot très juste pour désigner cela. Il parlait de « généralisation de l’expérience de seconde main ». C’est-à-dire que, dans le monde actuel, entre l’événement réel et l’individu, il s’introduit de plus en plus un médiateur (les fameux médias) qui retransmet l’événement (après l’avoir éventuellement remodelé) de façon qu’il ne puisse plus être vécu que comme information ou, au mieux, comme spectacle. Je crois que, dans ce phénomène de regain des sectes, on trouve aussi ce désir de vivre soi-même une expérience directement, sans intermédiaire.

Il a le sentiment de faire partie des élus

Enfin, il y a un désarroi certain devant le caractère profondément égalitaire et universaliste des nouvelles idéologies dominantes. Lorsqu’il y a trop de différences réelles entre les membres d’une même société, la communication devient de plus en plus difficile — parce que le sentiment d’appartenance à une communauté, qui fonde la possibilité même de cette communication, s’efface peu à peu. Il est remarquable que les adeptes de la plupart des sectes, qui se considèrent souvent comme parfaitement égaux entre eux, introduisent en revanche une différence de niveau absolue entre leur communauté, prise dans son ensemble, et la totalité des « autres » — des exclus. C’est d’ailleurs ce que Sun Myung Moon dit à ses partisans: considérez-vous comme supérieurs à tous ceux qui ne vous ont pas encore rejoints. Ce sentiment de supériorité, qui vient de la conviction d’avoir raison, de faire partie du petit nombre des élus, etc., est trop fort à l’intérieur des sectes. (Il ne faut d’ailleurs pas se dissimuler qu’il constitue une compensation à un sentiment d’impuissance et au désarroi antérieurs.) Une telle attitude dérive directement du caractère de plus en plus hétérogène de la société. Dans un monde où toutes les capitales deviennent ces « villes mondiales » dont parlait Spengler, nul n’a plus de points communs avec personne. Les hommes ne se sentent plus liés entre eux. Pour que les relations sociales aient de nouveau un sens, ils ont besoin de quelque chose qui les relie : d’une religion faite à leur mesure, d’une petite communauté où la communication soit de nouveau fluide. C’est la secte.

Louis Pauwels : Toutes les sectes annoncent la fin des temps.

Un autre élément m’a frappé dans les sectes d’inspiration chrétienne comme dans les sectes d’inspiration orientale. Je les vois les unes et les autres mues par le sentiment apocalyptique. Elles annoncent la fin des temps. Les sectes chrétiennes exaltent une nouvelle Parousie. Les sectes d’inspiration orientale se situent dans le Kali-yuga, l’âge noir de la punition. Seuls les adeptes vont traverser cette fin des temps et constituer l’Arche. Ils sauveront le monde en se sauvant. Ils seront les anges échappant à la catastrophe générale, les justes épargnés par l’Apocalypse.

Jacques Mousseau : L’effervescence des sectes est-elle plus importante de nos jours que, dans le passé ?

Si on s’interroge ici et ailleurs sur le développement des sectes, c’est parce qu’on estime que le phénomène est plus important qu’il n’a été dans le passé. Un premier point qu’il faudrait régler serait de savoir s’il y a vraiment une multiplication des sectes et des phénomènes de sectes. Il est devenu habituel d’ignorer ou d’oublier l’histoire. Prenons un exemple : on a fait de notre passé, au moins du XIIe au XXe siècle, dans le domaine des mœurs une longue période de frustration sexuelle. Et on explique par des siècles de répression l’explosion actuelle de la pornographie. Les historiens montrent que cette vision de notre passé est simpliste et que, si répression il y a eu, elle a été lente à se mettre en place et n’a triomphé que sur un court laps de temps, une partie du XIXe siècle. Sur le sujet qui nous occupe, il faut interroger aussi l’historien. Les sectes n’ont-elles pas été de tous les temps ? Et en grand nombre ? La nouveauté de notre époque ne serait-elle pas que les religions établies sont simplement moins vigilantes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient ? Le besoin d’inventer ou de réinventer, même la religion, n’est-il pas au cœur de l’être ? La marginalité et l’existence de marginaux ne sont-ils pas de tous les temps ? Seulement clans le passé, la marginalité ne s’exprimait pas du côté du spirituel. Quand elle choisissait le terrain du spirituel pour se manifester, elle se faisait lourdement taper sur les doigts par les Eglises catholique ou protestante qui, aujourd’hui, ont démissionné et laissent le mouvement courir.

Cependant, je pense qu’en interrogeant l’historien, on découvrirait qu’en dépit de la vigilance des religions établies, une spiritualité sauvage et marginale a toujours été présente. On la tuait dans l’œuf.

Les religions traditionnelles desséchées tuent la communication

Aujourd’hui si les sectes se multiplient c’est contre les religions instaurées. Donc, que reprochent ceux qui ne les suivent pas sur le plan spirituel aux religions instaurées ? Un certain dessèchement. L’institution l’a emporté sur la vie. La religion n’a plus assez de chair. Quelle erreur de ce point de vue d’avoir supprimé les textes et les chants en latin ! Au nom de la communication, on a tué la métacommunication, celle qui passe au-delà du message intellectuel. Dans une communication instrumentale — celle qui vise à réaliser une opération concrète l’essentiel du message passe par les mots. Mais dans les autres formes de communication (affective, sensuelle et spirituelle), l’essentiel emprunte d’autres voies. La religion n’a-t-elle qu’une fonction instrumentale ? On voit bien que non. Dans les sectes, ces gens qui répètent inlassablement les mêmes mots ou les mêmes mantras retrouvent une communication à un autre niveau.

La religion est une aventure à vivre

Harvey Cox, un théologien américain, voit dans la religion deux aspects : bien sûr, un aspect institutionnel avec les rites, les signes et les symboles ; mais en même temps, un aspect « histoire en train de se faire ». Pour certains individus, la religion est une aventure à vivre. Les grandes religions occidentales se donnent comme abstraites et comme achevées. Certains individus qui se dirigent vers les sectes éprouvent sans doute le besoin de vivre leur spiritualité comme un dévoilement de chaque jour. Ils veulent découvrir des choses. Ils veulent découvrir un maître. Ils veulent se découvrir eux-mêmes. Et la religion est encore plus belle, pour eux, quand elle devient quelque chose qu’on édifie, chaque matin un peu plus.

Ce qui m’a frappé aux Etats-Unis, c’est qu’un certain nombre de gens (je pense à l’évêque Pike, qui est mort, ou encore à Harvey Cox [1]) qui ont eu un certain succès en faisant vivre la religion, en prenant des positions marginales au sein de leurs Eglises. Ils se tenaient sur la frontière des sectes dont nous parlons et des religions établies. Ils se présentaient comme constamment en mouvement. La spiritualité avec eux redevenait création, avec ce côté presque sauvage du monde américain. Ne discutons pas la valeur de cette démarche, mais la réalité du phénomène et son impact. Pourquoi cet impact d’une spiritualité aventureuse — aventure peut-être. Des gens les ont écoutés, parce qu’ils vivaient leur religion comme une histoire en train de se faire: je reprends le mot.

La société doit tenir compte du besoin de spiritualité des hommes

Un autre point aussi, et là je répondrais peut-être à Louis Pauwels quand il évoquait le grégarisme et à Jean Chevalier quand il parlait de communication. J’ai cru reconnaître au passage une des idées chères à Louis Pauwels à savoir que la société est faite pour répondre aux besoins matériels de l’homme, pas pour lui donner une vie intérieure ou satisfaire celle-ci si elle existe chez lui. La vie intérieure relèverait du domaine privé. Je crois que c’est une idée qui peut être discutée. On peut se demander s’il existe vraiment des phénomènes autres que sociaux. Je ne pense pas qu’il existe des besoins que l’on satisfait solitairement et d’autres besoins qui sont vécus en groupe. Je crois que la société a aussi à tenir compte du besoin de spiritualité de l’homme. Certains en tant qu’individus peuvent peut-être, parce qu’ils sont plus forts ou plus doués, trouver des solutions ou des aménagements seuls et vivre en solitaire ce besoin. Mais ils sont des exceptions. La règle générale, c’est le besoin de communication et de communion. C’est cela aussi qu’on va chercher dans les sectes.

Louis Pauwels : Les groupes de recherche pour développer les potentialités humaines ne sont pas des sectes.

Alain de Benoist a fait une distinction entre les sectes. Il faut faire une distinction supplémentaire entre l’ensemble des sectes et les groupes de recherche destinés au développement maximal des potentialités humaines. Ces groupes de recherches psychologiques qui tentent d’intégrer les méthodes issues de la tradition débordent évidemment la psychologie mécaniste et réductionniste. Je vois à travers ces groupes (de type Esalen, sophrologie, bio-feedback, méditation transcendantale, etc.) la recherche positive d’un yoga de l’Occident. J’y vois pour l’homme occidental la possibilité de retrouver les chemins d’un meilleur emploi de soi-même, une sagesse, une autonomie de l’être, un élargissement de la conscience, etc. Il y a donc deux phénomènes. Un phénomène lié à une maladie éternelle de l’humanité : le besoin d’absolu. Et un autre phénomène : la recherche d’un comportement d’homme sage et éveillé utilisant la totalité des potentialités mentales et psychiques. Ce sont deux voies différentes. Je dirais : la voie régressive et la voie héroïque, la dissolution dans l’absolu et la tension vers la surhumanité.

Jacques Mousseau: Les groupes psychologiques s’orientent de plus en plus vers les techniques spirituelles.

Vous avez tout à fait raison d’insister sur le fait qu’il y a à notre époque deux sortes de groupes. Des groupes de techniques psychologiques et des groupes de techniques spirituelles. Mais ces deux groupes sont liés. Il y a des groupes qui améliorent le contenant sans proposer de contenu. Leurs leaders disent : « Je n’ai pas de message à livrer, je n’ai pas d’idées, pas de philosophie, mais je connais un certain nombre de choses qui permettent d’être mieux avec soi-même ; essayez et puis après vous jugerez ». Il y a d’autres groupes, les sectes, qui proposent un contenu. Mais on note de plus en plus que souvent les gens passent d’une forme de groupe à l’autre. Ils commencent par aller vers des groupes où on leur dit : « Vous serez plus détendu, plus maître de vous, vous dormirez mieux, vous vous débarrasserez de vos problèmes ». Puis ils franchissent le pas vers l’autre groupe. Cela est non seulement vrai au niveau des individus mais également au niveau des leaders et des institutions. L’institut d’Esalen en Californie, que vous citiez, a commencé comme un centre de techniques psychologiques depuis deux ans, il devient essentiellement un centre de techniques spirituelles, chaque année un peu plus. J’ai pu le constater en mai dernier. Esalen n’est plus du tout ce qu’il était à sa naissance. Les gens eux-mêmes non seulement les gens qui y viennent mais les leaders ayant un peu épuisé l’apport des techniques psychologiques, ont cherché plus loin et ont voulu donner un contenu spirituel à leur quête. Si je devais faire un pari, je dirais que, dans les deux ou trois ans à venir, Esalen n’aura plus rien faire avec la psychologie de groupe : ce ne sera plus un centre de thérapie ce sera essentiellement un centre de spiritualité. Les leaders sont les mêmes qu’il y a dix ans, mais ils ont évolué. A moins que vous estimiez que ce sont seulement des marchands qui se bornent à adapter l’offre à la demande de leur public. Après tout, vivre sur une des plages de Big Sur est peut-être une fin en soi !

Alain de Benoist : Les Eglises instituées furent à leurs débuts des sectes.

Il ne faut pas perdre de vue qu’entre une Eglise « classique » et une secte il n’y a souvent qu’une marge restreinte — même s’il est évident qu’à partir d’un certain moment de sa croissance une secte acquiert aussi des nouvelles caractéristiques qualitatives. Jacques Mousseau parlait à l’instant des reproches que les sectes font aux Eglises institutionnalisées. Pour ma part, je crois qu’elles ne leur reprochent pas tant de ne plus être l’histoire, de ne plus faire l’histoire que d’avoir perdu la claire conscience de ce qu’elles furent, à leurs débuts, des petites communautés vivantes, dont les sectes, précisément, essaient de retrouver l’esprit.

N’oublions pas que, par rapport à d’autres entreprises analogues, le christianisme est en quelque sorte une secte qui a réussi : peut-être, à l’origine une secte gnostique successivement rejudaïsée et déjudaïsée.

Par ailleurs, il est souvent bien difficile de distinguer les sectes proprement dites de toutes les organisations plus ou moins groupusculaires où l’on retrouve des « marginaux ». Parmi ces « marginaux », il y a un certain nombre d’individus d’élite. Mais aussi bon nombre de déséquilibrés, pour qui l’activité militante et associative constitue une forme de thérapie.

Jean Chevalier : Les sectes ont une hiérarchie intérieure et les adeptes vont de degré en degré.

Tout ceci tend à prouver qu’il faut tenir compte de l’extrême complexité et de la variété des motifs d’adhésion et de fidélité à une secte. Je signalerai aussi qu’il y a dans la plupart des sectes une hiérarchie et on retrouve ici la recherche d’une autorité. C’est une chose considérable chez les adeptes des sectes. Ils iront d’un degré à l’autre, et plusieurs d’entre eux sont impatients d’arriver. Je dirais même — c’est peut-être un jugement téméraire de ma part — que cette hiérarchie est un procédé pour retenir dans les sectes un certain nombre d’adhérents, qui mesurent le vide, la fragilité ou la banalité de l’enseignement qu’ils reçoivent. On leur dit: « Oui, mais vous ne savez pas tout. Quand vous parviendrez au degré supérieur, on vous en apprendra plus. » Et on les promène ainsi de degré en degré, d’espérance en espérance, au rêve d’un degré qu’ils n’atteindront jamais, celui de la connaissance qu’ils attendent.

Louis Pauwels : Le désir de recevoir la vérité absolue et révélée est la caractéristique des sectes.

Le phénomène général que vous décrivez, c’est le désir de recevoir une vérité révélée. Jamais il ne s’agit de la découverte progressive d’un certain nombre de vérités par expérience et par recherches mais de l’attente d’une véritable totale, d’une explication globale. C’est ce qui introduit une très grande différence entre les sectes et la franc-maçonnerie. Je me demande — c’est une question qu’on peut se poser — si le désir, bien au-delà du besoin de communication et d’égalité, si le désir de recevoir enfin d’un coup la vérité absolue n’est pas la maladie fondamentale du sectaire. A ce titre, le phénomène des sectes religieuses est très proche du phénomène politique contemporain, lui-même dominé par le fanatisme.

Jacques Mousseau : Le besoin de spiritualité n’a pas bonne presse dans le monde d’aujourd’hui.

Je voudrais réagir à la première phrase de Jean Chevalier à propos des motifs d’adhésion aux sectes. Je pensais, en l’écoutant, que dans notre société, le besoin spirituel n’ayant pas bonne presse, il était tout à fait normal que des gens rencontrant au fond d’eux-mêmes ce besoin de spiritualité croient sincèrement qu’ils ont seulement le désir de vaincre leur timidité ou de mieux respirer. Et ils disent : « Non, je ne suis pas venu vers vous par besoin spirituel, mais parce que je me sentais mal dans ma peau ou parce que j’avais un besoin de communication. » Si on accepte l’idée que dans notre société le besoin de spiritualité n’est pas reconnu en dépit de l’existence des églises traditionnelles, que peut faire celui qui l’éprouve en lui ? Premièrement, tricher en l’appelant autrement, du moins dans un premier temps. Donc à mon avis, il ne faut pas tenir le discours manifeste des gens qui vont dans les groupes pour le discours réel. Il faut décoder le discours latent. Que peut encore faire celui qui a un besoin spirituel inattendu ? Deuxièmement, se marginaliser. Il devient marginal par force.

Depuis trente ans, il y a des psychologues — et je pense, par exemple, à Viktor Frankl à peine cadet de Freud, Viennois comme ce dernier, et qui a aujourd’hui l’âge de la psychanalyse, un peu plus même, quatre-vingt-cinq ans — qui expliquent que le besoin spirituel est au moins aussi fondamental dans l’être humain que le besoin sexuel. Et depuis ce temps, le message ne passe pas. Les ouvrages de ceux qui parlent ainsi, ceux de Frankl [2]sont passés inaperçus.

Alain de Benoist : Aller de l’avant ou finir en arrière ?

Nous entrons dans une époque où deux attitudes fondamentales vont s’opposer avec toujours plus de dureté. D’un côté, ceux qui veulent continuer l’aventure humaine — aller plus loin. De l’autre, ceux qui pensent que l’on est déjà allé trop loin, qu’il faut retourner en arrière, vers le vert paradis du « communisme primitif » et de l’égalitarisme prénéolithique. Il est frappant de voir, lorsque l’on consulte la littérature des sectes, l’importance qu’y revêt le mythe de l’oasis : la petite île de salut, bien abritée, de cette « vallée de larmes », de cet univers où règnent les méchants et triomphe le péché, où se retrouveront, à l’heure H du jour J, les rares élus qui n’auront pas composé avec cette Babylone d’impudicité qu’est, à leurs yeux, le monde d’aujourd’hui.

Les adeptes des sectes, retranchés du monde, ne veulent y jouer aucun rôle

Autre caractéristique remarquable : le divorce flagrant qui existe entre nombre d’adhérents de certaines sectes et, corollairement, leurs moyens financiers, et, d’autre part, leur influence politique ou sociale réelle — qui est généralement nulle. Les pentecôtistes sont aujourd’hui plus de deux millions. Les témoins de Jéhovah et les adventistes du septième jour comptent ensemble quatre millions d’adhérents. Les enfants de Dieu, dirigés par Moïse David (David Berg), diffusent leurs publications en trente-sept langues et touchent tous les mois près de cent quatre-vingt-dix millions de personnes. Tout cela est considérable. Pourtant, au niveau des centres réels de décision, leur importance est pratiquement négligeable. Pourquoi ? Parce que, précisément, les sectes ne cherchent pas du tout à s’emparer des centres de décision, mais au contraire à se couper du monde, à laisser l’histoire se poursuivre sans eux et se recroqueviller sur un petit univers bien chaud.

Louis- Pauwels : Toujours le mythe du paradis perdu.

Je rejoins tout à fait votre analyse. J’évoquais tout à l’heure à la base de l’esprit des sectes l’apocalyptisme et le millénarisme, le sentiment général que le monde va finir, qu’il va à l’épouvante de toute façon et qu’il fait régresser à quelque angélisme primitif. Il ne s’agit pas de passer à u degré d’humanité supérieur qui permettrait d’affronter les difficultés de ce monde, mais de retrouver une « pureté primordiale » pour la fin de temps. Toujours le mythe du paradis perdu…

Jean Chevalier : La secte est un refuge

Au lieu que ce soit une recherche de « nouveau » que je constate dans les sectes, j’y vois au contraire une sorte de nostalgie. C’est une fuite en arrière non pas une fuite en avant. C’est un regressus ad uterum, un recours, un abri, une sécurité. Comme par un sentiment de panique, c’est mû vers la secte comme vers un refuge, vers la matrice. On se sécurise artificiellement, symboliquement. La secte représente une sorte d’arche de Noé sous le déluge. Avec le maître, l’enseignement et le groupe, on se sent désormais en sécurité. Et l’enseignement qui est donné n’est pas un enseignement de nouveautés, bien que de temps en temps il se pare de quelques formules plus ou moins scientifiques, mais il se réfère plutôt à une tradition dont nous avons perdu le sens, à une tradition inconnue, mais avec laquelle le maître est en contact et qu’il peut nous révéler. La secte évoque à la fois l’Age d’Or et la Terre promise, double séduction, double fascination d’un passé mythique et d’un avenir ensoleillé.

Jacques Mousseau : Les sectes offrent une cohérence de l’information qui est très séduisante.

En employant le mot « oasis », vous n’êtes pas du tout en contradiction avec la première partie de votre exposé sur la surabondance d’information Qu’offrent de particulier les sectes ? Une cohérence, de l’information. A la limite, pour certains, dans le brouhaha ambiant, peu importe que le message soit vrai, s’il est cohérent. Que recherchent en premier ceux qui vont dans une secte ? La vérité ou la cohérence du discours qui leur est donné Savoir si cette cohérence est superficielle ou résiste à une analyse philosophique en profondeur est une autre question. Pour les jeunes qui se dirigent vers les sectes, c’est la cohérence au moins au premier niveau du message qui leur est délivré. Ils sont sécurisés par cette cohérence.

Louis Pauwels : Au-delà de la critique, que dire à l’homme tenté de vivre sa spiritualité ?

Nous venons de faire plusieurs constats négatifs : insuffisance des sectes, faillite des Eglises. Nous venons aussi de constater la réalité du besoin religieux. Nous récusons les sectes et nous mettons en garde les hommes qui y vont. Bien. Mais qu’avons-nous à dire au lecteur légitimement tenté, malgré tout ? Légitimement tenté par un désir de vivre sa spiritualité ? Il n’y a plus d’Eglises, les sectes sont dangereuses. Qu’avons-nous à lui dire au-delà de la critique ? Quel pas en avant avons-nous à lui proposer ?

Jean Chevalier : Tant qu’il n’y aura pas d’objectivité, aucune proposition ne sera jamais reçue.

Je me souviens d’un ancien officier de cavalerie qui s’était fait chartreux. J’étais allé le voir à la chartreuse de la Valsainte, et cet officier devenu moine et traducteur du mystique Angelius Silesius disait : « La santé de l’esprit, c’est l’objectivité. » Que proposer ? Si nous avions une vérité à proposer, comment serait-elle reçue ? Nous assistons aujourd’hui au triomphe de la subjectivité. Ce qu’il y a de plus grave, je crois, dans notre société : c’est le règne de la subjectivité intellectuelle. Elle coupe les voies de la communication ; elle enferme l’esprit dans une prison. On ne vit, on ne se comprend qu’en cercle clos.

Alain de Benoist : Il n’y a plus que des opinions multiples et contradictoires.

Je ne déplore pas cette pluralité d’opinions. Ce que je déplore, c’est qu’aucune de ces opinions n’ait l’audace, le courage et surtout l’énergie pour tenter de s’affirmer réellement comme nouvelle objectivité. C’est qu’aucune énergie créatrice ne se montre assez puissante pour qu’après elle il ne soit plus possible de penser en dehors d’elle, en dehors des valeurs et des thèmes qu’elle aura instaurés.

Jacques Mousseau: Seul le consensus social peut prétendre à l’objectivité.

La subjectivité qui s’impose comme objectivité, c’est le consensus social. Nous vivons en effet une période où le consensus social est si minime, si ténu, que répondre à la question que Louis Pauwels a posée reviendrait à fonder une nouvelle secte. « Que proposer ?» demandait Pauwels. Les sectes prétendent donner une réponse. Le consensus social est si faible, qu’on se demande où le percevoir et en conséquence ce qu’il faut renforcer.

Louis Pauwels : L’homme doit tendre vers l’héroïsme et non vers l’angélisme.

Nous déplorons que des hommes s’orientent vers ces sectes, nous souhaiterions que ces Eglises, qui sont parfois brillantes, s’emploient autrement. Vers quoi ? Personnellement, je crois que le problème est de passer à un niveau de surhumanité, que les énergies doivent tendre héroïquement (et non « angéliquement ») vers un exemplaire humain supérieur, capable à la fois de transparence et de volonté de puissance.

On pourrait dire que dans toute cette orientation il y a le pacifisme, le rêve d’un monde de paix éternelle, alors qu’il s’agirait plutôt de devenir des héros capables d’avenir à travers les difficultés sans cesse plus vastes du monde en développement.


[1] Harvey Cox : la Cité: la Séduction l’esprit ( Paris, le Seuil, 1976).

[2] V. Frankl : Un psychiatre déporté témoigne (Lyon, Ed. du Chalet, 1967) ; le Dieu inconscient (Paris, le Centurion, 1975).