Salomon Lancri : Temps modernes et spiritualité


23 Feb 2010

(Revue Le Lotus Bleu. No 2. Mars-Avril 1965)

Notre temps est caractérisé par un progrès scientifique considérable qui n’a malheureusement pas été accompagné par un progrès semblable sur le plan moral. Cette situation crée un déséquilibre assez alarmant. Il nous semble parfois danser sur un volcan. Néanmoins, bien que certaines perspectives soient terrifiantes, notre avance foudroyante dans le domaine scientifique ouvre devant nous de vastes horizons et semble justifier un humanisme optimiste.

Ayant exploré la terre dans tous ses recoins, l’homme envisage avec assurance de se lancer dans l’espace, à la découverte de notre satellite et des planètes sœurs de notre globe. Plein de confiance en lui-même, il tente audacieusement de se libérer de toute contrainte. Nous vivons, de toute évidence, des temps de révolte. La rébellion gronde en tous lieux et dans tous les domaines : philosophique et religieux, social, économique et politique. Indéniablement, l’homme de notre époque ne veut pas être soumis.

La littérature contemporaine reflète naturellement cette fièvre des esprits, impatients de secouer les jougs hérités du passé. Dans son livre « L’Homme Révolté », Albert Camus a brossé une fresque magistrale de l’épopée de l’humanité en guerre contre tout ce qui menace son indépendance.

Dans son roman « L’Etranger », le principal personnage est condamné à mort pour un meurtre commis, semble-t-il, par l’effet d’une pure fatalité. Il symbolise l’homme accablé par un destin incompréhensible. Certains voient en lui le type de ces combattants qui, au cours de tant de guerres, se sont entretués sans trop savoir pourquoi et notamment de ces innombrables condamnés à mort du dernier conflit mondial.

Le suicide serait-il la seule porte de sortie de ce monde apparemment incohérent ? Camus se cabre devant cette solution désespérée. Il lui préfère la révolte. Et protestant contre la condition humaine, dit-il, « je crie que je ne crois à rien et que tout est absurde, mais je ne puis douter de mon cri ». Et il conclut : « Je me révolte, donc nous sommes ». La révolte, ce crachat contre un destin aveugle, est, pour Camus, la seule chose qui ne soit pas absurde. Pour lui, elle fonde et démontre la fraternité humaine. Et il nous assure que toute attitude digne ne peut être basée que sur la révolte métaphysique dressant l’homme contre une fatalité absurde et, en définitive, contre Dieu.

C’est également au nom de la dignité humaine que Nietzsche s’écrie : « Dieu est mort » et qu’il taxe de « bonheur de ruminant » la ration de bonheur qui nous tombe, toute faite, du ciel. De même, pour Baudelaire, le fidèle, anesthésié par l’encens des églises, est littéralement domestiqué par la divinité. Quant à Dostoïevski, il fait dire à l’un de ses personnages, Ivan Karamazov, qu’un Dieu qui fait souffrir d’innocents petits enfants n’est pas digne de vivre, et que s’impose sa condamnation à mort, c’est-à-dire, en langage clair, le rejet de toute foi en Dieu.

L’inquiétude métaphysique de l’homme moderne est exprimée avec force par Herman Melville dans son livre « Moby Dick ». Le héros de cet ouvrage, le capitaine Achab, pourchasse sans trêve une baleine blanche. Sa fureur contre cet animal paraît d’abord insensée. Ce personnage singulier représente l’homme rendu furieux par l’énigme d’un destin impénétrable. Il s’écrie avec rage : « Toutes les choses visibles ne sont que masques de carton ». Il devine, derrière le masque, « l’acte vivant, le fait indubitable, quelque chose d’inconnu mais de profond, de vrai ». Son dessein est de briser le masque des apparences pour apercevoir la réalité. C’est ce qu’il nous exhorte à faire, en déclarant : « Si tu veux frapper, frappe à travers le masque… Comment le prisonnier atteindrait-il l’extérieur sans passer à travers la muraille ? ». Et toute sa fureur s’explique par ces mots: « Pour moi, la baleine blanche est ce mur, poussé contre moi… Cette impénétrabilité, voilà ce que je hais ». On ne saurait mieux exprimer l’ardente interrogation moderne.

Mais cette farouche volonté d’indépendance de l’homme de nos jours et sa faim lancinante de compréhension le déchirent comme Prométhée sur son rocher. La phrase célèbre de Sartre : « L’enfer c’est les autres » s’explique par les blessures que les autres nous infligent lorsque nous nous heurtons à leurs aspérités. Mais elle s’explique aussi par la souffrance de l’homme en proie à une profonde solitude, au milieu de l’océan humain. Sans cesse confronté avec l’autre, il l’appelle de toute son âme. Mais il est souvent contraint de s’avouer qu’un mur d’incompréhension et un abîme d’indifférence le séparent de son prochain.

Il n’est donc pas surprenant que, de tout temps et en tout lieu, l’homme ait cherché dans son âme l’union avec ses semblables qu’il n’avait pu trouver dans la vie de société. Et nombreux ont été les mystiques occidentaux et leurs homologues orientaux, les yoguins, qui se sont écriés, avec joie : « J’ai découvert en moi un être qui est moi-même plus que moi et qui m’identifie aux autres ».

A vrai dire, comme l’a déclaré Shri Aurobindo, le yoga « est dirigé vers Dieu et non vers l’homme ». C’est du moins vrai dans le yoga qu’il enseigne. Car il y a de nombreux yogas. C’est aussi vrai dans l’enseignement de Ramakrishna, ce « fou de Dieu ». Mais il n’en est pas de même dans l’ascèse bouddhique. Il est bien connu, en effet, que le bouddhisme est une religion sans Dieu. Le seul but du bouddhiste est d’échapper à la souffrance inhérente à la condition humaine et d’atteindre le nirvana par l’assimilation de la vérité.

De même, le « Samkhya » est athée. Il est vrai que dans ses célèbres « Yoga-Soutras », basés sur ce système philosophique hindou, Patanjali a introduit un Dieu personnel, « Ishvara ». Mais dans son yoga, le rôle du Seigneur est bien modeste. En effet, Ishvara n’est pas le créateur du monde, ce rôle étant joué par la substance primordiale, « prakriti ». Ishvara n’est, pour  Patanjali, qu’un Soi divin, un « pourousha » semblable aux « pouroushas » des hommes, dont il ne se distingue que parce qu’il a toujours été libre, n’ayant jamais connu la condition humaine. Son rôle unique consiste à aider les yoguins à atteindre la libération en leur facilitant l’accès au « Samâdhi ». Et encore ne faut-il pas exagérer l’importance de ce rôle. Car, pour Patanjali, le « Samâdhi » peut s’obtenir sans la concentration sur Ishvara. C’est d’ailleurs en quoi le Dieu des « Yoga-Soutras » diffère grandement de celui de la Bhagavad-Gîta où nous lisons que « Krishna » est le but unique du yoga.

Ainsi, dans de nombreux yogas, l’amour de Dieu est ce que le sage doit avant tout éveiller et développer en lui. Serait-il de nature à détourner de l’amour des hommes ? Pascal semble le dire en affirmant : « S’il y a un Dieu, il faut n’aimer que lui et non les créatures ». Mais Voltaire, commentant cette pensée de Pascal, déclare, fort justement, qu’il faut aimer les créatures, femme, père, enfants, patrie, d’autant plus tendrement que Dieu « nous les fait aimer malgré nous ».

Le divin est l’aimant qui attire irrésistiblement le mystique. Mais en celui-ci l’amour pour tous les êtres augmente en même temps que sa spiritualité. Il va de soi que l’être spirituel est un bienfait pour le monde. Et, d’autre part, comme le fait remarquer Shri Aurobindo, il n’est pas nécessaire de pratiquer un yoga quelconque pour aider l’humanité.

Pour Mme Blavatsky les pouvoirs de l’Adepte sont le fruit de l’expérience sur un plan supérieur d’évolution dont l’accès est le but de l’aspirant à la sagesse. La réalisation spirituelle est donc, pour elle, le résultat d’une activité occulte conférant nécessairement à l’homme une extension de ses facultés et des pouvoirs magiques.

Le tantrisme hindou est nettement orienté vers l’acquisition de tels pouvoirs et l’éveil de l’énergie divine « koundalini » est un procédé essentiellement tantrique. Cependant les « gourous » hindous mettent habituellement en garde leurs disciples contre les dangers du développement et de l’utilisation prématurée de ces pouvoirs occultes. Ils pensent qu’au début de son entraînement spirituel, l’élève est encore centré dans sa personnalité dont les défauts risquent d’être intensifiés par l’exercice du pouvoir occulte et peuvent devenir un obstacle infranchissable sur le sentier de la sagesse. Ce risque disparaît lorsque le disciple a appris à dominer suffisamment sa nature inférieure.

Pour progresser en spiritualité, il faut développer la lucidité qui, seule, peut faire parvenir à une authentique connaissance de soi-même. La justification de cet impératif peut être trouvée dans les enseignements de plusieurs philosophes et notamment dans ceux  de Leibniz et Spinoza dont la profondeur et l’intuition ont été louées par Mme Blavatsky.

Celle-ci a particulièrement prodigué ses éloges à Leibniz qui se serait approché de la vérité occulte bien plus que tout autre philosophe. La soif de connaissance de Leibniz était insatiable et l’on raconte comment, jeune docteur en droit, il se fit affilier, par un subterfuge qui démontre son sens de l’humour, dans une confrérie de Roses-Croix de Nuremberg. Il rédigea une lettre parfaitement inintelligible pour lui-même, en utilisant les expressions les plus obscures qu’il put trouver dans des livres de chimie. Comme preuve de son grand savoir, il adressa ce galimatias au président de cette société secrète, en sollicitant son admission. Cette lettre fit merveille. Il fut aussitôt reçu, avec les plus grands égards, par les Roses-Croix, convaincus que l’auteur d’une lettre aussi peu compréhensible ne pouvait qu’être exceptionnel et, sans doute, un adepte de haut grade dans la science occulte. Ils allèrent jusqu’à lui confier les fonctions de secrétaire et lui offrirent même une pension.

Si Leibniz n’était sans doute pas l’adepte qu’ils croyaient, il était cependant exceptionnel par son intelligence et son intuition. Contrairement à Descartes qui refusait une âme aux animaux, il affirmait que tous les êtres, y compris les animaux et même les végétaux, sont pourvus chacun d’une Monade, pleine de tout le passé du monde, riche de son présent et grosse de tout son avenir. Mais cette connaissance infinie demeure, déclarait-il, sous forme de « perceptions », à l’état confus, dans le fond de l’âme. Une petite portion seulement de cette connaissance, émergeant à la surface, comme « aperceptions », est « aperçue » dans la pleine lumière de la conscience.

Ainsi, selon Leibniz, nous sommes intérieurement reliés à tout l’univers. Mais nous ne sommes « branchés » d’une façon clairement consciente que sur le monde proche qui nous environne. De sorte que si, au plus profond de nous-mêmes, nous éprouvons l’émoi causé par un coup de canon tiré bien loin, en Chine par exemple, ce n’est que sourdement et imperceptiblement que nous le ressentons. Quelques instants de réflexion suffisent évidemment pour se rendre compte que les mystérieux phénomènes de la clairvoyance, dans l’espace et dans le temps, peuvent aisément s’expliquer par ces conceptions de Leibniz.

Quant à Spinoza, on peut dire que son enseignement pourrait servir d’introduction à l’étude et à la pratique du yoga. Il soutenait que l’homme n’est pas libre, mais qu’il peut atteindre la libération par la claire conscience de soi et du monde, c’est-à-dire de Dieu, puisque dans son système panthéiste Dieu et la Nature ne font qu’un.

Une passion cesse, disait-il, d’être une passion dès que nous nous en faisons une idée claire. La béatitude, enseignait-il, n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même. C’est un devoir, pour le sage, d’être constamment heureux. Il doit chasser de son âme l’obscurité sous toutes ses formes. C’est pourquoi il doit condamner toute délectation morose sur les malheurs qui accablent l’être humain. Il doit repousser même la pitié, comme toute autre forme de tristesse. Mais il n’en sera pas moins généreux et enclin à l’action efficace pour remédier aux infortunes d’autrui.

Bien différent de certains mystiques qui, tel Saint Jean-de-la-Croix, sont connus pour leur « amour de la nuit », Spinoza était amoureux de l’éclatant soleil de la lucidité et de la sérénité. Seule cette « lumière de midi » peut, selon lui, mener l’homme vers la sagesse et ce qu’il appelait une deuxième naissance.

Devenir spirituel c’est vivre de la vie la plus secrète et la plus profonde de l’âme. C’est passer de la multiplicité à l’unité, de la séparation à l’union. C’est atteindre une sagesse qui existe éternellement au plus profond de notre être.

C’est ce qu’affirmait Pascal, en son langage chrétien, dans sa fameuse méditation écrite « Le Mystère de Jésus » : « Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé ». Et encore : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne me possédais ».

Nous sommes effectivement éveillés à plusieurs niveaux de conscience et ce que nous appelons notre vie mériterait plutôt le nom de mort. C’est ce qu’ont répété les sages qui ont dépassé la condition humaine. En définitive, c’est l’action de notre conscience la plus exaltée, de notre Soi divin, qui nous élèvera à la vie spirituelle. Cette vérité justifie la conception chrétienne de la grâce. Nous aimons nos défauts, mais l’attraction de notre Soi supérieur se montrera en fin de compte plus puissante. C’est encore Pascal qui l’affirmait, dans la même méditation, où il faisait dire à Jésus, symbole du Soi divin : « Je t’aime plus ardemment que tu n’as aimé tes souillures ».

C’est donc en nous ouvrant à l’influence du Soi supérieur que nous avançons sur la voie de la spiritualité. Il est nécessaire, sur cette voie, d’apaiser la personnalité et de se recueillir fréquemment. C’est en effet dans ces moments de profonde quiétude que nous pouvons le mieux entendre ce que l’on a appelé la « voix du silence » et que s’exerce au maximum l’influence de la conscience supérieure.

Celle-ci a un aspect connaissance doublé d’un aspect volonté. Chacun de ses messages est une réalisation dynamique d’une vérité qui, exerçant son pouvoir sur la personnalité comme une idée-force, la transforme lentement.

Une lutte sans merci s’engage alors entre ces idées-forces et les pensées entachées de préjugés et d’erreurs qui portent l’empreinte de notre équation personnelle. La résistance opposée à la pénétration des idées-forces est vive au début. Chassées de notre conscience, nos vieilles tendances peuvent s’enfoncer dans notre subconscient et en revenir dès que les circonstances de notre vie s’y prêtent.

Nous sommes en vérité un champ de bataille, le « kouroukshetra » de la Bhagavad-Gîta, où s’affrontent nos tendances matérielles et nos aspirations spirituelles. Le conflit et le brassage de nos forces supérieures et inférieures sont longs et pénibles et notre ascension spirituelle connaît des hauts et des bas. Mais nos échecs temporaires ne doivent pas nous faire perdre confiance. Notre nature inférieure est peu à peu purifiée par cette lutte interne, sans sauts brusques dangereux pour notre équilibre. Et il est même heureux que la nature s’oppose à notre transformation trop rapide par cette obstination montrée dans ce rude combat par nos penchants inférieurs.

La moralité, utile et même indispensable sur le sentier de la sagesse, ne saurait cependant être considérée que comme un premier pas vers la spiritualité. Elle consiste à observer certaines règles de conduite, énoncées par le mental, pour former notre caractère et nous faire vivre selon un certain idéal. Cette activité est à base mentale et ne peut donc entraîner qu’une transformation mentale. Elle peut nous faire tourner stérilement en rond, sans progrès spirituel, en nous enfermant dans un cercle de pensées, de cérémonies et de rites. Seule une plongée au-delà du mental peut provoquer l’alchimie spirituelle. Cette plongée doit nous faire pénétrer dans les profondeurs de notre être. Descendre à quelques millimètres pour ainsi dire de la surface ne serait évidemment pas suffisant. Pour sortir de la pénombre où il tâtonne, le mental doit être illuminé par une lumière intérieure dont l’infaillibilité nous permettra l’action juste.

Certaines facultés sommeillent en nous. Développées, elles nous permettent de connaître la vie plus intense et plus réelle des mondes supérieurs. Une préparation longue et ardue doit précéder leur éveil. Comme l’a dit un occultiste réputé, pour progresser il faut surveiller ses pensées et ses sentiments « avec autant d’attention que, dans le monde physique, on regarde où l’on pose le pied ».

La spiritualité s’obtient donc en pénétrant dans un champ de conscience bien plus vaste que le champ psychologique de la vie ordinaire. En explorant ce domaine intérieur, le sage perd le sentiment du monde extérieur et entre en « samâdhi ». Lorsqu’il ne se plonge pas dans de telles méditations, il peut s’entraîner à vivre à cheval, pour ainsi dire, entre le monde intérieur et le monde extérieur. Ce dernier perd alors pour lui beaucoup de l’importance que nous lui accordons.

Il apprend ainsi à utiliser une forme supérieure du mental. Sans passer par le lent et laborieux cheminement du raisonnement qui part de prémisses plus ou moins exactes pour aboutir à une conclusion souvent erronée, il parvient à une connaissance immédiate de la vérité. Les pensées surgissent instantanément en lui, révélations de la sagesse de son Ego supérieur et intuitions de l’essence des choses.

Un pas de plus le mène au-delà du mental. Au jaillissement des pensées succède en lui une sorte de vision immédiate de la vérité. Le mental lui fournissait la connaissance sous une forme permettant la communication à autrui. Mais ce n’était qu’une image de la vérité, un simple reflet. La vision spirituelle, étant du domaine de l’unité, lui donne au contraire une perception directe et intégrale du réel par son identification avec ce qu’il considérait jusqu’alors comme le non-moi

Mais il n’est pas encore arrivé à l’ultime étape de son itinéraire spirituel. Il doit encore obtenir la conscience cosmique. Lorsqu’il y parvient, le sage peut se sentir englobé dans l’univers en étant conscient de son unité avec les autres êtres. Il participe à leurs joies et à leurs souffrances comme si elles étaient les siennes. Il peut aussi sentir le monde entier comme inclus en lui et avoir l’expérience de la vie des autres comme s’il s’agissait de la sienne. La ligne de démarcation passant entre son « moi » et le monde, entre l’intérieur et l’extérieur, est devenue pour lui de plus en plus irréelle, jusqu’à s’effacer complètement. Ce qui, somme toute, est naturel, une frontière ne pouvant séparer que des régions de même nature.

Dorénavant il est vraiment spirituel, ayant réalisé son unité avec tous les êtres. Ayant acquis la faculté de connaissance par identification, il n’est plus sujet à l’erreur. Il a réussi à abattre le mur d’illusion qui le séparait des autres. Il est alors mûr pour la réalisation suprême, couronnement de son yoga. Parvenu au but, il s’unit avec la Monade, le Soi divin. Il a désormais trouvé le cœur de son être, son Moi véritable. Y vivant à jamais, il identifie sa volonté avec celle de l’Eternel et devient réellement libre. Car, comme l’a dit SPINOZA, seul Dieu, existant et agissant par la seule nécessité de sa nature, est vraiment libre.

Dans une œuvre de jeunesse : « La Tentation de l’Occident », André MALRAUX a mis en présence un Français et un Chinois. Il soutient qu’à l’inverse de l’Occidental, l’homme de l’Orient ne se pose pas en face de l’univers comme un individu nettement séparé du monde. Sa sagesse consisterait à se confondre dans l’univers en participant à son rythme. Cet idéal d’engloutissement dans le cosmos ne saurait, selon MALRAUX, convenir à l’occidental qui ne pourrait se résoudre à une telle « désagrégation ».

Mais on ne voit pas bien comment une expansion de conscience aboutirait à l’anéantissement. Une sagesse  qui tend à intégrer harmonieusement l’individu dans le majestueux ensemble de la nature ne peut conduire à sa désintégration. Pas plus que l’entrée dans le Nirvana des Bouddhistes ne signifie l’annihilation de l’âme. En spiritualisant sa vie, le sage ne la perd pas, mais au contraire l’intensifie prodigieusement.

Les Grands Êtres qui nous ont précédés sur le sentier de la connaissance affirment que la vie n’est point absurde et que, bien loin d’être le jouet du hasard, tout être est conduit, avec sollicitude et clairvoyance, vers la béatitude de la vie spirituelle.

Cette affirmation ne doit, néanmoins, pas nous faire oublier le sage dicton : « Aide-toi, le ciel t’aidera », lequel répète la pensée de SENEQUE : « A ceux qui montent, les Dieux tendent la main ».

C’est aussi, sans doute, ce que Victor HUGO voulait exprimer par cette image : « L’homme écrit son destin jour à jour, mot à mot, avec la grosse encre noire de la vie et en même temps Dieu écrit dans les interlignes, avec une encre encore invisible ».

Au début de l’ère chrétienne un cri a retenti, qui a sonné le glas du monde antique : « Le grand Pan est mort ». Nous sommes peut-être parvenus à un nouveau tournant spirituel qu’annoncerait le cri : « Dieu est mort, vive l’Homme ».

Quel est, au juste, le sens de cette exclamation ? Elle signifie, sans équivoque, la répudiation du Dieu théologique et de la religion dogmatique. Mais cette option n’implique pas nécessairement que l’être humain renonce à satisfaire son besoin de dépassement né du mécontentement que lui inspire sa condition. Et il faut espérer que l’homme moderne, doué par la Science d’une puissance surhumaine, se hissera rapidement à un plus haut niveau moral, pour mieux assumer l’effrayante responsabilité qu’entraîne cet énorme accroissement de son pouvoir dans le monde matériel.

S. LANCRI

Salomon Lancri (1910 – 1999) a consacré sa vie à l’étude de la théosophie. Il a régulièrement donné des cours et des conférences à la Société Théosophique de France, dont il fut Secrétaire Général de 1971 à 1979.