Robert Linssen : Teilhard de Chardin est-il dépassé?


27 Oct 2008

(Revue Être Libre, Numéro 241, Octobre-Décembre 1969)

Un compte rendu du journal « Le Soir » nous apprend qu’une causerie ayant le titre de notre commentaire a été donnée par le père Delepierre. Nous doutions de la fidélité de ce compte rendu du « Soir » mais plusieurs de nos étudiants ayant assisté à cet exposé nous l’ont confirmé.

Au cours de cet exposé paradoxal, l’orateur déclarait que « l’on peut comprendre que tous ceux qui se cherchent au dedans d’eux-mêmes — les introvertis — ne se retrouvent pas dans cette pensée, qui est faite de sérénité cosmique ». Ce n’est certes pas en tournant les yeux vers les apparences extérieures que l’on retrouvera la sérénité cosmique. Il est surprenant de voir un prêtre jeter tacitement un tel discrédit sur « ceux qui se cherchent au dedans d’eux-mêmes » ! Nous savons qu’il est à la mode, pour l’instant de dire qu’il faut de l’action, des relations révélatrices, etc., mais sans une connaissance de soi et des éléments psychologiques de base présidant à toute action, nous ne faisons que nous perdre en vaines agitations, aussi désastreuses pour nous que pour autrui.

L’homme moderne n’est-il pas suffisamment déraciné, spirituellement et psychologiquement ? Dans son état actuel, il ne pourra certes pas se trouver lui-même en regardant les autres, ni en se projetant sur eux„ ni dans aucune relation. Et ceci pour la simple raison que le fonctionnement aberrant de sa pensée le rend incapable de réellement approcher les autres, de les voir et de se voir.

Pour établir une attitude de « relation adéquate », il est nécessaire de s’inspirer d’un sens de valeurs très différent de celui qui nous est familier.

Il faut surtout pouvoir utiliser adéquatement son outil de travail.

Quel est cet outil ? La pensée. Nous sommes la plupart du temps dans la situation d’un apprenti qui a dans les mains un instrument de travail qu’il n’a jamais étudié avec soin. Nous ne savons pas comment notre pensée fonctionne, nous ignorons les conditionnements qui la paralysent et nous rend incapables de nous connaître et de connaître le monde de façon adéquate.

L’A.B.C. de la Sagesse consiste à prendre pleinement conscience de soi, du fonctionnement exact de la pensée, des contenus complets de notre sensibilité consciente et inconsciente. Et nous avons exposé ailleurs que ceci ne doit pas être considéré comme une attitude d’introversion exclusive, ni d’isolement.

Tout ceci se trouve admirablement exposé dans la pensée de Krishnamurti et avant lui, dans les sagesses de l’Advaïta indien et du Ch’an en Extrême Orient. Il ne s’agit, ni de vivre à l’indienne, ni au mode japonais. L’âge d’or du Zen japonais est d’ailleurs lointain. Il s’agit simplement de vivre en « humain accompli » c’est-à-dire en tant qu’être éveillé, libéré des barrières et des indentifications de la « conscience de soi ».

Retenons surtout ceci : En jetant un discrédit sur l’introversion on encourage l’homme à se détourner des sources intérieures qui sont les seules richesses libératrices capables de l’affranchir. Une telle perspective est évidemment déplaisante à ceux qui postulent à priori la nécessité d’une intervention extérieure : celle d’un Dieu dont ils ont prétendu longtemps être les ministres ou les représentants exclusifs.

Nous avons insisté sur le fait que l’Eveil intérieur se réalise par un dépassement de notre agitation mentale, de nos constructions intellectuelles, symboles, images, idées. En un mot : mort du « vieil homme » en nous. Il n’y a là, rien d’impossible, ni de désastreux. Les arguments habituels d’orgueil ou d’autohypnose que certains nous opposent tombent. L’orgueil est lié à l’affirmation de la conscience de soi. Ici, il y a dépassement de cette conscience limitée et conflictuelle. L’autohypnose provient de la fixation de l’esprit sur une idée. Ici, il n’y a plus d’idée. Et nous avons vu ailleurs que ce n’est qu’à partir de cet instant qu’une intelligence ou une conscience authentiquement créatrice peuvent s’exprimer.

En ceci réside l’essentiel, trop rapidement résumé, d’une introversion bénéfique.

C’est à partir de ce moment que l’homme parvient à centrer adéquatement sa fonction explorante. Lorsque cette fonction explorante n’est pas en place nos relations avec autrui, avec le monde, nous entraînent de servitudes en servitudes.

Qu’est-ce que le « moi » nous demande souvent Krishnamurti. Qu’est-il sinon qu’un faisceau de tendances contradictoires, un paquet de conditionnements physiques, biologiques et psychologiques. Et c’est un tel borgne que l’on voudrait jeter dans la mêlée des aveugles ?

A l’heure où le monde subit la magie de conquêtes extérieures de plus en plus spectaculaires, il est nécessaire de rappeler à l’homme, les valeurs essentielles. Les progrès énormes de la technique ont mis entre les mains de l’humanité actuelle des pouvoirs de destruction illimités. Ce qui décidera de l’utilisation bénéfique ou maléfique de ces pouvoirs c’est la sagesse et la non-violence d’hommes qui se sont accomplis selon les plus hautes possibilités de « la nature des choses ». Nous n’avons que faire de singes savants, de techniciens sans âme, de prosélytes d’action sociale dénuée d’intelligence authentique. Parce qu’il refuse d’écouter « la Voix du silence intérieur » l’homme vogue comme une barque à la dérive. Il atteint un tel état d’infantilisme qu’il ne sait plus se conduire.

Nous assistons ainsi au triomphe du dirigisme, de l’organisation, des planifications, des contrôles et l’abolition progressive de toute liberté dans tous les domaines. On organise les loisirs, on créera bientôt des diplômes pour le parfait poète, le bon artiste, le mari ou même l’amant idéal.

Eh bien non ! En dépit des affirmations de certains et de diverses théories nouvelles à la mode, nous disons que ceux qui s’engagent dans une voie exclusivement extérieure signent leur arrêt de mort psychologique et spirituelle. Ce n’est que par une approche correcte de son intériorité que l’homme peut découvrir les richesses inépuisables qu’il porte en lui. Et c’est par là, et par là seulement qu’il peut ensuite approcher les autres. Au delà de leurs singularités et de la sienne propre émergera toujours en priorité, l’identité d’une essence commune, qui loin de déshumaniser porte l’humain à son plus haut accomplissement.

Privé du contact avec la réalité profonde de son être et de toutes choses, l’homme moderne, extraverti à l’extrême, est dans une condition d’exil.

A l’heure où ce malheureux exilé, torturé par l’angoisse, se tourne vers la drogue, les stupéfiants et s’acharne désespérément vers le sexe, le moment est venu pour lui dire qu’il regarde dans la mauvaise direction. L’habitude de se tourner vers l’extérieur est devenue tenace, irrésistible. Cette habitude a acquis une force d’inertie considérable à tel point que dans le plus grand désespoir le réflexe sain d’une recherche vers l’intérieur est totalement inexistant chez la plupart. L’homme se fuit dans les mille évasions des villes tentaculaires que lui offre la soi disant civilisation et son mental corrompt toutes les valeurs de l’existence. L’amour lui-même et le sexe qui étaient parmi les dons les plus exquis de la Nature revêtent des caractères obsessionnels conduisant aux vices dans l’engouement duquel se sont complu toutes les civilisations décadentes. Mais, fort heureusement, de toutes parts, parallèlement à l’écroulement des valeurs et des structures anciennes apparaissent les lueurs d’une aurore nouvelle.

Discréditer l’attitude de ceux qui tentent de rechercher au dedans d’eux même équivaut à une trahison spirituelle. A l’heure où des légions de jeunes se droguent et d’autres se suicident, leur fermer les portes de la délivrance, leur indiquer la mauvaise direction, bloquer la seule issue qui leur permettrait d’accéder à l’ineffable bénédiction qu’une présence divine leur accorde tout naturellement est impardonnable.

Il est évident que si l’on postule à priori que Dieu n’est pas au-dessus de nous mais devant nous nous nous mettons dans l’impossibilité de sa découverte. Dieu (et dégageons ce mot de tout anthropomorphisme) n’est ni au-dessous, ni au-dessus, ni devant nous, ni seulement à gauche ou à droite. Pauvre Dieu ! Qu’est-ce que nous lui faisons subir ! Heureusement qu’il n’est pas affecté par nos querelles, nos images puériles. En meublant notre esprit de telles images nous érigeons les barrières qui nous empêchent de découvrir sa présence dans les profondeurs de notre conscience comme au cœur de toutes choses. La grâce divine « authentique » ne vient pas de l’extérieur. Les états d’exaltation mystique qui viennent de l’extérieur résultent soit, d’un déversement du potentiel psychique contenu dans certaines « idées-forces » soit de l’accumulation d’énergies psychiques qui se situent dans le champ de notre propre esprit et auxquelles nous attribuons par ignorance, une origine extérieure ou surnaturelle.

La sérénité cosmique véritable ne résulte pas de nos manipulations mentales. Elle se révèle à ceux qui, ayant été en eux-mêmes, au-delà des agitations de la pensée, ont découvert le lien secret qui les relie à la totalité du monde. Dans cette sous-jacence lumineuse et universelle se révèle la face essentielle d’une Réalité suprême englobant l’esprit et la matière.

Devant cette vision d’unité, le masque de la séparativité des êtres et des choses s’effondre. Tout est solidaire de tout. Tout est dans tout en vertu d’une interfusion prodigieuse. Comme l’avait admirablement écrit Teilhard de Chardin dans le « Phénomène humain », l’univers n’est une réalité que dans sa totalité, impossible d’en isoler complètement une partie.

Il nous semble cependant que la première partie du « Phénomène humain » n’appelait pas nécessairement l’introduction de la personne exclusive du Christ, et par voie de conséquence indirecte, l’instauration d’une Eglise. La première partie du « Phénomène humain » nous montre la spiritualité de cette « Matière » que Teilhard écrivait avec une majuscule. Elle est l’œuvre d’un esprit génial ayant la capacité de synthèse et d’une âme sensibilisée aux intuitions supérieures des plus hautes réalités spirituelles. Elle le fut à certains moments, tandis qu’à d’autres sa pensée abdiquait devant les exigences des normes de l’Eglise. Ce dilemme devint pour lui véritablement tragique et le plongea dans de cruels désespoirs. Il est très maladroit de parler de « sérénité cosmique » en évoquant Teilhard de Chardin. Comment expliquer ces déchirements, ces désespoirs et les cruautés morales infligées par l’Eglise.

Les maîtres de l’Eveil nous enseignent — comme le démontre la psychologie moderne — que nous avons très souvent au cours de notre existence, des épreuves qui sont en rapport direct avec notre maturité psychologique. Certaines de nos expériences les plus cruelles ont souvent pour mission de préparer une mutation spirituelle. Les circonstances quotidiennes sont une sorte de langage de faits.

Lorsque le Pape et les autorités de l’Église réservèrent au père Teilhard de Chardin, quelques années avant sa mort, l’accueil cruel que l’on connaît et lui infligèrent les affronts et les désaveux qui le conduisirent au désespoir, il y avait là, un langage de faits bien précis.

Teilhard de Chardin était mûr pour dépasser les ornières du catholicisme traditionnel et les conditionnements de l’Église. S’il avait fait le bond que le destin semblait attendre de lui, c’eut été un éblouissement de lumière et de félicité, tant pour lui-même que pour le monde. C’eut été un moment de sérénité cosmique authentique, celle qu’il semble n’avoir jamais connue. La fin tourmentée de sa vie le prouve.

Car la « sérénité cosmique » dont parle paradoxalement le père Delepierre (dans la causerie qui sert de prétexte à nos commentaires) ne se réalise que si nous dépassons notre attachement à des systèmes d’idées et surtout à des « Eglises » quelles qu’elles soient. La quiétude issue des consolations que nous apportent la plupart des organisations spirituelles n’est pas la « sérénité cosmique ». La « sérénité cosmique » n’est pas une consolation, ni une compensation à quelques frustrations.

Du point de vue des maîtres de l’Éveil, Dieu n’est ni devant, ni derrière, ni au-dessus, ni au-dessous. Si nous parlions un tel langage il vaudrait mieux dire que Dieu n’existe pas… Dire qu’il est en nous serait déjà une approche moins illusoire. La grande mutation psychologique et spirituelle que le destin attend de l’homme consiste à comprendre et réaliser qu’il n’y a jamais eu de dualité absolue opposant « créateur » et créatures, divin et humain. Seul un silence, un certain silence de la pensée peut permettre cette mutation. L’activité mentale se développera dès lors d’une façon totalement différente.

C’est vers de tels horizons que les prosélytes de la pensée teilhardienne devraient tendre, s’ils souhaitent ne pas être dépassé par cette nouvelle biologie de l’esprit dont ils ont été parmi les premiers à poser l’existence.

Robert LINSSEN.