Léon Delpech : La théorie harmonique d’André Lamouche


25 Nov 2017

(Extrait de la Revue des deux mondes, janvier 1969)

Dieu a voulu dans sa sagesse (écrivait Leibniz dans la Théodicée) que tout fût harmonique en ses ouvrages. » Cette harmonicité, il la voyait se manifester notamment à travers les relations étroites qu’il s’est efforcé de mettre en évidence entre la philosophie et les mathématiques. Il retrouvait ainsi la grande tradition hellénique de Pythagore et de Platon. Un demi-siècle avant lui, Descartes avait suivi, lui aussi, cette voie royale de la pensée grecque. Comme le dit son épitaphe, « confrontant les mystères de la nature avec les lois de la mathématique, il osa espérer d’ouvrir avec la même clé les secrets de l’une et de l’autre ».

Or, si (comme le disait encore Leibniz) la philosophie et la mathématique sont « sœurs », celles-ci, après ces deux grands philosophes, ont souvent suivi des voies divergentes. Sans doute retrouve-t-on une filiation partielle de cette parenté dans le positivisme de Comte et le néo-positivisme de Vienne, dans la phénoménologie de Husserl, dans l’algèbre de la logique, dans certaines œuvres d’Henri Poincaré, de Léon Brunschvicg, d’Edouard Le Roy. Et la cybernétique, dont l’essor foudroyant est en train de transformer le monde, est une mécanisation (ou plus exactement une électronisation) du discours rationnel sur des bases mathématiques très simples, telles que la numération duale, due précisément à Leibniz. Mais c’est dans une ligne de pensée beaucoup plus directement tributaire de la pensée cartésienne ou leibnizienne que se dessine la vaste perspective développée par André Lamouche, dans une série de neuf volumes publiés de 1955 à 1967, sous le titre général « La théorie harmonique » [1]. Les bases de cette théorie avaient été posées de 1923 à 1927 [2].

La note humaniste, qui domine dans l’œuvre d’André Lamouche, résulte de la double formation, littéraire et scientifique, qu’il a reçue : la première chez les Pères jésuites du collège de Tivoli, à Bordeaux ; la seconde à l’Ecole polytechnique. Ingénieur général du Génie maritime (C.R.), il a exercé une des professions qui utilisent le plus grand nombre de sciences et de techniques de diverses natures. Cette circonstance a contribué à développer en lui un esprit de synthèse, qui caractérise aussi l’orientation générale de son œuvre à laquelle il a donné la forme d’une sorte de Colloque entre des penseurs d’origines et de tendances variées. Au total, André Lamouche a mené de front deux activités à première vue incompatibles : ingénieur chevronné par profession, il s’est révélé de surcroît philosophe par vocation. Avec des moyens nouveaux ou renouvelés, l’auteur de cette synthèse a « osé » entreprendre la construction de ce que Maurice Gex, professeur à la Faculté de Lausanne, a appelé une « philosophie d’inspiration scientifique ». Il a fait concourir en effet à cette entreprise, non seulement les acquisitions récentes de la science et de la philosophie, mais celles de la technique. Et si la théorie harmonique se révèle comme une héritière plus directe des conceptions cartésiennes et leibniziennes que le positivisme par exemple, c’est que ce dernier exclut a priori toute métaphysique – alors que celle-ci constitue, ici comme pour l’auteur du « Discours de la Méthode » et pour celui de la « Monadologie », l’aboutissement suprême de l’activité réflexive du cerveau humain.

André Lamouche a emprunté à Descartes la notion de Simplicité, à Leibniz celle d’Harmonie (héritées par eux, l’une et l’autre, de la philosophie grecque). Il a introduit une troisième notion : celle de Rythme. Cette notion, qui n’est autre que celle de périodicité structurale ou fonctionnelle, s’est imposée, au cours du dernier demi-siècle, dans tous les domaines : physico-chimique, biologique, esthétique, psychologique, sociologique. Lamouche a montré que toute l’infrastructure du Cosmos est de nature rythmique ; et que cette rythmicité émerge, sous des formes diverses, à des niveaux successifs de structuration et d’organisation de l’Univers. Etoffe première du monde, le Rythme spatiotemporel se manifeste à nous, sous sa forme primordiale, par la Lumière. C’est finalement à l’aide ces trois notions clés qu’a été édifiée la théorie harmonique. Celle-ci se présente comme une phénoménologie du Rythme débouchant, à travers une logique de la Simplicité, sur une métaphysique de l’Harmonie.

La théorie harmonique propose ainsi une nouvelle formule du monde, élaborée elle-même à partir d’une nouvelle théorie de la connaissance. Celle-ci constitue ce que Jean Piaget a appelé une « épistémologie génétique »; c’est-à-dire l’étude de la genèse historique et psychologique des connaissances. En même temps, cette épistémologie génétique est une épistémologie humaniste, parce qu’elle récapitule l’histoire des hommes de génie qui ont fait la science et le savoir humain – y compris le langage qui est, comme on l’a dit, une forme embryonnaire de la science. Quant à cette nouvelle formule du monde, elle rejoint celle de Leibniz. Mais elle renouvelle la conception leibnizienne de l’« harmonie préétablie », en montrant que ce préétablissement de l’harmonie n’existe qu’en puissance au niveau humain – et qu’il appartient à l’homme, à mesure qu’il acquiert plus de savoir et de pouvoir, de la mettre en acte.

La simplicité est à la base de la méthode cartésienne, laquelle constitue essentiellement un mouvement graduel et alterné de la pensée entre le simple et le composé. Avec André Lamouche, la « méthode » se précise et s’articule en une véritable logique de la Simplicité – dont les trois principes (simplicité; complémentarité; gradation) se révèlent, par leur souplesse, mieux adaptés à l’analyse et à la synthèse des connaissances humaines que la rigide logique aristotélicienne (avec ses trois principes d’identité, de contradiction et du tiers exclu). Il s’agit en fait d’une conception nouvelle, ou renouvelée, de la simplicité. Le professeur Georges Bouligand, écrivait en 1965, dans la « Revue générale des Sciences », que la théorie harmonique, « en ayant égard à l’évolution récente des théories, apporte du nouveau et dégage pour le mot simplicité un sens fort objectif. Ce qui lui fait découvrir un principe de repérage mental plus fin, principe qui mérite de demeurer. Cette simplicité peut être appréhendée par l’esprit humain : 1) au niveau des éléments premiers dont est fait le Cosmos; 2) aux divers niveaux de composition organisée où la périodicité de constitution de l’Univers la fait « émerger ». Il nous paraît « simple » de manger, de marcher, de voir, d’entendre, de parler, de danser. Mais la science découvre, en analysant ces fonctions synthétiquement simples, un degré très élevé de composition organisée, entre des éléments liés entre eux, de proche en proche, par des rapports de simplicité maximale. On n’a pas suffisamment distingué, dans le passé, la simplicité synthétique des ensembles structurés ou organisés, et la simplicité analytique des éléments qui les composent.

De surcroît il faut considérer la simplicité des rapports d’interaction et de composition des éléments au sein des ensembles structurés. La théorie harmonique établit que le mécanisme abstrait de la pensée mathématique et le déterminisme immanent aux phénomènes physico-chimiques obéissent, l’un et l’autre, à un principe de simplicité relative maximale, jouant de proche en proche dans l’ordre logique et dans l’ordre causal parallèlement. C’est ce parallélisme qui fait que la connaissance est possible – et que, comme le progrès scientifique et technique le démontre chaque jour, la pensée et l’action humaines sont accordées à l’ordre naturel des choses. C’est lui qui est à l’origine de la « merveilleuse correspondance » entre les mathématiques et les phénomènes physiques –correspondance qu’à une date récente encore, Einstein qualifiait d’énigme. Or Einstein avait été bien près de déchiffrer cette énigme, en écrivant cette phrase : « L’idée de la simplicité mathématique est réalisée dans la nature. »

Lamouche (qui fut en correspondance avec Einstein peu avant sa mort) a montré que ce principe de simplicité relative maximale, c’est ce que Leibniz appelait le « principe de raison suffisante ». Il en résulte ce nouvel énoncé du principe de causalité : il y a toujours entre la cause et l’effet le rapport le plus simple possible [3]. Il existe une relation d’ordre énergétique entre la simplicité et l’économie de pensée ou d’action. Si la notion de nombre entier est la plus simple de celles que l’esprit humain peut concevoir ou se représenter, c’est parce qu’elle exige le moindre effort de conception ou de représentation. Cette notion naît du mouvement (conscient ou non) de la pensée entre des éléments identiques et le tout (la multiplicité homogène) qu’ils constituent, sans que soit spécifié aucun des attributs qualitatifs de ces éléments ou du tout lui-même. Et si G. Bachelard a pu dire de la science moderne qu’elle constitue un « panpythagorisme », c’est parce qu’elle a ratifié la vue intuitive et prophétique de Pythagore, quand il affirmait : « les choses sont nombre … le nombre est l’essence des choses ». Précisons bien que pour Pythagore il s’agissait des nombres entiers. Et pour la science moderne aussi.

En effet, on sait aujourd’hui que : 1) contrairement à la physique qualitative d’Aristote, les lois physico-chimiques sont d’ordre purement quantitatif; et la quantité elle-même n’est que la plus simple des qualités. 2) Dans leur structure intime, les phénomènes physico-chimiques font intervenir la quantité sous la forme la plus simple : le nombre entier. Ce dernier point, d’importance capitale pour la théorie harmonique, n’est apparu dans toute sa netteté qu’à une époque récente, avec le rôle déterminant que jouent, à différents « niveaux d’émergence » des phénomènes, le nombre atomique des éléments chimiques, le nombre de masse de leurs isotopes, le nombre chromosomique des espèces vivantes, etc. Il y avait bien certaines sciences, comme la chimie, la cristallographie, la spectrographie, qui s’obstinaient à ne faire intervenir, dans leurs formules les plus savantes, que les nombres entiers. Mais aucune conclusion n’en avait été tirée. Or voici qu’avec la théorie des quanta, due à Max Planck, le nombre entier faisait soudain son apparition jusque dans la structure intime de la matière et des échanges d’énergie dont celle-ci est le siège. La théorie des quanta établit que les échanges d’énergie portent toujours sur des nombres entiers de « grains d’énergie », tout comme les transformations au sein de la matière portent sur des nombres entiers d’atomes et (à une autre échelle d’observation et de mesure) sur des nombres entiers d’électrons, de protons ou de neutrons. La mécanique ondulatoire, et la vaste construction physico-mathématique que constitue la théorie atomique, confirment le rôle déterminant du nombre entier dans la structure et le fonctionnement des éléments matériels, au niveau atomique et subatomique. Cette rentrée foudroyante du nombre entier, dans la phase la plus récente du progrès scientifique, ne pouvait s’expliquer que par l’intervention d’un principe objectif de simplicité, à la base des lois qui régissent les phénomènes naturels.

Une remarque importante doit être faite ici. C’est Pythagore qui, en étudiant les lois –à la fois numériques et musicales –des cordes vibrantes, réduisit pour la première fois la qualité à la quantité. Cependant, le pythagorisme initial s’était heurté à l’impossibilité de trouver une commune mesure entre la simplicité arithmétique et la simplicité géométrique. Cette incommensurabilité se traduisit par la découverte des « nombres irrationnels » : il n’existe en effet aucun nombre entier ou fractionnaire qui puisse exprimer exactement le rapport entre la diagonale et le côté d’un carré, ou entre la longueur d’une circonférence et son diamètre. Cette lacune entre la science des figures et la science des nombres ne fut comblée que beaucoup plus tard, par la géométrie analytique de Descartes, par le calcul infinitésimal de Leibniz et Newton, enfin par les progrès de la « théorie des nombres ». La mathématisation des phénomènes s’était orientée en même temps vers une « physique du continu » traduisant les lois naturelles sous la forme d’équations différentielles. Ce n’est que tout récemment qu’un nouvel approfondissement de ces lois imposa le retour à une « physique du discontinu », de caractère proprement pythagoricien.

Si, à certaines échelles d’observation et de symbolisation des phénomènes, la continuité géométrique ou analytique peut convenir, à l’échelle microphysique, où se révèle la texture intime de l’infrastructure du Cosmos, ces lois sont de nature arithmétique : on y retrouve la discontinuité et la simplicité du nombre entier. En d’autres termes, si, à l’échelle du monde sidéral, la théorie de la Relativité peut spatialiser symboliquement le temps, pour rendre plus simples et symétriques les équations du mouvement, à l’échelle subatomique le temps retrouve et impose sa spécificité, qui est de nature arithmétique et rythmique. L’impossibilité à laquelle se heurtaient les pythagoriciens se retrouve dans la difficulté qu’éprouvent les physiciens modernes à concilier le géométrisme spatial de la Relativité et l’arithmétisme temporel de la théorie des quanta.

En ce qui concerne le Rythme, il obéit à une loi générale de résonance, qui est à l’origine de toute stabilisation comme de toute amplification dynamique dans l’Univers. On établit qu’un principe universel d’Isorythmie régit aussi bien les phénomènes physiques et biologiques que les phénomènes psychophysiologiques. C’est ce principe qui est mis en jeu dans les interactions d’ordre psychosomatique entre l’âme et le corps (ce que les philosophes et les théologiens appellent la « communication des substances », et qui se ramène ici à la communauté de rythme entre la Matière et l’Esprit). Les systèmes sensoriels de l’homme, par exemple la vision et l’audition, sont accordés par résonance aux rythmes lumineux, sonores, etc. Et l’organisation psychophysiologique de l’être humain transforme ces rythmes quantitatifs du monde physique en rythmes qualitatifs du monde psychique. La théorie harmonique est ainsi amenée à définir l’homme comme le résonateur-transformateur privilégié des harmonies du Cosmos. Si l’on prend le cas d’une communication téléphonique ou radiotéléphonique, elle n’est pas autre chose que la mise en résonance, à distance, du système phonateur d’un des interlocuteurs avec le système auditif de l’autre. Et la communication s’effectue par plusieurs résonances en chaîne, où intervient un cycle réversible dans lequel les vibrations mécaniques des membranes ou des microphones se transforment en oscillations électriques ou en ondes électromagnétiques, et réciproquement. Ce n’est pas tout. Il existe également une série de relais vibratoires, d’ordre élastique ou neuro-électrique, qui fonctionnent, par résonance de proche en proche, entre le cerveau et le larynx d’une part, entre le tympan et le cerveau d’autre part. Mieux encore : à travers ces résonances physiques ou biologiques, c’est au total une résonance psychique qui s’établit : la mise en résonance de deux consciences, par l’intermédiaire du langage articulé et de ses rythmes significatifs. On constate sur cet exemple que, grâce à la loi universelle d’Isorythmie, les phénomènes naturels se réduisent, dans leur intimité, à des conversions de rythmes.

Quant à l’Harmonie, elle a été définie successivement : par Héraclite comme la conciliation des contraires ; par Leibniz comme la logique immanente au monde sensible. Ces deux définitions, d’ordre logique et phénoménologique, sont complétées ici par une troisième, d’ordre métaphysique : l’harmonie est l’attribut fondamental de l’être. Nous y reviendrons.

La première application qui a été faite de la théorie harmonique à des phénomènes autres que ceux d’ordre mathématique et physico-chimique, portait sur la biologie. Le professeur Louis Bounoure écrivait : « André Lamouche fait œuvre originale et construit, plutôt qu’une biologie de biologiste, une biologie d’ingénieur. » [4] Lamouche a pris ainsi la suite des travaux d’un grand biologiste, Lucien Cuénot. Celui-ci a mis en évidence les coaptations anatomo-physiologiques qui existent entre les organes d’une même espèce vivante ou même de deux espèces différentes, lorsqu’il y a entre elles des relations fonctionnelles (par exemple les insectes et les fleurs). Pour Cuénot, ces coaptations, loin d’être dues au hasard, sont le reflet d’un plan d’organisation préétabli, mettant en jeu non seulement une finalité de fait, mais une finalité d’intention. Or, dans la technique de l’ingénieur, il existe d’innombrables « coaptations », comme dans l’ajustement précis des dents d’un engrenage. Cuénot a établi en outre de nombreux rapprochements, d’ordre technologique, entre les outils si variés dont disposent les diverses espèces animales ou même végétales, et ceux qui sont utilisés par la technique humaine. Il voit se manifester là un « pouvoir d’invention » de la Vie, d’où découlent de nombreuses similitudes entre l’évolution biologique et les progrès techniques. Depuis lors, une discipline nouvelle, la bionique (qui a pris un grand développement aux États-Unis et en U.R.S.S.) exploite systématiquement les analogies entre les inventions de la nature et celles qui, en s’inspirant de ces dernières, sont à la pointe du progrès dans plusieurs domaines de la science appliquée à la technique.

Mais la théorie harmonique va plus loin. Elle établit un rapprochement entre la biologie et les méthodes industrielles les plus perfectionnées. Ces méthodes peuvent être résumées en peu de mots : rationalisation; planification; programmation; automation. Leur analogie avec l’organisation planifiée se révèle par exemple dans l’ontogenèse. La croissance de l’organisme vivant s’opère suivant un plan préétabli, dans l’espace et dans le temps (ce que l’industrie moderne appelle le planning et le timing). Ce plan se réalise dans un ordre et suivant une cadence toujours les mêmes, et qui sont réglés par un mécanisme intérieur à l’organisme, ainsi que cela a lieu dans une fabrication industrielle entièrement automatisée. Ce mécanisme régulateur est contenu dans les chromosomes et les gènes de la cellule vivante. Dans son livre de biologie publié en 1956, Lamouche avait indiqué qu’il devait s’agir d’une inscription rythmique du plan de l’ontogenèse dans la structure des gènes : comme une symphonie est inscrite dans la structure d’un disque microsillon ; ou comme dans un microfilm ou un ruban magnétique de programmation d’une machine électronique. Mais à une échelle beaucoup plus petite et qui démontre la virtuosité de la Nature dans ce que les techniciens de l’électronique appellent la « miniaturisation ». Or, depuis cette époque, une série de découvertes (sanctionnées par plusieurs prix Nobel) ont été faites dans le domaine de la génétique. Elles ont permis de décrire avec précision, et même de voir au microscope électronique, le mécanisme autoréglé de la multiplication cellulaire – mécanisme identique chez toutes les espèces vivantes, et dont les rouages standardisés, planifiés, programmés et automatisés sont l’ADN, l’ARN, les enzymes, les acides aminés et les protéines. Là se manifeste le double principe de simplicité : économie dans les moyens et harmonie dans les fins.

Notons encore, à l’appui de la Rythmologie universelle développée par la théorie harmonique, les progrès rapides d’une autre science nouvelle, la Biorythmie. Elle est fondée sur la découverte, chez tous les êtres vivants, d’une horloge biologique réglée sur les rythmes cosmiques du milieu. Horloge doublée d’un agenda réglant les fonctions de l’organisme sur la cadence de ce métronome géant qu’est la Terre, dans sa rotation sur elle-même et dans sa révolution autour du Soleil. Toutes les tentatives pour dérégler ces horloges ont été vaines. Ainsi se manifeste une planification à plusieurs niveaux, une véritable orchestration du Cosmos, impliquant l’existence sous-jacente d’une loi d’Isorythmie universelle. En même temps se confirme le fait que l’adaptation n’est autre chose que la mise en résonance des rythmes constitutifs du vivant avec les rythmes homologues du milieu.

Après la Biologie, la théorie harmonique a été appliquée successivement à la Psychologie, à la Logique, à l’Esthétique, à la Morale et à la Sociologie, enfin à la Métaphysique et à la Théologie. En psychologie, l’accent a été mis sur la notion de niveaux de conscience, plus souple et plus nuancée que la distinction trop tranchée des psychanalystes entre Conscience et Inconscient. Cette notion est illustrée par une étude des degrés de force et de clarté qui s’échelonnent entre les consciences fortes et les consciences faibles. On a développé ensuite la complémentarité d’une Morale de l’Amour et d’une Sociologie de la Raison. La première, qui trouve sa forme la plus achevée dans la morale chrétienne, est mise en relation avec les niveaux de conscience, à l’aide de la notion de niveaux d’amour. La sociologie de la raison, de son côté, comporte l’application, à tous les domaines de la vie communautaire : économique, social, administratif, politique, des principes d’organisation rationnelle qui ont fait leurs preuves dans l’industrie moderne. Ici encore, ces principes se ramènent au double critère de simplicité : économie dans les moyens et harmonie dans les fins. Ce critère (qui est appliqué intuitivement dans l’action par les techniciens et les industriels, comme il l’a été par les savants dans le domaine de la pensée et de l’expérience) est celui-là même qui régit l’Evolution naturelle dans tout le Cosmos, et dans le monde terrestre en particulier. Son énoncé est le suivant : 1) L’évolution engendre des structures de plus en plus complexes par les voies les plus simples. C’est le principe de l’économie dans les moyens. 2) L’évolution fait fonctionner simplement ces structures de plus en plus complexes. C’est le principe de l’harmonie dans les fins.

Cette double loi de simplicité régit, de proche en proche, le monde physique, le monde biologique et le monde psychique. C’est cette loi qui fait régner entre eux une profonde communauté de rythme. Mais elle gouverne aussi le monde artificiel créé par la science et par la technique. Car « on ne commande à la Nature qu’en obéissant à ses lois ». Voici un exemple. Les modèles successifs d’automobiles, depuis l’origine, sont à la fois de plus en plus complexes dans leur structure et de plus en plus simples dans leur fonctionnement : dans leur conduite, leur entretien, leur réparation. Parce que cette complexité croissante de structure n’est pas quelconque : elle est conçue expressément en vue d’une simplicité de fonctionnement toujours plus grande, tout en réalisant des performances, aux points de vue vitesse, confort, etc., dont les premiers modèles eussent été incapables. Quant à la fabrication même de ces automobiles, elle est sans cesse simplifiée, elle aussi, par la standardisation, la construction en série, la mécanisation, l’automation. On trouverait d’autres exemples dans l’électronique. La radio et la télévision reposent sur un principe physique des plus simples : le principe de résonance. Les appareils sont compliqués dans le détail. Pourtant, on retrouve la simplicité au niveau de l’utilisation ; quoi de plus simple en effet que de tourner quelques boutons pour réaliser ce « miracle » : voir ou entendre à des centaines de kilomètres?

Mais voir et entendre, parler, penser, comprendre, n’est-ce pas un miracle plus prodigieux encore ? Le résultat le plus sensationnel de l’unification psychophysiologique de la personne humaine, c’est la Conscience. Cette unification s’opère grâce à la communauté de rythme entre l’esprit et la matière, entre l’âme et le corps. L’âme apparaît ainsi comme un principe transcendant d’harmonisation et d’unification. On rejoint la définition qu’en donnait Kant : « L’âme est le principe transcendantal de l’unité de la conscience. » Pour la théorie harmonique, le but de la destinée humaine est d’acquérir, de conquérir une conscience; de la perfectionner jusqu’à ses plus hauts niveaux personnellement accessibles ; de la porter enfin, telle qu’on l’a librement faite, par delà les limites du Temps, vers cette forme intemporelle de l’existence et de la transcendance qui s’appelle immortalité. Ainsi, réaliser les harmonies les plus riches par les voies les plus simples, qui est la règle d’or de l’efficience matérielle, est aussi pour l’homme celle de l’accomplissement spirituel.

Il en est de même de la destinée collective des hommes. Le progrès scientifique et matériel ne reste en harmonie avec la ligne générale de l’évolution psychique de l’humanité, que s’il demeure subordonné au progrès moral, social et spirituel. Là est le grand mal dont souffre notre époque. Ce mal, c’est la dysrythmie entre la rapidité de perfectionnement des fonctions matérielles et celle des fonctions spirituelles, au sein de ce vaste organisme, en perpétuel conflit avec lui-même et avec les lois naturelles, qu’est l’humanité. Notre époque d’accélération sans frein du progrès technique et industriel peut être définie comme étant l’ère du Super-faber. En vertu de la loi du rythme évolutif, cette ère doit déboucher normalement sur une ère du Super-sapiens. Alors, les forces redoutables que libère imprudemment la science moderne, avec le bouillonnement des intérêts et des passions qu’elles soulèvent, seront de nouveau assujetties à la discipline de la sagesse, c’est-à-dire de la Raison, de la Volonté et de l’Amour. C’est la tâche suprême qui s’impose à l’élite d’aujourd’hui et de demain. Tout en adoptant la conception de « l’harmonie préétablie » de Leibniz, Einstein ajoutait : « L’harmonie est dans le cosmos, mais le chaos est encore dans l’homme. » C’est que, si l’évolution naturelle est achevée à l’étage cosmique et à l’étage biologique, elle se poursuit, à une cadence accélérée, à l’étage psychique. L’humanité traverse, à cet égard, une zone de turbulence et de dysrythmie dans l’ordre psychosocial.

Dans une Note récente, Lamouche a fait une suggestive application de son livre de Sociologie à une synthèse des événements de mai 1968, dans le cadre de la phénoménologie du Rythme développée par sa théorie. Il avait montré en effet, en étudiant les rythmes de l’histoire, que deux rythmes principaux scandent le devenir de l’espèce humaine. C’est d’une part le rythme des civilisations, d’autre part, le rythme des générations [5]. Or les événements de mai 1968 ont constitué un véritable « téléscopage », de caractère explosif, entre ces deux rythmes fondamentaux. En temps normal, ces deux rythmes interfèrent tant bien que mal l’un avec l’autre, suivant une tendance instinctive des individus et des groupements humains à les accorder entre eux, par l’éducation, l’enseignement, etc.

L’énorme vague des « contestations » qui a entraîné, en même temps que la masse des étudiants, des enseignants chenus et des lycéens à peine pubères, s’est étendue rapidement du domaine pédagogique à l’administratif, à l’économique, au social, au politique. Mais c’est ailleurs qu’elle avait son origine : c’est dans le rythme cassé des générations, au sein de cette cellule de toute communauté structurée qu’est la famille, qu’ont pris naissance cette contestation et ce refus anarchique de toute autorité : à sa source naturelle même qu’est l’autorité paternelle. Tous les psychologues reconnaissent que deux nourritures spirituelles restent longtemps nécessaires à l’enfant, puis à l’adolescent (avec l’adaptation et l’assouplissement graduels qu’exige le développement de sa personnalité) : l’amour maternel et l’autorité paternelle. Là où ces deux aliments psychiques font défaut, la croissance spirituelle des jeunes présente des anomalies. La principale (qui s’est manifestée avec évidence au cours de la crise récente) est la revendication de l’« autonomie » : de la liberté, par des êtres qui n’ont pas encore les connaissances et l’armature morale indispensables pour assumer les responsabilités correspondantes. Une deuxième manifestation de cette carence a été le parti pris de tout détruire avant de savoir ce qu’on allait construire à la place : aberration symptomatique de la schizophrénie chez les adultes, de l’immaturité et de l’irresponsabilité chez les jeunes.

Lamouche montre ensuite que la solution consiste précisément dans l’application, progressive et équilibrée, des principes complémentaires d’une Morale de l’amour, fondée sur le respect de la personne humaine, et d’une Sociologie de la raison, inspirée des procédés de l’« organisation rationnelle », qui ont fait la preuve de leur efficacité dans le domaine industriel et commercial. On est ainsi conduit à une humanisation de la société de consommation, qui se traduit par l’application, dans l’ordre économique et social, d’une formule intermédiaire entre les injustices du libéralisme radical et les fausses justices du socialisme intégral : en bref, entre la loi de la jungle et la loi de la ruche. Dans l’ordre politique, on est amené à une synthèse de l’autocratie, de la démocratie et de la technocratie, qui, par la mise en œuvre d’un « fédéralisme à plusieurs niveaux », doit conduire à la création d’une Confédération européenne. Laquelle constituerait, par surcroît, l’amorce et le modèle d’une Confédération mondiale, dont l’avènement est seul capable de réaliser un jour la paix du monde.

Enfin, avec le tome VII et dernier, la théorie harmonique déploie toutes ses virtualités. L’auteur y récapitule d’abord en trois grands chapitres les résultats obtenus dans les volumes précédents (Epistémologie harmonique; Cosmologie harmonique; Anthropologie harmonique). Mais il leur fait franchir en outre la distance qui sépare le plan scientifique du plan métaphysique. Ses trois notions clés y prennent des significations nouvelles. La simplicité apparaît comme la notion médiatrice entre l’unité et la multiplicité. Le rythme, étoffe première du monde, en est de surcroit le régulateur et le médiateur universel. L’harmonie est l’attribut fondamental de l’être. La logique de la Simplicité y dévoile sa véritable nature et sa pleine signification. Là se révèle en effet la lacune qu’elle vient combler dans le développement de la pensée rationnelle : l’existentialisme a démontré – après Kant – qu’il n’y avait pas de logique de l’existence. Mais ni le criticisme ni l’existentialisme n’ont remédié à cette carence. Or la théorie harmonique établit que cette logique de l’existence (sous-jacente notamment à la genèse des sciences), c’est la logique de la simplicité. Cela découle, d’une part, des nombreux exemples figurant dans les tomes précédents ; d’autre part d’une synthèse de l’idéalisme et du réalisme, déduite elle-même du rythme spécifique de la conscience entre la présence au monde intérieur et la présence au monde extérieur. Ces deux « mondes » sont aussi réels l’un que l’autre ; le premier étant celui de la réalité intemporelle de l’Idée (ou de l’Essence), le second celui de la réalité temporelle du Fait (ou de l’Existence). Chacun de ces deux « Réels » a sa logique propre : la logique de l’Identité est la logique de l’Essence; la logique de la Simplicité est la logique de l’Existence. Et ces deux logiques se composent entre elles, dans la Logique ambifonctionnelle décrite au quatrième tome, comme l’essence et l’existence se composent dans l’être, selon un principe d’unité qui n’est autre que l’Harmonie.

Avec le dernier volume de cette œuvre on franchit la dernière étape de l’itinéraire spirituel entrepris douze ans plus tôt. L’objet de cet ouvrage est la jonction d’une théodicée harmonique avec la théologie chrétienne. Ce raccordement était en puissance dans la double coïncidence, de date et de contenu, entre l’allocution de Noël 1957 du pape Pie XII, et la publication de « L’Homme dans l’harmonie universelle » [6]. Les arguments invoqués sont empruntés en général à la science moderne et répondent, de ce fait, à l’objectif de l’aggiornamento, qui fut au premier rang des préoccupations du concile Vatican II. Un autre objectif fut l’œcuménisme. Là encore, la théorie harmonique, faisant écho à la tentative de rapprochement esquissée par Leibniz et Bossuet entre protestants et catholiques (mais avec des données nouvelles), peut contribuer à faire accomplir un pas décisif vers l’unité des chrétiens. Citons un exemple, où la conception des deux Réels (essence et existence) peut jouer un rôle médiateur. Catholiques et protestants sont séparés, depuis Luther, par l’opposition entre liberté et prédestination. Une conciliation apparaît possible du fait que la liberté ressortit à l’existence et la prédestination à l’essence. Le but de l’existence est en effet, selon l’expression de Lavelle, de « conquérir l’essence »; c’est-à-dire d’accomplir dans l’être, au cours de son devenir existentiel, ce qu’il y avait de meilleur dans les potentialités de son essence. Quant au problème du mal et de la souffrance, principal argument de l’athéisme, il est l’objet d’une analyse approfondie, d’une part en relation avec l’inévitable balancement des « harmonies et désharrnonies du monde » ; d’autre part avec ce qui fait l’essence même de la charité ; la complémentarité de la souffrance et de l’amour. Le dernier chapitre est consacré à l’immortalité de l’âme.

En définitive, André Lamouche propose des réponses qui nous paraissent concluantes à deux grandes questions que soulève l’évolution du monde moderne.

1° Il apporte la preuve que la Culture et la Technique sont non seulement compatibles, mais complémentaires.

2° Il établit la possibilité (postulée notamment par le concile Vatican II) d’une étroite coopération entre ces deux impressionnants ensembles d’idées et de faits que constituent, d’un côté la Religion et la Philosophie, d’un autre la Science et la Technique, pour ramener l’humanité dans la voie d’un progrès compatible avec la hiérarchie éternelle des valeurs qui est à la base de toute civilisation authentique.

LÉON DELPECH

Extrait du site de la revue des deux mondes

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1 Le principe de simplicité dans les mathématiques et dans les sciences physiques Gauthier-Villars –1955 –Biologie ibid 156 –Psychologie ibid 1957 –Logique de la simplicité, Dunod 1959 –Esthétique ibid 1961 –D’une morale de l’amour à une sociologie de la raison –Morale ibid 1963 –Sociologie ibid 1964 –Rythmologie universelle et métaphysique de l’harmonie –De la science à la métaphysique ibid 1966 –De la métaphysique à la théodicée ibid 1967.

2 Cf. « La méthode générale des sciences pures et appliquées », Gauthier-Villars 1924. A la même époque, Louis de Broglie présentait sa « Mécanique Ondulatoire » –laquelle constituait (par une étrange coïncidence) une illustration très directe de la théorie harmonique.

3 L’énoncé classique : les mêmes causes produisent les mêmes effets, en est un corollaire.

4 Revue Critique, mars 1957.

5 Tome VI. 2e volume (Sociologie). chap. premier, § 3 et 4.

6 Colombe 1957.