Kenneth White : Un cheminement celte


27 Oct 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne Série. No 3. Juillet-Août 1982)

« Qu’en est-il du sujet par-delà

les chemins du temps ? »

(Manuel de Diéguez, Science et Nescience)

« L’essentiel est de savoir servir et

agir là où s’élabore la grande vie

universelle »

(Harry Martinson, Voyages sans but)

Promenade dans un univers mal connu,

la recherche des voies qui nous aideraient

à « retrouver le monde »

C’est à la recherche de nos racines culturelles les moins connues que nous invite Kenneth White. Un espace euro-celte que nous connaissons peu ou très mal. Pourtant, une grande part de notre culture en porte la marque et il est regrettable que nous ayons perdu le fil de cette tradition qui a rayonné sur notre continent et que le christianisme triomphant et colonisateur a su si bien étouffer jusqu’à nous faire perdre le souvenir de ses beautés. Qu’en serait-il de notre monde, si nous le retrouvions ?

Dès le titre de cet essai, je prends mes précautions en précisant la nature de la recherche dont je vais présenter les étapes. En effet, il ne s’agira pas ici, en l’espace de quelques pages, de brosser un tableau de la « culture celte », ni de faire le point sur les études celtiques aujourd’hui. Il se peut que la notion générale de « culture celte » se profile, sporadiquement, ici ou là au cours de ces pages, et je me réfèrerai surement, à un moment ou à un autre, aux études celtiques passées et actuelles, mais il s’agit avant tout d’un cheminement — je souligne a la fois le substantif et l’article indéfini. C’est insister sur la nature subjective de cette recherche. Aujourd’hui où, épistémologiquement, la notion d’objectivité est sérieusement mise en brèche, il ne peut guère en être autrement. Mais renoncer a l’objectivité n’implique pas pour autant tomber dans le délire ou dans un relativisme plat où toute pensée est noyée dans un brouhaha d’opinions. Acceptons de plein gré le subjectivisme, c’est-à-dire l’idéalisme, mais n’abandonnons pas tout critère de jugement : essayons de voir la subjectivité qui ouvre le plus de perspectives et qui offre les plus fortes et les plus belles images de vie. Si j’insiste tant sur la notion de cheminement (un cheminement), c’est aussi parce que je tiens à éviter toute confusion entre l’approche du « celtisme » proposée ici, et d’autres approches (sans parler de conclusions) avec lesquelles je n’ai pas forcément d’accointances. Et puis la notion de cheminement contient celle de « voie », qui , est, à mon sens, au centre des préoccupations philosophiques actuelles. Si les méthodologies de la modernité se sont révélées partielles, séparatrices et limitatives, la notion de « voie » invite à ne pas séparer la manière d’être au monde et la méthode de pensée. Au fond, ce dont il s’agit, radicalement, aujourd’hui, c’est de retrouver une manière d’être au monde un peu plus adéquate que celle que nous avons connue ces derniers temps. Voilà le besoin qui anime tant de recherches et qui crée des liens entre des domaines qui, hier, furent nettement délimités les uns par rapport aux autres, chacun construisant, en toute autonomie, en toute inconscience, sa partie de la tour de Babel.

Enfin, si je m’intéresse à la culture celte, si je me suis engagé dans une exploration du territoire celte, c’est parce que le celtisme, ou disons mieux le champ euro-celte, en dehors de toute celtomanie et je dirais aussi en dehors de toute celtitude, me semble offrir des perspectives qui peuvent inspirer nos recherches aujourd’hui, contribuer à la réalisation de notre désir, nous aider à retrouver le monde.

1. Landes et rivages.

« Il se promenait souvent seul sur la lande. A ces moments le passé venait s’agripper à lui de sa main d’ombre, pour lui raconter son histoire. Son imagination peuplait le lieu de ses anciens habitants : des tribus celtes disparues marchaient sur les chemins autour de lui, et il arrivait presque à vivre parmi eux, à scruter leurs visages, à les voir debout près des tumuli qu’ils avaient érigés et qui restaient intacts comme au premier jour… »

Vers l’âge de quinze ans, je lisais le Retour au pays natal de Thomas Hardy, ainsi que Salambô : « Et les Celtes regrettaient trois pierres brutes dressées au fond d’un golfe sombre parsemé d’îlots… »

Si je lisais beaucoup, je marchais aussi beaucoup — sur les landes, sur le rivage, comme si je cherchais à renouer un contact primordial. Petit à petit, par-delà ce qu’un intellectuel celte, Victor Segalen, appelle « la forme puérile du roman » (dira-t-on jamais assez le mal que la « romanisation » a fait à la culture celte ?), j’arrivai, au moyen d’études anthropologiques et archéologiques, à mieux connaître ces tribus (nos « peaux rouges ») et à mieux comprendre leur culte des pierres et des phénomènes naturels en général. Certes, pour l’interprétation de tel signe gravé sur les pierres, les controverses font encore rage et toutes les hypothèses sont ouvertes. Comment lire, par exemple, les signes gravés sur les dalles du dolmen de Gavrinnis dans le Golfe du Morbihan ? On les décrit comme des haches, des signes en U, des serpents, des crosses. S’agirait-il, encore une fois, d’un symbolisme sexuel ? D’une matrice de formes ? Ou bien d’une image des flux d’énergie qui parcourent le monde ? Pourrait-on parler d’un modèle ondulatoire ? Les pierres sont presque entièrement recouvertes de ces signes, mais peut-on parler, comme le font certains, d’une « horreur du vide » ? Ne pourrait-il pas s’agir, au contraire, de l’idée que tout est lié à tout, que rien n’existe séparément — ce qui est une interprétation orientale du vide ? Questions… Images…

Si l’on se reporte au chaudron de Gundestrup, trouvé dans le Jutland en 1891, mais qui provient sans doute de l’extrême-orient du territoire celte, du côté de la Hongrie, on peut se poser le même genre de questions extravagantes. Qui est ce personnage assis (en posture yogique ?), portant sur la tête des cornes de cerf ? Le dieu Cernunnos, dit-on. Oui, sans doute. Un tel dieu existe dans la mythologie celte. Mais pourquoi tient-il dans la main droite un collier et dans la main gauche un serpent ? Pourquoi est-il entouré d’animaux ? S’agirait-il de l’image d’un être humain complètement intégré à l’univers grâce à une méditation zoologico-cosmique ?

Tout cela est bien primitif, évidemment, très obscur et fort étrange, sans doute « dangereux », comme on dit chaque fois qu’une pensée sort du cadre de nos représentations familières. Mais si l’on se reporte à des images plus familières, plus « humaines », on se rend compte qu’elles sont tout aussi obscures et dangereuses, sinon plus. Voici, par exemple, ce qu’on peut lire dans la Bible (Apocalypse 19 : 12-16) : « Ses yeux ? Une flamme ardente. Sur sa tête, plusieurs diadèmes. Inscrit sur lui, un nom qu’il est seul à connaître. Le manteau qui l’enveloppe est trempé de sang. Et son nom ? Le Verbe de Dieu… De sa bouche sort une épée acérée pour en frapper les païens. C’est lui qui les mènera avec un sceptre de fer. C’est lui qui foule dans la cuve le vin de l’ardente colère de Dieu, le Maître de tout. Un nom est inscrit sur son manteau et sur sa cuisse : Roi des rois et Seigneur des seigneurs. »

Voilà le genre d’image avec laquelle une grande partie du monde a vécu pendant longtemps. Faut-il s’étonner que le résultat soit une névrose collective ? Toute recherche existentielle radicale aujourd’hui consiste à essayer de sortir de cette névrose. Et si la Polynésie et l’Extrême-Orient ont pu sembler des sources fécondes où il est bon de se tremper, il existe aussi, ici en Europe, la source celte. N’est-il pas d’ailleurs curieux de constater combien facilement des esprits d’origine celte prennent contact avec les hautes cultures de l’Océanie et de l’Asie ? Je pense, bien sûr, là aussi, à Segalen. Non seulement les Celtes furent plus naturalistes que la tradition évoquée plus haut, ils étaient moins paternalistes, en fait nettement plus féministes, et ils n’ont jamais fondé d’État voué aux guerres saintes.

Une grande partie de la tradition celte, du moins en Écosse et en Irlande, concerne le personnage de Finn (« Le Blanc »), dont l’origine remonte sans doute au culte des cervidés que nous avons vu représenté sur le chaudron de Gundestrup : le nom du fils de Finn, Ossian, signifie « le faon », et le nom de son petit-fils, Oscar, signifie « qui aime les cerfs ». Toujours est-il que vers le début de notre ère existait une troupe de poètes-guerriers (des sortes de samouraï ?) qui s’appelaient les Compagnons de Finn (Fianna). Pour être un Compagnon, il fallait renoncer à toute attache familiale et clanique, être un athlète accompli, et connaître par coeur les 12 livres de poésie. Ce compagnonnage devait disparaître vers le 3e siècle, à cause de l’arrivée du christianisme, mais il a marqué la littérature et les imaginations, et on retrouve encore ses traces dans le paysage. En Écosse, dans la vallée de Glencoe, se trouve la Falaise des Fianna (Sgor nam Fionnaidh) et la Caverne d’Ossian. Selon la légende, sur chaque crête du massif dort un Compagnon — le vent est leur respiration, et un jour ils se réveilleront. Ils se sont réveillés, l’espace d’un moment, vers la fin du 18e siècle, pour inspirer le mouvement romantique, le dernier soubresaut qu’ait connu l’Europe.

Voici un poème appartenant la tradition de Finn, un des plus beaux (c’est pour cela que je le cite souvent, car un beau poème, on ne l’entend jamais trop) :

« Ton chant est doux, merle, nulle part au monde je n’ai entendu musique plus douce que la tienne. Toi, prêtre, tu aurais tort de ne pas l’écouter, tu pourras toujours reprendre tes prières après. Si tu connaissais la vraie histoire du merle, prêtre, tu verserais des larmes, tu cesserais même un instant de penser à ton Dieu. C’est dans le pays de Norvège aux rivières bleues que Finn, celui qui tenait dans ses mains les gobelets rouges, a pris l’oiseau que tu vois maintenant. Et il le mit dans un bois à l’ouest, dans le bois aux beaux arbres où aimaient se reposer les Fianna. Finn aimait prendre son repos en écoutant chanter le merle ou bramer le cerf. Il aimait aussi le chant des coqs de bruyère, le bruit que fait la loutre en se glissant dans l’eau, et le cri de l’aigle. Il se délectait du bruit des vagues le matin sur les plages de galets blancs. Quand vivaient Finn et les Fianna, lande et rivage leur étaient plus chers que l’église. »

Pour compléter l’image de cette Celtie première, je voudrais citer un autre texte auquel je reviens souvent : Le Colloque des deux sages (Imacallam in da thuarad) qui évoque un certain Nede, envoyé par son père, irlandais, en Écosse, pour y apprendre « les arts ». Nede accumule les savoirs de toutes sortes, mais il passe le plus clair de son temps dans des exercices de méditation dont l’un consistait à marcher le long d’une « plage de galets blancs » en se récitant ces paroles : « Je suis un fils de la poésie, et la poésie est fille de la réflexion, et la réflexion est fille de la science, et la science est fille de la recherche, et la recherche est fille de la grande connaissance, et la grande connaissance est fille de la grande intelligence, et la grande intelligence est fille de la sagesse… »

Voilà une voie entière, dont nous nous efforçons aujourd’hui de retrouver les traces.

2. Ermites et errants

« Dans une précédente étude sur l’habitation monastique en Egypte, lit-on dans un article « Au pays des Celtes » paru dans La Vie Bénédictine (1937) et signé Pierre Minard (je cite exprès un chercheur chrétien pour montrer que je ne suis pas sectaire !), nous avons vu comment les premiers moines, désireux de fuir l’agitation du monde, se retirèrent dans les déserts de Nitrie, de Scété et de la Thébaïde, où ils trouvèrent dans le calme désiré un milieu propice à la prière et à l’ascèse… Transportons-nous maintenant à une époque très voisine, aux Ve et Vle siècles, à l’autre extrémité du monde antique, chez les Celtes d’Irlande et des deux Bretagnes, insulaire et armoricaine… Dans les déserts d’Égypte, ce ne sont que sables perte de vue, où la vie même est rendue à peine possible par les ardeurs excessives du soleil et la pénurie d’eau. Dans les îles d’extrême-ouest, au contraire, la mer est maîtresse — « La mer salée où volent et crient les goëlands », dit un poème de saint Columba… Quel ne sera pas notre étonnement, après avoir quitté les « Pères du désert » abrités dans leurs pauvres cellules de pierres et de briques crues recouvertes de chaume, de rencontrer, à des centaines de lieues, sous les embruns de l’océan, d’analogues cabanes, mais plus pauvres encore, faites de branchages et de boue ou de pierres sèches, ramassées derrière une enceinte de terre, ou disséminées çà et là parmi les rochers ou dans les profondeurs broussailleuses des forêts, près d’une source qui jaillit sous les chênes… »

Les païens celtes se sont donc convertis, mais ils gardent certaines particularités. Non seulement ils fixent leur propre date de Pâques et se coiffent d’une manière peu catholique, mais ils maintiennent une structure sociale nettement plus « anarchiste » que dans le modèle romain (ils sont aussi loin de Rome en fait que les plus « extrémistes » des hommes du désert) et ils gardent cet esprit naturaliste qui différencie, par exemple, la pensée et la manière d’être au monde d’un moine celte comme Pélage, de celle d’un saint Augustin, et qui prévient sans doute cette pathologie de l’esprit que l’on peut constater chez un saint Antoine. Voici, de saint Patrick, qui n’est pas le plus anarcho-naturaliste des moines celtes, un hymne où s’exprime un naturalisme cosmique bien rare dans le christianisme (saint François lui-même n’est-il pas un peu mièvre en comparaison ?) :

Je me lie aujourd’hui

à la puissance du ciel

à la lumière du soleil

à la blancheur de la neige

à la force du feu

à l’illumination de l’éclair

à la vitesse du vent

à la profondeur de la mer

à la stabilité de la terre…

Même quelqu’un qui, comme moi, trouve que le concept d’un dieu unique est une idée puissante, mais mauvaise, peut lire cela avec assentiment et plaisir.

Les différences entre l’esprit celto-pélagien et l’esprit romano-augustinien étaient telles qu’à plusieurs reprises Rome envoya des émissaires pour convaincre les Celtes de leurs erreurs. L’envoyé de Rome au Synode de Whitby en 663 devait exprimer l’opinion officielle en ces termes : « Les seules gens assez stupides pour se mettre en désaccord avec le monde entier sont ces Scots et leurs alliés obstinés les Pictes et les Bretons qui habitent deux îles perdues au fin fond de l’Océan… »

Mais laissons là la querelle avec Rome (la polémique offre un champ trop étroit et trop sec pour le déploiement fertile des sensations et des idées), et essayons de pénétrer plus avant dans l’espace spirituel, intellectuel du mare celticum, de la mer celte, décrite ainsi dans le Livre des conquêtes de l’Irlande (Lebor Gabala Erenn) :

Mer poissonneuse

îles fertiles

nuées d’oiseaux

grêle blanche

des centaines de saumons

grandes baleines

chant du port

Blaise Cendrars évoque quelque part les moines celtes « portant sous leur robe de bure un texte de Platon ». En effet, s’il a pu y avoir conflit dans le christianisme entre savoir et culture d’une part et salut de l’âme de l’autre (on sait que saint Augustin se moquait de Virgile), ce fut beaucoup moins le cas chez les moines celtes. Certes, le conflit a existé en Celtie aussi — un vieux poème gaëlique le dit avec humour : « Triste, de voir que les fils du savoir vont brûler en enfer, tandis que des ignares qui n’ont jamais lu une ligne vont briller au ciel. » Mais en général ces moines de l’Extrême-Occident arrivaient très bien à concilier savoir (druidique et classique) et salut (christique). En fait, la confluence de ces courants divers allait donner lieu à une présence au monde et à une poésie d’une clarté, d’une fraîcheur et d’une acuité telles qu’il serait malaisé d’en trouver l’équivalent ailleurs en Europe.

« Ce qui frappe le plus dans la littérature celte médiévale, dit Kenneth Jackson (A Celtic Miscellany), c’est la puissance imaginative et la fraîcheur d’esprit. C’est comme si chaque poète, doué superlativement de vision et d’intuition, redécouvrait le monde par lui-même ». Dans son étude sur la vieille poésie irlandaise, Kuno Meyer de son côté écrit ceci : « En matière de poésie de la nature, la littérature gaëlique n’a rien à envier à aucune autre. En fait, ces poèmes sont uniques dans la littérature mondiale. A aucun autre peuple qu’au peuple celte il ne fut donné, si précocement et si pleinement, d’observer et de contempler la nature dans toutes ses manifestations. Des centaines de poèmes gaëliques et gallois sont là pour le prouver. Ce qui caractérise ces poèmes, c’est qu’aucun ne nous présente une description détaillée d’un paysage ou d’un évènement. On trouve plutôt une suite d’images, de touches successives, comme chez un peintre impressionniste. Comme les Japonais, les Celtes étaient toujours prompts à saisir le détail révélateur. » Et Robin Flower (The Irish Tradition): « Si, les premiers en Europe, ces ermites surent atteindre cette vision d’une pureté presque surnaturelle des choses de la nature, c’est non seulement qu’ils vivaient par vocation dans un environnement de forêt et d’océan, mais aussi que leurs yeux étaient lavés par des exercices spirituels » : on pourrait multiplier les exemples :

Vers l’est et vers le nord

si tu promènes ton regard

tu verras des mers

pleines de phoques et de baleines

Qui siffle dans le saule

au bec jaune, au dos noir ?

c’est le merle

Et l’on peut être sûr que le merle vu par cet ermite celto-chrétien est tout autant le merle de Finn que le merle de Dieu. Le sens naturaliste est si fort que même enfermé dans un scriptorium (sur l’île d’Iona, par exemple) un moine occupé à copier laborieusement le commentaire des psaumes de Cassiodore s’interrompt pour écrire dans la marge de sa feuille : « Qu’il est plaisant de voir trembler la lumière du soleil sur cette page ! »

Brandan (« dur bourlingueur de l’idéal », dit Robert-Yves Creston dans le beau livre qu’il lui a consacré) part en bateau à la recherche du Paradis :

Entendez ci de saint Brandent

Qui fu nez devers occident

Qui VII ans erra par la mer

Por plus douter Dieu et amer…

Sa « peregrinatio » continuant la tradition des immrama païens, dont un des plus beaux est la navigation de Bran vers l’Île des Femmes :

Bran pense que c’est grande merveille

d’aller en barque sur la mer claire

les yeux de Bran

voient les vagues de la mer

Bran aime contempler la mer

la mer blanche que fendent les rames

Moins navigateur, mais tout aussi « erratique » intellectuellement fut le groupe de poètes gallois réuni dans le Pays du Nord, c’est-à-dire dans la région qui s’étend autour du rocher de Dumbarton, sur la Clyde, en Écosse. Amergein donne le ton, ouvre le champ, présente sa notion élémentale et extravagante de l’identité :

Je suis le vent qui souffle sur la mer

je suis vague de la mer

je suis mugissement de la mer

je suis le taureau aux sept combats

je suis oiseau de proie sur la falaise

je suis rayon de soleil

je suis navigateur habile

je suis sanglier cruel

Je suis lac dans la plaine

je suis parole de science

Et Taliesin lui fait écho, dans ses « migrations » :

J’ai revêtu une multitude d’aspects

avant d’acquérir ma forme définitive

il m’en souvient très clairement :

j’ai été une lance étroite et dorée

j’ai été goutte de pluie dans les airs

j’ai été la plus profonde des étoiles

j’ai été mot parmi les lettres

j’ai été livre dans l’origine…

Pur délire « poétique », rodomontades fantaisistes ? — ou bien conscience très nette de la dimension cosmique. de rare humain ? J’opte pour la deuxième hypothèse, et quand Taliesin affirme qu’il n’est pas « un barde confus et radoteur », je le crois sur parole, car je reconnais dans ce qu’il dit toute une tradition qui a encore un sens aujourd’hui :

Je suis un habile compositeur, un clair chanteur

je suis druide, je suis architecte

je suis homme de science

je suis serpent, je suis amour

connais la loi de l’inspiration profonde

l’inspiration que je chante

je l’apporte des profondeurs…

Quant A Llywarch-fien, il n’a pas de temps à perdre en « vains bavardages », et Aneurin dit « Tant qu’il y aura des choses à chercher, il y aura des chercheurs… »

Ce furent de tels esprits — « studieux philologues », « hardis philosophes », « maîtres en grammaire et en littérature pour tout l’Occident dit Renan (La Poésie des races celtiques) — qui allaient sillonner l’Europe pendant tout le Moyen Age. On les trouvait dans les universités, dans les monastères et sur les routes, Si l’on a pu parler, malgré tant d’obscurantisme, de la « grande clarté » du Moyen Age, il faut reconnaître que cette clarté fut en grande partie due à des Scot Erigène, à des Richard de Saint Victor et autres intelligences de la même envergure, au même rayonnement, sorties de la tradition. celte.

3. Partout et nulle part

Évoquant la grande musique (ceol mor)    la culture celte, Hugh MacDiarmid écrit dans un de ses plus, beaux poèmes « Se souvenir de la grande musique et contempler l’Écosse et le monde entier aujourd’hui, c’est entendre An Barr Buadh (la corne de Finn), sachant que personne ne répondra,  c’est se sentir comme Ossian déis na Feine, après le départ des Fianna…

On peut se lamenter sur la disparition (quelques vestiges folkloriques mis a part) d’une telle culture, on peut dédier sa vie à sa renaissance dans le cadre d’une nation. Je pense a Yeats en Irlande et à MacDiarmid en Écosse… Mais à la fin de sa vie, Yeats préférait « marcher seul et nu » (seul objet de contemplation la beauté d’une jeune fille, ou bien un os blanchi par les vagues et abandonné sur le sable), et quand MacDiarmid se lance dans les longues explorations poétiques où culmine son œuvre, l’Écosse pour lui n’est plus qu’une métaphore.

Si la culture celte n’existe plus, il se peut que l’essentiel, malgré tout, subsiste. Pour s’en rendre compte, il suffit peut-être de constater que certains parmi les plus grands écrivains du XXe siècle sont d’origine ou d’inspiration celtes : les déjà nommés Yeats et MacDiarmid, mais aussi James Joyce, John Cowper Powys. Dylan Thomas… Il n’est pas difficile non plus, une fois qu’on est conscient de la présence de ce courant intempestif, de trouver des traces celtes chez Céline, Cendrars, André Breton. Et si l’on remonte dans le temps, tout en restant dans « nos contrées », il est évident que Rabelais, que certains présenteraient sans doute comme un pur fruit de la culture gréco-latine, est imprégné de génie celte. La « diversité exubérante de ses productions jovialissimes », comme disait son traducteur écossais Urquhart (17e siècle), est là pour le prouver. Je rappelle aussi que pour Elie Faure, non suspect, je pense, de celtomanie. Montaigne fut un esprit ibéro-celte. N’oublions pas comment l’esprit « divers et ondoyant » de Montaigne fut perçu au 17e siècle, en France, par des intelligences plus orthodoxes, comme Guez de Balzac par exemple. Celui-ci reproche à Montaigne sa « déviance généralisée ». Représentant de l’urbanité et de la bienséance, Balzac est gêné par la discontinuité de Montaigne, sa « fanfaronnerie » et son « mauvais goût » ultramontain.

Il me semble, justement, que c’est à une « déviance » qu’invite le celtisme : une déviance radicale et généralisée.

D’abord, à étudier la culture celte, une autre Europe surgit, une Europe d’avant l’impérialisme romain, dégagée de tout ce que celui-ci a apporté en fait d’enrégimentation, de mise en condition et à la longue, d’aplatissement. Je dis bien l’Europe, car il ne faut jamais oublier que le celtisme n’est pas limité à ces pays qu’on appelle communément « celtes » (Irlande, Écosse, Pays de Galles, Bretagne), que c’est un phénomène européen. Et il s’étend bien au-delà de l’Europe. Le celtisme me semble offrir, justement, pour nous autres Européens, un pont entre l’Europe et l’Asie d’une part, l’Europe et l’Amérique de l’autre. J’ai assez insisté, peut-être, ici et ailleurs, sur l’aspect « oriental » de la pensée celte. Quant à l’Amérique, Lévi-Strauss, par exemple, constate des parallèles étonnants entre la mythologie celte et la mythologie amérindienne. Cela proviendrait peut-être, selon lui, du fait que les Celtes auraient emprunté une part de leur pensée à cette culture hyperboréenne dont nous ne savons presque rien, sauf que c’était un espace de communications intenses : « Pendant que l’Occident vivait replié sur lui-même, il semble que toutes les populations septentrionales, depuis la Scandinavie jusqu’au Labrador en passant par la Sibérie et le Canada, entretenaient les contacts les plus étroits » (Tristes Tropiques). Et il n’y a pas jusqu’aux Grecs eux-mêmes qui n’aient eu vent de cette culture (témoin leur « Apollon hyperboréen »), de sorte qu’il ne s’agit pas non plus de s’enfermer, ou de se laisser enfermer, dans une opposition celte-grecque — ni même dans une opposition celte-latine, car tous les Latins ne furent pas des impérialistes romains. Celtes, Grecs et Latins peuvent se retrouver dans un espace au-delà d’un humanisme étriqué et frileux. En fait, je ne peux concevoir l’esprit celte que comme briseur de barrières, ouvrant un espace au-delà de toutes les clôtures.

Pour remédier à la platitudinisation culturelle et intellectuelle de nos États, Nietzsche (« Nous sommes des Hyperboréens, nous savons très bien dans quelle distance nous vivons… ») préconisait la création d’un nouveau type de monastère. J’ai souvent pensé, pour ma part, à ce que pourrait être l’équivalent moderne de la candida casa fondée par Ninian dans le sud-ouest de l’Écosse… Mais peut-être vaut-il mieux penser en termes d’un monastère sans murs.

Hors du monde, au cœur du monde.


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