Pierre d’Angkor : Tat twam asi


11 Jun 2008

(Revue Spiritualité Numéro : 11, 15 Octobre 1945)

Les religions et les philosophies n’ont en définitive jamais eu d’autre objet que la manifestation de l’Etre en soi, inconnaissable, cette manifestation connaissable étant la Vie universelle, considérée soit dans sa nature unitaire, abstraite en dépit des formes multiples par lesquelles elle s’exprime, soit au contraire en tant que traduite, exprimée, par ces formes mêmes. Le seul Dieu concevable est donc, non un transcendant totalement étranger à notre nature et dès lors impensable, mais bien cette vie universelle, envisagée tantôt sous son aspect unitaire et caché (monothéisme, monisme), tantôt dans la variété multiforme de ses aspects apparents (polythéisme, panthéisme) – la Vie – dont non seulement nous voyons les expressions phénoménales autour de nous, mais encore et surtout celles dont nous avons l’expérience personnelle et directe en nous-même… la vie en nous.

Conformément à l’antique vérité inscrite sur la « table d’émeraude », « …le petit est comme le grand ; il n’y a qu’une seule Loi et celui qui travaille est Un », les sages ont toujours considéré l’univers comme ils considéraient l’homme, c’est-à-dire, comme Ame et Corps, une Trinité subjective de l’Esprit, Volonté ~ Sagesse ~ Amour, se traduisant objectivement comme force ~ lumière ~ mouvement, la trinité de la matière. Le microcosme étant ainsi l’image réduite du macrocosme, l’homme devient en quelque sorte l’unité de mesure de l’Univers. Tel était le sens du « Gnôti seauton », connais-toi toi-même, inscrit au fronton du temple de Delphes et qui était comme une réplique du texte sacré de l’Inde : « Tat twam asi », tu es Cela.

On comprend immédiatement tout ce qu’une telle idée bien comprise représente d’essentiel et de capital pour l’homme.

Si, hypostase ou non, la seule et suprême Réalité qui nous soit accessible est la vie elle-même qui est en nous, que nous sentons en nous, alors la Divinité n’est plus pour nous ce qu’elle était avant, c’est-à-dire seulement un objet de foi. Ce n’est plus un Dieu relégué dans un ciel lointain et qui nous envoie sa grâce du dehors, une grâce surnaturelle. Quoi de plus naturel en effet, quoi de plus palpable en quelque sorte et de plus certain en nous que la vie ? Quoi de plus objet de notre expérience immédiate et quotidienne que cette réalité si mystérieuse pourtant et dont nous ne connaissons à vrai dire jamais que les effets, les manifestations en nous, et non la nature première, intrinsèque ? Si la vie est en nous le plus haut aspect connaissable de l’Etre, si elle est en nous le Créateur, transcendant notre conscience actuelle, alors elle sera pour nous, non seulement l’objet immédiat de notre culte, de notre vénération, dont nous sentirons toujours en nous la puissance ~ puisque c’est par elle que nous agissons, que nous sentons, que nous pensons ~ mais elle sera également la sorte de toute inspiration, de tout développement, de tout épanouissement spirituel ; bien plus que cela même, la source de tout amour pour nos semblables et pour tous les êtres, puisque participant tous de cette même vie, ils sont pareillement mus et animés par elle.

Alors en effet cette Vie ne nous apparaîtra plus comme notre propriété personnelle, mais comme un fragment de la Vie universelle, l’intelligence en nous ne sera plus notre intelligence, mais un rayon capté de l’Intelligence universelle, la volonté plus comme notre volonté mais un courant dérivé par nous ~ et souvent, hélas, dans la mauvaise direction ~ de la Volonté cosmique. En un mot, la vie en nous nous apparaîtra de cette manière comme étant la Vie, comme possédant un caractère divin, comme étant, dans sa nature fondamentale, le Principe éternel et divin de l’univers passager, créant dans le temps, par son unité même, la solidarité de la fraternité de tout ce qui existe.

« Oui, mais », objectera-t-on, « la vie en nous possède-t-elle réellement ce caractère divin que vous lui prêtez ? N’est elle pas tout au contraire quelque chose de bien précaire et que le souffle de la mort menace sans cesse ? » Telle est bien en effet la fausse idée que chacun se fait de la vie, de sa vie, une petite flamme qui s’éteint à la mort. En fait il se fait ici une confusion lamentable entre deux choses entièrement différentes : la vie en nous et la conscience que nous en avons.

Tous nous avons conscience de cette réalité mystérieuse, la vie en nous. Nous ignorons pourtant, je le répète, ce qu’elle est, quoiqu’elle nous apparaisse comme le principe même de notre être. La vie en nous est donc distincte de la conscience que nous en avons. Pour la vie elle-même, la mort n’existe pas. Mort et vie sont deux termes antinomiques, deux idées qui s’excluent mutuellement. Mais pour notre conscience de la vie, pour notre moi conscient, la mort existe quand la vie s’en retire. Or, tout homme est à la fois cette conscience et cela dont il a conscience. Comme conscience de la vie en lui, il est un être limité et mortel, mais en tant que vie dont il a conscience, il est le Principe éternel et divin. En tant que j’ai conscience de moi, comme d’une forme particulière psycho-mentale, je suis un être mortel ; ma conscience, mon moi, mourra quand la vie s’en retirera, comme mon corps physique mourra quand la vie le quittera et bien que ces deux morts, physique et psychique, ne coïncident pas, s’effectuant sur des plans différents. Mais cela dont j’ai conscience, la vie elle-même qui crée et anime mon moi, ma conscience, ne mourra pas, parce qu’elle est la Vie Divine, le Soi unique. Si je me transporte par exemple en imagination dans 10.000 ans d’ici, je vois que la vie qui animera ma conscience d’alors, quelle que celle-ci puisse être, sera identiquement la même que celle qui anime mon moi d’aujourd’hui, mais ma conscience d’alors, ma conscience de cette vie, sera au contraire sans rapports appréciables, sans commune mesure, sans identification possible, avec mon moi ou ma conscience présente, bien qu’elle en aura procédé au cours des âges par une longue succession de cause à effet (Karman). A moins que je ne sorte de ce cycle fatidique par la libération. Quoiqu’il en soit, il est de fait que nous avons tous conscience de la vie en nous mais non du véritable caractère divin de la vie, toute voilée que celle-ci est encore par nos formes limitées de conscience.

La vie en nous, c’est donc le réel, l’éternel : la conscience de la vie, le temporaire, l’illusoire. « Quelle illusion ? » dira-t-on. L’illusion d’être un moi distinct, séparé des autres, séparé du Moi unique, et pourtant immortel !

C’est donc en réalité une étrange et profonde expérience que représente la reconnaissance effective de cette dualité en nous et du vrai caractère transcendant et immanent de la Vie. Qu’importe désormais que mon moi, ma personnalité consciente, soit un être falot, impuissant et débile si, d’autre part, je sens en moi-même ce divin Compagnon qui m’inspire et me guide, qui me relève quand je tombe, qui me soutient quand je faibli et qui est mon Etre réel ?

J’entends les objections : « Illusions et sophismes », dira-t-on. « Comment pourrait-il y avoir quelque chose de divin dans cet être misérable qu’est l’homme ? Il y a ici antinomie complète entre deux notions, deux réalités qui s’opposent, Dieu et l’homme, l’Infini et le fini ! »

Sans doute ainsi présentée, l’objection paraît décisive. Mais il n s’agit pas de concilier en l’homme des choses irréductibles, mais de reconnaître en lui la Réalité éternelle et la forme passagère. Essayons d’exprimer ceci par une image. Si nous nous représentons l’Infini ou l’Absolu par une page blanche et que nous tracions sur elle une petite circonférence noire, celle-ci figurera, au sein de l’Absolu lui-même, l’être manifesté limité, macrocosmique ou microcosmique, c’est-à-dire l’univers ou l’homme Il est évident que l’homme ici représenté n’est pas que cette limite noire mais aussi le blanc remplissant le cercle intérieur que circonscrit la limite Or, l’homme a conscience de cette limite qui est son moi, sa conscience d’homme.

Au contraire, sa nature cachée, intérieure, divine, que représente le cercle blanc, transcende encore sa conscience actuelle. Et voilà pour, quoi tout en sentant la Vie en lui, il n’en perçoit pas encore le vrai caractère divin. Notre image serait du reste plus suggestive si nous nous représentions le cercle blanc, la Lumière divine, comme se dissociant (telle la lumière solaire) en se projetant dans une série de petites sphères colorée: représentant la nature psychique, mentale, spirituelle, de l’individu, et dont la synthèse ~ l’aura ~ forme le moi de chaque être humain, moi qui doit être transcendé avant qu’il soit possible de percevoir la Lumière originelle. Concluons donc que ce qui est éternel et divin en l’homme c’est le principe immanent de la Vie, ce qui est l’homme proprement dit c’est la conscience temporaire que chacun réalise de cette Vie, autrement dit le moi, hypostase du Moi divin immanent en tous.

Un tel enseignement apparaîtra comme bien froid à beaucoup. Il ne répond pas suffisamment aux besoins du cœur humain, dira-t-on. C’est oublier que le cœur de l’homme, comme sa raison appartient à l’ego et que c’est celui-ci tout entier qui doit être dépassé, transcendé. La spiritualité vraie en effet est autre chose que ce débordement de sentimentalité mystique, le plus souvent intéressée, qui se déverse sans retenue dans les églises, chapelles et autres lieux de prières, et avec laquelle elle est souvent confondue. Dieu, l’Etre en soi, n’est pas un objet d’amour. Il est le Principe de l’Amour même comme de toute chose. Ainsi que l’exprime la sagesse hermétique: « Dieu n’est pas une Intelligence mais la cause qui fait que l’intelligence existe ; Il n’est pas un Esprit mais la cause qui fait que l’esprit existe ; Il n’est pas la Lumière mais la cause qui fait que la lumière existe ». Tous nous sommes uns dans l’unité de l’Etre en soi (le non manifesté), mais nous ne réaliserons effectivement la conscience de cette unité que lorsque nous aurons transcendé la « maya » de l’Existence (l’univers manifesté, invisible et visible).