Jean Couvrin : Ténèbres, confiance, certitude


05 Nov 2009

(Extrait de l’éditorial du No d’Avril-Juin 1982 de la revue Voir)

Beaucoup d’humains vivent dans une routine plus ou moins bien décorée par les divertissements et l’oubli. Ils sont satisfaits.

D’autres ne sont nullement satisfaits. Et leur vie de tristesse, ils l’appellent « ténèbres ».

Sans doute, peut-on se complaire dans le désespoir, y récolter une moisson infinie de bonheurs à rebours. Souvent, l’existence se déroule vaille que vaille, « pigmentée » de réflexions désabusées, d’amertume et de cynisme: toutes formes de sentimentalité à rebours. Dans les ténèbres de ces invertis spirituels, la mort est une lumière de dernière instance: on pourra toujours se suicider, s’il le faut.

Quant à l’homme qui se découvre en pleine obscurité, qui le constate, qui simplement nomme le noir « noir », et les ténèbres « ténèbres », cet homme aura vite fait d’entrevoir une lueur dans sa nuit.

(Quelque chose comme: « Je suis. Peu importe ce qui est donné à vivre: Je suis. Il y a de l’être. N’est-ce pas suffisant? ». Mais les formulations sont décevantes.)

Connaissant l’obscurité, percevant la lueur certaine ou falote, de plus écartant toute complaisance dans le désespoir, un tel homme devra bien réveiller un peu d’espoir, dans son regard et dans son esprit.

Un espoir d’une nouvelle sorte,

(Sans rapport avec les conjectures anciennes et ridicules: je serai riche, célèbre, puissant, séduisant, vertueux, pilote de chasse, sœur de charité ou star de cinéma… Détaché des subterfuges intellectuels et des idéologies de remplacement.)

Un espoir empirique et nu.

(Sans attache avec aucune révélation. Si ultérieurement et accessoirement, une rencontre devait se produire entre l’expérimenté et le « révélé », le courant passerait de l’expérience personnelle en direction des textes anciens pour les préciser et les éclairer. Pas du tout en sens inverse.
Spectateurs de notre civilisation chrétienne, dans l’ultime stade de sa déliquescence éthique, nous ne pouvons que paraphraser André Malraux: dans nos pays latins, le XXIe siècle verra la fin d’un certain hégémonisme chrétien, ou bien il ne sera pas.
Par ailleurs, selon toute vraisemblance, la nouvelle génération se révélera totalement imperméable aux richesses de la littérature spirituelle du passé. Seules, peut-être, des approches aussi directes et concrètes que celle de D. Harding auront quelque chance d’éveiller la curiosité des nouveaux humains.)

Sans une lueur d’espoir, qui implique une possible cohérence spirituelle de l’univers, il n’y a rien à attendre de l’intelligence des humains.

Lorsque les ténèbres humaines sont observées, et nommées « ténèbres humaines », il arrive que soudain des feux s’allument. Feux étranges, inattendus, qui se communiquent à l’esprit entier et l’établissent dans la certitude.

Désespoir. Confiance. Certitude. (Et certitude partagée.) Quel est donc le fil invisible qui relie entre elles des perceptions aussi contrastées? L’expérience métaphysique du « Je suis » – un « Je suis » plus ou moins obscurci par le jeu de mille conditionnements entremêlés et changeants. En pratique, tout est affaire de vie, d’expérience incrédule et dépouillée. Au début, en général, tout est surprise et tâtonnement.

Une certitude intérieure est accessible; de façon permanente, ou presque. En tous temps et en tous lieux, quelques hommes et quelques femmes en ont porté le témoignage, laissant à notre intention des vérités-points de repère.

(Les suivre, les croire docilement? Cela doit être hors de question. Adoptons éventuellement l’une ou l’autre de leurs médecines, sans sombrer dans le culte du docteur traitant!
Quelques hommes…? A coté d’une jeunesse « paumée », on peut voir aujourd’hui des jeunes – en nombre croissant – pleins de liberté, de sagesse pratique et d’aisance, totalement indifférents aux discours officiels et aux sourires télévisés de nos leaders en voie de putréfaction.

Ténèbres? Lumière durable? Entre la nuit d’encre et l’espoir imprévu, dans les sables mouvants de la « zone-vie », des témoins peuvent exprimer, selon les fluctuations du vécu, les lois sûres de la Lumière, puis les angoisses de la déréliction.