Michel Cazenave : Tristan et Iseult, le défi à la loi


01 May 2012

(Revue Question de. No37. Juillet-Août 1980)

La femme tend à retrouver de plus en plus son rôle immémorial de « noyau de nuit » selon l’expression de André Breton ; son rôle primordial de créatrice et d’harmonisatrice des énergies. Témoins plusieurs livres et articles. Cet entretien, sur une histoire d’amour célèbre entre toutes, est extrait d’un numéro spécial de la revue Autrement consacré aux « Couples ».

Quels sont les ingrédients, qu’est-ce qui entretient l’amour passionné de Tristan et Iseut ? On dit que la passion se nourri d’obstacles.

En l’occurrence, ici l’obstacle c’est la société patriarcale. On peut dire que Tristan et Iseut ont une conscience féminine de l’univers dans une société qui, héritière de Rome, de la Grèce et du Judéo-christianisme, a banni les valeurs féminines. Ce sont encore des adeptes de la première religion de l’humanité, la religion de la déesse-mère, dont il faudrait peut-être se rappeler que nous trouvons des témoignages pendant plus de 50000 ans… Dans ce cadre, Tristan, l’homme, se définit comme le fils de la déesse, alors qu’Iseut en est d’abord l’incarnation. N’oublions pas que l’histoire se passe dans un monde celte (Irlande, Cornouailles et Bretagne) où, dans la conscience collective, le substrat des anciennes « religions » matriarcales est resté très prégnant : pensez au rôle de Macha, de la reine Maeve, de Brigitte en Irlande, de Don ou de Rhiannon au Pays de Galles.

Or, cette conscience féminine renvoie à la bisexualité des deux personnages : la déesse a le pouvoir biologique de la vie mais elle en a aussi le pouvoir symbolique.  Iseut est blonde et ce n’est pas un hasard : c’est qu’elle est aussi le soleil, et le soleil, en gaélique, est du genre féminin, alors que la lune est du genre masculin. Qu’est-ce que cela veut dire, sinon qu’Iseut porte en elle aussi une part symbolique masculine, et Tristan, féminine. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs qu’il est orphelin de père et qu’il est né de Blanchefleur, l’incarnation de cette déesse blanche universelle que l’on retrouve aussi bien en Inde avec Gauri, qu’en Grèce avec Démeter-Alphito, et dans l’ensemble du monde celtique…

En face d’eux, il y a le roi Marc, qui symbolise l’ordre patriarcal. Ce n’est pas le père de Tristan mais il le choisit, car on doit avoir un père. Cet ordre patriarcal, il est dévalué dès le départ par les oreilles de cheval qui sont celles de Marc : tare congénitale et qui renvoie au cheval de la mort de toutes les mythologies.

Tout le balancement de l’histoire est donc entre ces deux pôles : choisir le royaume féminin d’Iseut, ou celui de Marc et du père. Choix qui est plus qu’à l’ordre du jour aujourd’hui ! Et ce choix implique toute une série d’épreuves, qui marquent les étapes d’un trajet initiatique.

La lutte hors d’Irlande d’abord, contre le Morholt, puis au cœur même de l’Irlande avec le Dragon, symbolise à la fois le combat contre la famille d’Iseut mais aussi et plus profondément contre les forces destructrices de la féminité qui n’est pas assumée. Le Morholt, au fond, c’est l’aspect masculin non intégré de la femme (et il renvoie par là à l’aspect menaçant des fameux « parents combinés » de Mélanie Klein), cependant que le Dragon serait plutôt la mère captatrice et dévorante, la « mère au vagin denté » dont parlait Freud. Une fois le Morholt tué, le Dragon vaincu, Tristan peut découvrir la femme en elle-même, dans son aspect d’initiatrice à la vie, et donc la femme en même temps qui vit au fond de lui. Il faudrait aussi parler du voyage de Tristan à travers la mort, du philtre, de la forêt de Marois, mais nous y reviendrons sans doute.

Ce que je peux dire en tout cas, c’est que cette « initiation » me semble psychiquement encore entièrement valable aujourd’hui !

Mais pourquoi parle-t-on de « passion » ?

C’est typiquement un problème de société masculine ! Dans la mesure où l’homme, dans ce type de société, reconnaît la femme en lui, il est constamment menacé par les forces sociales. Il n’y a passion que parce que c’est antisocial ! Passion, vous savez ce que cela veut dire : c’est le fait d’endurer, de souffrir. Comme si l’amour était une maladie ! Voyez Racine à ce propos ; il fallait vraiment être un homme pour inventer un tel mot !

Mais, aujourd’hui, la reconnaissance de ces valeurs féminines est en train de s’opérer !

Cela se fait à un niveau qui est encore tellement bas ! … Langer mon gosse ou lui donner le biberon, très bien, je l’ai fait sans problème. Mais est-ce qu’il faut en rester là ? Il s’agit bien d’autre chose. Fondamentalement et psychiquement (contrairement aux assertions de Lacan), notre virilité, c’est la femme qui nous la donne, nous ne la possédons pas. Au fond, toute la psychanalyse freudienne a répété à l’envie (voyez Marie Bonaparte et les autres), que la femme, c’était un homme manqué, qu’elle devenait vraiment femme quand elle assumait son manque. C’est une des plus énormes blagues qu’on ait jamais entendue !

Voyez le mythe d’Osiris : il vous raconte le contraire. Et pourquoi la psychanalyse ne parle-t-elle jamais de l’envie du vagin qui existe chez l’homme ? Et d’Achille et d’Hercule dans l’épisode d’Omphale ? Seulement, ça, c’est reconnaître la bisexualité, réelle et symbolique, et que l’homme se différencie dans l’ordre de sa mère…

Le thème central de Tristan et Iseut apparaît donc bien, dans la société du roi Marc, comme la proclamation d’un état d’anarchie. La valeur fondamentale change. Au sein des valeurs féminines, le pouvoir n’intéresse plus (sauf les dévoiements du féminisme actuel !). Si vous voulez une formule (je la reprends à Jung en lui donnant un coup de pouce) : le fils du Père ne rêve que de puissance, celui de la Mère, d’importance, c’est-à-dire d’amour reconnu. Il ne s’agit pourtant pas là d’un désordre amoureux, mais d’un ordre anarchique…. Et vivre le mythe aujourd’hui, sur un plan individuel et psychique, équivaut à se marginaliser complètement par rapport aux valeurs dominantes.

Mais s’il s’agit d’un travail à faire sur soi, initiatique et douloureux, pourquoi le philtre dans le roman ? Tout est joué d’avance !

On a dit du philtre que c’était la cause de l’amour parce qu’au fond, c’était bien commode comme ça. Mais il n’en est pas la cause, il en est le symbole. C’est en fait l’eau magique de la déesse, l’eau spirituelle de la vie, celle que l’on trouve dans le chaudron de l’inspiration divine de la déesse galloise Kerridwen, ou dans le vase de l’irlandaise Brigitte : c’est le symbole de la deuxième naissance, la naissance dans la femme après la naissance dans la mère. Quand on parle des déesses, on parle toujours en effet de la Terre-Mère, comme si la déesse n’avait qu’une fonction génitrice. Mais elle est aussi l’eau, elle est aussi l’air que fendent ses oiseaux (Les Colombes d’Ishtar ou les oiseaux de Rhiannon), elle est aussi le soleil… Alors, le philtre c’est le symbole de tout cela à la fois. Ce n’est pas lui qui déclenche l’amour. Il symbolise simplement l’épanouissement de la femme divine qui est fondamentalement amour et circulation d’amour.

Ce n’est plus d’histoire !

Mais si ! Reprenons le récit. C’est toujours Tristan qui a affaire à l’Irlande (berceau de la déesse mère celte). Ce n’est jamais Marc. Il s’agit toujours d’une histoire entre Tristan et l’Irlande. Marc représente la loi du père, l’étranger. Avoir bu le philtre, pour Tristan, signifie qu’il rentre dans le royaume de la déesse, de l’amour-même, de l’Eros. Marc est de l’autre côté, du côté de la puissance : il est le roi. Et il est la loi morale. Comme si on avait besoin de morale quand on vit son amour !

Mais, au cours du récit, intervient le doute… Ils ne sont plus si sûrs d’être « du bon côté »…

Continuons l’histoire. Ils s’enfuient de la société organisée et rentrent dans la forêt qui représente le retour à la vie sauvage, le contact avec les forces de la nature, le cours cosmique des choses. C’est une île dans le monde civilisé, l’abandon de l’état de culture pour revenir à la « vie primitive », dans Un ordre sans ordre qui est celui de la chair et de l’âme mêlées. C’est la réconciliation avec le règne animal, avec le rythme végétal, le cycle des saisons, et Tristan parle aux oiseaux, comme leur parlera François d’Assise…

Leur amour est alors fait d’évidence. Il n’y a pas besoin, comme vous dites, « d’entretenir » la passion. La passion « est ». Ils sont à eux-mêmes leur destin, dans l’ordre de l’île, de la forêt, de la nature, de l’amour, c’est-à-dire de la femme.

Le doute n’intervient que lorsque le roi Marc, les découvrant tous deux côte à côte dormant dans la forêt (mais ils étaient séparés par l’épée ! —  « heureusement » ajoute le narrateur) se montre magnanime et épargne leur vie. Ils reconnaissent alors la valeur patriarcale… et se mettent à douter de leur choix (aujourd’hui, si on la reconnaît… on doute de son amour. Ce sont deux régimes exclusifs !). Alors vous pouvez me dire : mais tout au long du récit, Tristan essaie de se réhabiliter aux yeux de Marc. C’est l’interprétation traditionnelle. Mais regardons-y de plus près : il ne cherche pas la réhabilitation, il clame son innocence. Ce qui n’est pas la même chose. Il clame même cette innocence dans des situations impossibles : par exemple au moment où il sort du lit d’Iseut, et qu’on vient de l’en convaincre par la trace de sang qu’il a laissée, c’est-à-dire au moment où, selon la Loi et la Morale, il est le plus coupable. Ce qu’il nous indique en fait, c’est la différence de régime entre deux mondes étrangers, ceux du Père et de la Mère, ceux de la Loi et de l’Amour, ou il faudrait peut-être mieux dire : ceux de la loi extérieure, qui est force et contrainte, et de la loi intérieure, qui est intuition, évidence, illumination. Nous voilà revenus au philtre ! La meilleure preuve en négatif, si vous voulez, c’est que le jour où Tristan et Iseut voudront se justifier (c’est-à-dire proclamer leur innocence selon la règle des hommes et non point celle de la femme), ils n’auront d’autre solution que de tricher abominablement. C’est le fameux serment du fer rouge, qui nous indique assez que le domaine de l’amour, et de l’amour véritable, ne trouve sa vérité qu’en dehors d’un monde régi par des valeurs masculines érigées en absolu.

Ils ne peuvent pas être à l’abri de cela ?

Non, ils sont sans arrêt confrontés à cela, comme aujourd’hui ! Mais prenez aussi les grands romans. Par exemple « Splendeur et misère des courtisanes » de Balzac. Quand Nuncingen est amoureux, le scandale qu’il représente pour la « Société », c’est qu’il abandonne les affaires, le pouvoir et l’argent…

Le phénomène amoureux est suspect par essence. Il est créatif au niveau spirituel, psychique, artistique… mais pas du tout productif… selon la « loi du père ». Etre amoureux est apparemment admis… mais profondément nié par la société, telle qu’elle fonctionne. Essayez donc d’expliquer à un technocrate que vous vivez dans le sublime ! Vous connaissez sans doute la parole profonde de Nietzsche : « le sublime est ressenti comme faux, et inquiétant… » Ce n’est sans doute pas pour rien que nous avons droit à la fleur bleue, mais qu’on a bâti aussi le mythe de la femme fatale…

L’amour est nié enfin parce qu’il autonomise : selon la loi du Père, qui suppose le principe hiérarchique, l’obéissance, on ne peut jamais devenir autonome. Voyez encore Lacan : tout y est discours du Maître. Et la fameuse horde primitive de Freud : on ne déteste le Père que pour prendre sa place… et pour posséder les femmes !

Mais n’obéit-on pas aussi à la déesse-mère ?

Au départ, on est sous sa dépendance, mais si l’on en passe les épreuves, on s’autonomise, on s’individualise, on s’individue. Et elle nous force aux épreuves, parce que sa vocation, c’est de nous appeler à l’Eros.

On n’a plus besoin d’elle ?

Il ne s’agit pas d’une relation de pouvoir mais d’amour, où chacun existe en lui-même et s’assume totalement. Si la femme reste uniquement l’incarnation de la déesse, on ne va pas jusqu’au bout du mythe, on n’en a même pas passé le premier degré. En fait, on s’aperçoit assez vite que la femme se détache de la figure de la Mère, qu’elle doit être perçue comme une femme réelle, et que l’homme ne peut l’aimer que s’il l’aime telle qu’elle est, non pas telle qu’il la rêve.

Dans Tristan et Iseut, on a l’impression que chacun est homme et femme à la fois. Ils affrontent les obstacles ensemble, la faim, le combat, la mort, sans qu’il soit fait allusion, ou à la faiblesse d’Iseut, ou au côté « chevalier protecteur » de Tristan.

Iseut n’a en effet rien de commun avec l’héroïne courtoise de l’époque, blanche et évanescente, enfermée dans son château ! Elle partage tout, y compris la mise à mort d’un félon, puisque c’est elle-même qui dirige l’arc de Tristan et ajuste le tir. On pourrait citer d’autres scènes : Le châtiment de Frocin l’astrologue, le passage du mal-pas, la scène du roi Marc dans le pin. Ce qu’il faut comprendre avant tout, c’est que Tristan et Iseut forment un couple. Et un couple, c’est compliqué ! Ce n’est pas le fameux androgyne de Platon. ! Mais quelque chose d’encore plus profond et complexe.

Vous le disiez justement : ce ne sont pas Tristan et Iseut qui forment à eux deux un androgyne, mais Iseut est androgyne parce qu’elle assume totalement aussi ce qu’on pourrait appeler son « homme intérieur », et Tristan de même avec sa « femme intérieure ». Un couple, alors, c’est la réunion de deux androgynes, avec la multiplicité de relations que cela peut impliquer. Si vous voulez, on pourrait le « visualiser », d’une manière maladroite, par le dessin suivant :

 

Tristan « ——————————– » Iseut

Féminité de                                       Virilité

Tristan « ——————————– »  d’Iseut

 

Vous voyez que, d’une personne à l’autre, il y a déjà là quatre modes de relation : par exemple, d’Iseut en tant que femme avec Tristan en tant qu’homme et avec la « femme intérieure » de Tristan, et d’Iseut en tant qu’« homme intérieur » avec Tristan en lui-même, puis avec sa femme intérieure. En fait, tout cela serait encore bien plus complexe, si l’on tenait compte de ce que la psychologie des profondeurs appelle le « double         » et de la nouvelle dialectique qui en naît. Ce que je veux dire simplement, c’est qu’on a là une idée de la richesse à laquelle nous convie la Déesse.

Pourtant « Tristan et Iseut » raconte, avant tout, la trajectoire initiatique d’un homme. On ne raconte pas le chemin parcouru par la femme.

Tristan et Iseut est une histoire écrite par un homme, c’est à des hommes que cela s’adresse… mais à des hommes qui acceptent d’être en rupture de ban, qui acceptent de se lire et de se dire aussi au féminin, comme Saint Jean de la Croix, ou comme les chamanes sibériens. La féminité est à reconnaître à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de nous. Quant à la relation d’une femme à sa féminité, et à sa masculinité intérieure, elle n’est sans doute pas la même que la nôtre. Je me demande de quel droit nous voudrions en parler ? Sauf peut-être le jour où nous serons allés jusqu’au bout de notre « femme intérieure » ?

Pourquoi le mythe de Tristan et Iseut, comme celui d’Isis et d’Osiris, est-il si actuel aujourd’hui ?

Le régime symbolique patriarcal, me semble-t-il, est en train de mourir : le Christianisme en tant que tel est entré dans une période d’agonie, la force psychique sur laquelle il reposait (le mythe du Père et du Fils, la conception de Dieu comme homme) s’amenuise complètement. Depuis 150 ans, il aménage sa survie, et il est intéressant de voir que c’est avant tout en réintégrant l’image féminine de Marie, qu’il a établie dans un statut divin, notamment à travers les dogmes de l’Immaculée conception…

Quand on compare la mystique visionnaire du Moyen Age à celle d’aujourd’hui, on s’aperçoit qu’elle renvoyait au Christ, alors que depuis 150 ans… c’est toujours la vierge qui « apparaît » (Fatima, la Salette, Lourdes…) et les grands pèlerinages, que ce soit en Pologne (Czestokowa), en Suisse (Einsiedeln) ou au Mexique (Guadalupe) sont des pèlerinages à la Vierge… souvent sur des lieux de culte qui sont d’anciens sanctuaires de la grande déesse-mère ! On parlait d’Einsiedeln : on y vénère une Vierge noire qui est une survivance d’une déesse néolithique. Quant à la Guadalupe, la basilique de Marie y est franchement bâtie sur les soubassements d’une pyramide à Coatliche, la mère des Dieux mexicains !

Les Chrétiens ont été astucieux !

L’ont-ils vraiment voulu ? Il s’agit en fait d’une résurgence de l’inconscient collectif, où la dogmatique n’a rien à faire. On vit depuis quelque temps, je crois, plusieurs fins en même temps : la fin de notre religion dominante, la fin d’un certain type de société.

Est-ce que cela signifie forcément l’émergence des valeurs féminines ?

Quand il y a dissolution des valeurs instituées, c’est le grand refoulé collectif qui refait apparition, et qu’est-il, pour nous, sinon le Féminin ? Quand la civilisation antique masculine, quand Rome est entré en décomposition, qu’a-t-on vu ressurgir ? Les grands mystères féminins de Cybèle et d’Isis… Puis, en 200 ou 300 ans, on a assisté au triomphe du christianisme constantinien qui a évacué les valeurs féminines, et a condamné toutes les gnoses qui, à travers les figures de Madeleine, d’Hélène, de Bartélo, de la Sophia, essayaient de les maintenir dans le message évangélique. C’est dans les époques de désordre et de transition que le féminin réapparaît. Si aujourd’hui c’est une civilisation à structure féminine qui est en train de se mettre en place, ou une autre structure, on ne peut pas le savoir.

En 100 après Jésus-Christ, on vous aurait dit que le stoïcisme allait l’emporter. En 200, sous les Sévère, la déesse mère des Syriens. En 250, peut-être on vous aurait dit Mithra. Et puis, c’est finalement le Christ… Alors, attendons. En tous cas, quand le patriarcat est solide, structuré, cela donne, dans la pire des hypothèses, puisqu’on les brûle, les sorcières,… et Tristan et Iseut qui, parce qu’ils renouent avec le fonds perdu, sont forcément en marge, en dehors… et finissent dans la mort. Non pas la mort qu’ils ont voulue : la mort à laquelle les ont logiquement contraints les forces conjuguées de la Loi, de la Morale, et du Nom du Père.

Quand le patriarcat est en décomposition, comme aujourd’hui, cela donne, dans l’immédiat, les avatars du christianisme dont on a parlé, la quête individuelle et tout ce qui apparaît dans la clinique quotidienne des psychanalystes, par exemple : la remontée du féminin chez des gens qui ne sont pas encore préparés à le recevoir, ce qui crée une distorsion, un très grand malaise. Pensez au cas fameux du Président Schreber : sa psychose, ce n’était pas de se croire une femme, la « prostituée de Dieu », puisque justement il l’était aussi. C’était de ne pas savoir quoi faire avec cette féminité en lui ; de la même manière que Ferenczi, qui est devenu fou après avoir écrit Thalassa. Alors, si ça arrive à un disciple direct de Freud…

En fait, pour quelqu’un qui, d’un côté, intègre mal ce qui se passe en lui, et de l’autre refuse la société, que se passe-t-il ordinairement ? Eh bien, une partie du phénomène hippie aux symboliques féminines, le mouvement écologique avec son obsession de la Mère-Nature, la recherche par la drogue du Paradis perdu et du royaume des images, peuvent en grande partie s’expliquer à partir de ce point de vue. Bien sûr, il faudrait nuancer tout cela, faire la part de ce qui est pathologique et de ce qui ne l’est pas, de ce qui est régression et de ce qui est progression, mais j’essaie simplement de montrer les multiples voies par où le féminin fait à nouveau son entrée.

A travers cette lecture du mythe, peut-on dire qu’il s’agit d’un mythe occidental, ou qu’il a valeur universelle ?

De l’Indus à l’Irlande, on retrouve l’équivalent de l’histoire de Tristan et Iseut avec les mêmes grands thèmes. Un savant professeur a même essayé de montrer qu’il pouvait y avoir un lien de filiation avec la mystique iranienne du haut Moyen-âge, de même qu’on a voulu le mettre en parallèle avec certains romans chinois classiques de la période des Han, si je me souviens bien. Bien sûr, tout cela est intéressant, mais je ne pense pas que ce soit là l’important. L’important c’est ce qui relève de l’inconscient collectif, ou des structures fondamentales de l’imagination, comme on voudra l’appeler : c’est-à-dire la succession des épreuves initiatiques, la conception de l’eau de vie qui recèle chaque être humain à son Soi le plus profond (au fond, c’est le Soma des Hindous), c’est l’affrontement à la mort, à la sortie de laquelle la vie est affirmée dans le sein de la déesse (qu’il s’agisse d’une descente aux Enfers comme dans les grandes mythologies : Isis et Osiris, Marduk et Zarpanitou en Babylonie, Aphrodite et Adonis — ou de la dérive de Tristan agonisant dans une barque sans rames ni voiles).

C’est l’affirmation qu’il existe un royaume (« autre part » dans la légende, c’est-à-dire, traduit dans nos termes, dans une « autre société ») où les femmes sont reines — et où on s’aperçoit dès lors que la royauté de la femme, c’est la liberté de l’homme et de la femme, parce que son pouvoir n’est justement pas une puissance, mais la capacité d’une reconnaissance mutuelle.

Vous me direz peut-être que tout cela n’est après tout qu’un rêve ? C’est possible, en effet. Mais c’est un rêve pour lequel il vaut la peine de vivre.

(Propos recueillis par Michèle Decoust)