Robert Linssen : Un guide spirituel résoudra t'il tous nos problèmes ? (Questions et Réponses)


11 Oct 2008

Publié sous le nom de Ram Dorge (pseudonyme de Robert Linssen)
(Revue Spiritualité Numéros 26-27, 15 Janvier-15 Février 1947)

Je souffre parce que ceux en qui j’ai eu foi m’ont déçu. Mon seul espoir consiste dans la rencontre du Maitre qui pourra guider mes pas. Quel est votre avis à ce sujet ?

Réponse : Excusez ma franchise car je dois vous dire immédiatement que ma réponse vous paraîtra très décevante.

Le monde actuel souffre d’un immense chaos économique et social. Dans le domaine moral la confusion est plus grande encore. Tout être sensible ressent douloureusement les répercussions des déséquilibres mondiaux. Ceux-ci ne sont que l’expression de la pauvreté spirituelle fondamentale dans laquelle se trouvent les hommes pris isolément.

Les déceptions de la vie extérieure vous ont permis de saisir le bien-fondé d’une culture humaine supérieure à celle qui se trouve enseignée aux masses. Mais l’élite spirituelle du monde se trouve partagée par des courants de prime abord semblables, quoiqu’étant en réalité opposés.

Le but essentiel de toute culture humaine supérieure, de toute sagesse est de libérer l’homme et non de l’asservir. La libération de L’homme ne peut-être réalisée que par l’exercice d’une discipline librement consentie et non par l’imposition de dogmes ou de pressions extérieures.

Le prince Siddharta Gautama Bouddha n’a cessé d’inciter les hommes à devenir leur propre lumière.

Les bouddhistes authentiques n’envisagent jamais le moine comme l’intermédiaire entre L’Univers et L’homme. Jamais un sage, rigoureusement conforme aux exigences du divin n’acceptera de s’interposer entre la conscience profonde d’un homme et ses activités superficielles.

Certains l’ont fait, direz-vous. Je ne le conteste pas. Mais le cycle de cette technique antique est révolu.

La libération de l’homme consiste dans l’affranchissement des limites de la conscience de soi. La découverte du Dieu intérieur, comme Présence de Vie identique au sein de toutes les formes variées constitue la source du dépassement de soi-même et l’aliment de l’Amour Universel qui caractérise les saints et les sages. L’affranchissement des limites de la conscience de soi ne peut être réalisé que par la pleine connaissance de soi. C’est pour cette raison que le sage véritable ne peut être que l’éducateur qui nous incite à nous connaître pleinement en évitant soigneusement de se poser en modèle autoritaire.

C’est ce que réalise un Krishnamurti. C’est ce qu’en autres termes exprime un Ramana Maharshi. Tous deux ne prennent pas de disciples.

Le « moi » individuel est une contradiction. Mais il n’en a pas conscience.

Cette conscience ne lui sera révélée que lorsqu’il prendra pleinement possession de lui-même en connaissant parfaitement ses limites. A ce moment, la contradiction lui devient évidente. L’illumination immédiate en résulte. L’individuel conscient de sa contradiction se laisse absorber dans l’universel.

Pourquoi cherchez-vous un maitre ? Votre attitude impatiente à cet égard constitue la négation de tout ce qu’enseignent les sagesses véritables depuis des millénaires.

Un texte des Praja-Patis, au cours duquel la Présence Divine intérieure s’exprime symboliquement sous un caractère personnel dit en effet: « Toutes les fois que tu adores un autre, tu ME trahis, tu te dérobes à MA voix au dedans de toi… »

La plénitude de la vie est en chacun d’entre nous. Ne croyons pas que ce refus à la discipline, à l’imitation servile de ce qui nous est suggéré de l’extérieur constitue une attitude orgueilleuse et égoïste consiste au contraire en une disposition d’esprit et de cœur qui doit nous permettre le don le plus total de notre être à la vie cosmique animant toutes choses.

Lorsque nous désirons nous appuyer sur autrui, nous profanons les splendeurs infinies demeurant enfouies dans les profondeurs de notre conscience.

Pourquoi ? Parce que les rythmes de la spontanéité divine sont d’une telle délicatesse, qu’aucune ingérence extérieure ne peut entraver leur jaillissement. Chaque individu doit tendre au maximum ses énergies de cœur et d’esprit pour recevoir au dedans de lui, cette ultime confidence qui ne donne le charme de sa révélation que dans le silence, dans l’absence d égoïsme et surtout, dans l’affranchissement total des influences spirituelles extérieures.

Lorsque nous désirons suivre un maitre spirituel la voie nous semble plus aisée. Il est en effet plus commode de copier, d’imiter, de marcher dans des sentiers battus que d’effectuer le plongeon direct au sein du torrent de la Vie Universelle qui nous anime. Cette attitude traduit une indigence d’esprit, un refus à la vie telle qu’elle doit être vécue face à face avec l’unique richesse de son Dieu intérieur. Le désir de rencontrer un maitre, un guide extérieur résulte d’une paresse mentale. Tout amoureux intègre, sincèrement épris de la Nature et de Dieu ne peut se faire le complice de cette trahison.

Le maitre véritable refuse qu’on se prosterne de telle façon devant lui. Son rôle consiste à nous inciter à découvrir en nous-mêmes, par nous-mêmes, à l’exclusion de tout modèle extérieur, physique ou mental: la vérité.

Pourquoi désirez-vous un guide ? Pour hâter votre progrès spirituel ? Vous ne contestez cependant pas que celui-ci consiste dans la réalisation de ce que vous appelez « Dieu en vous ». Le terme Dieu a tellement été galvaudé qu’il ne devrait plus être employé. Peu importer ce détail. Sachons qu’il s’agit en réalité d’une Vie Eternelle qui n’a ni nom, ni forme. Ce serait donc pour hâter la découverte de cette Vie que vous avez besoin d’un guide ? N’avez-vous pas compris que vous êtes le dépositaire de ce principe cosmique, qui réside en vous-mêmes, et qu’il importe que votre expérience de Sa présence soit directe, vivante, intégrale. L’aube de la manifestation de Sa présence en vous n’est autre que la voix de votre conscience. Si vous vous prosternez devant autrui vous piétinez l’autel vivant qui est en vous. Mais j’insiste sur le fait que votre « moi » de surface, évanescent, n’est qu’un reflet, qu’une caricature de la Vie cosmique dont il n’est qu’une projection momentanée.

Le culte de l’autorité est le mal du siècle. Vous critiquez les fascismes, et comme les fascistes vous procédez à cette trahison de l’homme par l’homme. Ceux qui attendent tout d’un maitre extérieur procèdent au culte de l’autorité dont les fascismes, noirs ou rouges, constituent les aboutissements monstrueux.

Les destinées du monde ont failli être mises entre les mains d’une minorité d’aventuriers et de tortionnaires parce que l’homme moderne, incapable de puiser la richesse spirituelle en lui, cherche un chef, réclame un guide qui lui apportera de façon extérieure et miraculeuse, ce qu’il se sent incapable de réaliser par lui-même. Nous venons de voir comment l’histoire a sanctionne une faillite aussi lamentable. Ne dites pas que ceci touche d’autres domaines que ceux qui nous intéressent. Au contraire, tout se tient.

Ce qui confère la grandeur humaine, sa dignité, sa noblesse, c’est la faculté de « se tenir debout tout seul » comme l’exprimait Vivekananda fréquemment cité par Romain Rolland. Ceci signifie-t-il que les maitres n’existent pas? Nullement.

Encore faut-il préciser la façon dont nous devons les comprendre.

Le rôle du maitre consiste à nous aider à mieux nous connaître, à mettre en lumière le cercle vicieux de notre égoïsme. Le mérite d’un bouddha ou d’un Krishnamurti est d attirer notre attention sur la genèse du processus du « moi ». Comment voulons-nous libérer de l’esclavage de l’égoïsme sans connaître l’importance et la genèse de nos chaines. Les sages véritables nous enseignent quels sont les principaux aliments psychologiques qui fortifient le « moi ». Ils nous incitent à nous libérer de l’emprise qu’exercent sur nous les déformations d’une éducation fausse, de préjugés, de superstitions.

Ils nous invitent à nous affranchir des habitudes dangereuses, des croyances absurdes, des rites inutiles. Ils nous enseignent l’Amour et la Connaissance véritables qui confèrent le détachement par la dissolution de l’égoïsme.

Vous croyez que les maitres ont d’autres rôles occultes et complexes, parce que vous l’avez lu dans les livres, où parce que ces choses sont enseignées depuis des millénaires dans différents cénacles. Vous dites également que les maitres que votre romantisme spirituel voulait vous faire voir à jamais parfaits, vous ont déçu. Bénissez le destin qu’il en ait été ainsi! Ils vous ont déçu parce qu’extérieurement leurs gestes vous ont paru n’être que ceux de la foule.

Pourquoi croyez-vous qu’un maitre se comporte extérieurement de façon différente de la foule ? Ne croyez-vous pas qu’il mange, boit et dort comme tout le monde. Aucun critère extérieur indubitable ne vous autorise à formuler une opinion valable. Nous n’avons pas à juger autrui. Le seul critère véritable de la sagesse consiste dans l’affranchissement de la conscience de soi, dans l’absence d’égoïsme, dans l’amour et le service des hommes. Et cela, chacun peut le réaliser en vivant une vie qui, extérieurement, sera très semblable à celle des autres hommes. Il vous est impossible de juger, de façon sérieuse, si tel ou tel est libre de l’attachement aux fruits des actes qu’il pose. C’est en cela même que consiste l’essentiel de la sagesse. De plus, comme tout être évolué est généralement inaccessible aux conventions sociales et morales en vigueur, comme il est souvent inconventionnel, ses actes offriront à fortiori l’aspect de problèmes insolubles pour les malheureux qui s’efforceraient de les résoudre.

Abstenez-vous donc de juger les autres. Regardez plutôt en vous-mêmes. Découvrez que seule, la Vie en vous, peut vous illuminer directement. Vous vous êtes fait des maitres une image irréelle, figée, idéale. Vous aimeriez voir des hommes prestigieux qui jouent au « personnage », des pseudo-sages qui « prennent une attitude » d’inspiré dont les gestes animés d’un rythme glacial et sévère traduisent une austérité hautaine.

La réalisation de la conscience cosmique, l’affranchissement de l’égoïsme qui sont l’apanage des maitres ne s’observent pas inéluctablement par des signes distinctifs. Certains cénacles les ont cependant solennellement codifiés. Différentes écoles s’efforcent d’inculquer les vertus que sont sensés posséder tous les sages en oubliant qu’à leur base existe un égo qui leur sert de support et se grossit démesurément de leur acquisition par l’obtention des grades de toutes espèces.

La réalisation de la vérité s’effectue sans préfiguration. Tout est là. Il n’y a pas d’édifice spirituel à construire. Seules sont nécessaires la connaissance intégrale du processus du « moi » et sa purification.

Les pouvoirs occultes, le jeûne prolongé, la chasteté intégrale ne sont pas des critères indiscutables de sagesse. Des monstres d’égoïsme peuvent être chastes et posséder d’extraordinaires pouvoirs magnétiques. De grands maitres ne peuvent pas être totalement ascètes et démunis des pouvoirs occultes que leur accorde tant de traditions. Certes, les maitres, les sages possèdent en général un rayonnement magnétique et spirituel qui les distingue de la masse. Le prestige de leur présence inspire de grandes expériences. Evitons cependant cette recherche quelque peu malsaine, de signes extérieurs indiscutables.

Efforçons-nous de ne pas oublier la richesse qui reste éternellement suspendue à la cime de nos pensées et de nos cœurs, comme une irremplaçable promesse de Joie. Ne passons plus à coté de la Vie. Soyons présents au Présent. Nous découvrirons alors, en nous-mêmes, et par nous-mêmes la spontanéité de la Vie Universelle et Eternelle qui est Pure Extase.