Un continuateur de Jung alchimiste: Étienne Perrot. Entretien avec Jean Biès


31 Mar 2011

UN CONTINUATEUR DE JUNG ALCHIMISTE: ÉTIENNE PERROT ENTRETIEN AVEC JEAN BIES

(Revue Question De. No 23. Mars-Avril 1978)

Carl Gustav Jung est à l’origine d’un profond renouvellement de l’alchimie, recherche spirituelle susceptible de « donner un sens à la vie », non pas en transformant le plomb (vulgaire) en or (vulgaire), comme le croyaient les « souffleurs » et les « charbonneux », mais en travaillant sur les « métaux philosophiques », « notre » plomb et « notre » or, c’est-à-dire en transformant notre opacité intérieure, notre sommeil « de plomb » en lumière et en connaissance.

Nul ne conteste plus l’importance majeure de l’œuvre de Jung alchimiste, et pourtant cette œuvre reste étouffée et trop mal connue. Etienne Perrot, en France, s’en est fait l’ardent défenseur, le traducteur et le continuateur.

Jean Biès — On respire incontestablement aujourd’hui, dans les nouvelles générations, un parfum d’irrationnel, un goût pour tout ce qui concerne l’exploration de l’inconscient ;  et c’est là, avant tout, un phénomène qui constitue un « signe des temps » non négligeable pour l’Occident.

Etienne Perrot — Plutôt que de brosser une vaste fresque, je voudrais relever un aspect majeur de ce signe, au risque de paraître cultiver les lieux communs, c’est celui qui a illuminé voici trente ans le ciel d’Amérique et du Japon avant de se propager « d’Orient en Occident » : l’éclair atomique. J’envisage ici uniquement son aspect philosophique : en transformant la matière en énergie, la physique rationnelle a anéanti le matérialisme, et avec lui le rationalisme attaché au sensible et au « tangible ». Cet éclatement est présent dans l’inconscient de nos contemporains. C’est une composante importante de la psychologie des jeunes. L’explosion extérieure a pour parallèle des tendances à l’explosion intérieure. Et cela entraîne la recherche d’un nouvel équilibre incluant les formes énormes mises en mouvement au-dedans. C’est le problème de la maîtrise de l’énergie nucléaire, mais sur le plan intérieur. Aujourd’hui, ce qui est surtout sensible, c’est le premier stade du processus : la « désintégration ». La manifestation en a été chez nous le cri de Mai 68. Les questions posées alors avec violence, au cours d’une sorte de psychanalyse sauvage collective, sont restées sans réponse et ne cessent de hanter l’individu.

J.B. — Ces retrouvailles avec les réalités du dedans, un homme, en Occident, et en plein XXe siècle, les a célébrées dans une ouvre capitale, très partiellement traduite, ignorée par la critique rationaliste, je veux parler de C.G. Jung, dont les profanes savent surtout qu’il a rompu avec Freud. Les deux systèmes sont-ils vraiment opposés, et en quoi ? Ne sont-ils pas aussi complémentaires?

E.P. — Jung n’a jamais été l’élève de Freud. Il avait derrière lui une œuvre scientifique et jouissait d’une solide notoriété lorsqu’il a pris contact avec l’auteur de l’Interprétation des rêves. Il l’a fait comme un savant va vers un autre savant s’occupant du même domaine que lui. Et c’est transporté d’enthousiasme que Freud a vu venir vers lui, au témoignage d’Ernest Jones (son élève et historien), « de grands professeurs d’une célèbre clinique psychiatrique », celle du Burghölzli, à Zurich… Jung répétera toujours qu’il est un empiriste, se soumettant en tout aux faits. Dès le départ, sa position à l’égard de Freud a été nette, d’un côté, étude fidèle des faits et coopération à ce niveau, de l’autre, refus de tout système paralysant la recherche et déformant les résultats. La rupture était inévitable, devant la volonté affirmée de Freud d’imposer le dogme pansexualiste dont il serait le pape. On reproche souvent à Jung de négliger la sexualité. C’est ridicule. Simplement il va plus loin. « Nous nettoyons les écuries d’Augias, dit un jour Freud à René Laforgue, pour que vous construisiez des cathédrales. » Jung a réalisé l’intuition de son aîné. La démarche thérapeutique de Jung est décrite dans sa phrase célèbre : « La névrose est la souffrance d’une âme qui cherche son sens. » Et ce sens n’est finalement ni plus ni moins qu’un accomplissement spirituel. C’est le sens de l’homme et le sens du monde perçu dans l’homme. C’est la lumière enfouie dans les ténèbres de notre inconscient. C’est le dieu intérieur, le Soi jungien, conscience sise au-delà du moi. En la laissant éclore, l’homme donne naissance au dieu qu’il porte en lui. La voie de Jung conduit à l’incarnation de la divinité. Naturellement, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus. Ceux-ci sont les êtres qui s’engagent tout entiers dans l’aventure, avec loyauté, hardiesse et humilité, c’est-à-dire acceptation de tout ce que l’exploration d’eux-mêmes fera venir à la conscience. « Ce n’est pas en regardant la lumière que l’on devient lumineux, dit Jung, mais en plongeant dans son obscurité, ce qui est bien plus difficile. » Il est indéniable que cette obscurité est encore largement représentée, chez nous, par le domaine sexuel. C’est là qu’achoppent tant d’élans « spiritualistes » vers la « sublimation ». Jung offre le moyen de celle-ci sous forme d’intégration dans une conscience plénière.

J.B. — Quel est le but que la psychologie des profondeurs cherche à atteindre ?

E.P. — Jung distingue entre la « petite psychothérapie », qui guérit les symptômes et rend une « bonne adaptation » à la société, et la « grande psychothérapie » ou processus d’individuation, qui correspond à ce que nous venons de dire. Au fur et à mesure que Jung avançait, ce second domaine prenait de plus en plus d’importance dans son œuvre pour, finalement, l’occuper tout entier. Ce changement s’est fait en deux étapes : la première c’est le corps à corps avec l’« inconscient », soutenu par Jung de 1913 à 1918, dont il est sorti transformé ; la seconde, c’est, autour de 1930, la découverte de l’alchimie qui lui a fourni son langage, pour décrire ce qu’il venait de vivre et ce qu’il suivait chez nombre de ses patients. Il avait alors cinquante-cinq ans. A partir de ce moment, tout ce qu’il a écrit d’essentiel tourne autour de la réalisation transpersonnelle dénommée par les alchimistes « pierre philosophale », et par l’Inde Atman. Jung l’appelle Soi, ce qui est la traduction d’Atman. Chez lui, ce n’est pas un concept métaphysique, mais la désignation d’un état empirique de conscience « objective » et « juste », par opposition à la subjectivité et à l’arbitraire du moi. Il note toutefois que le Soi révèle les attributs qu’on attache ordinairement aux descriptions de la divinité. L’observation a conduit Jung à découvrir la « réalité de l’âme ». Il a vu que celle-ci était grande comme l’univers. « On m’accuse de déifier l’âme, s’écrie-t-il, ce n’est pas moi, c’est Dieu qui l’a déifiée. » C’est « l’homme créé à l’image de Dieu ». Jung redécouvre empiriquement les données de la « philosophie éternelle » et ouvre une voie vers leur réalisation.

J.B. — Dans la perspective jungienne, tout est donc avant tout d’ordre pratique. Quels sont les moyens concrets utilisés pour faciliter la communication entre le moi et le non-moi, le conscient et l’inconscient, pour opérer cette transformation alchimique de l’être humain?

E.P. — Vous avez raison de souligner l’aspect pratique de la voie de Jung. Il y a chez lui une obstination sans faille à refuser toute qualification de théoricien. C’est que l’un des grands maux de l’esprit occidental est, à ses yeux, de se contenter de notions, de professions de foi et de systèmes pour se dispenser de l’expérience vécue. Jung montre la réalisation intérieure. Celle-ci est réalité vécue, expérience. La théorie ne peut que la gêner, si on ne l’oublie pas pour passer à la pratique. C’est, suivant l’image zen, le doigt qui montre le ciel et sur lequel on s’hypnotise au lieu de regarder le ciel lui-même. La voie de Jung est notre zen. Embrassée dans toute son ampleur, elle mène au Satori, à l’illumination, à la totalité psychique de Jung qui est le non-mental et la conscience cosmique du zen. Tout enseignement de réalisation, de « salut » est l’élaboration d’une expérience. Prenez le christianisme. Son vaste édifice est sorti de deux expériences, dont la première a induit la seconde : celle de Jésus et celle de Paul. Les docteurs sont ensuite venus pour les débiter en systèmes, qui sont les Darshana hindous, les « points de vue » sur l’infini.

L’expérience, ce sont les blindés qui font la percée. L’infanterie des docteurs vient ensuite organiser et administrer le terrain. Ce qui m’intéresse, c’est la percée. Il se trouvera toujours assez d’administrateurs ! Jung est le tronc d’une civilisation nouvelle. Mais vous le savez, ces choses-là, on ne s’en aperçoit que des siècles plus tard. Cette civilisation sera faite à partir d’êtres autonomes, intégrant les autorités extérieures et ne pratiquant l’allégeance qu’à l’égard de l’autorité intérieure, ce qu’il y a de plus secret en eux-mêmes. Cela nécessite évidemment de grandes précautions, et d’abord un lien étroit avec d’autres suivant le même chemin, avec lesquels on puisse et on doive se confronter. C’est, si vous voulez, l’indépendance dans l’interdépendance. Notre devise est celle des mousquetaires : « Un pour tous, tous pour un »…

Vous m’interrogez sur les moyens. Un disciple zen va-t-il demander d’avance sa méthode à son maître ? Ce serait en désamorcer la puissance. La voie, c’est l’inattendu de la vie, ce qui met en échec le mental rationnel, ses habitudes et ses prévisions, pour laisser passer l’énergie vitale libérée, porteuse de conscience totale.

J.B. — C’est dire l’importance de l’onirisme dans ces retrouvailles avec le monde des profondeurs.

E.P. — Les rêves correctement interprétés venant du fond insondable sont autant de « petits Satori » conduisant au grand, qui est le Soi. Ajoutez-y la lecture correcte du sens des événements et de leurs rencontres signifiantes, la synchronicité de Jung. Ainsi, l’éveil se fait de plus en plus total, la nuit comme le jour… La voie jungienne est une initiation à ce zen. C’est la communication d’une réalisation par quelqu’un qui l’a obtenue ; c’est un feu allumant un autre feu. Dans une lettre de 1933, Jung atteste avec gravité et avec émotion : « Ce qu’on appelle exploration de l’inconscient débouche sur l’antique, l’immémorial chemin de l’initiation. Seul un chevalier ose la « queste » et l' »aventure ». » Jung s’inscrit ainsi dans la lignée des chevaliers du Graal. Ce thème est très présent dans l’inconscient de nos contemporains. On le voit apparaître chez des gens qui connaissent à peine les noms d’Arthur, de Galaad et de Merlin… La mise en contact avec un être « éveillé » provoque une mise en mouvement de l’inconscient. Nous ne sommes ni des psychologues, ni des psychanalystes. Nous sommes des chamans, comme l’était Jung. Les réactions de nos interlocuteurs vont du sentiment de dilatation ou de libération à celui de panique. Celui-ci se manifeste surtout chez les êtres bien organisés et attachés à leurs valeurs rationnelles. Ils sentent qu’il va falloir passer à un autre registre, celui de l’expérience, de la vie, de l’amour. Pour cela ils vont devoir se mettre tout nus et laisser vêtements et décorations au vestiaire. Je me rappelle un éminent érudit spiritualiste qui, à l’issue d’un dîner, me confiait qu’il lui arrivait de se réveiller sur des rêves « curieux », par exemple, une sorte de comptine commençant par : « Je suis nègre et nu. » Malheureusement, il n’en a jamais tiré les conséquences. On peut le comprendre !… En termes physico-chimiques, on pourra dire que le rayonnement de la Pierre (du Soi) rend radioactif le corps placé dans son champ. C’est au fond l’aspect essentiel du fameux « transfert », à propos duquel les psychanalystes s’arrachent les cheveux. Dans son fond, c’est la communication initiatique, ce qui n’empêche pas les complications concrètes, en raison de l’inévitable mélange de l’archétype et de l’individuel, de l’humain et du divin, de la chair et de l’esprit, et de notre refus de rien laisser de côté dans le dialogue initiatique.

J.B. — N’y a-t-il pas un phénomène privilégié caractérisant ce que vous qualifiez de radioactivité ?

E.P. — C’est l’apparition d’une tonalité nouvelle dans les songes, leur focalisation, leur centrage. Il y a dans les rêves une pédagogie intérieure. L’écoute du maître intérieur qui y parle est la base de notre travail, plutôt que le récit du passé et l’analyse des ombres et des pulsions, qui peut, vous le savez, se prolonger une vie durant sans chance véritable de transformation. L’anamnèse vient quand l’inconscient le décide lui-même. La voie de Jung est celle de l’illumination conférée par la sagesse intérieure s’exprimant d’abord dans les songes. Comme ceux-ci parlent souvent un autre langage que celui de la conscience diurne, il faut normalement un interprète, au moins pendant la durée de l’initiation. Mais celui-ci ne peut jouer son rôle qu’à partir de la clarté intérieure qu’il doit faire briller, c’est-à-dire du Soi. Ainsi la lumière communique la lumière. C’est la chaîne de l’initiation.

J.B. — Cela nous amène à la question classique : « Pour psychanalyser les autres, il faut avoir été soi-même psychanalysé. Qui a psychanalysé le premier psychanalyste ? »

E.P. — La question mérite d’être examinée, même si Jung n’a pas grand-chose à voir avec la psychanalyse. C’est le problème de la transmission, ou, comme eût dit Guénon, de la « régularité initiatique ». Eh bien, l’autobiographie posthume, Ma Vie, ne laisse aucun doute à ce sujet. En 1913, quand Jung, resté seul après sa rupture avec Freud, s’est décidé à plonger hardiment dans l’inconscient, il a vu apparaître en songe celui qui allait être son maître : un vieillard ailé qui lui parut venir de l’Egypte alexandrine, celle de la fusion entre la Grèce et l’Egypte, celle de la gnose et de l’alchimie. Il lui donna le nom de Philémon. Ce messager de l’invisible a été son instructeur pendant des années. Il arrivait à Jung de se promener dans son jardin en conversant avec lui. Il a compris qu’il n’était pas un phénomène unique le jour où un visiteur hindou lui a déclaré, le plus naturellement du monde, avoir eu pour gourou Shankarâcharya, le grand philosophe et réformateur védantin, mort il y a plus de mille ans.

J.B. — Nous rejoignons un certain domaine initiatique. Est-ce la raison pour laquelle Jung, voyageant en Inde, n’a pas visité des hommes comme Ramana Maharshi ?

E.P. — I1 avait son gourou, son dharma. De plus, comme il le rapporte, il était en pleine confrontation avec l’alchimie occidentale. Une rencontre extérieure eût été une interférence. Elle eût risqué d’entraîner une « confusion des dharma ». Rappelons-nous ce que Krishna dit à Arjuna : « Mieux vaut suivre sa propre loi que la loi d’un autre, même supérieure ». Les critiques faites à Jung à ce propos dénotent une médiocre connaissance du monde intérieur, de ses voies et de son dynamisme. Je connais plusieurs personnes qui, comme Jung, ont été visitées par un maître intérieur personnalisé. Tout le reste leur devient alors bien pâle ; jusqu’au jour où le guide leur signifie que son rôle est terminé auprès d’elles et les dirige ailleurs. C’est cela, le chemin intérieur, et non un programme universitaire pour lequel on recherche les meilleurs maîtres.

UN REVE : LA VILLE DOUBLE

« Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. »

J’appartiens à la ville basse, située sur les rives d’un fleuve qui roule ses eaux lourdes et limoneuses le long des bas quartiers. Mais de temps en temps, je monte à la ville haute… quand j’y suis appelé. Je connais la barque solaire, la fille aux cheveux d’or qui règne sur la Terre rouge de Sainte-Victoire. Une certaine nuit, je montais justement de la ville basse à la ville haute, en bus ou en tramway, en compagnie de deux jeunes garçons de joyeuse humeur, qui riaient en se tapant sur les cuisses.

Nous parlions de maisons closes, et je leur apprenais (ils n’étaient pas de la ville, ni de la haute, ni de la basse) qu’il existait plus de douze maisons closes dans la ville haute. Nous parlions de la maison de Mme Ana (ou Hanna) … L’une de ces maisons avait deux figures emblématiques vivantes sur sa porte : « le Chevalier anglais », homme doré, casqué et cuirassé dor, la lance d’or au poing ; « l’Homme arabe » (homme vert, je crois), au visage éblouissant de neige. Ce visage (sans traits) projetait en un tourbillon circulaire une neige éclatante de blancheur, une véritable poussière d’argent. Ce ruissellement en projection était permanent. Les deux figures emblématiques se succédaient alternativement. On n’en voyait qu’une à la fois.

J’ai compris plus tard que ces « maisons » étaient des logis alchimiques hermétiquement clos, des demeures philosophales.

Commentaire

Beau tableau alchimique illustrant l’adage de la Table d’Emeraude : « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. » La ville haute : l’esprit. La ville basse : l’instinct et la vie quotidienne. Ces derniers sont symbolisés par « le fleuve aux eaux mêlées ». On pourrait parler également de conscient et d’inconscient. Le rêveur passe aisément de l’un à l’autre. L’union en lui des deux ordres est également figuré par la barque (l’inconscient) portant le soleil (le conscient), ou le principe féminin, l’anima jungienne, portant le conscient.

La ville haute est occupée par des symboles de l’instinct : les maisons closes. Celles-ci, par leur emplacement, figurent également l’union des deux mondes, d’où leur dignité de logis alchimiques. Mme Ana est l’alchimie. Les auteurs appellent celle-ci « notre prostituée ». C’est en effet la Nature offerte à tous indistinctement et méprisée des bien-pensants, imbus de leurs principes et de leur savoir. Ana est associée à Anna, Anne (en hébreu : Hannah), nom de la grand-mère du « Dieu incarné ». L’alchimie est la mère du dieu terrestre qu’est la pierre philosophale. Ana évoque également âne. Ce symbole tient une place importante chez le rêveur. L’âne est un des patrons des alchimistes, notamment parce que ceux-ci pratiquent la simplicité et la docte ignorance des « pauvres en esprit ».

Le chevalier anglais, doré, et l’homme arabe, vert et argenté, sont deux symboles de la Pierre (du Soi). Zosime (IIIe siècle après J.-C.) parle déjà de la transmutation en homme d’argent et en homme d’or. Ce sont le soleil et la lune alchimiques, la conscience sous son aspect de dynamisme paternel (soleil), et de réceptivité maternelle (lune). La lance d’or est le phallus. La neige projetée par le second visage est l’« humidité mercurielle », associée à la lune, principe de germination. La lune est la mère des germes. On peut aussi voir les deux figures sous leur aspect historique, comme l’association, chez le rêveur — qui est méridional — de l’influence celtique, arthurienne (anglaise) et islamique, car l’homme sans doute vert et argenté n’est pas sans évoquer Khider (l’Homme vert du Coran). Celui-ci est passé dans l’alchimie sous le nom d’Elie, et il en est un des patrons.

J.B. — Est-ce pour des raisons analogues que Jung ne semble pas croire à la vertu du yoga pour l’homme occidental ?

E.P. Je vous dirai, citant la parole d’un songe : « La voie de Jung est autochtone, originale, complète. » Elle n’a que faire d’emprunts étrangers. Si des éléments extérieurs y prennent place, ce sera sous la forme d’une greffe, dont l’initiative appartient au maître intérieur. Voyez la place donnée par Jung au Yi King, ce vieux livre chinois. Il est devenu son livre de chevet. C’est sous l’impulsion de son esprit que des traductions en ont été faites. Et je puis vous dire que, dans mon cas, il n’y a pas eu de choix, c’est l’aiguillon d’une nécessité impérieuse qui m’a lancé, en 1967, dans une entreprise de traduction que tout rendait absurde aux yeux de la raison. Le Yi King est devenu notre livre, de même que nos pères chrétiens s’étaient approprié la Bible hébraïque. Une telle greffe est une intégration. Cela n’a rien d’un syncrétisme. Celui-ci dénote un manque de vitalité. Une voie intérieure authentique est un organisme vivant qui assimile ce qui est bon pour lui et rejette les corps étrangers. Il n’y a là aucun mépris pour ceux-ci, mais c’est l’expression de la loi biologique, l’affirmation d’une originalité et d’une authenticité. En revanche, le syncrétisme est stérile. Le spectacle des œcuménismes de tout genre est là pour l’attester. Un coup de chapeau donné à une autre voie que la mienne ne signifie pas que je doive lui faire des emprunts. Ce serait une sorte de vol. Encore une fois, c’est l’intérieur qui décide. Je pourrais vous raconter l’histoire d’emprunts « innocents » aux conséquences catastrophiques parce qu’illégitimes. Tout cela est très sérieux, très vital. Nous ne sommes pas dans le domaine inoffensif de l’échange d’idées ou de techniques, mais dans celui de la mise en œuvre de forces tendant à la déification de l’homme. C’est un feu avec lequel on ne joue pas. On ne peut que s’y livrer et subir sa loi.

J.B. — Mais quelle justification théorique pouvez-vous donner de cette attitude face au yoga?

E.P. Le yoga vise à produire directement une conscience plus aiguë et plus vaste. C’est que l’hindou est (ou était) au départ dans l’inconscient. Pour nous, c’est l’inverse. Nous sommes trop conscients, coupés de nos racines, et il faut d’abord accepter l’occultation de la conscience pour que la lumière du Soi naisse de la nuit. Sinon, l’on aboutit à un durcissement du moi au lieu de l’assouplir. Je peux vous citer un trait. Une de mes élèves, intelligente et cultivée, m’avait reproché de ne pas lui préciser ma position face au yoga. Un mois ne s’était pas écoulé que le grand Ramana Maharshi lui-même venait lui dire en songe : « Le yoga n’est pas pour les Occidentaux !… » L’humour est un des traits constants de la sagesse onirique.

J.B. — Jung est donc pour vous, en définitive, un maître, un initiateur qui a retrouvé et montré la voie occidentale sous la forme de l’alchimie. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ?

E.P. Je vous demande la permission de vous parler de mon expérience. En route depuis 1940 j’avais dix-huit ans —, j’ai vite fait à mes dépens le constat de la déliquescence du christianisme comme voie de réalisation intégrale. Quelqu’un m’a alors sauvé la peau ou, plutôt, me l’a rendue, car je l’avais laissée dans l’aventure. J’arrivais du fond de ma Bretagne. Et me voilà parti pour faire mon petit tour « spiritualiste » de Paris, ce microcosme. L’Orient m’a donné une largeur intellectuelle. J’ai lu tout ce qu’on trouvait alors et frappé à quelques portes, par devoir. La psychanalyse représentait pour moi le niveau du certificat d’études primaires. Elle ne pouvait m’aider, même si je ne sous-estimais pas mes problèmes en ce domaine. En 1956-1957, il m’a fallu rechercher la voie occidentale. Cette voie, j’ai su que c’était l’alchimie. Je ne connaissais rien d’elle. Les rares livres disponibles alors m’ont été d’un faible recours. J’étais prêt, s’il le fallait, à allumer un « feu de fourneau » et à travailler sur les métaux vulgaires : je suis incapable de faire quoi que ce soit de mes mains, mais quoi ? pour le royaume des cieux, on est prêt à tout. Et puis, la fonction crée l’organe. C’est alors qu’en 1960 j’ai découvert « par hasard » Psychology and Alchemy, aux Presses Universitaires de la rue Soufflot. Je sortais d’une grave crise qui avait affecté ma santé. Je me suis trouvé tout de suite devant cette sorte de défi : il y avait eu, chez nous, un homme au nom connu qui proposait, avec beaucoup de pudeur, mais en même temps avec sérieux et autorité, tout ce que nous allons chercher en Orient : « la voie de la libération ». Il m’a fallu cinq bonnes années passées à lire d’autres ouvrages non traduits de Jung et les livres alchimiques dont il m’avait ouvert la piste, pour m’amener à accepter l’incroyable. Des événements intérieurs puissants se sont produits. J’ai proposé mes services pour « sortir » des œuvres toujours annoncées et toujours retardées. Puis, j’ai fait ce qu’on appelle une « analyse jungienne », ce qui est un terme horriblement inadéquat à mes yeux. Dans le même temps, le Yi King m’a forcé à le traduire et un éditeur inconnu s’est présenté pour lui après que neuf « grands » l’eurent dédaigné. Et cela a été le début d’un nouveau cycle, d’une nouvelle vie. Mon aventure avec Jung et l’alchimie s’est révélée féconde. D’autres sont venus me demander de les y accompagner. Devant ce qui se passe, je ne puis plus douter de la réalité de « notre pierre ». Les paroles d’un vieil auteur me viennent aux lèvres : « Je ne cessais de m’émerveiller de la puissance de cette pierre, infusée en elle par le ciel. » Il existe désormais autour de nous, en France et à l’étranger, en plein XXe siècle, un nombre croissant d’êtres pour qui la « lumière chymique » est plus évidente que le jour. C’est une nouvelle vision du monde, un nouvel art de vivre fondé sur l’adhésion aux opposés et leur réconciliation.

J.B.  — Est-ce que les vues que vous venez d’exposer sont partagées par l’ensemble de l’école jungienne ?

E.P. L’œuvre écrite de Jung est immense. Elle s’étale sur plus de cinquante ans. Son auteur la donne comme le sous-produit d’une évolution intérieure. C’est dire qu’on peut la prendre à tous les niveaux, à tous les stades d’une quête. Alors, chacun y puise à son gré ce qui lui convient. C’est le sort de toutes les grandes œuvres. Regardez Platon… La comparaison est de Jung lui-même. A un Américain qui avait écrit sur lui avec une information insuffisante, il dit : « Si quelqu’un veut écrire sur M. Platon, il faudra qu’il commence par lire toutes ses œuvres, et pas seulement la première moitié. » Malheureusement beaucoup s’accommodent très bien de cette première moitié et se sentent mal à l’aise dans la seconde, celle du Jung alchimique. Ils ne paraissent pas se rendre compte que c’est précisément ce Jung, révélé à lui-même par l’alchimie, qui est le guide réclamé par la jeunesse de l’ère atomique. Celle-ci, comme nous le disions en commençant, aspire de tout son être à une transmutation intérieure susceptible de faire contrepoids à celle opérée par les physiciens. Les prudences d’expression de Jung s’expliquent par son milieu et son époque. Jamais il n’a voulu se départir de son rôle de savant. Sa vie a été une longue et douloureuse lutte avec l’ange, je veux dire le prophète en lui qui, à chaque instant, perçait sous le psychiatre. Seulement, nous ne sommes plus en 1930. Les événements vont vite. L’attente se fait de plus en plus aiguë et l’ouverture de plus en plus grande. Le succès obtenu par cet extraordinaire ouvrage, Dialogues avec l’Ange, de Gîta Mallasz, publié chez Aubier, grâce à Claude Mettra, est aussi un des « signes des temps » dont vous parlez. Le moment est venu de tenir ouvertement le langage de la transmutation « divine ». Et puisque j’évoquais Platon, il s’agit de faire pour Jung ce que Plotin a fait pour lui : non le commenter et l’analyser, mais le continuer, en extraire tout l’or dont il est gros, et crier sur les toits ce qu’il confiait dans le creux de l’oreille et qui est maintenant prêt à être reçu par l’« esprit de l’époque » : l’avènement de l’ « homme divin », qui est l’homme du Verseau.

Semur-en-Auxois, 15 août 1977.

BIBLIOGRAPHIE (1978)

I – C.G. Jung et l’alchimie

A) Ouvrages de C.G. Jung (traduits en français)

Ma Vie (1962), Gallimard, 1966.

Psychologie et Alchimie (1944), Buchet-Chastel, 1970.

Les Racines de la conscience (1950), Buchet-Chastel, 1971.

Un Mythe moderne (1958), Gallimard, 1965.

Psychologie et Religion (1940), Buchet-Chastel, 1958.

Réponse à Job (1952), Buchet-Chastel, 1964.

Commentaire sur le Secret de la Fleur d’or (1929).

La Psychologie du transfert (1946).

La Synchronicité : principe de connexions acausales (1952).

Mysterium coniunctionis, études sur la séparation et la réunion des opposés dans l’alchimie (1955-1956), 2 vol.

B) Etudes

L’Homme et ses Symboles, dirigé par C.G. Jung et M.L. Von Franz, Pont Royal 1964.

M.L. Von Franz : C.G. Jung. Son mythe en notre temps, Buchet-Chastel, 1975

« C.G. Jung et la voie des profondeurs » dirigé par E. Perrot, Editions de la revue Présence et Puyraimond, Genève-Paris, 1977.

II – Etienne Perrot et l’alchimie

La Voie de la transformation, Librairie de Médicis, 1970.

Le Yi King, ou le Livre des Transformations, traduction française de la version allemande de Richard Wilhelm avec préface et notes, Librairie de Médicis 3e éd., 1976.

Atalante fugitive, de Michel Maïer, traduit du latin avec préface et notes Librairie de Médicis, 1976.

Le Rosaire des Philosophes, traduit du latin avec préface et notes, Librairie de Médicis, 1972.

Madame Guyon. La vie par elle-même, réédition de l’ouvrage de 1717, avec préface, 2 vol. ronéotypés, La Fontaine de Pierre, 1973.

La Fontaine de Pierre, in Cahiers de Gaie Science.

Les Cahiers de la Fontaine de Pierre (trimestriel) : 1) « le Grand Ramassis » juin 1977 ; 2) « l’Aurore phénicienne », septembre 1977 ; 3) « Ramassis et révolu tion » ; 4) « Musique de nuit ».