Raymond Ruyer : Des théologiens du plaisir


11 Mar 2017

(Extrait de Le Sceptique résolu 1979)

Théologiens du salut et théologiens du plaisir

La querelle la plus fondamentale en pays chrétien, autrefois, était celle-ci : « Que faut-il croire, et comment conduire sa vie pour faire son salut dans ce monde et dans l’autre? »

Depuis deux siècles, la question fondamentale est devenue celle-ci : « Comment mener la vie humaine et terrestre la plus plaisante possible? Comment obéir, non à la volonté de Dieu (Dieu est mort), mais à la loi de toute chair, qui est de mener une vie où le plaisir l’emporte sur la peine? »

Comme le plaisir est individuel et directement éprouvé, il semble que chacun doit être compétent pour définir son plaisir, et qu’il n’a nul besoin de spécialistes, de nouveaux docteurs en théologie du plaisir, comme il avait besoin de théologiens du Salut.

Car le Salut, à la différence du plaisir, n’est pas directement éprouvable. Il est un espoir. Il est censé couronner toute une vie vertueuse, et vertueuse selon la bonne doctrine — car, par exemple, les vertus des païens n’étaient que des « vices splendides » aux yeux des chrétiens autrefois.

Le vertueux, d’autre part, peut toujours redouter la défaillance finale; ou, ce qui est pire, il peut être épouvanté par l’idée qu’il y a une prédestination éternelle, qu’il est inscrit d’avance dans le Livre divin comme élu ou comme réprouvé, et que ses actes libres, qui doivent le conduire au Salut ou à la perdition, sont connus d’avance par Dieu, dont la pré-science est infaillible.

Le Salut est subordonné à des « si », à des conditions dont les plus décisives nous échappent. Cette idée, comme on sait, mettait dans l’angoisse les croyants ardents. Luther en devenait presque fou. La pression de l’angoisse du Salut était si forte chez lui qu’il dut, pour revenir à l’équilibre et à la santé, refaire tout le christianisme : c’est la Foi qui sauve, et c’est la Foi qui, en même temps — non comme « croyance que… », mais comme abandon-confiance de toute l’âme — est déjà, par elle-même, évidence de salut. Alors, il n’y a plus de « si », de conditions inconnues à remplir, de techniques savantes sur quoi il faut consulter les théologiens. La Foi, comme « sensation de Salut » est, en somme, rapprochée ainsi du plaisir. C’est un immédiat, qui se prouve lui-même comme plaisir d’ordre supérieur, comme « joie supérieure », sans avoir besoin de l’estampille des spécialistes.

Voici maintenant la bizarrerie de notre époque. Les contemporains libérés de l’angoisse du Salut et des théologiens, trouvent le moyen de se fabriquer une véritable angoisse du plaisir — pour laquelle ils ont de nouveau besoin de nouveaux spécialistes : « Ai-je bien vécu, ai-je mené une vie qui m’assure du salut? » disait-on autrefois avec anxiété, à son confesseur, à son « directeur de conscience ». « Ai-je bien joui, ai-je suffisamment satisfait ma libido, ou mes envies spontanées sans retenue, ni réticences, conscientes ou inconscientes? » demande-t-on aujourd’hui à son « directeur d’inconscient », à son confesseur psychanalyste, à son « maître à penser », disciple de Reich ou de Marcuse. Le complexe du plaisir remplace le complexe du devoir.

Et les nouveaux « directeurs d’inconscient » sont sévères en diable. Ils traquent les fautes contre le plaisir dans tous les recoins du subconscient et de l’inconscient :

« Frère! Attention! Tu crois suffisamment chercher le plaisir. Mais tu es retenu, accroché à ton insu par toutes sortes d’hésitations, de petites lâchetés. Tu n’es pas vraiment libéré. Tu es encore l’esclave du péché, de Satan, c’est-à-dire du préjugé de la vertu, du normal, du conforme. Tu as reconnu en toi un penchant vers l’homosexualité. C’est bien. Tu as suivi ce penchant, c’est mieux. Mais il faut encore abandonner de tout son être sans réticence, avec la fierté d’un véritable antichrétien. As-tu proclamé ta foi moderniste sans respect humain? Et surtout, l’as-tu proclamée du fond de ton « psychisme »?

» — Frère, je le reconnais, j’ai été faible et lâche. Grâce à ta direction, je m’amenderai.

» — Frère, il n’est si grand Puritain qui ne puisse être sauvé. Mais travaille à extirper en toi les censures, les tabous, les scrupules qui pèsent encore sur toi. Lis les bons auteurs : Sade, Jarry, Boris Vian… Écoute la bonne chanson, subversive ou pornographique, évite les mauvaises lectures, les romans et les films sentimentaux surtout, et autres love stories, vantés par une honteuse publicité, et qui tournent tant de jeunes têtes — insidieuse pestilence qui flétrirait en toi la fleur fragile du manque d’innocence, et qui te conduirait à de vaines nostalgies, à des aspirations romantiques vers l’amour-sentiment. Méfie-toi de tes parents et de leurs conseils pervers…

» — Ah, pour cela, je suis impeccable. Je les envoie… s’ils prétendent m’interdire le moindre plaisir, et m’imposer la moindre corvée.

» — Oui, mais dans un coin de l’inconscient il y a presque toujours un Père, une Mère surtout, qu’il faut tuer non pas une fois, mais cent fois, à l’état de fantôme et de revenant. Cherche, pour lutter contre eux, les bonnes compagnies, les copains affranchis qui te maintiendront dans la bonne voie, et en odeur de non-sainteté, grâce à leurs pipes ou cigarettes de marijuana et leurs blousons crasseux. »

A côté des théologiens psychologues, il y a les théologiens sociologues. Il n’est pas facile, clament-ils, de consacrer entièrement sa vie au plaisir dans une société telle que la nôtre, capitaliste, où les Pouvoirs, alliés aux industriels profiteurs et avides de rendement, répriment tout ce qui n’est pas discipline du travail, imposent les harnais des institutions familiales, les rails de fer des institutions économiques, en proposant aux individus ainsi artificiellement dressés et utilisés, pour toute récompense, de fausses jouissances, de faux plaisirs, sous la forme de biens de consommation.

Là encore, l’opposition apparente et l’analogie réelle, de la sociologie-théologie du plaisir avec la Réforme luthérienne, est frappante. Luther était un mystique du salut, un tourmenté, mais aussi, l’un renforçant l’autre, un agitateur social, un réformateur de la société ecclésiastique, un ennemi des Pouvoirs romains, de la Nouvelle Babylone, du Pape et des Cardinaux. Luther s’attaquait aux marchands de salut — de pseudo-salut — aux vendeurs d’indulgences, comme les sociologues à la page, aujourd’hui, s’attaquent à la société de consommation qui n’est, selon eux, qu’une société de profits, et qui égare les hommes en leur vendant de faux plaisirs, sous la forme de gadgets ménagers, de confort du logement, d’automobiles, de loisirs préfabriqués.

Les acheteurs d’indulgences ne pouvaient pas ne pas éprouver un grave malaise, parce qu’ils ne pouvaient vraiment sentir, les indulgences une fois achetées, la certitude du Salut, en leur âme et conscience. Ils avaient indéfiniment besoin de réassurances extérieures et multipliaient les œuvres, les messes, les pèlerinages, les achats d’indulgences nouvelles, en surenchère, parce que rien ne peut remplacer le Salut directement senti dans l’ardeur de la foi.

De même, les malheureux consommateurs d’aujourd’hui éprouvent que les plaisirs vendus sont payés trop cher par des pollutions, des encombrements, des complications, des carcans. Et surtout, ils sentent leur creux. Ils n’éprouvent pas, en tournant le bouton de leur réfrigérateur, de leur télévision, ou le volant de leur automobile au milieu des « bouchons », la certitude intime que devrait donner le vrai plaisir. D’où leur inquiétude, leur insatisfaction, leur recours énervé aux nouveaux théologiens, psychologues ou sociologues, et aux dénonciateurs de Babylone, de toutes les Babylones.

Car si Luther croyait n’avoir à dénoncer que la seule Papauté, et pouvait s’appuyer sur le peuple et les princes de sa Germanie solide et saine, les Luthers modernes ne savent plus où donner de la tête. Les Babylones ennemies du Salut-par-le-plaisir sont partout. Les U.S.A. ont été primitivement leur ennemi numéro un, et même leur seul ennemi. Mais depuis longtemps, l’U.R.S.S. est devenue une autre Église romaine. La Chine est encore plus disciplinaire, et Cuba, et le Vietnam. Le plus grave est que les régimes d’abord prometteurs tournent mal, parlent de discipline sociale, de rentabilité, d’élévation du niveau de vie. Toutes les classes sociales, même les plus basses, se laissent séduire par l’Église pontificale de la Consommation.

Les nouveaux Réformateurs doivent donc lutter sur tous les fronts, détruire sur tous les fronts. Et pas de princes ou de peuples, ou de classes sociales, sur quoi s’appuyer. Même le Tiers Monde et le Quart Monde brûlent de s’engager dans la mauvaise voie du progrès matériel et du travail productif. Même les étudiants de Californie, et même des intellectuels parisiens, oublient parfois leur devoir de jouissance, ils trahissent et deviennent sentimentaux ou sérieux.

Les prétentions des nouveaux théologiens ou idéologues du plaisir aboutissent à un échec flagrant. Les Épicuriens antiques donnent l’impression — effet de distance peut-être — d’avoir été plutôt heureux et réjouis. Les intellectuels hédonistes et anarchisants contemporains, les ennemis des institutions sociales et des niches familiales montrent au contraire, le plus souvent, des visages torturés et des signes de mauvaise santé physique et mentale.

Il est arrivé que les Puritains et les Jansénistes se torturent eux-mêmes. Mais l’homme moyen, dans les siècles dits austères, malgré une vie matérielle rude, était moins anxieux que les affranchis et émancipés de notre siècle.

La hantise du Salut donnait un sens à la vie. La hantise d’obtenir du plaisir produit plutôt de l’énervement, du ressentiment, du désespoir. Luther, et même Calvin, en combinant le souci du Salut avec l’apologie de l’austérité, du travail, du devoir d’État, ont probablement créé plus de plaisir et de bonheur terrestre que Freud, Marcuse, Reich et toutes les écoles néo-hédonistes, de Francfort, de Californie, et de Vincennes réunies.