André Monestier : Teilhard et Aurobindo


03 Sep 2010

(Revue Teilhard de Chardin. No 14. 15-3-1963)

Le Père Teilhard est fondamentalement convaincu que l’aboutissement final de l’évolution coïncidera avec la naissance d’une « Conscience collective de l’Humanité » et la convergence des religions humaines sur une foi unique.

Dans un document important encore inédit (en 1963) : « Comment je crois », Teilhard, après avoir décrit la genèse de sa foi personnelle, conclut : « Une convergence générale des Religions sur un Christ universel qui, au fond, les satisfait toutes : telle me parait être la seule conversion possible du Monde, et la seule forme imaginable pour une Religion de l’avenir ».

L’espérance de Teilhard aurait, à l’époque, effrayé bien des esprits. Était-il pensable en 1935 pour un « bon catholique » autre chose que la conversion de l’humanité au seul catholicisme romain et la disparition des autres religions ?

Or, en moins de trente ans, le mouvement œcuménique a démontré que l’optimisme teilhardien a raison : La convergence des religions chrétiennes s’accomplit sous nos yeux.

Mais il existe une autre branche de l’humanité, le monde asiatique, qui n’a, à aucun moment de l’histoire, eu de contact réel avec la civilisation méditerranéenne. Sa spiritualité, émergeant directement des profondeurs de sa préhistoire, a évolué sans pratiquement subir l’influence de l’Occident.

Il est permis, dès lors, de se demander si la croyance enracinée dans l’esprit de Teilhard sur la marche inéluctable de l’esprit humain vers l’unité, et son espérance d’une convergence générale des religions, ne devient pas un mythe lorsqu’il s’agit des religions asiatiques.

N’existe-t-il pas, pour cette fraction importante de l’humanité, d’irréductibles obstacles à un rapprochement ?

Telle est la question à laquelle je vais m’efforcer d’apporter quelques éléments de réponse.

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Le Père Teilhard distingue dans le grand fleuve humain, en dehors du courant matérialiste et athée, deux courants religieux : le premier chrétien et le second oriental.

Le courant oriental entraîne un bon tiers de l’humanité.

Il n’existe pas d’« églises » en Asie, c’est-à-dire d’organisation hiérarchisée et de centralisation administrative. Il n’y a guère de codification écrite du dogme en dehors des livres sacrés.

La structure religieuse de l’Asie est essentiellement constituée de communautés monastiques au sein desquelles des hommes et des femmes consacrent leur vie à la méditation et à la prière sous la direction spirituelle d’un maître.

En Chine, le communisme travaille à la destruction de ces monastères. En Inde, au contraire, un esprit religieux imprègne la population, du chef de l’État au dernier paria. Des monastères, appelés « Ashram », se rencontrent dans tout le pays et sont, non seulement des foyers de prière, mais des centres actifs d’études et de méditations philosophiques.

C’est donc vers la philosophie religieuse indienne professée dans les ashrams que nous pouvons nous tourner pour examiner si une conception de l’existence apparemment aussi différente de la nôtre peut laisser apparaître un espoir de convergence.

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Parmi les grands maîtres contemporains de la pensée orientale se détache nettement le philosophe Sri Aurobindo. Disparu en 1950, avant Einstein et Teilhard, Sri Aurobindo a laissé une œuvre philosophique, religieuse et poétique considérable. Il a fondé, à Pondichéry, où il s’était retiré en 1910, un ashram qui groupe aujourd’hui un millier de disciples et qui reste le plus important foyer de culture de l’Inde.

Toute la philosophie d’Aurobindo repose sur le principe de l’Évolution telle que la conçoit Teilhard, c’est-à-dire œuvre de Dieu, marche de l’Univers en genèse vers un but : Dieu. Sri Aurobindo décrit « un Être transcendant, indéfinissable, hors du temps et de l’Espace, qui seul rend le Temps, l’Espace et l’Univers possibles ».

On ne peut mieux résumer la pensée de Sri Aurobindo que par la lecture d’une lettre de son disciple Philippe Barbier Saint Hilaire, secrétaire général de l’Ashram de Pondichéry :

« Le point qui m’a particulièrement frappé est la claire énonciation des trois voies que Teilhard voit s’ouvrir devant l’humanité :

1. Serons-nous capables de rejoindre d’autres centres de vie cosmique, pour reprendre, dans un ordre de grandeur supérieur, le travail de synthèse universelle ?

2. Ou bien franchirons-nous, sans quitter la Terre, quelque nouvelle surface de discontinuité ontologique, la troisième, après la vitalisation et l’hominisation ?

3. Plus vraisemblablement ce sera une troisième chose qui arrivera, — mais qui ne peut s’entrevoir qu’en faisant entrer en ligne l’influence spirituelle de Dieu : LA MONTÉE EN DIEU. »

En se gardant de toute extrapolation ou d’un optimisme excessif, il est possible de conclure : on peut considérer comme un événement historique important, l’émergence simultanée en deux points éloignés du Monde, sans communication entr’eux, d’un même progrès dans la connaissance.

Dans une humanité jusqu’ici scindée en deux blocs quasi-isolés, deux hommes ont surgi qui semblent l’un et l’autre appelés au rôle de guide spirituel.

Le dialogue entre l’Orient et l’Occident semble s’ouvrir désormais sur le plan spirituel.

Teilhard le sentait parfaitement lorsqu’il écrivit : « Manifestement l’humanité d’aujourd’hui, dans la mesure même où elle prend conscience de son unité, non plus seulement en arrière dans le sang mais en avant dans le progrès, éprouve le besoin vital de se rejoindre elle-même. De toutes parts, et plus spécialement entre branches religieuses, un mouvement de réunion se dessine : Découvrir enfin quelque chose qui réunit au-dessous et au-dessus de ce qui divise — … Nous sommes convaincus que graduellement en pensée religieuse comme en science, un certain noyau de vérité universelle se forme et grossit lentement, le même pour tous. »

De son côté, Aurobindo exprimait dans le même temps : « Chaque religion a aidé l’humanité. Le paganisme a augmenté dans l’homme la lumière de la beauté, la grandeur et l’élévation de la vie, la tendance vers une perfection multiforme. Le Christianisme lui a donné quelque vision de charité et d’amour divin. Le bouddhisme lui a montré un noble moyen d’être plus sage, plus doux, plus pur; le judaïsme et l’islamisme, comment être religieusement fidèle en action et zélé dans sa dévotion pour Dieu. L’hindouisme lui a ouvert les plus vastes et les plus profondes possibilités spirituelles. Ce serait une grande chose si toutes ces vues de Dieu pouvaient s’embrasser et se fondre l’une dans l’autre. »

Quand et comment cette phase de l’Évolution à peine amorcée se réalisera-t-elle ? Faudra-t-il des siècles ou l’accélération de l’Évolution précipitera-t-il l’événement ?