Claude Tresmontant : Les trois premières minutes de l’univers


21 Oct 2017

C’est seulement au milieu du XVIIIe siècle que les lunettes astronomiques ont révélé l’existence dans le ciel d’astres flous que l’on nommait alors des nébuleuses. Kant et Swedenborg ont supposé que ces nébuleuses pourraient bien être un ensemble d’étoiles, comme notre propre galaxie. Au milieu du XIXe siècle, en 1846, lord Rosse, avec un télescope de 1,83 m d’ouverture, aperçoit pour la première fois un objet céleste de structure spiralée : c’était la nébuleuse Messier 51. Dès 1850, lord Rosse avait identifié quatorze nébuleuses spirales. Au cours du XVIIIe siècle, Charles Messier, sur la tour de Cluny, à Paris, recherchait des comètes. Mais il y avait dans le ciel des objets flous qui le gênaient car ils pouvaient être confondus avec les comètes qu’il recherchait. C’est pourquoi il établit la liste de ces objets célestes importuns. Ce petit catalogue de cent trois objets imprévus et non désirés contient les cinquante galaxies les plus belles, visibles de nos régions nordiques.

Qu’est-ce qu’une galaxie ? C’est un ensemble d’étoiles, une population constituée de milliards d’étoiles.

Vers 1920 encore, on discutait avec acharnement de la question de savoir si les galaxies que l’on était en train de découvrir se trouvaient à l’intérieur ou à l’extérieur de notre propre Galaxie. Autrement dit, la question qui se posait était la suivante : notre Galaxie constitue-t-elle la totalité de l’Univers ou non ? Depuis 1924 le grand télescope de 2,54 m du Mont Wilson a permis de voir que les grandes galaxies spirales voisines, Messier 31 d’Andromède et Messier 31 du Triangle, sont des galaxies éloignées de nous d’une distance d’environ un million d’années-lumière. On appelle année-lumière le chemin parcouru par la lumière en un an. Par conséquent la lumière qui nous parvient aujourd’hui de ces galaxies est partie il y a un million d’années.

Nous savons aujourd’hui que l’Univers est un gaz de galaxies, c’est-à-dire un ensemble dont chaque molécule est une galaxie, et une galaxie comme la nôtre, qui est une galaxie très ordinaire, contient environ cent milliards d’étoiles.

Voilà donc un premier point d’acquis. Nos ancêtres vivaient dans un Univers qui était réduit à notre système solaire, avec quelques étoiles qu’ils supposaient fixes. Il paraît que Galilée et ses juges se sont disputés pour savoir si le Soleil tourne autour de la Terre, ou la Terre autour du Soleil. Ce sont des disputes de clocher, c’est le cas de le dire. Les commentateurs ont répété qu’après la révolution copernicienne et galiléenne, les hommes d’Occident se sont trouvés déconcertés et bouleversés parce qu’ils étaient habitués à considérer que la Terre est le centre de l’Univers. Copernic et Galilée leur montraient qu’il n’en est rien.

Aujourd’hui, en cette fin du XXe siècle, les hommes doivent s’habituer à l’idée qu’ils vivent dans un système solaire qui est construit autour d’une étoile très ordinaire ; que dans notre galaxie, il existe environ cent milliards d’étoiles, parmi lesquelles fort nombreuses sont celles qui peuvent comporter des systèmes planétaires ; et que l’Univers tout entier est un gaz de galaxies, constitué de milliards de galaxies. On voit que les discussions entre Galilée et ses juges étaient pour rire, pour nous faire rire aujourd’hui.

Mais ce n’est pas tout. Les Anciens, par exemple les Grecs, s’imaginaient que l’Univers est un système éternel, inusable, parce que constitué de substances, les astres, qui sont des substances divines. Les judéens et les chrétiens enseignaient que l’Univers a commencé, mais ils pensaient, — par exemple saint Augustin, saint Thomas ou Luther —, que l’Univers a quelques milliers d’années.

Vers 1927, des théoriciens qui s’ignoraient les uns les autres, Lemaitre, Robertson, Tolman, Eddington, orientent leurs recherches vers des modèles d’Univers à rayon variable. C’est Lemaitre qui a poussé le plus loin l’analyse et a conduit à un modèle d’Univers en expansion.

Dès 1912, Slipher analyse le spectre des galaxies spirales qu’il pouvait atteindre, à l’aide d’un appareil que l’on appelle le spectrographe. Vers le milieu du siècle dernier, Fizeau avait établi définitivement pour la lumière le principe et la loi que Doppler avait dégagés pour le son. Lorsqu’un observateur O et une source S de lumière sont en mouvement relatif, tout rayonnement émis par la source apparaît modifié en fonction de la vitesse relative suivant la direction OS, vitesse dite radiale.

Appliquant ce principe à ce qu’il voyait dans son spectroscope, Slipher annonce de grandes vitesses radiales, de l’ordre de plusieurs centaines de kilomètres par seconde. Et il eut la surprise de constater, en observant les galaxies les plus lointaines, que le décalage des raies du spectre était de plus en plus grand et orienté vers le rouge, ce qui indique une fuite de la source lumineuse par rapport à l’observateur.

Après Slipher, c’est Humason et Hubble, au Mont Wilson, qui ont confirmé ces découvertes. En 1928, ils pouvaient formuler la loi générale suivante : Les galaxies s’éloignent de nous à une vitesse V qui est proportionnelle à leur distance d. Plus généralement encore : Toutes les galaxies se fuient les unes les autres à une vitesse qui est proportionnelle à leur distance mutuelle. Pour réaliser ce phénomène cosmique, il suffit de se représenter les molécules d’un nuage de fumée qui sort du bout de votre cigarette. Le nuage de fumée se détend, se défait, se disperse. Les molécules s’éloignent les unes des autres. Ainsi l’Univers, qui est un gaz de galaxies, est en train de se détendre, de se disperser, de prendre de l’espace, de s’agrandir. L’Univers est plus grand aujourd’hui qu’hier. Il a la taille de son âge.

Si l’on raisonne un peu, on voit aussitôt que, si l’Univers est en train de se détendre et de s’étendre comme un gaz, en reculant dans le temps, on doit le trouver de plus en plus petit, de plus en plus concentré. C’est en effet ce que montre l’expérience. En regardant l’Univers dans une région très lointaine, disons pour fixer les idées à une distance de trois milliards d’années-lumière, on voit aujourd’hui l’Univers non pas tel qu’il est aujourd’hui, mais tel qu’il était il y a trois milliards d’années, puisque la lumière qui est partie des objets que nous considérons a mis trois milliards d’années à nous parvenir. Eh bien, l’on constate que de fait dans cette zone lointaine de l’Univers, c’est-à-dire dans ce passé que nous atteignons par la vue, les galaxies sont plus rapprochées les unes des autres, ce qui prouve que l’Univers était plus dense autrefois qu’aujourd’hui.

La découverte de l’expansion de l’Univers a suscité des tempêtes parmi les théoriciens, car elle remettait en question une image de l’Univers à laquelle nous étions habitués : l’image de l’Univers éternel, sans commencement, sans genèse, sans évolution, bien sagement immobile à sa place, et n’ayant le droit que de tourner en rond sur lui-même ; cette image qui nous venait des anciens philosophes grecs, et en particulier d’Aristote, qui professait que les astres sont des substances divines qui échappent à la genèse et à la corruption. L’idée d’une évolution de l’Univers aurait été un scandale pour les Grecs. C’est cette évidence qui s’impose aujourd’hui à nous, à partir de l’expérience. Nous verrons dans notre prochaine chronique comment on en est venu à étudier, fraction de seconde par fraction de seconde, le premier quart d’heure de l’Univers, et même les trois premières minutes de l’Univers.

* *

Lorsqu’on a découvert, à partir de 1928, le fait de l’expansion de l’Univers, un raisonnement très simple a conduit les théoriciens à penser que, si l’Univers est en train de s’étendre, ou de se détendre comme un gaz, c’est qu’autrefois il était plus concentré, plus condensé. En poussant le raisonnement jusqu’au bout, on parvenait à l’idée d’un état quasi ponctuel de l’Univers il y a quelques milliards d’années.

Un très grand physicien d’origine russe, émigré aux États-Unis, G. Gamow, a développé cette théorie à la suite de Lemaître. L’Univers commence par une explosion. Puis il s’étend et se détend. La matière complexe se forme au cours de l’histoire de l’Univers.

Nous avons découvert depuis le début de ce siècle qu’il existe en effet une histoire de la matière. Les noyaux complexes sont formés à l’intérieur des étoiles au dernier stade de leur évolution. L’analyse physique nous conduit à penser que les premières compositions physiques qui ont abouti à des noyaux lourds ou complexes remontent à environ dix milliards d’années en arrière de nous.

Nous connaissons maintenant assez bien l’histoire de la formation des étoiles et leur âge. L’âge des plus vieux amas d’étoiles ne semble pas dépasser quinze milliards d’années. Les spécialistes pensent généralement que l’apparition des premières étoiles de notre galaxie remonte à une époque qui se situe entre dix et quinze milliards d’années.

Mais d’autre part, l’étude de l’expansion de l’Univers, c’est-à-dire de la fuite ou de la récession des galaxies, a conduit à fixer le commencement de ce processus d’expansion à une époque qui se situe autour de quinze milliards d’années avant nous, disons quinze ou vingt milliards d’années en arrière pour être prudents.

On voit que l’étude et le calcul de l’âge des plus anciennes compositions physiques, des plus vieilles étoiles, et du point de départ de l’expansion, nous conduisent à des chiffres qui sont du même ordre de grandeur. Or, ces trois types de recherche sont totalement indépendants les uns des autres. Il n’y avait aucune raison a priori pour que l’on obtienne le même résultat. Cette rencontre des trois évaluations autour de quinze milliards d’années en arrière de nous a beaucoup impressionné les théoriciens et donné un poids considérable au modèle d’Univers proposé par Lemaître et, après lui, par Gamow.

Mais jusque vers les années 40, l’astronomie était fondée sur la vue. C’est l’homme qui regarde l’Univers. Depuis une trentaine d’années, l’astronomie et l’astrophysique sont fondées aussi sur l’ouïe : l’homme écoute l’Univers. Une nouvelle branche de l’astronomie s’est développée depuis trente ans, qui est fondée sur l’observation des ondes radioélectriques, au lieu des ondes lumineuses. Elle a conduit à des découvertes d’une très grande importance. Avant 1930, toute description de l’Univers était réalisée en fonction de son contenu visible, qui était alors seul accessible. Aujourd’hui, l’Univers nous parle aussi par les sons qu’il émet. Après la découverte par le radioastronome américain Hey, en 1946, de plusieurs sources radio intenses, de nombreux chercheurs ont entrepris d’explorer le ciel pour faire l’inventaire complet de toutes les radiosources accessibles.

Les radiosources quasi stellaires sont des sources de rayonnement radio qui ont pu être identifiées à des objets que l’on voyait au télescope et qui, en première approximation, ont l’apparence d’étoiles, mais en diffèrent par leur couleur, beaucoup plus bleue et surtout par leur spectre optique. On a bien entendu étudié le décalage spectral de ces radiosources. Il montre que leur vitesse de fuite est si grande qu’elle s’approche de la vitesse de la lumière. La luminosité de ces objets peut atteindre dix à cent fois celle des galaxies les plus brillantes. Et à mesure que l’on interroge des radiosources plus éloignées, il semble aux théoriciens et aux expérimentateurs qu’ils atteignent un état plus ancien de l’Univers, à une époque où l’Univers était plus concentré qu’il ne l’est aujourd’hui.

En 1964, coup de tonnerre, c’est le cas de le dire, dans le ciel de l’astrophysique. Deux radioastronomes, Penzias et Wilson, découvrent un bruit qui ne pouvait venir de notre galaxie, mais qui ne pouvait provenir que de l’Univers entier. Tout corps, à une température supérieure au zéro absolu, émet un bruit radio, qui est produit par l’agitation thermique des électrons qu’il contient. Penzias et Wilson découvrent ce bruit d’origine cosmique en voulant mesurer l’intensité des ondes radio émises par notre galaxie. Ils utilisaient une antenne radio du Bell Téléphone Laboratory située sur une colline dans le New Jersey. Ils ont donc découvert ce qu’ils ne cherchaient pas, et les théoriciens pensent que cette découverte est la plus importante depuis la découverte du décalage vers le rouge du spectre des galaxies. Ce rayonnement thermique cosmologique ne provient pas d’astres particuliers comme les étoiles, ni de galaxies particulières. Il nous arrive de toutes les directions de l’Univers.

Gamow avait prévu, il y a longtemps déjà, que l’explosion de l’Univers, ou, si l’on préfère, le commencement de l’expansion, devait avoir laissé des traces sous la forme d’un rayonnement de courte longueur d’onde remplissant l’Univers entier. Aujourd’hui, l’Univers tout entier est comparable à un four — 270° C, rempli d’une radiation à caractère thermique dans laquelle nous baignons tous comme des poissons dans l’eau. C’est cette radiation cosmique qu’avaient découverte, sans le savoir et sans l’avoir cherchée, les deux radioastronomes Penzias et Wilson.

Ce rayonnement fossile est le reste et le signe de l’explosion qui a eu lieu il y a quelque quinze ou vingt milliards d’années. Il vient donc confirmer l’hypothèse de Lemaître et de Gamow : l’Univers est un système en expansion. Nous atteignons aujourd’hui des objets qui se situent à près de dix milliards d’années, c’est-à-dire que nous voyons l’Univers, ou du moins nous l’entendons, tel qu’il était il y a dix milliards d’années. La vitesse de fuite de ces objets les plus lointains approche de la vitesse de la lumière. Non seulement l’Univers se détend et se disperse, mais il se refroidit aussi en se dispersant. La température de l’Univers décroît proportionnellement à son expansion, c’est-à-dire à son âge. Et c’est ainsi que l’on parvient à mesurer la température et à décrire l’histoire de l’Univers dans les tout premiers instants. C’est ce que nous verrons dans notre prochaine chronique.

* *

Depuis plusieurs années déjà les théoriciens nous racontaient ce qui s’était passé dans l’Univers, lorsque l’Univers était tout petit, lors du premier quart d’heure, fraction de seconde par fraction de seconde. Ainsi, le lecteur français pouvait lire la description du premier quart d’heure de l’Univers par l’astrophysicien français Jean Heidmann dans l’excellent ouvrage d’ensemble intitulé La Nouvelle Astronomie et publié en 1971 chez Hachette, sous la direction de Jean-Claude Pecker, professeur au Collège de France.

Mais dans ce domaine, les choses vont vite, très vite. De même que l’Univers est en évolution irréversible, et en expansion, le volume de nos connaissances et le rythme des découvertes est aussi en croissance accélérée.

En 1977, un théoricien américain, Steven Weinberg, publiait aux États-Unis un ouvrage qui vient d’être traduit en langue française et publié par les éditions du Seuil : Les trois premières minutes de l’Univers.

Voyons donc, comment, il y a un an ou deux, on se représentait les tout premiers commencements de l’Univers.

Steven Weinberg commence sa description de l’histoire de l’Univers avec un notable retard : il commence lorsque l’Univers a déjà un centième de seconde ! La température de l’Univers est déjà tombée à cent milliards de degrés. L’auteur nous dit qu’à cette température l’Univers est plus simple qu’il ne le sera jamais. L’Univers est alors, dans ce premier centième de seconde passé, matière et rayonnement. Chaque particule subit des collisions très rapides avec les autres. Les particules les plus nombreuses sont les électrons et leurs antiparticules, les positons. Il ne faut pas oublier les particules sans masse, les photons, ainsi que les neutrinos et les antineutrinos. L’Univers est alors d’une extrême densité.

L’Univers, dès ce premier instant, subit une expansion et un refroidissement rapides. Plus l’Univers s’étend, plus il se refroidit. Weinberg nous dit que l’Univers est parti d’une température infinie. Curieuse notion. Mais c’est ainsi que s’expriment les physiciens. Dans ce premier instant étudié par Weinberg, l’instant qui suit le premier centième de seconde, il existe un petit nombre de particules nucléaires, c’est-à-dire de particules qui vont entrer dans la constitution du noyau de l’atome : environ un proton ou neutron pour chaque milliard de photons, d’électrons ou de neutrinos.

Si l’Univers est un système fini spatialement, alors il pourrait avoir aujourd’hui une circonférence de 125 milliards d’années-lumière. C’est une estimation proposée par certains théoriciens. Dans cette hypothèse, la taille de l’Univers à ce premier instant que nous considérons serait mesurée par une circonférence d’environ quatre années-lumière, c’est-à-dire qu’un photon allant droit devant lui se retrouve au point de départ au bout de quatre années, si l’on ose parler d’années pour une époque où il n’y avait pas encore de système solaire ni même de galaxie…

Au bout d’une fraction de seconde que Weinberg précise : 0,11 seconde, la température de l’Univers est tombée à trente milliards de degrés. L’Univers contient essentiellement des électrons, des positons, des neutrinos, des antineutrinos et des photons. La vitesse d’expansion de l’Univers a commencé à diminuer. Les particules nucléaires, peu nombreuses, ne sont pas encore arrangées ni liées entre elles pour constituer des noyaux atomiques.

Au terme d’une durée qui est de 1,09 seconde, la température de l’Univers est tombée à dix milliards de degrés. La densité de l’Univers et sa température diminuent ensemble. Mais la température de l’Univers est encore trop élevée pour que les neutrons et les protons puissent rester liés et constituer des noyaux atomiques.

Au bout de treize secondes et quatre-vingt-deux centièmes de seconde, la température de l’Univers est de trois milliards de degrés. Les électrons et les positons commencent à disparaître, à s’annihiler mutuellement. Quelques noyaux d’atomes, par exemple celui de l’hélium, peuvent maintenant se former. Un proton et un neutron peuvent former un noyau d’hydrogène lourd ou deutérium. Ce noyau de deutérium, à son tour, peut entrer en collision avec un neutron ou un proton pour former par exemple un noyau de l’isotope léger de l’hélium, constitué de deux protons et d’un neutron.

Comme on le voit, ce qui est premier dans l’histoire de la matière, ce ne sont pas les atomes, même pas l’atome le plus simple : ce sont des particules qui vont, plus tard, entrer dans la constitution de l’atome.

Au bout de trois minutes et deux secondes (l’auteur a donc dépassé ce que promettait le titre de l’ouvrage…), la température de l’Univers est d’un milliard de degrés, c’est-à-dire seulement soixante-dix fois la température qui règne aujourd’hui au centre du Soleil. La plupart des électrons et des positons ont disparu de l’Univers. Celui-ci est maintenant constitué principalement de photons, de neutrinos et d’antineutrinos.

Après trois minutes et quarante-six secondes, la formation des noyaux atomiques, que les physiciens appellent nucléosynthèse, commence à une température de neuf cents millions de degrés.

Maintenant, nous laissons s’écouler une longue période, plus d’une demi-heure, très exactement trente-quatre minutes et quarante secondes après le commencement, la température de l’Univers est tombée à trois cents millions de degrés. Les positons et les électrons se sont maintenant tous annihilés, sauf la quantité d’électrons nécessaires pour compenser la charge électrique des protons. La plupart des particules qui composent le noyau sont maintenant liées entre elles et constituent des noyaux d’hélium, ou bien alors ce sont des protons à l’état libre, c’est-à-dire des noyaux d’hydrogène.

Le refroidissement et l’expansion de l’Univers se poursuivent. Mais il faut attendre sept cent mille ans (si on peut parler d’années…) pour que la température de l’Univers descende jusqu’à un point tel que les électrons restants et les noyaux puissent constituer des atomes stables, ceux que nous connaissons aujourd’hui, et qui se sont formés assez tard, les uns après les autres, par ordre de complexité croissante.

Bientôt, les étoiles et les galaxies vont se former. C’est dans les étoiles que la genèse, la composition de la matière va se poursuivre, jusqu’à nos jours.

Les matériaux laissés par les trois premières minutes de l’histoire de l’Univers, matériaux à partir desquels les étoiles ont commencé à se former, consistaient pour une part (22 à 28 %) en hélium et, quant au reste, ou presque, en hydrogène. L’Univers, avant la genèse des étoiles et des galaxies, c’est du gaz, de l’hydrogène et de l’hélium. La matière que nous considérons comme solide est une matière récente, la plus grande partie de la masse de l’Univers est encore de nos jours constituée d’hydrogène. L’hydrogène n’est pas produit dans les étoiles : il est ce dont les étoiles sont constituées et ce que les étoiles transforment en éléments lourds.

C’est vers 1940 qu’un savant allemand, Hans Bethe, a établi que le processus fondamental qui se réalise dans les étoiles comme notre Soleil, c’est la fusion de quatre noyaux d’hydrogène en un noyau d’hélium, avec une perte de masse. La formation d’un atome d’hélium à partir de quatre atomes d’hydrogène laisse subsister un certain résidu, lequel est instantanément transformé en énergie. Cette énergie nous parvient, à nous qui sommes sur la terre, sous forme de grains d’énergie que l’on appelle les photons. C’est cette énergie qui, tombant sur les laitues, permet à celles-ci de composer ces molécules complexes qui constituent le glucose. Les petits lapins mangent les feuilles de laitue et l’énergie qu’ils trouvent dans les molécules de glucose, ils s’en servent pour courir dans les bois. Il y a même des gens qui mangent les petits lapins. C’est finalement l’énergie qui vient du soleil qu’ils consomment.

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Les physiciens pensent donc aujourd’hui que la formation des noyaux des atomes a eu lieu d’abord avant la genèse des étoiles, puis à l’intérieur des étoiles. L’hélium, en particulier, a été composé en partie dans les premiers temps de l’histoire de l’Univers, avant la formation des étoiles. Dans les étoiles, depuis qu’elles existent, la genèse ou formation de l’hélium se continue, comme nous l’avons rappelé dans notre précédente chronique, par la fusion de quatre atomes d’hydrogène. Tous les autres noyaux atomiques sont formés et constitués à l’intérieur des étoiles, qui sont donc des laboratoires de construction de la matière, matière qui va servir plus tard, sur les obscures planètes, pour composer ces molécules géantes qui porteront inscrites en elles les textes des messages et des instructions qui sont requis pour composer les premiers vivants.

Voilà donc dans ses grandes lignes la figure de l’histoire de l’Univers dans ses premiers instants, telle que nous la présente le théoricien américain Steven Weinberg dans le livre qui vient de paraître en traduction française, Les trois premières minutes de l’Univers. Weinberg ajoute qu’avant ce premier centième de seconde dont il est parti pour décrire l’histoire des premiers instants de l’Univers, il a dû y avoir un commencement de l’Univers, dans un instant où la densité et la température de l’Univers étaient infinies.

Weinberg remarque lui-même à quel point cette idée, ou cette représentation, d’un commencement de l’Univers a été dure à avaler pour la plupart des théoriciens spécialisés en astrophysique. Le fait est que, depuis que cette idée a vu le jour, vers 1927-1928, elle a provoqué des tempêtes. Weinberg remarque sagement que nous nous sommes bien habitués à l’idée d’un zéro absolu de température. Il est impossible d’abaisser la température de quoi que ce soit en dessous de – 273°C et quelques poussières, non pas parce que c’est trop difficile, mais simplement parce que l’idée d’une température inférieure au zéro absolu n’a aucune signification. De même, pense Weinberg, nous devons nous habituer à l’idée d’un zéro absolu du temps physique, en deçà duquel il n’y a pas de temps. Car lorsqu’il n’y avait pas d’Univers, il n’y avait pas de temps.

La raison pour laquelle les théoriciens, aussi bien américains, français, anglais que soviétiques, ont tant souffert, depuis trente ou quarante ans, de cette représentation qui s’impose de plus en plus à nous : un Univers en évolution qui comporte un commencement, — c’est que la pensée européenne, depuis les origines de la pensée grecque, a habitué les intelligences à l’idée d’un Univers éternel, sans genèse, sans évolution, sans commencement et sans fin. Or nous venons de découvrir au XXe siècle que l’Univers est un système qui a commencé, qui évolue d’une manière irréversible et qui s’use, d’une manière irréversible aussi, en se dispersant, en se refroidissant. C’est tout juste, point par point, le contraire de la représentation que nous avaient léguée les Grecs.

Il est extrêmement dur d’être obligé de changer d’habitudes intellectuelles.

D’autant plus qu’ici, avec cette découverte d’un commencement de l’Univers, des problèmes se posent et s’imposent à l’intelligence, qui ne relèvent plus de la physique. Car la physique, la physique cosmique comme toute physique, étudie ce qui est donné dans notre expérience. Si l’Univers a commencé, alors la physique se trouve à la frontière entre ce qui est donné dans notre expérience et ce qui ne l’est pas. La notion de commencement est décidément pénible pour les physiciens. Il semble qu’elle soit pénible pour la pensée humaine depuis longtemps, au moins dans cette tradition de pensée qui est celle de la Grèce, car les philosophes grecs enseignent presque tous depuis les débuts de l’histoire de la philosophie grecque qu’en réalité il n’y a pas de genèse, pas de nouveauté dans l’Univers. Tout ce qui existe préexistait déjà. Et certains philosophes grecs ont même professé que nos âmes préexistaient avant d’être descendues dans ce monde de la matière. D’autres, ou les mêmes, ont enseigné l’éternel retour du même ou de l’identique. Dans tous les cas, ce qu’il s’agissait de fuir le plus possible, c’était précisément la nouveauté, le commencement d’être. Or voici que la cosmologie moderne, expérimentale, nous enseigne que tout dans l’Univers a commencé, et que l’Univers lui-même a commencé.

Une autre difficulté pour les savants qui se trouvent affrontés à cette découverte d’un commencement de l’Univers, c’est que ce commencement physique de l’Univers conduit forcément l’intelligence humaine à se poser des questions qui ne relèvent plus de la physique mais d’une autre discipline, rationnelle elle aussi, et qui consiste à se demander comment comprendre l’existence de ce qui commence. Cette discipline, cette analyse rationnelle, on peut l’appeler comme on voudra, mais quelques bons théoriciens en la matière l’ont appelée depuis quelques siècles : la métaphysique. Le terme vaut ce qu’il vaut, peu nous importe ici.

Un théoricien français, astrophysicien et physicien, Hubert Reeves, publie justement ce mois-ci dans La Recherche un article consacré à l’expansion de l’Univers, et il note que la physique « se montre incapable de répondre à ces questions et nous dirige droit vers la métaphysique dont pendant des siècles elle a voulu nous débarrasser… » La situation est d’autant plus pénible pour les physiciens et les astrophysiciens que, du côté de leurs collègues philosophes, dans les Universités, c’est l’ignorance générale concernant ces données de l’astrophysique ; non seulement l’ignorance générale mais le désintérêt. Les philosophes régnants s’occupent de bien autre chose que d’astrophysique et de cosmologie : ils s’occupent de commenter des textes de philosophes anciens ou récents. De plus ils sont généralement persuadés que l’analyse métaphysique, cela n’existe pas, cela n’est pas possible. Dans ces conditions, que voulez-vous que fassent les théoriciens de l’Univers qui tombent sur ce premier commencement ? Je dis premier commencement, car l’Univers comporte bien d’autres commencements, autant de commencements que de niveaux ou d’ordres nouveaux de réalité. Le commencement de la vie dans notre système solaire, par exemple, c’est un commencement aussi paradoxal que le commencement de la matière.

Notons pour terminer un fait curieux, qui relève de l’histoire de la pensée humaine. Les Grecs ont enseigné l’éternité de l’Univers, sans commencement, sans genèse, sans évolution, sans usure. Les Chinois aussi. Mais il a existé un petit peuple qui, dès le Xe siècle avant notre ère au moins a pensé et professé que l’Univers comporte un commencement, qu’il est en évolution et qu’il s’use, comme les habits, comme les tapis. Ce petit peuple, c’est le peuple hébreu. Il ne disposait pas du grand télescope du Mont Palomar, ni de la radioastronomie. Comment a-t-il fait pour savoir cela, avant tout le monde, il y a déjà trente siècles, alors que nous venons de le découvrir ?

C’est encore là une question qui peut être matière à quelques analyses.

La Voix du Nord, 2, 3, 6 et 7 juin 1978.