Gabriel Monod-Herzen : Transformer les oppositions en complémentarités


20 Apr 2010

Le titre est de 3e Millénaire

(Revue Panharmonie. No 187. Juillet 1981)

Compte rendu de la rencontre du 11.12.1980

Nous allons voir comment on peut transformer les oppositions en complémentarités, seul moyen de réduire l’agressivité. D’après les Indiens toute opposition est une illusion. Elles ne servent que dans la mesure où nous recherchons leurs significations afin d’arriver à en extraire leur complémentarité.

Au sujet de l’inconscient et du conscient : Le mot « inconscient », comme l’a fait remarquer HARTMANN, n’a pas le sens que nous lui donnons. Je peux connaître quelque chose, l’oublier, puis me le rappeler. Si je me le rappelle, il fallait bien entretemps que cela soit quelque part. Il existe donc des états de nature psychologiques qui ne sont pas conscients, mais qui peuvent le devenir. Ainsi, ce que nous appelons inconscient n’est pas ce qui est privé de conscience, mais qui peut éventuellement le devenir. La grande question est de savoir où se place la division entre les deux. Quand nous rêvons les sens ne fonctionnent pas et pourtant, nous avons des perceptions très complètes. Il y a tout un monde qui est là et qui devient conscient alors que, pendant la veille, il ne l’est pas. Mais il peut le devenir. On peut « rêvasser » et si vous êtes artiste, vous pouvez trouver dans cet état de rêve éveillé, des inspirations qui peuvent être extrêmement importantes et intéressantes.

Alors il faut faire très attention de ne pas opposer le conscient à l’inconscient. L’un est simplement l’absence actuelle de quelque chose qui existe.

Pour pouvoir faire la synthèse il faut admettre que le mot conscience signifie un certain état qui peut être intérieur ou extérieur. Derrière la notion d’opposition il doit y avoir une unité. Mataji (Swami Hridayananda Sarasvati) l’appelle « la conscience absolue ». C’est notre imagination qui crée l’opposition. Si cette conscience absolue existe, la limite entre le conscient et l’inconscient ne serait pas fixe et pourrait varier. N’y aurait-il pas des éléments qui seraient conscients pour les uns et pas pour les autres ? Chacun de nous a son petit domaine, sa petite ouverture sur la conscience absolue, il en est une petite partie et tout le reste, pour lui, est inconscient.

Pendant très longtemps on a passé son temps — surtout dans le domaine scientifique — à prétendre que ce que l’on ne connaît pas n’existe pas. Actuellement, le congrès de Cordoue a tout à fait admis que des phénomènes non perceptibles par nos organes des sens existent d’une façon parfaitement objective. Seulement il n’y a qu’un petit nombre d’individus qui peuvent les manifester.

Les Indiens savent très bien qu’on peut développer la conscience et augmenter le domaine du conscient, donc, par conséquent diminuer l’inconscient d’autant. Mais il est clair que si nous sommes faits tels que nous sommes faits, c’est parce que cela nous convient. Autrement dit il ne faut pas essayer de dépasser ses limites, à moins qu’on naisse, et c’est là où les vies successives prennent de l’importance, avec déjà des prédispositions remarquables.

HARTMANN établit qu’il y a des éléments de nature psychologique qui ne sont pas conscients, mais qui peuvent le devenir tout à fait normalement ou anormalement par suite d’une maladie, d’une fièvre, etc. On connaît de nombreux cas de ce genre, notamment celui d’une domestique qui ayant été hospitalisée, avec une fièvre cérébrale, s’est mise toute à coup à parler hébreux. Comme elle n’était pas juive, on s’est demandé ce que cela pouvait être, car elle ne savait pas un mot d’hébreux, et c’était tout juste si elle savait que cela existait. Mais elle s’est rappelée qu’elle avait été au service d’une famille juive où on récitait des prières. Et on s’est aperçu que c’était effectivement les prières hébraïques du vendredi soir qu’elle récitait et qui s’étaient inscrites dans son inconscient.

On s’est alors demandé ce qu’était cet inconscient et comment on pouvait y pénétrer. C’est Freud qui en a trouvé le moyen par ses analyses de rêves. Freud qui était tout à fait parfait au point de vue social et familial, n’avait, il l’a dit lui-même, aucune espèce de spiritualité. Or par ses analyses il a trouvé un chemin, il a défloré l’inconscient et qu’a-t-il trouvé ? Ce ne pouvait être la spiritualité, puisqu’elle n’avait aucun écho en lui, mais il a trouvé tout ce qui n’est pas spirituel en nous, c’est-à-dire les deux grandes forces biologiques qui font toute la vie : le maintien de l’individu, l’alimentation, et le maintien de l’espèce, la reproduction. Et cela lui a permis de guérir toutes sortes de névroses en faisant prendre conscience à la personne de l’existence en elle de ces tendances et les symptômes ont disparu.

Seulement sa méthode était partielle. Nous avons aussi des aspirations spirituelles, nous ne sommes pas faits d’un rez-de-chaussée et puis d’étages construits au-dessus. Nous sommes entre un rez-de-chaussée et quelque chose qui est sur la terrasse, au-dessus du toit. Alors il faut d’abord que tout soit remis en ordre au moins au rez-de-chaussée et, si vous voulez avoir un épanouissement complet de vous-même, il faut vous ouvrir vers ce qui est au-dessus, parce que notre position est une position intermédiaire qui tend vers le bas. Car il est beaucoup plus facile de recommencer à faire des choses que l’on a faites que de s’en aller vers quelque chose de nouveau que l’on ne connaît pas.

La question pratique est celle-ci : diminuer l’agressivité des individus les uns vis-à-vis des autres, en supprimant en eux les oppositions qui créent le fanatisme. On en a des exemples tant qu’on veut !

Est-il souhaitable d’avoir sa conscience et d’empiéter de plus en plus sur cet inconscient pour le rendre conscient ? La chose peut se discuter, il y a des individus, par exemple les artistes, qui ont des ouvertures du côté de l’inconscient que d’autres n’ont pas du tout. Il faut évidemment développer sa nature, mais ne pas la forcer. Tout le monde vous dira en Inde que si vous réussissez à faire des progrès dans votre vie, c’est parce que vous avez commencé à le faire dans d’autres existences et que, peu à peu vous êtes arrivés à l’état où vous êtes. Vous êtes nés avec le bénéfice d’un passé qui est considérable aussi bien matériellement que psychologiquement. Prenez comme exemple Mozart qui, à cinq ans, était capable de composer et qui, lorsqu’il écrivait par exemple une sonate, l’entendait toute entière, d’un seul coup. Puis il s’agissait de la transcrire sur le papier. Dans ce cas l’intuition était hors du temps, il n’a jamais travaillé pour cela, il n’a jamais pratiqué la voie du Yoga, il est né comme cela.

Le Dalaï Lama, auquel on posait des questions sur les vies successives, dit : « Si vous avez un corps qui vient nécessairement d’un autre corps, pourquoi votre conscience ne viendrait-elle pas d’une autre conscience ? Nous sommes une unité formée d’un corps et d’une conscience inséparables, nous pouvons donc supposer que les mêmes lois s’appliquent dans les deux cas. »

Nous ne sommes guère conscients de ce qui nous vient du passé. Une éducation intégrale devrait nous faire profiter précisément de tout ce qui nous vient de lui, afin de pouvoir en profiter. C’est ce qu’on cherchait à réaliser avec les enfants à l’Ashram de Pondichéry. Tous ces enfants avaient la chance de vivre dans une famille et avec des professeurs qui avaient eux-mêmes une parfaite ouverture et qui admettaient qu’il puisse y avoir en eux des tendances apparemment opposées — qui sont parfois extrêmement désagréables — mais, qui en réalité, sont complémentaires. Ces oppositions apparentes peuvent devenir une source d’énergies qu’il faut utiliser. N’ayez pas de sentiment de culpabilité. La Mère de l’Ashram disait : « Les remords sont une chose à ne pas avoir car cela ne sert et ne conduit à rien, cherchez plutôt à connaître les raisons pour lesquelles vous avez fait une chose que vous regrettez (des regrets, pas de remords), et faites-en votre profit. » A partir du moment où l’individu est en possession de toutes ses forces, quelles qu’elles soient, et qu’il sait qu’il en est le maître, il éprouve un sentiment d’épanouissement magnifique et à ce moment-là, non seulement sa vie est beaucoup plus heureuse, mais il n’a aucune raison de s’opposer aux autres, au contraire il s’intègre à eux et arrive à faire une complémentarité véritable.

Le problème le plus valable est celui du mariage. Qu’est-ce qui ne réussit pas dans d’innombrables mariages ? C’est le fait que chaque individu, ayant un côté conscient qui probablement s’accompagne du côté conscient de l’autre — ce qui fait qu’ils sont mariés — Si chaque être est divisé en et contre lui-même par des tendances qui sont opposées, il va découvrir sa complémentarité chez celui qui vit avec lui. Et c’est pour cela qu’en Inde ce ne sont pas seulement les familles qui font les mariages, mais ce sont les astrologues qui regardent si l’union est possible. Si l’on s’étonne de cela, les Indiens vous disent : « Évidemment il peut y avoir des passions, on en tient compte, mais on fait très attention de ne pas seulement s’occuper de l’aspect extérieur de la question, mais de déterminer quelles sont les grandes tendances intérieures des individus avant de les unir, afin de les amener à une harmonie véritable. » « Chez nous, disent-ils encore, on se marie d’abord et l’amour vient ensuite ». Et c’est ce qui arrive ! Cela stupéfie souvent les Occidentaux, car il n’y a pas de familles plus unies que la famille indienne. Trois générations vivent ensemble dans une maison, elles forment une unité, tout en tenant compte de ce qui généralement est inconscient, afin de le rendre conscient progressivement, en apprenant à en maîtriser la manifestation. On arrive alors à une très grande harmonie.

Lorsque j’ai fait une licence en mathématiques, je me suis dit : « Il n’y aurait rien de plus terrible pour moi que d’épouser une mathématicienne parce que, ou bien on serait jaloux l’un de l’autre, ou bien on s’ennuierait mortellement : … ce que tu me dis, je le sais… » L’harmonie devient alors de l’indifférence, d’où la nécessité de reconnaître la différence et de chercher à y voir des complémentaires. On développe ainsi la conscience et on peut aller plus loin.

Jung a dépassé Freud en faisant remarquer que l’inconscient doit être collectif, c’est-à-dire dépasser l’individu. Il a beaucoup travaillé là-dessus et il a montré que des peuples complètement différents et sans relations les uns avec les autres, sont arrivés à élaborer des mythologies qui se ressemblent parfaitement. Il y a ce qu’il a appelé des « archétypes », c’est-à-dire de grandes formes de pensée qui existent dans cet inconscient. Il y a une unité humaine, elle est dans notre inconscient, mais nous n’en prenons pas conscience.

Si on arrive à l’unité dans le domaine spirituel on passe au-delà des différences. Dans le stock qui est à notre disposition au moment de la naissance, lorsqu’il y a une partie qui concerne l’extérieur, la partie qui reste à l’intérieur a le caractère complémentaire. L’homme, d’après Jung, a une « anima » et la femme un « animus ».  Le soleil est à l’extérieur, c’est entendu, mais il y a une Lune aussi et chacun de nous a les deux.

Il y a une soi-disant opposition dont on parle beaucoup, c’est celle du corps et de la conscience. Elle est en chacun de nous et chacun de nous en a certainement fait l’expérience. Quelle est l’importance des rapports entre le corps et la conscience ? Il y a un point que j’ai étudié autrefois, c’est le rapport entre le caractère et les formes du corps, entre la morphologie et les relations psychologiques. C’est très intéressant, également du point de vue médical. Le corps a ses droits, on n’en parle jamais. On parle de ses nécessités, de ses instincts, mais jamais de ce qu’il a comme possibilités et comment les déceler.

En Occident on fait tout pour le corps et la conscience suit comme elle peut ! En Orient, c’est le contraire. On donne une importance énorme à la conscience et le corps on ne s’en occupe pas beaucoup. Nous pourrions peut-être voir comment les deux choses au lieu de s’opposer en ce qu’on appelle « une vie intérieure » et « une vie extérieure » peuvent d’abord être comprises, puis harmonisées. C’est une chose qui a une importance pratique immédiate, ne serait-ce que sur votre santé. Comment se fait-il que telle personne ait fait telle chose au début de sa vie, puis, tout à coup ait changé ? Vous avez des gens, au contraire, qui ont dans leur vie une continuité merveilleuse.

Question : Dans un couple où les deux sont combatifs, agressifs, lorsque l’un a la faculté de s’adapter, est-ce que cela vaut la peine de le tenter ?

Réponse : Il n’y a pas de règle générale, ce sont des cas d’espèce. Vous pouvez avoir la bonne volonté de vous adapter et ne pas en posséder les qualités nécessaires. L’adaptation suppose que l’on se transforme de façon à pouvoir accepter quelque chose qu’avant on ne pouvait accepter. Le but c’est l’harmonie et cette harmonie comporte des éléments matériels et spirituels. Dans la majorité des cas l’adaptation est réciproque. Il est extrêmement rare qu’un individu ait à faire tout le travail et que l’autre ne fasse rien que d’en profiter.

Sur le danger de vouloir « entrer dans des espaces inconnus » :

Tous les animaux, y compris les hommes sont plus ou moins bien adaptés au milieu dans lequel ils vivent et ils s’y efforcent. Alors vous avez la possibilité d’introduire quelque chose de nouveau dans votre vie qui ne vous est pas donné, disons par votre destin. Le danger alors c’est que vous ne puissiez plus vous adapter dans une certaine mesure à votre milieu ambiant. Il s’agit de savoir si vous êtes de taille à supporter les nouvelles conditions dans lesquelles vous serez et auxquelles vous n’êtes pas habitué. Si vous voulez vivre dans une grotte des Himalayas et faire de la concentration à outrance, c’est bien, mais il faut pouvoir le faire. Le danger c’est de vous trouver dans une position de manque d’équilibre.

Un participant : Quand vous désirez avancer dans la vie, la solution n’est-elle pas de faire de son mieux. Et même si cela demande du courage, de le faire ?

Réponse : Ce qui est important c’est de savoir pourquoi vous le faites. Si vous sentez que vous avez une possibilité de modification qui correspond aux vrais besoins de votre nature, allez-y ! Vous aurez certainement des difficultés, mais quelquefois vous ferez des découvertes extraordinaires.

Une participante : Lorsque votre évolution se fait de façon tout à fait conforme à votre karma et à votre dharma, vous vous trouvez devant deux choses complémentaires, mais qui paraissent opposées, c’est le libre arbitre et la destinée.

Réponse : Du point de vue oriental, la nécessité est tout ce qui est lié au côté matériel et au passé, au karma, et le libre arbitre, c’est ce qui est lié au spirituel, c’est-à-dire à l’avenir. Nous ne pouvons pas déterminer complètement l’avenir, nous pouvons le prévoir, le désirer, mais nous ne savons pas s’il ne va pas arriver quelque chose d’imprévu qui va changer complètement ce que nous croyons. Vous êtes soumis à votre karma, surtout physique, et vous avez une ouverture du côté spirituel qui vous permet de le changer jusqu’à un certain point.

Vous pouvez changer la forme du karma, mais vous ne pouvez pas changer sa grandeur. Vous êtes né comme vous êtes né, vous êtes faits comme cela et pas autrement.

Un participant : Que devient l’intuition dans tout cela par rapport au libre arbitre ?

Réponse : C’est d’un autre domaine. C’est une communication qui est au-delà du mental. Si c’est une véritable intuition, elle correspond à la réalité. Le mental sert à exprimer l’intuition. Il ne faut pas négliger le mental, c’est le seul moyen d’expression que nous ayons.

Le participant : Il ne faut pas confondre impulsion et intuition.

Réponse : L’impulsion vient d’en-bas, l’intuition vient d’en haut.

(Revue Panharmonie. No 188. Octobre 1981)

Compte rendu de la rencontre du 28.01.1981

Lorsque nous avons décidé de prendre comme sujet la possibilité de résoudre les différentes oppositions qui se présentent dans notre vie, j’étais parti de l’idée indienne qu’il faut vaincre ce qu’on appelle « les multiplicités », le bien et le mal, le beau et le laid, etc. Et puis, je me suis aperçu que c’était bien plus important que cela en avait l’air, car si vous admettez qu’il y a des choses qui sont rigoureusement opposées les unes aux autres, et que vous ayez choisi l’une des deux, vous vous trouverez en opposition avec l’autre, même matériellement, et nous sommes arrivés ainsi peu à peu à avoir des oppositions continuelles et à les admettre. Donc, si vous voulez arriver à un état social — ne disons pas tout de suite « harmonieux », mais moins disharmonieux qu’il ne l’est aujourd’hui, il faut commencer par vous !

Prenons aujourd’hui l’opposition du corps et de l’esprit. Elle n’a pas toujours existé en Occident, la question ne se posait pas du temps de la Grèce antique. Le Divin, avec Zeus au sommet, se manifestait par des milliers de formes, invisibles à nos yeux, qui constituaient toute la mythologie. Puis il y avait toutes les manifestations matérielles visibles à nos sens, qui forment le monde qui nous entoure. Tout cela provenait d’une sagesse unique, il y avait une unité que nous devions trouver. Pour les gens comme tout le monde, il y avait la mythologie dans laquelle on représentait, comme sur un théâtre, un monde divin qui ressemblait beaucoup au monde humain, avec ses défauts et ses qualités, et dans lequel on voyait quelles étaient les choses à faire ou à ne pas faire. Pour ceux qui cherchaient autre chose, plus loin, on les instruisait, ils devenaient des « mystes », c’est-à-dire quelqu’un admis à assister aux mystères dont l’enseignement devait rester secret. Tout ce que nous pouvons en savoir, ce sont les révélations de certains qui ont déclaré après y avoir assisté : « Nous ne craignons pas la mort, nous savons qu’il y a autre chose que ce que nous voyons, qu’il y a la vie intérieure que nous pouvons développer ». La seule chose qui était connue de tout le monde, c’est qu’il y avait des vies successives. Pythagore a beaucoup insisté là-dessus. Cinq cents ans avant Jésus-Christ, on disait : « Si vous songez à des modifications, songez-y tout de suite. La vie que vous menez maintenant et aujourd’hui va décider de celles qui viendront après. De même que le passé vous a fait ce que vous êtes, votre présent fera votre avenir ».

Puis il y a eu opposition entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux et on est arrivé peu à peu à un dualisme complet, donc à ce qui nous occupe, à savoir qu’il y a chez l’individu humain un corps dont il faut se méfier puisqu’il est sensible à toutes les tentations et, d’autre part, une âme immortelle à laquelle il faut se consacrer si on veut s’adonner à la vie spirituelle. Faites que, dans la vie de tous les jours, la vie du corps soit influencée par les aspirations de votre esprit.

Voilà alors quel était l’état des gens : il y avait l’homme pour lequel on faisait tout, et puis l’âme pour laquelle on laissait ce qui restait. En Occident, cette tendance n’a fait que croître et embellir et elle nous a fait vivre dans un état de tension et de division continuelles. En Orient, cela n’existe pas. L’oriental a le sentiment profond de l’unité. Il y a forcément des choses à faire et à ne pas faire, mais si je suis capable de voir au-delà des apparences, je peux constater qu’il y a une relation entre notre nature animale et notre nature spirituelle.

J’ai posé la question du bien et du mal : « Le bien, m’a-t-on répondu, ce sont les activités, y compris les pensées et les sentiments, dont les conséquences, souvent à longue échéance, amènent le bonheur. Le mal est ce qui amène le malheur. Le mal existe parce que l’homme est ignorant. C’est la parole même du Bouddha :  » Il n’y a qu’un péché, c’est l’ignorance ! « . Si vous vouliez bien reconnaître ces choses, vous auriez devant vous un avenir très différent, qui contiendrait une somme de bonheur beaucoup plus grande ».

On est arrivé à démontrer, en morphologie et notamment à ce qu’on appelle « L’École de Lyon », que des êtres que l’on soumet au même régime extérieur, n’ont pas les mêmes réactions physiques, psychologiques, que la forme physique du corps dépend en bonne partie du caractère que le caractère que l’on a dépend de la forme physique de notre corps. Il y a un lien entre les deux, donc pas d’opposition entre la conscience  et le corps, mais une unité. Un dogme chrétien dit : « L’être humain est une unité de l’âme et du corps ». Cette unité est affirmée dans presque toutes les religions, seulement chez nous elle n’est pas appliquée !

Le Professeur nous donne alors les quatre grands types morphologiques : le système musculaire, le système digestif, le système respiratoire et le système nerveux.

Il y a donc un type de caractère psychologique qui est lié à chaque grand système physiologique et par conséquent vous avez un rapport direct entre le corps et la conscience, tellement direct qu’il se voit de l’extérieur. Bien entendu, il est rare que l’individu ait une dominante unique, la plupart ont un peu de ceci, de cela, quelque fois plus de l’un que de l’autre. Quand vous choisissez un métier, il est important qu’il corresponde à votre type.

Quelle est la façon de résoudre cette opposition apparente ? Il faut savoir que l’être n’est pas formé de deux aspects, mais de trois. Chez les Grecs, ils sont appelés : le soma, la psyché et le nous, c’est-à-dire, le corps, l’âme et l’esprit. L’esprit est en contact avec un domaine qui dépasse l’individu et que nous appelons « le domaine spirituel ». Le corps est ce que vous savez et, entre les deux, il y a l’âme, qui nous anime. Le rôle de la vie c’est d’être l’intermédiaire entre le corps et l’esprit. Ceux qui pratiquent les arts martiaux savent que l’état d’esprit de celui qui fait les exercices ne doit pas perdre le contrôle de soi-même et s’énerver.

Monseigneur Germain, dans sa conférence, a indiqué que les trois partie de l’être ont besoin chacune de leur nourriture. La nourriture du corps, chacun la connaît. L’esprit a besoin d’une nourriture spirituelle et l’âme, l’intermédiaire entre l’esprit et la matière, a besoin d’une nourriture faite de sensibilité artistique.

Lorsque vous pratiquez le Hatha Yoga et que vous faites bien un exercice, vous arrivez au bout d’un certain temps à le faire mécaniquement. Il sera impeccable, mais… ne signifiera rien. Mais si vous pratiquez le Hatha Yoga comme n’importe quelle culture physique, en pensant exactement à ce que vous faites, quels sont les muscles qui sont en train de s’allonger ou, au contraire de se raccourcir, vous obtiendrez un résultat double de ce qu’il serait autrement. Il faut que tout soit réfléchi, autrement dit que cela atteigne le niveau spirituel, le niveau de la conscience. Quand vous écrivez, vous ne faites pas attention aux mouvements de la main, si vous êtes pianiste vous ne pensez pas aux mouvements des doigts. Mais entre un virtuose et un grand pianiste, il y a une grosse différence. Tous les deux jouent impeccablement bien, mais le résultat ne sera pas le même, parce que, dans un cas, il y a une liaison avec le domaine supérieur et dans l’autre cas il n’y en a pas.

La solution du problème de l’opposition entre le corps et l’esprit, c’est de ne jamais oublier que la partie « vitale », la conscience la plus ordinaire, la plus simple, celle qui est directement en rapport avec notre sensibilité et même avec nos sentiments physiques, est le lien entre le supérieur et l’inférieur. Seulement cela vous obligera à faire attention à ce que vous faites ! Plus de laisser aller en espérant que cela se fasse tout seul ! Allez demander à une excellente cuisinière ou à un grand chef de cuisine comment on fait tel ou tel plat et demandez-lui s’il peut penser à autre chose qu’à ce qu’il fait ? Dès qu’il s’agira de doser une sauce, il va s’arranger pour mettre l’ingrédient dans la proportion voulue. Il ne va pas le peser, parce qu’il est parfaitement entraîné, mais il y aura un lien entre le supérieur et l’inférieur en lui qui va réaliser la chose qui est à faire.

Quand l’individu réalise en lui cette unité, cela se voit dans toute sa vie. Il aura l’attitude conforme à sa nature, ce ne sera pas quelque chose d’appris, mais la manifestation de ce qu’il est. Vous devez avoir une nature tellement juste que l’unité du corps et de l’esprit se manifeste en chaque chose. Votre unité — si je peux dire — soignez-la en tant qu’unité et alors vous aurez l’impression d’une vie pleine qui ne donnera pas cette tension intérieure qui fait qu’on est « mal dans sa peau ». Il peut y avoir des oppositions, de mauvaises habitudes à corriger, mais non dans un sentiment d’opposition comme si on se battait avec quelqu’un, mais dans le but d’harmoniser de plus en plus complètement le corps et l’esprit.

Question : Quel est le fonctionnement du vital pour constituer cet équilibre entre le corps et l’esprit ?

Réponse : La zone vitale contient le cœur. Le cœur est l’organe qui d’un côté, vers les poumons, se trouve en communication avec le monde extérieur et qui, de l’autre côté, par la circulation sanguine, est en contact avec la totalité et toutes les cellules du corps, il y en a des milliards. Il se fait un échange perpétuel allant de l’un à l’autre grâce au cœur qui est considéré comme le soleil du corps. Or le cœur irrigue le cerveau, donc tout le côté pensée et conscience cérébrale va également être soumis à son influence. Donc la relation est très simple : du point de vue physique elle est due au fait que le cœur est précisément un lien entre l’ensemble du corps et le monde extérieur.

Question : Le monde extérieur, c’est le monde qui nous entoure ?

Réponse : Si nous ne mangeons pas continuellement, nous respirons tout le temps.

Question : Alors ce serait le corps qui, par le cœur, aurait une action physique sur l’âme ?

Réponse : Naturellement il y a une action de cette façon-là. Car, si le cœur ne marche pas, vous perdez conscience.

Question : Est-ce que l’inverse ne peut pas se produire ?

Réponse : Si vous déclenchez en vous un état psychologique ou mental suffisamment puissant, c’est le cas des mystiques, vous allez avoir des conséquences physiologiques certaines et cela peut aller très loin. Prenez le cas de Saint François d’Assise. Il a absolument voulu arriver à l’union physique avec Jésus et il a eu des stigmates des deux mains et un autre sur le côté. Et le Padre Pio, stigmatisé des deux mains, était obligé par le Pape, pour donner l’hostie, à porter des mitaines pour que les pèlerins, venant du monde entier, ne puisse pas voir de traces de la tête du clou dans la paume de sa main.

Question : Ne pourrait-on pas dire que l’âme, cette partie intermédiaire, a différentes fonctions, du physique sur le psychique et du psychique sur le physique, qu’elle a en potentialité cette faculté de faire l’unité dans les deux sens ?

Réponse : C’est cela ! Pour un Indien, la vie est tout simplement le lien entre l’esprit et la matière. L’esprit ne peut pas agir autrement sur la matière, elle ne peut agir que par un être vivant. Donc il faut qu’il y ait vie pour que l’esprit puisse agir sur la matière et inversement l’état physique va pouvoir avoir une action sur l’esprit.

Une question sur la faculté de l’âme d’équilibrer le corps et l’esprit.

Réponse : Il n’y a rien à équilibrer, il y a à transmettre dans les deux sens. Ce serait bien commode d’avoir quelque chose qui nous équilibre quand nous faisons une bêtise !

Question : Si elle transmet dans les deux sens, on est entièrement conditionné puisque l’esprit réagit et va avoir une fonction directe sur le physique et le physique une fonction directe sur l’esprit.

Réponse : Qui vous permet de dire que l’esprit n’a pas de libre-arbitre ? Étant l’instance suprême, il est libre. Quand l’esprit veut que la chose soit transmise, elle est transmise.

M.L. : Je voudrais donner un cas extrême : un sage qui médite entre en contact avec un plan de l’esprit qui se traduit par une sensation affective — si je peux dire — c’est le vital, il produit des effets dans le corps.

Réponse : Je complète, le même individu peut très bien, s’il le veut, avoir le même état d’esprit et ne rien transmettre à son corps. La transmission se fait s’il le veut, car c’est lui qui est libre.

M.L. : Je ne sais pas s’il le veut, c’est peut-être une conséquence.

Réponse : C’est une conséquence dans le cas dont tu parles, mais s’il le veut, il peut se fermer. C’est une propriété de l’esprit, c’est précisément le libre-arbitre. L’esprit seul possède le libre-arbitre, parce qu’il est seul spirituel. L’âme est simplement un intermédiaire entre les deux, elle a uniquement la faculté de transmettre. C’est énorme ! Cela ne se fait pas n’importe comment.

Question : Quand l’être va soit réagir à une émotion, soit à une pensée ou à une pulsion, est-ce uniquement le corps qui commande et l’être ne peut rien…

Réponse : L’impulsion vient du corps, mais l’esprit peut parfaitement empêcher qu’elle se manifeste.

Question : Si l’âme ne peut être qu’un intermédiaire, la faculté de l’homme de choisir entre ses pulsions serait une faculté de l’esprit ?

Réponse : C’est le propre même de l’esprit. C’est pour cela que la méditation existe.

Question : Quelle est votre définition de l’esprit ?

Réponse : C’est la conscience par laquelle se manifeste l’esprit en vous. Et si vous avez le malheur de me demander ce qu’est la conscience, je serais obligé de vous répondre que, ou bien vous le savez directement et, dans ce cas, vous n’avez pas besoin de définition, ou bien vous ne le savez pas et notre conversation n’existe pas… C’est ce qu’on appelle une expérience première. On peut arrêter la conscience par des moyens artificiels, mais l’homme qui médite ne devient pas inconscient. Il peut modifier son état de conscience, il y en a tout une série, si je peux dire, jusqu’à la conscience cosmique. Vous avez une possibilité de faire de la culture de la conscience exactement comme vous le faites pour la culture physique. Et cette culture de la conscience, c’est avant tout la méditation. Elle a pour résultat d’ouvrir le domaine de la conscience et de lui donner de plus en plus de largeur[1]. Quand on fait cette expérience et qu’on, se laisse aller, on est frappé par l’automatisme de la conscience qui fait remonter en elle tout ce que l’on est intérieurement. Pour méditer il faut calmer son esprit avec la possibilité naturellement de l’employer. C’est là où on voit le libre-arbitre. Vous avez de grands mystiques aussi bien en Orient qu’en Occident, qui ont été absorbés par une pensée profonde, un sentiment d’amour adressé à un être divin, qui finit par remplir toute la conscience jusqu’à réaliser l’union. Et cette union s’appelle « Yoga », c’est un état de conscience. Cela ne s’enseigne pas, mais on peut enseigner le moyen de s’en approcher.

Question : Quelle est l’analogie entre l’esprit et la conscience ?

Réponse : Ce sont deux façons de dire la même chose. Il y a différents états de conscience possibles, il y a le niveau le plus élevé qui est le niveau mental, c’est-à-dire l’intelligence abstraite qui est parfaitement représentée par les mathématiques. Ce qui est au-delà au point de vue conscience, c’est ce que nous appelons « le spirituel ». L’esprit, c’est ce qui est au-dessus du mental. C’est très difficile de trouver une terminologie convenable. Vous avez en vous des pensées, des images qui forment votre partie mentale, et puis il y a des états de conscience qui les dépassent et qui sont tout à fait accessibles à des gens qui n’ont rien d’extraordinaire. Si vous écoutez une musique admirable, vous ne pensez plus. C’est le privilège de l’artiste et du mystique religieux, s’ils le sont réellement, ils éprouvent une joie merveilleuse.

Question : Est-ce qu’on pourrait dire qu’il y a une conscience mentale, une conscience vitale et une conscience physique ?

Réponse : Bien sûr ! Si je vous pique avec une épingle à la jambe, vous allez faire « aïe ! » parce que vous aurez une mauvaise sensation. C’est la conscience physique. Si mon cœur ne va pas bien, j’aurai une sensation d’étouffement, ce sera la conscience vitale. Pour un Hindou la conscience est essentielle, elle est à la fois l’origine et le but de tout. L’être humain est un intermédiaire à travers le mental et le vital, le spirituel et la manifestation dans le monde.

Nous sommes très partiellement conscients. Vous êtes parfaitement inconscient de ce qui se passe dans votre corps. Lorsque vous avez mangé, votre intestin est tout le temps en train de bouger, vous ne le savez pas. Les globules rouges dans le sang ne font pendant leur vie que deux aller et retour entre les poumons et la partie du corps qu’ils vont nourrir, puis ils sont remplacés par d’autres. Le taux de passage est de cinq mille par seconde, vous n’en avez aucune conscience. Quand La Mère a fait des expériences à Pondichéry, c’était pour voir s’il était possible à la conscience parfaitement maîtrisée d’un individu d’agir jusque dans les cellules du corps. Et bien oui, ce sont des choses possibles, mais qui ne sont pas accessibles à tout le monde.

Question : Dans le sommeil profond, il y a aussi cette partie de conscience et quand on est en train de s’endormir, il y a aussi ce silence.

Réponse : Il y a un moment où la circulation cérébrale change de régime. Vous perdez la conscience de veille et vous n’avez pas encore la conscience des rêves et, à ce moment, il y a un instant de silence. Après vient le rêve avec ses images et puis le sommeil sans rêve, un sommeil dont vous ne rapportez pas de souvenirs. Vous croyez qu’il n’y a rien parce que vous ne vous le rappelez pas.

Question : Le subconscient travaille-t-il aussi ?

Réponse : Bien sûr ! Vous vous endormez le soir avec un problème mathématique et pendant votre sommeil vous l’avez résolu mentalement dans la région qu’on appelle « sommeil sans rêve ». C’est tout le Mécanisme de la découverte scientifique. Einstein disait que pendant qu’il jouait du violon, l’intuition se produisait. Mais ensuite, c’est la technique qui doit le démonter.


[1] Voir à ce sujet l’ouvrage de Gabriel Monod-Herzen : « Les trois aspects de la Méditation », paru aux Éditions du Rocher.