Patrick Lebail : Travail individuel et travail de groupe


03 Feb 2010

(Revue Panharmonie. No 164. Novembre 1976)

Le titre est de 3e Millénaire

Compte rendu de la réunion du 4-6-1976  avec PATRICK LEBAIL

La réunion débute par un tour d’horizon. Que pensent les différents participants du Groupe, en ont-ils tiré quelque chose, si non qu’est-ce qu’ils espéraient en recueillir ?

Un des participants étant de tendance « bhakti » pense que toute vie qui n’est pas un cheminement vers Dieu est une vie gâchée. Pourtant même si les débats n’ont pas été engagés dans cette voie, certaines ouvertures se sont faites, notamment par les discussions sur des textes. L’orientation future pourrait-elle se centrer sur des directives d’ordre pratique pour l’amélioration de la vie spirituelle ?

Même si un Groupe de travail n’est pas tout-à-fait homogène, répond Patrick Lebail, les participants — comme d’ailleurs tous les gens en général — ne valent que par leur volonté commune de s’occuper de questions de ce genre. Lui-même ne désire ne rien imposer, cela doit s’imposer de soi-même. Quoique la bhakti soit très sous-jacente à la Gîta que nous avons étudiée ensemble, c’est volontairement qu’il n’a pas insisté là-dessus. Si dans un Ashram existe une entente sur le comportement à tenir, cette solution serait une solution de facilité dans un groupe restreint, aux mentalités diverses. « Apprendre » un texte serait tomber dans un genre d’école.

Il est question du japa : On ne peut soi-même se composer un mantra. Il y a deux genres de mantras, les mantras privés et les mantras publics. Les seconds sont traditionnels et doivent être formulés dans une langue sacrée. Un japa est activité, vous le prenez et vous y mettez de votre substance. Peu à peu c’est votre propre vitalité qui se transpose en lui, qui l’anime. Il peut devenir un refuge inexprimable. D’autre part lorsque vous passez par une « initiation » (dont l’utilité est très discutée, c’est encore un de ces points extrêmement obscurs) le Guru, le Maître, vous donne un mantra selon la tradition qu’il représente. Théoriquement vous vous inscrivez dans une projection karmique. Mais quoiqu’il en soit, la pratique du japa est très salutaire. Elle se fait selon un certain rythme du souffle qui exige une période de silence pendant laquelle le mantra continue à résonner en vous. Cette pratique peut aussi être faite sur un plan mental, dans quel cas elle est à pratiquer avec beaucoup de continuité. Il est nécessaire de comprendre son mantra, car il a en lui-même sa signification propre qui se rattache à la nature de l’homme et à celle de l’univers. Mais là nous remontons très haut dans la pensée indienne.

C’est un aspect considérable de la bhakti que de se fier au mantra sans rien en attendre. Nous avons perdu l’habitude du culte privé qui se pratiquait encore dans la tradition chrétienne il y a quelques années, L’homme de tradition indienne s’assied devant l’image ou l’emblème du Maître et du Dieu personnel du foyer. Il l’invoque, il se met sous sa protection. Si les rationalistes trouvent cela dépourvu de sens, il n’en reste pas moins un acte du cœur et aussi de la raison. C’est s’inspirer d’un enseignement dont on a reconnu la valeur. On brûle de l’encens, on fait le japa et on est pacifié, parce que les aspects qu’on appelle sont des structures subtiles du monde, de même nature que les forces naturelles auxquelles on peut s’éveiller.

Le Bouddhisme est une exception. Il a coupé ce qui peut y avoir entre un arrière-monde qui n’existe pas pour lui et le monde tel qu’il est. Pourtant, dans un monastère Chan où règne la discipline la plus abrupte, où il n’est absolument pas question de déisme, où l’on pratique le dépouillement mental complet, l’exercice abstrait de la méditation sans objet ; il y a une salle de répétition du nom du Bouddha. Et alors, tandis que les uns pendant douze heures par jour font de la méditation dans un cadre d’une sévérité inconcevable, les autres font douze heures de répétition devant le Bouddha. Quand on fait cela pendant vingt ans, il s’est passé quelque chose !

Il faut éviter tout automatisme, y mettre du sien sans rien chercher, sans se laisser aller à des sentiments. Il faut être là en toute simplicité. S’il y a participation consciente cela devient une forme active de la méditation avec support : la contemplation, puisque la Divinité est à la fois mouvement et immobilité.

Une participante étant venue au Groupe par curiosité parce qu’elle pratique le Yoga, continue à assister aux réunions parce que « de temps en temps elle reçoit un petit éclair sur le chemin obscur ». Patrick Lebail : Les vrais chemins sont toujours obscurs !

La participante se situe en-dehors des débats, elle a l’impression de se diriger autrement, un peu « au flair ».

Patrick Lebail : Il ne peut y avoir d’implication valable que dans l’entretien, c’est un mal nécessaire, une sorte de règle du jeu, les tendances des uns et des autres étant très différentes. Ou alors on plonge dans un domaine pratique.

Une autre participante pense, que ces entretiens éclairent sur le but de la vie, sur ce que tous nous cherchons et servent dans la vie courante.

C’est précisément ce qu’il faut arriver à faire, trouver l’application pratique de ce qu’on a ainsi découvert.

Un participant ayant un travail professionnel intellectuel extrêmement dispersé, trouve utile d’avoir des rappels qui vont vers un centre déterminé et vivant. La parole vivante à une résonance plus profonde sur le mental que la parole écrite. On n’a pas ici cette impression d’entendre un disque ressassé, une leçon bien écrite. Il a parfois l’impression qu’on n’a pas dit grand’ chose de positif, mais en reprenant ce qui a été dit, il y trouve une ouverture sur beaucoup d’aspects de la vie spirituelle et l’incitation de réfléchir profondément sur beaucoup de choses sans s’endormir sur des habitudes prises assez vite.

Un autre participant a eu le sentiment de faire des tas de découvertes au cours de cette année. Bien des choses qui existaient en lui précédemment se sont effritées. Jamais il n’aurait pu se plonger seul dans la Bhagavad Gîta, l’hindouisme lui paraissait quelque chose de très lointain. Et finalement cela lui parle beaucoup, c’est un monde qu’il a découvert.

Un autre participant encore, arrivé tout récemment dans le Groupe, l’a trouvé très intéressant, principalement lorsqu’ils parlent les uns et les autres. Chacun alors y met du soi. Ce qui importe, dit-il, c’est ce qu’il y a derrière la parole dite, le support est plus intéressant que la forme. Ce qui l’intéresse lui, particulièrement, c’est la méditation.

Patrick Lebail déplore qu’il n’a pas été fait beaucoup de travail personnel. C’est là un fait assez général qu’il a observé dans des fonctions de professeur qu’il assume parfois dans ses moments perdus. Chacun des participants devrait être fixé sur la position qu’il voudrait prendre : travail personnel ou assister tout simplement aux réunions. Certains pourraient se spécialiser dans un domaine déterminé et trouver à s’exprimer ainsi. Il a l’impression que la plupart des participants sont intéressés par l’expérience intérieure et par l’approfondissement de ce qui leur tient à cœur. Pour cela le dialogue est nécessaire. Lui-même a une large documentation sur l’approche des grands sujets dont il pourrait faire profiter ceux qui le lui demanderaient. Il faut voir peu de choses, mais les voir bien. Une autre méthode serait de considérer les différentes questions comme accessoires et ne se concentrer que sur la méditation. L’aspect de la bhakti est assez sous-jacent. Certains vont à la bhakti par la sagesse ou vont à la sagesse par la bhakti. C’est un sujet de méditation. Là peut alors se développer une sensibilité qui éveille une autre composante du monde, plus réelle. A ce moment le champ de la conscience est envahi par le sentiment d’une présence plus continue, qu’on appelle de noms divins.

On pourrait aussi décider de faire l’étude d’un certain enseignement. Nous l’avons fait pour la Bhagavad Gîta. Mais ces réunions devraient plutôt être un lieu de confrontation et non de cours. Cependant il est nécessaire d’avoir un thème central qui nous relie. « Mais, objecte quelqu’un, si l’idée d’études personnelles est valable, elle serait difficile à réaliser. Car si chacun prend un thème différent, cela ferait une belle cacophonie ! ». M. Lebail est tout à fait de cet avis. Mais cela pourrait représenter un certain engagement dans l’application dans la vie de tous les jours de ce qu’on a pu tirer d’une lecture et des difficultés qui ont surgi. Dans un sens la différence des thèmes choisis constituerait une richesse, ceux-ci s’interpénétrant. Il y a dans tout cela un caractère universel. On alimenterait même la réflexion de ceux qui ne se seraient pas livrés à une étude et cela pourrait faciliter le travail individuel qui n’est pas forcément centré sur les livres. Il faut trouver sa propre expression, le pays dont on est citoyen. Dans une Upanishad il est dit : « Le cygne de l’âme suit dans la douleur son pèlerinage circulaire ». Nous devons chercher notre fidélité et ce à quoi nous étions éternellement destinés. Certains l’ont trouvé, d’autres sont des exilés. Il s’agit de découvrir la contrée mentale, la contrée spirituelle dont on est originaire et alors il n’y a plus de doute, on la reconnaît. On a trouvé quelque chose, on sait s’orienter dans l’obscurité sans lampe, c’est cela la régénération.

Puis il est question de Hatha Yoga sur lequel Patrick Lebail donne quelques précisions techniques.

Dans la pratique de la concentration, poursuit-il, l’environnement corporel et mental a un rôle à jouer. L’inconscient est l’essence des choses, il nous gouverne entièrement et nous ne le connaissons pas. Il y a une grande différence entre une méditation d’une durée de vingt minutes ou de six heures dans un contexte monacal ou au cours d’une retraite. L’inconscient alors se manifeste d’une manière inusitée, les tendances se révèlent. Le face à face très prolongé avec soi-même est une épreuve assez difficile, souvent se produisent des phénomènes émotifs puissants. Il est courant que des gens qui sortent de méditation éclatent en sanglots ou, au contraire, éclatent de rire. Ce sont, si on peut dire, des libérations d’énergies parasites. Le monde après n’est plus le même, la vision du monde a changé, elle est plus apaisée.

Les Bouddhistes ont plutôt un esprit d’ingénieur, ils ont des formules lapidaires : « A grand doute, grande illumination » ; doute dans le sens d’angoisse, de doute généralisé sur tout. C’est assez dur, mais peut provoquer une catharsis, une possibilité de passer de l’autre côté. On joue une partie dans laquelle on est vitalement impliqué, par opposition aux gens qui ne sont pas nés pour cela. On arrive toujours vers ce pourquoi on est né. C’est la lutte avec l’Ange de la Bible, il faut passer par une mutation. Elle ne se fait pas à l’aide de lectures — quoique parfois on puisse trouver des éclairs dans des livres — cela passe par un lent et difficile cheminement dans lequel la partie essentielle est la partie noire.

On ne prend les choses à bras le corps que lorsqu’on y est poussé par un Maître, un instructeur ou quelqu’un dans ce genre, parce qu’on est confronté avec des difficultés devant lesquelles on ne peut pas reculer.

Le problème de base est celui de la vie, de la mort, du sens de l’existence. La vie c’est le grand Maître, le Maître universel, le Maître divin qui se manifeste sous des formes qui lui sont propres, en particulier sous celle de l’épreuve, de la souffrance et du doute, de l’absurde de la vie. C’est là que nous avons l’incitation la plus puissante, parce que la situation devient intolérable et que nous sommes obligés d’en sortir et, pour ce faire, nous changer nous-mêmes.

Le Maharshi a dit : « Nul n’a envie de libération ! », c’est un abandon. Les méthodes des Maîtres sont généralement assez brutales. Pourtant il y en a aussi de douces, des tentatives de sagesse, la pratique de la méditation. Finalement ce n’est pas nous qui déterminons ce que nous ferons, ce sont les circonstances qui nous amèneront à nous engager dans une chose ou l’autre.

Une participante : Il y a un moment où il y a tout de même un choix. Un participant : Oui, mais qui choisit ?

Une autre participante : Dans la vie on est toujours confronté à des problèmes, ou à des difficultés ; ce sont des exercices.

Patrick Lebail : Ce sont des exercices. Pour certains la voie est plus facile que pour d’autres. L’important, c’est de consentir. S’adressant à un participant : Avez-vous le sentiment que ce qui se passe devait se passer ?

Le Participant : J’ai souvent l’impression d’être devant des portes ouvertes et je m’aperçois au bout d’un certain temps que j’ai pris un chemin parce qu’un petit fait s’est produit, par exemple ma venue à Panharmonie. Est-ce moi qui l’ai proposée ? Je suis là, j’ai pris ce chemin. Au moment où j’ai pris ce contact, je ne pouvais m’imaginer que cela me conduirait là où je me retrouve. On a l’impression d’une chose sans grande importance et après on s’aperçoit que c’est une route qui s’est ouverte.

Patrick Lebail : Avez-vous eu oui ou non, le sentiment d’une trajectoire qui n’avait rien d’arbitraire ?

Le Participant : Oui, il y a une trajectoire, mais elle aurait pu être autre.

Patrick Lebail : Cela prouve que vous ne l’apercevez pas.

Le Participant : Lorsque je suis arrivé l’année dernière à ce Groupe, j’ai eu l’impression qu’un tas de choses qui avaient de la valeur pour moi, étaient devenues caduques et que je les ferais plus. C’est ma réponse à votre question. Les rencontres ont chaque fois amorcé quelque chose de positif. Il y a une certaine maturité pour les accueillir, un rideau se déchire peu à peu, il y a une résonance nouvelle. C’est moi qui ai changé. J’ai souvent l’impression que se produisent des choses d’apparence banale, stupide, et puis, tout saute !


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