Jean-Claude Guyard : Tai-ji-quan


22 Aug 2010

(Revue Énergie Vitale. No 12. Juillet-Août 1982)

«   Sans limite

Tel le flot de la rivière

Qui demeure

Et change sans cesse. »

Le TAI-JI-QUAN est un domaine si vaste qu’on ne peut en décrire que les aspects qu’on a vécus à travers le style qu’on a pratiqué. Ce qui suit est donc l’expérience que j’ai du style de l’école YANG enseigné par CHENG MAN-CH’ING, décédé depuis quelques années, lui-même élève de Yang Tsu-Fu descendant du créateur de l’école.

Le terme TAI-JI-QUAN est traduit par « la boxe du faîte suprême » ou encore « la boxe de l’ombre » par allusion à la lutte intérieure de l’homme en recherche qui vit en lui-même l’alternance des aspects symboliques de l’ombre et de la lumière. La traduction littérale est: TAI : contenant, JI : l’énergie, QUAN : poing, dans le sens de l’action, de la mobilité.

Il s’agissait à l’origine d’un sport de combat à mains nues dont on retrouve les principes dans l’Aïkido, le Kung-fu et le Viet Vo Dao. Qu’il s’agisse d’un art martial ou d’une recherche initiatique, la voie de recherche est, de toute façon, axée sur l’étude approfondie et vécue du TAO. Le TAO ou TAI-KI est l’unité première en quoi se fondent le YIN et le YANG. Ces deux mots décrivent les mouvements d’opposition et de complémentarité des deux forces qui polarisent tout ce qui existe.

Les pratiquants de la macrobiotique et l’acupuncture connaissent ces énergies et les lois qui régissent leur mutation ; le but des médecines chinoises est de rétablir la mobilité de cet équilibre vital, toute statique ou stase étant inévitablement accompagnée de trouble, de « petite mort » locale.

L’homme est un microcosme, c’est-à-dire qu’il porte en lui-même les mêmes éléments dans les mêmes proportions que le macrocosme — l’Univers —.

C’est dans cette compréhension que, loin de s’opposer aux courants cosmiques, l’adepte du Tao en bénéficie en s’y abandonnant. Cet abandon est conscient et on ne peut mieux exprimer cela qu’en citant l’histoire contée dans le livre de Tchouang tseu, l’un des plus célèbres écrits taoïstes :

« Un jour, un roi et sa suite se promenaient le long d’un fleuve impétueux, coupé de rochers, de rapides et de chutes.

Ils aperçurent en amont un vieillard qui suivait la rive ; bientôt il bascula dans l’eau turbulente et disparut. Le roi dépêcha ses serviteurs pour lui porter secours. Mais le vieil homme aborda sain et sauf sur les galets de l’autre rive, se dressa et tordit ses cheveux pour les sécher. Les serviteurs l’amenèrent au roi qui lui demanda par quel miracle il avait pu survivre aux rochers qui parsemaient le torrent : « C’est que, répondit-il, je sais plonger avec les tourbillons d’eau et remonter avec eux ». L’homme était bien entendu un adepte du Tao. »

La clé de l’histoire, c’est que le Tao lui-même ressemble à un dangereux torrent dont les eaux changeantes tourbillonnent dans l’espace et le temps. Et le Taoïste idéal est celui qui a fait usage de ses facultés et de ses sens pour apprendre à connaître les formes des courants du Tao et se mettre en harmonie avec eux.

Le Tai-ji-quan se présente sous la forme d’un ensemble de mouvements lents et continus. Il s’agit d’un véritable apprentissage de ce qu’on pourrait appeler « le geste juste ». Chaque aptitude, non seulement celle du corps mais celle du mental, est plus ou moins proche d’une perfection que l’on pressent plus qu’on ne s’explique. La perfection extérieure — celle du spectacle qu’on offre — n’est par recherchée, c’est pourquoi on ne travaille jamais le Tai-ji-quan devant un miroir.

La « forme », c’est-à-dire les mouvements précis imposés dans un certain ordre, semblent quelquefois au débutant comme des limites à l’expression de son corps. Les pratiquants avancés estiment au contraire que cette série de mouvements très précis est un cadre sécurisant au sein duquel ils peuvent s’abandonner aux sensations très fortes provoquées par la réappropriation de leur corps.

Peut-il y avoir plus grande liberté que celle qui n’exige rien de l’extérieur ? Une sensation d’harmonie intérieure peut naître d’un ensemble de conditions réunies. Cette harmonie mène à une connaissance directe, une sorte de bain cosmique qu’on ne peut s’empêcher de rapprocher de l’état de respiration embryonnaire.

La pratique du Tai-Ji-Quan est le contraire d’une compétition. Aussi, aucune condition physique ou mentale n’est requise pour l’aborder. Il suffit de suivre les indications transmises par les maîtres et les états de conscience différents assez rapidement perçus — quelquefois de façon fugitive —.

Ces indications sont simples, on peut en citer quelques-unes. Les mouvements sont « fondus enchaînés » à vitesse continue, à l’image de la nature dans laquelle rien n’est immobile. La vie est mouvement.

Chaque mouvement a une prédominance Yin ou Yang mais n’est jamais totalement l’un ou l’autre puisqu’il porte le germe du mouvement suivant qui lui est complémentaire.

Le corps est droit mais souple et détendu ce qui laisse l’énergie circuler et permet une conscience maximale du corps en mouvement sans intervention de la volonté. A toute volonté correspond une tension, un raidissement qui provoquent une stase d’énergie qui émousse la pointe de la conscience et en limite son amplitude.

Un relâchement musculaire est différent de celui recherché en relaxation. En temps normal, quel que soit le mouvement qu’on fasse, le muscle qui provoque les déplacements se contracte (agoniste) mais aussi le muscle qui lui est opposé (antagoniste). Dans le Tai-Ji-Quan, celui-ci est relâché — principe que l’on retrouve dans l’eutonie de Gerda Alexander —.

Il faut ajouter à cela, la recherche d’une contraction musculaire minimum nécessaire pour effectuer les déplacements dans l’espace. Les débutants sont toujours surpris de s’apercevoir que, pour faire un geste simple auquel ne s’oppose aucune résistance, ils ont tendance à contracter non seulement les muscles concernés (agoniste et antagonistes), mais aussi ceux qui se trouvent en amont et en aval.

La position de base du Tai-Ji-Quan est pieds parallèles, genoux fléchis, poids légèrement vers l’avant, ventre détendu, bassin en légère rétroversion (reins non cambrés). Si vous avez pratiqué la bioénergie, vous reconnaissez la position décrite par le Dr Lowen comme étant celle qui favorise l’enracinement.

Or, l’enracinement est dans les arts martiaux — qui sont aussi des voies de développement personnel — en même temps un moyen et un but. Contrairement à notre culture qui a dichotomisé le corps et l’esprit, en privilégiant ce dernier, la tradition orientale considère l’incarnation comme une condition sine qua non d’une évolution spirituelle.

Bien sûr, chacun est relativement incarné : c’est-à-dire qu’il habite relativement son corps. Plus on est éloigné de cette sensation d’existence de son corps, moins on peut comprendre ces quelques lignes et plus on fera de découvertes dans le Tai-Ji.

Le corps, autrement dit la matière de la personne, est le point d’appui, le tremplin pour accéder à la connaissance de l’univers. Il ne s’agit pas alors du corps en tant qu’instrument de travail ou de compétition, mais du corps vécu comme une unité mécanique et énergétique, support du psychisme. Et la porte d’entrée de cette unité est le « hara ». Ce mot signifie bien autre chose que les descriptions anatomiques apprises en faculté de médecine.

Essentiellement centre énergétique, le hara reconnecte la personne avec sa source d’énergie originelle que les acupuncteurs nomment Tan Tsienn : la « mère des Océans », situé à 2 cm au-dessous du nombril.

Dans le Tai-Ji, les mécanismes qui déterminent nos comportements sont vécus corporellement dans des exercices à deux personnes, Thuï-Shou : la poussée des mains. Il serait fastidieux de les décrire dans cet article. Signalons l’un d’eux qui consiste à être face à face avec un partenaire debout, chacun a un pied en avant, on est souple sur les jambes et, alternativement, chacun pousse avec sa main à plat sur la poitrine de l’autre qui dévie la poussée puis pousse à son tour, etc.

Il y a plusieurs degrés dans cet exercice dont la subtilité apparaît dans la pratique. On découvre rapidement que, pour contrôler le partenaire, il faut garder le contact, adhérer à lui : s’il recule, j’avance et inversement. Il faut aussi éviter de décrire un angle dans l’espace pour dévier sa poussée. S’il perçoit cet angle, sa réaction sera de lutter contre, autrement dit, d’augmenter sa force rigide.

Le partenaire apparaît alors comme un autre soi-même et le niveau d’opposition mis en évidence par le Tai-Ji correspond très exactement à celui qu’on porte en soi. Sans que le mental n’intervienne, le corps s’adapte et s’assouplit… Le changement apporté dans les mouvements du corps se retrouve dans le comportement comme si la liaison s’était opérée à l’insu du pratiquant.

Le Tai-Ji-Quan est avant tout un exercice physique qui a une action sur la statique de la personne, sur son énergie, sur la conscience qu’elle a d’elle-même et de l’univers et donc sur son comportement. C’est ainsi qu’en pratiquant le Tai-Ji, je m’aperçus que je quittais une façon de penser qui reposait sur le jugement.

Je pris conscience que, suivant les moments, mes critères relevaient de la logique, de l’esthétique ou de l’éthique et que sans en prononcer les termes, je jugeais en vrai ou en faux, beau ou laid, bien ou mal.

Le Tai-Ji m’a mené à une perception directe de ce qui est au-dehors de tout jugement, je dirais même, en dehors de toute pensée. Les instants de perception étant faits de présence totale. La pensée ne revenait après que pour rationaliser ou « exploiter » l’instant privilégié.

Il n’est pas question de hiérarchiser ces deux qualités d’existence, mais de décrire une alternance d’états de conscience différents et complémentaires qui m’ont aidé à progresser dans une certaine compréhension. Il me semble maintenant, qu’avant j’étais boiteux en ne disposant que de ma pensée et que cette qualité de présence en moi-même, était ce qui me manquait. Mais je l’ignorais comme un unijambiste ignore ce que c’est que de marcher avec deux jambes…

Pour décrire le vécu du Tai-Ji, je ne peux que reprendre des notes prises aussitôt après une séance, alors que le mental n’a pas encore repris toute la place :

«   Mon corps droit et souple se meut dans l’espace. Pour chaque mouvement l’impulsion part des hanches et se transmet jusqu’aux extrémités dans un mouvement ondulaire. Je vis mon corps comme un chêne aux racines confondues à la terre mère, au tronc puissant d’où émergent des vagues d’énergie entraînant mes membres que je sens flotter comme des algues bercées par le flux et le reflux de la mer. Comme une conscience toujours présente et reliée au ciel, ma tête n’est que le témoin d’une autre dimension et l’intellect soudain silencieux n’intervient pas…

… Le tout est unifié, homogène. Le sentiment d’unité, de présence totale à moi-même éveille le souvenir vague d’un contact avec l’origine de la vie. Comme suspendu au seuil de deux mondes, je perçois la réalité matérielle de l’énergie invisible mais aussi l’énergie invisible de la réalité matérielle qui m’entoure. Et dans un même temps coexistent avec évidence une puissance éternelle et une fragilité éphémère. »

Bibliographie

Jean Gortais : Tai-Ji-quan, l’enseignement de Li Guang-Hua et la tradition de l’école Yang. (Ed. le Courrier du Livre).