Roger Godel : Un psychisme animal ?


01 Jan 2014

(Extrait des chapitres 7 & 8 de Vie et Rénovation par Roger Godel – Gallimard, 1957).

Le titre est de 3e Millénaire

C’est un poisson de terne apparence au manteau de grisaille que l’épinoche en dehors de la saison d’amour.

Au printemps, comme la durée des jours croît sensiblement et la chaleur revient, il émigre vers des eaux douces peu profondes pour y construire son nid. Deux stimulants combinés : lumière et température croissantes ont fait jouer en lui un mécanisme inné de réaction (Innate Releasing Mechanism ou I.R.M. Das angeborene auslösende Scheme).

Mâle et femelle viennent d’atteindre la maturité sexuelle. Les dispositifs qui règlent en eux le cycle de la reproduction sont prêts à répondre aux signaux appropriés, tant extérieurs qu’intérieurs. Un haut degré de « motivation » tient les bêtes en état de disponibilité sexuelle.

La découverte d’un paysage propre à accueillir le drame entier de la reproduction opère le premier déclic de ce mécanisme monté. Un miracle en résulte : dans le petit corps de ce poisson sans éclat flambent tout à coup de somptueuses tueuses lumières, écarlates aux flancs et sur le ventre, vert-bleuâtres, iridescentes le long du dos. Les yeux brillent de l’éclat des émeraudes. Quel signal l’a porté à cette soudaine incandescence ? La vision du décor où sa vie sexuelle se déroulera a allumé la féerie. La transfiguration relève du psychisme autant que d’une mécanique intérieure. Elle s’éteindrait aussitôt si l’ani­mal était emporté loin du lieu prédestiné à héberger ses amours.

Ainsi paré de glorieuses couleurs, le mâle assume la position verticale et de la pointe de son museau il creuse dans le sol un entonnoir — fondation du nid à venir. Sa bouche aspire le sable, recrache des petits tas à quelque distance. Autour de la cavité il construit une muraille ; des plantes aquatiques maintenues en place par des cailloux qu’il apporte pièce à pièce, lui servent de matériau. Pour assembler solidement les pièces de ce nid, un fil visqueux lui est fourni par son appareil rénal. La bête passe et repasse à travers le bâtiment, traînant derrière elle ce lien aussi efficace qu’une suture.

Le futur logement des œufs étant achevé, la première partie du cycle sexuel prend fin ; elle a préparé, en fait, les opérations à venir. Mais le jeu de la mécanique est maintenant en suspens. De nouveaux signes sont attendus qui mettront en action les démarches suivantes. Dans le champ de vision du mâle, doit apparaître l’image d’une femelle au ventre gonflé, mûr, prêt à pondre. Seule cette forme, présente en posture significative de provocation sexuelle, détient le pouvoir de l’inciter à la danse nuptiale et à l’exhibition de beauté qui prélu­dent à l’union des semences entre les partenaires.

Dès que se manifeste le signal attendu, une singulière sorte de danse s’empare du mâle : un rythme ondulant s’insinue dans son corps déjà paré des couleurs de la fête. Il approche de la femelle, décrit autour d’elle, par bonds et demi-cercles, les figures de la « danse en Zigzag ».

Les gestes dont il lui donne le spectacle reproduisent dans leurs moindres détails un rituel consacré depuis des centaines de millénaires. En réponse à ce langage, elle peut revêtir l’attitude du consentement et le suivre vers le nid.

Dès lors une chaîne de réactions déterminées avec rigueur va unir pour un temps les partenaires. La femelle a pris place au nid ; mais incapable d’émettre spontanément ses œufs, elle attend qu’un signal lui soit transmis dont le mâle est dépositaire. Tandis qu’il entre en contact avec elle, un frémissement prolongé, insistant, le parcourt. Par la pointe dure de son museau il communique ce long tremblement à la femelle qui, aussitôt, éjecte la masse entière de sa ponte. En réponse, lui-même projette dans le nid ses spermatozoïdes. Selon un même rite immuable, plusieurs mères se succèdent de la sorte et livrent leurs œufs à la fécondation d’un même père.

C’est l’étape suivante qui confronte le biologiste avec le plus mystérieux des réglages mécaniques.

Le mâle, gardien indéfectible de la progéniture en puissance, prend place à l’orifice du nid. En jouant avec ses nageoires pectorales comme d’un éventail, il dirige sur les œufs un courant d’eau fraîchement chargé d’oxygène. Le rythme de ses battements change de jour en jour ; il s’accélère au cours de la première semaine dans la mesure exacte où croît le besoin des œufs en oxygène. Les exigences de la couvée, le taux variable de son métabolisme commandent cette ventilation, l’adaptent à leur consommation d’énergie. Qu’un expé­rimentateur parvienne à enrichir ou à appauvrir en gaz respirable l’eau alentour des œufs et il verra le gardien de la ponte ralentir ou précipiter l’action de ses nageoires, agrandir l’ouverture du nid.

Le poisson prendrait-il à chaque instant conscience des changements en cours dans le précieux dépôt dont il a charge? Aucun psychologiste ne soutiendrait une thèse aussi alourdie d’anthropomorphisme.

D’ailleurs, des expériences fort simples démontre­raient vite que l’animal reste étroitement uni à sa couvée par un mécanisme d’interaction dont les rouages s’implantent de part et d’autre dans le père et dans sa progéniture. Entre ces individualités — en apparence distinctes pour des yeux humains ­— court un réseau de relations souple et serré à la fois : un jeu d’hormones, des messagers chimiques, des électrolytes mobiles et fixes, une configuration variable d’enzymes, en com­posent les articulations.

Ces organismes obéissent à leur propre loi — celle que l’hérédité leur impose — et cette norme leur confère un semblant d’individualité. En fait, ils ren­contrent incessamment des unités vivantes dont ils affrontent, éprouvent, combattent ou accueillent la loi. Une compénétration et des échanges en résultent. Mais d’autres déterminismes encore, plus larges, issus de l’ambiance, s’étendent au-delà de toutes limites, les enveloppent comme dans les mailles d’un filet.

En conséquence, il ne peut exister dans cette vaste trame croisée d’interactions en nombre incommensu­rable, aucune individualité véritablement close. Un examen objectif démontre avec évidence l’insécable liaison des parties dans l’ensemble.

Et puisqu’il en est ainsi, chacun de nous, en dépit du sentiment qu’il éprouve d’être réellement une unité vivante, appartient par des milliers de liens à la totalité de l’ambiance depuis un temps immémorial. On se leurrait grossièrement à prétendre s’isoler en soi-même : Il n’y a point de soi dans l’ordre biologique. Dans le temps et l’espace, un passé incalculable et l’océan où notre vie plonge depuis toujours nous contraignent à devenir.

Il faudrait un miracle pour nous sauver d’une dis­persion et de l’évanouissement dans l’immensité de ce système de liaison. Que deviendraient alors mes ten­tations de demeurer identique à moi-même et mon espoir de me connaître ? Certains savants disent que je ne suis rien d’autre que cette forme biologique : une figure indécise sans contours propres ni stabilité en soi, vacil­lant au lieu de convergence de tant de phénomènes.

Lorsqu’ils m’approchent avec leur génie d’ingénieur, je suis une mécanique qui perpétuellement se transforme devant leur regard, une mécanique opérant dans un système illimité de mécanismes montés en rétroaction (feed back).

Leur schéma est acceptable en partie. Et même, d’un certain point de vue, il s’impose.

Mais dans cette machinerie qu’entraîne une inces­sante évolution réside la conscience d’être unique. Elle se donne à elle-même le témoignage d’exister, de vivre, d’opter, de connaître. Une connaissance – fondamentale en elle – soutient contre l’évidence du changement qui l’affecte une permanence d’être.

L’animal le plus rudimentaire se comporte comme s’il était mû par une conscience de soi. Un sentiment du « moi » le possède car il s’exhibe, parade, se cache, prend soin de lui-même, préserve sa vie ou éventuel­lement la sacrifie (dans l’acte maternel du dévouement aux jeunes).

Ce moi, biologiquement perçu par la bête, est bien éloigné de l’humaine conscience de soi. Évidemment il ne provient pas des réflexions d’un intellect ni d’une méditation de l’animal car sa propre nature, sa conduite, ses appétits, ses désirs, ses douleurs lui font éprouver directement ce que nous dénommons, dans notre langage d’homme, la solidarité et 1’intégration des parties au foyer d’une conscience d’être.

Le sentiment d’exister individuellement prend appui sur le fait que la cohésion de toute forme vivante repose sur la loi d’intégration. Et de l’intégration – constante référence à un foyer permanent – résulte le savoir.

Si l’on reconnaît à l’animal, sous le nom de psychisme, une subjectivité bien à lui, certaine conscience de soi – assurément fort étrangère à notre expérience – doit lui être accordée. Chacun pour soi, avec la connaissance de sa singularité, se situe spontanément au centre du monde et manifeste une conduite d’égo­centrisme. Conformément à sa loi, il chasse, absorbe des nourritures, prolifère, annexe des territoires, détruit sur son passage.

La conscience, principe d’intégration, assure l’intime cohérence de la forme ; en liant les parties dans l’en­semble, elle engendre le sentiment d’une indivisible unité.

Un biologiste a le droit de voir dans le monde vivant une immense mécanique dont les pièces ordonnent leur jeu sur un répertoire de signaux. Mais il n’aura garde d’oublier qu’une vie subjective infuse la conscience dans ce vaste ordonnancement d’êtres. Chacun d’eux occupe quelque point d’intersection de la trame où il éprouve dans la solitude son unité. Des foyers de conscience constellent le réseau d’échanges.

La pensée scientifique s’interdit d’imaginer ce qu’un poisson ressent quand il se livre aux orgies de la danse nuptiale. Elle se borne à en décrire objectivement les figures. Sa prudence lui permet d’éviter les pièges de l’imagination anthropomorphique.

Puisque la vie subjective du monde animal doit demeurer toujours impénétrable à l’homme, il convient de s’abstenir de rôder autour de ce territoire fermé. Jamais je ne connaîtrai authentiquement l’expérience vécue par une araignée aux prises avec une guêpe dans un combat à mort.

C’est en témoin objectif et sans prêter à la bête ses propres émotions, que le biologiste observe la lutte. Mais parfois il se laisse entraîner dans les péripéties du drame ; s’identifiant aux adversaires il reconnaît en eux la peur, la colère, la ruse, l’hésitation.

Quelle imprudence de langage ! Admettrons-nous de pareilles infractions à la règle ? Eh bien, je veux poser nettement la question une fois pour toutes. Est-ce verser dans l’hérésie qualifiée d’anthropomorphisme que d’attribuer au monde animal des émotions sensi­blement homologues de celles que nous éprouvons ?

Nous est-il interdit de découvrir chez la bête l’ana­logue de nos joies, de nos douleurs, de nos craintes, de la peur, de la colère ?

Qui est le Grand Inquisiteur assez sûr de son juge­ment pour légiférer sur ce point ? En voulant ignorer la conscience dont la vie emplit ses créatures jusqu’à la plus infime d’entre elles, il tarirait, il dessécherait sa propre source d’entendement. Pour le convaincre que la vie n’est point seulement un assemblage mécanique, nous inviterons quelques modestes acteurs — une araignée, une guêpe, un papillon, une fleur — à venir exécuter au tribunal les danses coutumières à leur espèce.

Les deux premiers personnages vont produire un combat de gladiateurs plutôt qu’un ballet. La guêpe présente ses titres : c’est un Calicurgue, géant parmi les Pampilles (Cryptochilus sexpunctatus). Elle affronte une araignée de belle taille — l’une des plus grandes Argio­pides de France — qu’elle devra maîtriser, paralyser et livrer vivante à sa progéniture.

Quelques escarmouches précèdent l’engagement. La guêpe esquisse sur les flancs de son adversaire des mouvements d’approche en demi-cercle, suivis de retraits.

Un tacticien humain découvrirait dans chacun de ces gestes une exploration bien dirigée; seraient-ce des sondages ?

Les attaques harcelantes de l’insecte ailé visent un seul point, fort précis, sur le corps de l’Argiopide — sans doute une région vulnérable ; mais elles se brisent sur une habile résistance. L’araignée, s’arc-boutant sur ses pattes, agrippe le sol. Avec une infatigable persé­vérance elle maintient son ventre contre la terre. Les assauts l’ébranlent à peine. Ferme sur ses assises en crochets, elle menace, intimide.

Le duel se poursuit parfois par des pauses où les adversaires, apparemment, se mesurent.

À l’improviste, un corps à corps entremêle les figures des bêtes vibrantes de soubresauts. Mais leur lutte n’est pas une mêlée confuse. On discerne des visées à travers l’agitation des masses s’entrecroisant. De part et d’autre les deux insectes cherchent à atteindre chez l’opposant, et à protéger sur soi la place exacte où un coup porté décidera de l’issue.

Une bourrade inattendue a renversé l’araignée sur le dos. Instantanément la guêpe l’embrasse et de ses pattes lui maîtrise les pattes. Ventre contre ventre, têtes face à face, les deux adversaires prolongent la phase décisive.

L’Argiopide au seuil de la défaite garde encore une chance : elle possède à proximité de sa gorge deux poignards chargés d’un venin mortel aux effets immé­diats. Si elle parvient à les dégainer avant que la guêpe n’introduise son dard, elle triomphera à coup sûr.

Dans ce moment où leur sort va se décider, les deux insectes s’observent, immobiles, avec une attention aiguë. Leur vie repose sur l’aptitude à accomplir sans erreur, sans défaillance, le seul et dernier geste requis pour leur salut.

L’injection du poison paralysant t dans l’abdomen de l’araignée, à proximité du céphalothorax, abolirait à l’instant le mouvement des huit pattes. Pourtant la guêpe hésite, semble-t-il, à porter le coup fatal. Avec d’infinies précautions elle insinue son dard dans la bouche de la victime. Aussitôt les crochets venimeux de l’araignée prête à mordre retombent, ils ont perdu tout pouvoir.

La dangereuse proie, ici réduite à l’impuissance, possède sous la poitrine une plaque de blindage pour couvrir ses ganglions nerveux. Serait-ce une protection suffisante ?

La guêpe, avertie par une science certaine, connaît l’obstacle qui défierait son dard, elle en tourne la pointe obliquement.

Le drame va se conclure par une opération méthodique.

En arrière de la quatrième paire de pattes, la peau la plus fine se laisse perforer. C’est en ce point que l’ai­guillon est introduit. À peine la drogue paralysante a-t-elle pénétré que l’Argiopide cesse de se mouvoir. Une étrange léthargie s’empare d’elle. À la paralysie s’ajoute peut-être l’insensibilité paisible propre aux états d’hibernation. La guêpe entraîne maintenant sa proie à l’intérieur d’une tanière. Sur son corps inerte, elle pond son œuf d’où sortira une larve qu’elle ne connaîtra jamais.

Cette tragédie des champs donne matière à réfléchir pour notre esprit inquisiteur. Dans la lutte qui les met aux prises, les deux combattants engagent sur l’enjeu de leur existence toutes les ressources psychiques dispo­nibles.

Psychiques ? Ce mot équivoque, mal défini, doit-il être toléré dans la langue d’un biologiste ? Quel sens lui accorderait-on ici ? Il n’appartient pas au domaine des éléments observables ni mesurables.

Qu’on nous pardonne l’imprécision du terme, nous ne l’avons pas créé ; il s’éclairera plus tard.

Pour le moment, un spectacle nous attire. Deux bêtes démontrent en action les arcanes d’une science qui leur fut léguée depuis les temps géologiques. Pour nous, ce combat de gladiateurs est une initiation au plus grand des mystères.

J’observe les péripéties de la bataille. Chacun des deux insectes agit à tout instant comme s’il connaissait, de science assurée, les points faibles de l’adversaire. Il le vise à bon escient. Lui-même protège les défauts de sa cuirasse. De longs préludes à l’engagement où l’on se mesure et se cherche séparent les prises en corps à corps.

Le drame expose sous notre regard le jeu d’une tactique incontestable. Un savoir y préside. J’admets que ce savoir diffère profondément d’une réflexion men­tale. Dans les ganglions nerveux d’une petite bête cir­cule autre chose que des pensées humaines, assurément. On se tromperait à vouloir comparer ce combat à un duel entre des hommes. Ne pressons pas l’analogie, elle reste lointaine. Que toutes précautions soient prises à l’encontre de nos tendances à un facile anthropomor­phisme.

À présent je m’efforce de déchiffrer le message secret que ce spectacle nous communique. Le singulier savoir – bien différent du nôtre – dont ces insectes sont munis s’inscrit dans leur structure, il se prolonge à travers leur mécanique en des actes que notre langage dénomme « instinctifs ». De même, une araignée tisse sa toile selon des normes précises et non à l’aveugle.

D’autres exemples d’une interaction aussi fine et spécifique s’imposent à l’attention du biologiste pour peu qu’il en cherche les liaisons à travers le monde vivant, elles abondent autour de nous.

Des signaux mutuellement émis et reçus déterminent entre bêtes et plantes des conditions innées ou acquises. Le code par quoi les individualités sont reliées se manifeste en termes de figures visuelles, de senteurs, bruits, de sons, d’influences chimiques directes ou selon d’autres modalités perceptive encore inconnues.

Le papillon Pronuba, quand vient le moment de pondre ses œufs, rejoint une plante de Yucca dont la fleur répand dans l’air nocturne un parfum doux et fort. Ce voyageur ailé seul est capable, grâce à un extraordinaire artifice, de féconder la fleur. Par le même cérémonial il perpétue sa propre espèce.

Pour accomplir sa tâche il dispose de peu de temps car la fleur s’épanouit pendant une nuit unique. Une chaîne d’actes complexes associe dans un rapport d’étroite interdépendance l’insecte et la fleur durant cette rencontre où se joue le destin de deux espèces.

D’abord la femelle du papillon, prête à pondre, pré­lève sur la fleur mâle, juste dans l’instant opportun, un peu de pollen qu’elle roule en boule entre ses pattes. Portant son précieux fardeau sous sa trompe, elle vole droit vers une fleur femelle de Yucca ; des palpes à pointes, spécialement conformées, lui permettent d’en­serrer et crocheter son trésor. Avant de le déposer, elle fore à l’aide de sa longue tarière un trou dans l’ovaire de la plante. Par cet artifice elle introduit ses propres œufs dans la chambre végétale. Un dernier acte concerté couronne le mystère. Se hissant avec sa boule de pollen au sommet du pistil, le papillon conclut son entreprise. Il insinue la semence mâle à l’endroit exact où elle doit se rendre : la fécondation croisée s’accomplit.

« Songeons, écrit Cheesman [1], à toutes les adaptations nécessaires pour cette opération ! Il est tout à fait excep­tionnel, de la part d’un papillon nocturne, de commencer par recueillir le pollen. Les palpes qui serrent la bou­lette sont très grandes et pourvues, du côté interne, d’une double rangée de piquants qui la maintiennent en position. Aucun autre papillon de nuit n’en a de sem­blables. Et la boulette est environ trois fois aussi grosse que la tête du papillon ! La série d’actes ins­tinctifs de l’insecte est admirable, car ils se succèdent avec la précision d’une horloge. Le mécanisme de la fleur est parfaitement adapté à l’opération et sans l’intervention du Pronuba, la pollinisation ne pourrait être menée à bien. D’autre part, le parfum, quoique fort, n’engage pas d’autres insectes à faire de futiles expériences avec ce qui ne les regarde pas. »

Il est toujours futile de se livrer à des polémiques en faveur d’une doctrine. Le présent chapitre consacré à la biologie propose à qui veut l’accepter certain renou­vellement de perspective. Aucun dogme n’y est soutenu. Le rédacteur de ces lignes rend hommage aux biologistes d’appartenances diverses – matérialistes, holistes, vitalistes, mutationnistes, etc. – qui ont apporté à la science leur contribution. Tous ont versé au trésor commun quelque précieuse parcelle enveloppée dans un papier d’étiquette. Négligeons l’étiquette, elle nous égarerait, l’acquisition demeure notre bien à tous.

Les mécanistes résolus à décomposer les formes de la vie en rouages et réflexes ont découvert dans la nature des mécaniques d’une merveilleuse subtilité. Cette machi­nerie témoigne en effet d’une ingéniosité remarquable. On est tenté d’en extraire des pièces détachées. C’est d’ailleurs chose faisable.

Mais quand l’ami mécaniste déclare, en souriant de la naïveté de ses adversaires les vitalistes, que tous les gestes d’une bête – insecte ou mammifère – se réduisent à n’être que de « simples réflexes déclenchés par des stimuli appropriés », nous sommes surpris de trouver dans un savant tant d’ingénuité.

On lui donnerait pleinement raison s’il se bornait à dire que des liaisons mécaniques, déterminées et souples, commandent la structure de chacun de nos actes. En réponse à telle perception sensorielle de la bête, telle réaction motrice se déroule. Sans doute.

Mais le fidèle de la doctrine mécaniste ajoute : « la vie n’est qu’une succession de phénomènes mécaniques et physico-chimiques… ».

Il nous semble peu conforme à l’esprit scientifique de fixer, par une restriction aussi tranchante, des limites au champ de la recherche. Qui donc ose se porter garant que « la vie n’est que ceci ou que cela » ?

Le rédacteur de ces lignes reconnaît la valeur incon­testable des recherches accomplies par les adeptes de la doctrine mécaniste. Ils ont rendu un signalé service en exposant à nos yeux les rouages préétablis dans l’intériorité des structures animales et végétales. Nous croyons voir jouer les articulations multiples des phéno­mènes biologiques et leurs interactions. Ce monde de machines offre le spectacle d’une prodigieuse complexité et d’une simplicité extrême à la fois. Les mécanismes innés de déclenchement (I.R.M.) y tiennent une place de premier plan. Des qualités assez rarement unies dans un même appareil s’y trouvent incluses. Selon l’occa­sion et en même temps, la fonction de l’I.R.M. se montre souple et rigide, rudimentaire et perfectionnée, spécifique et générique. Ce tour de force est aisément explicable. Il relève d’une mécanique hiérarchisée sur plusieurs étages et niveaux d’intégration.

Ces faits sont, au plus haut degré, intéressants. La mécanique de la vie nous promet encore d’amples moissons. On ne sait s’il faut en remercier d’abord les biologistes dont la sagacité nous révèle de si subtils agencements ou plutôt la nature, organisatrice « incons­ciente » de son œuvre. « Inconsciente », a-t-on dit. C’est le mot juste. La fabricatrice d’instruments vivants ne peut être consciente sur un mode humain. La voyez-vous penchée et médi­tant sur une épure, avec un grand dessein dans l’esprit !

Au surplus, si elle prenait fantaisie d’apparaître en personne devant un aréopage de biologistes, ses imper­fections techniques lui seraient reprochées. Elles sont notoires. Nous ne défendrons pas sa cause. Le procès fait à la Nature pour son inconduite et ses défaillances d’ouvrière ne sera donc pas débattu ici. Nous recon­naîtrons seulement que ses mécanismes innés (I.R.M.), pour étonnants qu’ils soient, succombent à certaines épreuves. Ils succombent avec une particulière fréquence lorsqu’un expérimentateur de laboratoire les soumet à des situations artificielles et contre nature. Dans les circonstances ordinaires de la vie, ces machines rem­plissent assez bien leur tâche.

La Nature, dans ses applications pratiques, semble tout à fait étrangère à notre idée, bien humaine – trop humaine peut-être – de perfection. Sa loi de compé­tition pour l’espace, le temps, les réserves nutritives, sa loi d’interaction universelle ignore nos chers idéals. Serions-nous en progrès éthique sur ses normes ?

Avant de juger ses voies, il conviendrait de les mieux connaître et de savoir quelle position finale ses exhi­bitions nous incitent à atteindre.

Aux diverses écoles d’appartenance matérialiste revient le mérite d’avoir retenu l’attention des chercheurs sur le terrain des faits observables. Nous avons peine à les suivre lorsqu’ils exaltent la matière au rang d’un principe fondamental, substrat de toutes choses. Leur métaphysique à rebours nous étonne.

La conscience, à les entendre, est le produit d’une spéciale organisation matérielle ; elle émerge à la manière d’une fonction — au même titre que les pro­priétés chimiques — quand un certain type d’arran­gements moléculaires s’est réalisé. Doctrine de l’émergence.

L’un des plus éminents parmi nos biologistes maté­rialistes se refuse à imaginer la conscience dépourvue d’un support matériel. Certes, on ne lui en demande pas tant ! La conscience ne s’imagine pas. À dire vrai elle ne se laisse concevoir ni dans ses relations avec un support de matière ni isolément. Elle n’appartient pas au domaine objectif non plus qu’à celui du concept. Elle s’expérimente en intériorité. Pour peu que l’on soumette le problème du matérialisme à une analyse scientifique assez rigoureuse, la notion même de matière subit de sérieuses révisions. Les matérialistes du XIXe siècle et des premières décades du XXe ne s’y reconnaîtraient plus.

La matière — terme fort vague dans la langue d’au­jourd’hui — a perdu tous les attributs d’un substrat. On ne saurait le définir. Et pour cause ! Ce mot subs­tantifie, par un artifice verbal, les données perceptives de nos sens, plus spécialement celles du toucher. Il consacre un empirisme étranger aux disciplines subtiles de la microphysique. Si toutefois nous voulons en conser­ver l’usage, il nous faudra renoncer à l’opposition dua­listique de la matière et de l’esprit.

Mais sur ce terrain litigieux, les vitalistes et néo-vitalistes nous attendent. Souhaitons-leur la bienvenue : la biologie leur est redevable d’avoir pu naviguer jusqu’à ce jour à distance de l’écueil matérialistico-méca­niste.

Serait-ce pour aller s’enliser sur les bas-fonds du vitalisme ? De ce côté le péril ne serait pas moindre.

Invoquer un mystérieux « principe vital » pour en faire une force animatrice, une source d’organisation à l’intérieur de la matière vivante, c’est, pour le moins, une hypothèse gratuite. Solution de paresse. Au demeurant, elle n’explique rien. C’est élever une barrière fictive que d’opposer en deux catégories distinctes la matière animée à la matière inerte. Dans lequel de ces deux genres rangerons-nous les édifices moléculaires associés à la vie de nos cellules ? Les qualifierons-nous de vivantes lorsqu’ils sont incorporés en nous à l’intérieur de la membrane cellulaire, d’inertes quand ils flottent quelque part dans les fluides interstitiels ? Une telle démarcation nous paraît arbitraire. En franchis­sant la surface de séparation, les molécules seraient soudainement revêtues de la dignité propre au prin­cipe vital ! Devenues nôtres, elles recevraient l’inves­titure de la vie, une infusion de vertus nouvelles ! Cette manière de concevoir une opposition entre la matière brute et la matière vivante soulève d’innombrables difficultés.

Le principe vital que l’on nous demande d’introduire d’instant en instant dans les corps, les cellules, les éléments figurés, le sang, les humeurs, ce principe suscite d’immenses embarras. En compensation il n’éclaire pas nos problèmes.

Plutôt que de dépenser tant d’efforts à soutenir ou à combattre des doctrines, regardons en plein air les formes de la vie s’affronter. Un enseignement en découlera.

Si la fortune me sourit, j’apprendrai à lire les signes que la nature esquisse, de minute en minute, sur la terre et dans le ciel.

En voyant le faucon pèlerin prendre son vol, je saurai par quel ressort caché il est mû. Un impératif inné – inscrit en forme d’instinct dans sa structure – l’incite à explorer de haut le terrain, à procéder à de patientes et minutieuses recherches. Une intention clairement déterminée oriente tous ses actes. Il prospecte au-dessous de lui une province. Sa conduite est pourtant réglée d’avance par un mécanisme aux rouages simples. Ce niveau supérieur dans la hiérar­chie des instincts, les biologistes modernes l’identifient dans le diencéphale, à la base du cerveau, comme centre des mouvements de recherche – exploratory behaviour, striving and searching behaviour, insight behaviour, purposive behaviour, signalé par Tinbergen, par Craigg, Hess et Brügger, Konrad Lorenz [2]. Dans ce centre réside à l’état potentiel la commande de certaines conduites intentionnelles de discernement : une conscience biologique du but à atteindre s’y enracine.

Voilà de nouveau le psychisme entremêlé à la trame de la mécanique et aux fibres des nerfs ! Toujours se retrouvera cet imbroglio si nous l’invitons à repa­raître. Mais il se laisse résoudre. Libre à nous de considérer un même phénomène selon sa face objec­tive et neurologique ou psychique et subjective. Ce problème a déjà retenu notre attention longuement.

Le faucon pèlerin va poursuivre sa ronde, le regard en alerte, jusqu’à ce qu’un signe attendu apparaisse ; dans son champ de conscience surgit ce fin pointillé mouvant qu’est une bande d’oiseaux. À l’instant, le gracieux vagabondage du prédateur est interrompu par un déclic ; saisi par son « mécanisme consommateur d’acte », le corps du faucon se trouve soudain lancé vers la proie à une vitesse de 150 km/heure.

À l’autre extrémité de la liaison, le signal de sa venue stimule les passereaux ; ils resserrent leurs rangs, s’ordonnent en un bataillon régulier – grille mobile à laquelle le rapace en pleine vitesse craint de se heurter, car la rencontre du moindre obstacle de biais le briserait. Ramassés de la sorte, les faibles passereaux bravent l’oiseau-bolide et l’interceptent.

L’image d’un rassemblement de ces menus oiseaux en troupe dense décroche dans la machine intime du faucon une autre manœuvre : la course d’intimidation.

Sous l’effet de cette tactique, il se peut que la belle ordonnance du vol collectif succombe. L’un des passe­reaux se laisse distraire, il s’écarte. Une erreur infime de son instrument d’exécution le livre au prédateur.

Ici s’achève en cassure une maille de la longue chaîne d’interactions par lesquelles se relient les bêtes. Chacune porte en elle, dans son intime structure, une multitude d’appareils psychomoteurs superposés d’étages en étages sur niveaux hiérarchiques. Ces centres d’inté­gration correspondent entre eux par l’entremise de signaux spécifiques. La vie se manifeste ainsi comme une vaste correspondance de significations biologiques. De ce réseau d’étroite interdépendance on ne peut assu­rément pas exclure le monde végétal. Les relations réciproques de la fleur de Yucca avec le papillon nocturne dont elle est tributaire nous ont démontré ce jeu d’horlogerie. On pourrait citer maints exemples d’unions entre plantes et bêtes. Une aussi parfaite syn­chronisation joint des fleurs, par milliers, à leurs visiteurs respectifs. Ces partenaires associés depuis de très anciens temps géologiques échangent des messages significatifs dans un code de couleurs, de silhouettes, de nourritures, de parfums.

Entre les individualités engagées dans le réseau de rapports, les signes s’échangent de conscience biolo­gique en conscience aussi bien qu’au travers des méca­nismes physiques et chimiques. Un ordre, des lois règnent dans cette sphère biopsychique comme dans le monde que nous dénommons matériel. Au plus haut degré dans la hiérarchie des mécanismes immanents à la forme vivante se découvre une fonction de recher­che ; elle projette l’animal dans le champ offert à son exploration, par elle il est rendu alerte, tenu en éveil, il se prépare lorsqu’elle « l’active » à recevoir et à transmettre la communication des signaux et sym­boles.

Cette fonction « investigatrice », puisqu’elle incite la bête à se livrer aux activités propres à sa nature, détient une connaissance implicite des besoins essen­tiels. Son pouvoir s’étend sur tous les mécanismes et sur les appareils exécutifs qu’informent les sens. Elle contraste par son extrême souplesse et son génie inventif avec la rigidité quasi aveugle des rouages qui lui sont subordonnés.

Le savoir dont elle est pourvue la qualifie pour orien­ter et assurer les adaptations. Son insistance à susciter, activer le désir d’investigation témoigne qu’elle détient la solution des énigmes dont elle propose le déchiffre­ment.

Chez l’homme, elle éveille la soif et donne la joie de connaître. L’ardeur à explorer le monde et à vouloir se connaître soi-même, l’amour d’une science véridique et du beau nous seraient-ils imposés par son comman­dement ?

Ainsi la plus haute fonction, couronnant les édifices de la vie, celle à qui revient la puissance d’éveiller, d’inventer, de découvrir, se retrouve partout à la cime des hiérarchies psychiques.

Peut-être Socrate faisait-il allusion à cet étrange pouvoir lorsqu’il décrivit par la bouche de Diotime la Mantinéenne une figure de l’amour sur les routes sans repos, insatiable de vérité, toujours pauvre, tou­jours riche.

*** ***

Lorsqu’une fourmi explore attentivement le terrain de chasse alentour de la fourmilière et qu’elle établit des voies de passages par où chemineront ses compa­gnes, à quel mobile obéit-elle ? Ses minuscules gan­glions nerveux auraient-ils élaboré la pensée définie d’un but à atteindre ? Nous voudrions saisir, à son origine, l’impulsion qui a jeté la bête sur les sentiers de l’aventure.

L’esprit d’entreprise animant l’exploratrice sert à merveille les intérêts de la communauté. Grâce aux dons d’initiative propres à quelques insectes animateurs, la fourmilière pourra subsister, se nourrir, prospérer, s’étendre. Des expériences poursuivies avec rigueur ont démontré qu’une colonie de fourmis amputée de ses « individualités excitatrices » ne tardait pas à péricliter, puis à périr.

Il est permis d’en conclure que, parmi les innom­brables habitants d’une colonie, quelques individus subis­sent avec une intensité maxima la pression intérieure de l’instinct de recherche ; leur attitude exploratrice en témoigne. Cette incitation à agir pour le bénéfice de l’espèce conformément aux possibilités instinctives immanentes à la nature de l’insecte, conformément aussi à un savoir inné, cette incitation se transmet au travers des « excitateurs » à leurs congénères. Chaque individualité excitatrice, opérant comme un centre inducteur, éveille dans la communauté l’instinct d’exploration dormant. Sous l’effet de ce remarquable phénomène d’induction les fourmis à demi assoupies secouent l’engourdissement qui les paralyse et recouvrent – comme si elles se ressouvenaient tout à coup de leur vraie nature – les capacités dont l’organisation biologique les a pourvues.

Au printemps, dès l’apparition des premiers beaux jours, l’on voit s’affairer les fourmis en proie à la fièvre exploratrice ; mais quelques-unes d’entre elles se signalent à l’attention par une particulière hardiesse de leurs entreprises ; leur ardeur les emporte en pointe au loin vers des territoires inconnus ; elles identifient et reclassent les antiques sentiers ; chemin faisant elles éclairent, stimulent les compagnes sommeillantes.

Quel mobile les meut ? Un homme placé dans une situation analogue ferait appel, afin de motiver et de soutenir son projet, à certaines stimulations mentales ; son rôle dans l’affaire lui apparaîtrait au préalable. Selon les notes dominantes de son tempérament, il se complairait à l’avance dans la gloire ou le prestige promis à sa personne ; ou bien il invoquerait le sens du devoir, une rémunération anticipée. Sans doute pourrait-il suivre une inclination propre à sa nature et s’abandonner spontanément à l’esprit de recherche. Mais il prendrait conscience en termes de raisonnement du courant qui l’emporte vers l’action. À moins qu’il ne se perde, avec une abnégation totale, dans l’ardeur de sa poursuite, l’homme réfléchit sur ses démarches, il les prémédite en paroles intérieures.

Rien de tel ne peut affecter la vie subjective d’un animal car elle n’est point soumise aux surimpressions du langage verbal. La bête obéit directement aux lois biologiques dont elle exprime la structure et au savoir réalisateur inhérent à sa forme.

L’incitation qui se manifeste en elle dans la conduite exploratrice (exploratory behaviour) ne résulte point des velléités d’un « moi » conscient de sa personnalité, et replié sur lui-même. Quand le moment est venu pour un animal de se mettre en campagne, un savant mécanisme propre à assurer le succès de la recherche commande ses démarches, tient en éveil ses sens et ses fonctions motrices. Un savoir-faire le gouverne dont toutes les décisions proviennent de la nature intime de son être. En ce germe initial où fut conçue sa forme de vie et qui poursuit la tâche de l’engendrer sans cesse en structures et en actions, réside la science de ses conduites.

Des biologistes fidèles à la doctrine mécaniste ont cru découvrir dans l’instinct d’exploration une appa­rence de finalité. Un animal, pendant qu’il se livre à ses recherches, poursuit certain but clairement carac­térisé.

Ainsi, l’oiseau entreprend, sous l’effet d’une moti­vation puissante, de construire un nid ; pour parvenir à sa fin, il choisit dans le champ immense ouvert à ses activités, les moyens propres à le satisfaire. Au cours des milliers de voyages effectués dans ce but, il prélève des brindilles appropriées à la tâche, des fragments d’étoffes, de fins duvets qu’il assemble conformément à un schéma. Ce schéma, invisiblement, et immatériellement attractif – présent depuis des millénaires dans la nature spécifique de l’oiseau – commande la convergence sur soi de tous les actes de l’animal. Anticipant sur l’œuvre à accomplir, le dessein traditionnel coordonne la conduite de l’oiseau dans la direction d’une fin.

Évidemment les bêtes ne tendent pas de propos délibéré – à la façon dont opérerait un homme raisonnable, pesant les motifs d’agir – vers un but que l’instinct leur impose. Elles se laissent conduire par un jeu de mécanismes complexes, mais ce jeu n’est point celui d’une machine, et l’on aurait tort de le déclarer aveugle ; chacun de ses rouages est fait d’étoffe vivante, d’abondante émotion et d’une conscience d’être. Ce mécanisme – non point aveugle mais biologiquement lucide dans son ensemble – détient le pouvoir d’adapter ses ressources au but qu’il doit atteindre.

Occupant le niveau le plus élevé dans la hiérarchie des instincts, les « centres [3] » déterminant la conduite exploratrice possèdent d’étonnantes propriétés [4]. L’ex­trême plasticité, la variabilité, la souplesse des opé­rations qu’ils font accomplir à l’animal dans la pour­suite d’un but bien défini, le pouvoir d’adaptation qu’ils lui confèrent, déconcertent l’homme de science.

Il convient d’élargir le concept trop restreint et limitatif de « conduite exploratrice » ou d’instinct de recherche, afin de se conformer à l’enseignement des faits. N. Tinbergen a désigné cette phase initiatrice – très générale et largement compréhensive de la recherche – par le terme de « conduite intuitive » (Insight behaviour). Plus souvent il adopte une qualification assez obscure et équivoque (dans la langue française au moins) empruntée à Craig : « conduite appétitive ».

À la vérité aucun langage ne saurait désigner d’une manière exactement conforme au fait biologique cet impératif singulier, inhérent au psychisme comme aussi au mécanisme de l’être vivant, et qui dicte à la forme animale toutes les opérations qu’elle doit accomplir pour survivre individuellement ou pour assurer la sur­vivance de l’espèce.

Peut-être découvrirons-nous mieux l’ampleur de ce grand problème en observant quelques aspects de la vie animale ; ils nous obligeront, par surcroît, à médi­ter sur les graves difficultés d’interprétation que chaque fait soulève.

Certaines fourmis du genre Atta se livrent à une culture intensive et méthodique de champignons dont elles font leur principal aliment. Avant d’entreprendre cette tâche déjà fort délicate, elles doivent exécuter des travaux gigantesques par rapport à leurs propres dimensions. Sous une montagne de terre de deux mètres de hauteur amassée sur elles, les fourmis creusent de larges galeries. Ces tunnels débouchent de place en place sur des salles immenses (hautes de 50 cm et plus, longues et larges de 120 cm) où s’étendront bientôt les prairies à champignons. Quoique ces cham­pignonnières aient été construites en sous-sol à une considérable profondeur, un système d’aération assuré par des conduits accédant à l’air libre, renouvelle l’atmosphère et règle le degré d’humidité dans les locaux.

À l’intérieur des vastes établissements souterrains préparés pour la culture, les fourmis coupeuses apportent des fragments de feuilles qu’elles mâchent et dont elles jonchent le sol. Sous l’effet d’un liquide jaunâtre et clair que l’insecte éjecte d’une glande postérieure, de minuscules éminences croissent peu à peu sur les feuilles. Ce n’est point là une banale moisissure ; le traitement biologique mis en œuvre par la fourmi a fait venir au monde un champignon d’une forme particulière et que l’on ne découvre nulle part ailleurs. Chaque variété de fourmi crée sous l’effet des ferments qu’elle sécrète un champignon aux apparences spéciales. Aucun développement spontané n’en produira jamais un type similaire.

C’est un étrange spectacle que nous offre une telle fourmilière. Des processions de coupeuses de feuilles s’acheminent vers les galeries portant, dressées comme des étendards, leurs récoltes. Dans la profondeur des prairies souterraines les ouvrières à petite taille arra­chent sans cesse les moisissures susceptibles de conta­miner les champignons ; certaines s’empressent auprès des larves qu’elles doivent nourrir d’aliments régur­gités. Pendant que les plus grandes fourmis, affublées d’une tête énorme et armées de fortes mandibules, gardent les issues, le peuple se répand par troupes successives dans les cultures et consomme le précieux aliment.

Cependant le plus merveilleux épisode de cette histoire s’est manifesté au-dessus de la terre dans un jour d’ensoleillement avant que la colonie n’ait pris naissance.

La reine, fondatrice future de la communauté, se préparant à prendre l’essor pour son vol nuptial, recueille dans une poche située sous sa bouche un fragment de l’indispensable champignon. Descendue des altitudes qui l’ont rendue féconde, elle creuse une loge sous terre pour y enfouir son dépôt végétal. Ses ailes désormais inutiles l’abandonnent. Entre ses mâchoires elle saisit le champignon, en passe et repasse les surfaces contre sa glande postérieure d’où perle le liquide jaune aux vertus stimulantes. Puis le végétal est déposé, mais d’heure en heure la jeune reine répète minutieusement le même rituel.

Le temps de la ponte étant venu, la pondeuse mange d’abord quelques-uns de ses premiers œufs, et cette consommation fournira aux champignons certaine fumure indispensable à leur croissance.

Peu de temps après qu’elles sont écloses, les pre­mière ouvrières se dirigeront d’elles-mêmes — et sans avoir reçu aucune instruction préalable — vers les plantes spécifiques dont la fourmilière doit faire provi­sion ; sans hésiter elles en couperont les feuilles et rapporteront leur butin à la cité ; leur geste — étendard dressé — perpétuera exactement celui qu’exhibaient, de temps immémorial, leurs ancêtres.

Considérons dans un panorama d’ensemble la tota­lité de ces opérations ; ces diverses phases — ou temps opératoires — tendent unanimement vers une seule et même fin ; leurs perspectives convergent et s’unissent sur un commun aboutissement. Assimilerons-nous ce processus psychique — parce qu’il s’oriente vers un but précis — à nos modes humains de réflexion ? Les fourmis ont-elles raisonné et délibéré, en groupes ou individuellement, sur leur conduite ? Pareille thèse ne pourrait être soutenue sérieusement.

Lorsque la conduite d’un animal apparaît claire­ment orientée vers un but, la tentation est forte pour l’observateur humain qui en a enregistré le témoignage, d’attribuer à la bête une intention réfléchie, consciente de sa fin. Parce que nous avons pris l’habitude de prêter des intentions définies à nos semblables lorsqu’ils se livrent à une activité concertée, nous étendons ce jugement à tout être vivant de notre entourage. Aussi cédons-nous volontiers à une tendance par trop humaine en personnifiant la Nature ; nous aimons la revêtir d’un masque semblable au nôtre, à la qua­lifier de somptueuse, d’inexorable, de cruelle, de pro­videntielle ou d’aveugle. Certes ce sont là des figures de langage dont personne n’est dupe. Elles trahissent pourtant une propension quasi irrésistible à vouloir couler et inclure toute activité psychique dans le moule de la « Personne ». Or il est bien évident que la notion de personne morale, sociale, historique — dont le langage humain est en majeure partie responsable — demeure entièrement étrangère à l’expérience de l’ani­mal. Que la bête prenne conscience de soi — d’une certaine manière ignorée de nous — en conséquence de sa position biologique face au monde, nous l’admet­trons sans peine. Devant un chasseur, un prédateur, elle se comporte comme une proie que l’adversaire reconnaît et pourchasse ; elle apprend chaque jour à se dissimuler à la vue, à effacer ses traces par maints procédés et ruses de guerre. N’ignorant point qu’on la peut voir ou sentir, elle se sait — en pratique du moins — chose repérable. Aussi devons-nous recon­naître nécessairement qu’elle a dû se forger un moi individuel selon ses capacités. Quand un animal se livre aux danses nuptiales ou aux divers rituels haute­ment élaborés qui préludent aux noces, il se situe parmi des êtres vivants, ses congénères mâles et fémi­nins. Une tendance exhibitionniste quelque peu sem­blable à celle dont l’homme est affligé se manifeste en lui. Serait-il conscient (animalement conscient, bien entendu) d’une image de soi, d’un ego au cours de ces performances ?

Quand bien même nous accepterions pareille hypothèse, un tel « moi » ne posséderait nullement les caractéristiques d’une personnalité humaine douée de réflexion, préméditant ses travaux, élaborant des projets à lointaine échéance.

Revenons maintenant à nos fourmis.

Dans le travail concerté de chaque insecte et dans les opérations collectives de la fourmilière, une entre­prise à long terme nous apparaît.

Si les ouvriers de cette œuvre étaient humains, nous n’hésiterions pas à chercher parmi eux un ingénieur, un organisateur des travaux, plusieurs contremaîtres, des exécutants conscients de leur tâche. Mais il s’agit de misérables insectes que chaque jour nous foulons aux pieds ! Quelques ganglions leur tiennent lieu de cerveau, leurs modalités mentales, si étonnantes soient-elles, ne peuvent nullement ressembler aux nôtres.

Mais puisque, selon toute vraisemblance, ils ne pré­méditent point leurs actes et ne raisonnent pas à notre manière, d’où provient l’anticipation qui dirige si minutieusement leurs travaux ? La communauté serait-elle pourvue, dans son ensemble, d’une psyché collec­tive ? Cette doctrine a été soutenue. Qu’on nous excuse si nous ne la discutons pas. Son acceptation ne nous avancerait guère ; le fond du problème ne serait point éclairci pour autant. Car un animal non social peut aussi se livrer à des entreprises de longue haleine dont l’aboutissement parfois dépasse le terme de sa vie individuelle. Ainsi une guêpe solitaire, l’Ammo­phile des Sables, exécute des actes fort savants pour assurer la survie et pourvoir à tous les besoins d’une progéniture qu’elle ne verra pas naître ; à cet effet elle assume une longue série de tâches complexes. Suivons-les dans l’ordre inverse de leur déroulement, en commençant par l’acte final. À l’intérieur d’un nid souterrain soigneusement aménagé, la guêpe traîne une chenille vivante qu’agitent à peine quelques soubresauts au long de l’itinéraire. Avant d’abandonner sa proie et de l’emmurer en ce lieu, la chasseresse dépose sur elle un œuf. De l’œuf sortira bientôt une larve qui disposera, à sa portée, d’une nourriture fraîche, incorruptible. Tel est le dénouement d’une longue séquence d’épisodes orientés vers une fin : la prolon­gation dans la durée d’une forme d’Ammophile.

Maintenant, si nous remontons le cours de cette histoire, d’étranges scènes s’offrent à la vue. La guêpe vient de saisir sa proie après une phase de lutte aux péripéties variées ; on pourrait croire qu’elle hésite à frapper de l’aiguillon : en fait, elle cherche les points d’élection par où elle introduira la drogue paralysante jusqu’aux centres nerveux. À cet instant une tradition infaillible, fondée sur un succès réitéré durant des centaines de millénaires, l’informe en silence des manœuvres qu’elle doit opérer. Ses gestes lui sont dictés, ils se succèdent en ordre méthodique. Elle obéit, en mécanique docile, à l’injonction nécessaire et suffisante. L’aiguillon pénètre avec le poison à l’endroit précis où il doit être déposé. La chenille s’abandonne ; elle achèvera sa vie dans le sommeil de l’hibernation.

Que des animaux solitaires ou groupés en sociétés entreprennent des tâches impliquant une anticipation du but à atteindre, on n’en peut douter. L’étude de la biologie nous confronte, par d’innombrables exem­ples, avec cette évidence. Cependant aucun biologiste ne soutiendrait l’idée que la guêpe exécute un pro­gramme méthodiquement préparé par une opération réfléchie.

Ses actes se succèdent selon un ordre conforme au déroulement d’un projet que l’observateur humain connaît d’avance. Chaque phase opératoire révèle sa signification par référence à ce dessein anticipé. Toutes s’orientent vers un devenir biologiquement défini, dyna­miquement préconçu.

Ce processus entièrement tendu vers le futur présente d’étroites analogies avec les prédéterminations d’un cerveau élaborant l’avenir.

Que devons-nous conclure de cette étrange simili­tude ? Découvrirons-nous quelque part dans l’anatomie de la guêpe une propriété semblable aux pouvoirs cons­tructifs d’une psyché humaine ?

À vouloir forcer l’analogie on commettrait de graves erreurs. L’insecte diffère profondément de l’homme par ses aptitudes psychiques, ses conduites biologiques et par la structure de ses fonctions nerveuses.

Si nous accordons crédit aux détracteurs des insectes, aveugles. Leur structure est comparable à celle d’une machine aux appareillages rigides. Ils sont incapables d’adapter délibérément un acte à une situation donnée, de rectifier une erreur en cours d’exécution. Une orga­nisation de réflexes inconscients, disposés en niveaux hiérarchiques, s’impose à toutes leurs démarches.

Si nous accordons crédit aux détracteurs des insectes il nous faudra résoudre de bien difficiles énigmes. Sous l’effet de quel extraordinaire concours de circonstances la « machine-insecte » s’est-elle édifiée? Ces rouages en interaction, cette machinerie seraient l’œuvre du hasard. Mais le hasard même comporte des normes dans un cadre probabilitaire. Aucun phénomène dans l’univers observable ne peut être tenu pour absolument fortuit. Le cosmos est l’expression d’un ordre dont l’esprit scientifique tente de pénétrer l’intelligibilité. Tel est le postulat que tout homme de science doit admettre à l’origine de sa recherche sous peine de se désavouer lui-même et de condamner a priori ses propres tentatives.

Nous voici donc contraints de rechercher une loi de nature intelligible à l’arrière-plan des mécanismes qui engendrent, meuvent et vouent par avance à la mort un insecte solitaire ou social. De multiples compo­santes doivent présider à cette genèse et nous quali­fierons d’éléments fortuits ou hasardeux ceux dont l’estimation repose sur des calculs de probabilités. Ceux-là, bien qu’ils ne relèvent pas d’un mécanisme étroit et rigoureux, dépendent toutefois du jeu d’une norme.

Tout être vivant manifeste en formes matérielles un dynamisme invisible dont il est le produit évolutif. Dans ses activités comme dans sa structure apparente se retrouve le réseau d’interactions qui a présidé sa naissance et continue de le soutenir. Aussi ne serons-nous nullement surpris de reconnaître dans la toile d’une araignée les marques d’une inspiration mathé­maticienne ; ce savoir s’impose à l’ouvrière et dicte sa conduite. Cela n’est point miraculeux. À moins que nous ne reconnaissions dans le flux de la vie une perpé­tuelle infusion de miracles. Il est vrai que le processus d’embryogenèse qui mène une ébauche cérébrale à la pleine maturation anatomique et fonctionnelle d’un cerveau d’homme décèle une singulière connaissance de la biologie. Nous est-il permis de qualifier ce dyna­misme de « savoir pratique » ou de « savoir-faire » ?

Le potentiel qui sans cesse s’actualise dans la genèse d’une forme vivante édifie dans un même souffle — que l’on nous permette l’usage de ce terme — les structures et les aptitudes fonctionnelles du vivant, l’organisation de son intériorité et la multitude de ses conduites éventuelles dans le monde extérieur. De toute évidence les lois auxquelles obéit son développement biologique ignorent les distinctions factices que nous prétendons établir entre l’intériorité d’un être et son comportement extérieur. Attendons-nous en conséquence à retrouver dans les mécanismes organiques d’un animal comme dans ses actes les reflets d’une même prédétermination génétique ; les uns et les autres exposent selon leurs modalités propres — en formes visibles et en perfor­mances instinctives — une semblable configuration dynamique : jeu invisible mais toutefois organisé d’une loi anticipant l’avenir. Chaque phase du développement inclut en potentiel et prépare l’étape suivante avec l’esquisse simultanée des plus lointaines genèses.

On peut se demander s’il est bien nécessaire d’invo­quer l’action d’un invisible potentiel génétique, ordon­nateur des formes à venir et des structures ainsi que des réactions innées, instinctives. Les recherches des généticiens n’ont-elles pas décelé dans les chromosomes le substrat matériel de l’hérédité ? Toutes les particu­larités héréditaires propres au développement d’un être s’expliqueraient par l’interaction des propriétés phy­sico-chimiques inhérentes aux molécules du noyau cellulaire et au cytoplasme.

Mais l’esprit scientifique ne peut s’arrêter en der­nière instance sur cette position « matérialiste ». Chacun sait aujourd’hui que les propriétés physico-­chimiques d’une molécule dépendent d’un certain arrangement de ses éléments constitutifs ; ces éléments eux?mêmes se résolvent à l’échelle de l’atome en champs de forces électriques. Sous la construction de blocs matériels que nous offrent les édifices moléculaires, on retrouve une trame d’interactions calculables au sein d’un champ d’énergie. Leurs dispositifs commandent la mise en place et la séquence des configurations biologiques dans l’espace et le temps. Nos cerveaux, de même que la mécanique de l’insecte et toutes formes réalisées par les germinations de la vie, découlent des propriétés immédiates et en puissance de ces confi­gurations d’énergie. Les apparences corporelles ne révèlent de cet invisible réseau agissant qu’un infime aspect — contours et surfaces accessibles au regard. Aucun de nos sens ne peut nous conduire au-delà de cette mince pellicule concrète de visibilité, de tangibilité. Par d’ingénieux artifices — grâce à des colorants révélateurs d’activités enzymatiques — le biologiste parvient à déceler dans le champ d’obser­vation certains dynamismes essentiels à la vie cellu­laire. Mais quand bien même ces méthodes étaleraient sous nos yeux, comme une mosaïque de figures mou­vantes, la structure fonctionnelle d’une cellule, quand bien même elles nous initieraient aux plus secrètes formules de sa physiologie, un abîme nous séparerait encore de l’ultime configuration dynamique ; le modèle séminal échappe à nos plus subtiles tentatives de le présenter, car son genre inclut en potentialités et en actualisations tous les courants générateurs de l’être à venir.

En proposant à l’esprit scientifique de reconnaître une configuration ultime — séminale en quelque sorte — au-delà des divers aspects matériels et éner­gétiques d’une individualité vivante, nous n’introdui­sons nullement un concept abstrait. Une rigoureuse logique nous oblige à remonter la chaîne causale des déterminations jusqu’à la norme dont les impé­ratifs accordent aux arrangements moléculaires, aux atomes, aux interactions de forces, leurs propriétés spécifiques.

Une convergence de lois opérant dans l’unité d’une forme sans cesse réintégrée en elle-même, telle est la nature de cette configuration originelle. Elle inclut dans la pluralité de ses cadres tous les aspects de la vie que nos disciplines scientifiques peuvent saisir et ceux que nous percevons simplement. Les multiples apparences sous lesquelles se présente une individua­lité vivante en procèdent légitimement. On peut déceler en elle bien des expressions – souvent divergentes et contradictoires – de sa réalité. Elle détient ainsi les attributs fondamentaux du psychisme tel que nous l’identifions en nous ; il est incontestable qu’un cou­rant générateur d’effets mentaux infuse l’entière éten­due de la « nature naturante ». Les témoignages d’une action analogue à nos fonctions psychiques abondent dans la biosphère animale et végétale. Il y règne un pouvoir fort semblable au génie humain de l’inven­tion ; des tendances à l’imitation, au mimétisme, au déguisement s’y affirment. Des stimulants chargés de signification, de signaux sonores, visibles, odorants, tactiles, sont échangés par l’entremise d’émetteurs et de récepteurs sensoriels connus de nous ou encore ignorés. Un code de relations, accessible à des consciences – certes fort différentes de la nôtre – relie étroitement les individualités du monde animal et végétal. Peut-être refusera-t-on le privilège d’expé­rimenter des états de conscience à des êtres dont la vie subjective nous demeurera toujours inaccessible. Certains biologistes veulent bien concéder – non sans timidité – une « obscure conscience » aux animaux et même aux plantes. Mais ce que l’homme qualifie d’obscur chez l’animal n’est nullement un crépuscule pour la bête elle-même. Les critères humains, les jugements que nos modes d’existence nous inspirent ne peuvent s’opposer ni se comparer à des types d’expé­rience si différents des nôtres par leur qualité psy­chique propre. Toutefois la diversité qualitative des états mentaux ne peut nous faire méconnaître le commun dénominateur de conscience dont la biosphère est emplie. À une assez grande profondeur du fait biolo­gique, il se rencontre nécessairement. Sa présence s’y affirme inséparable des lois génératrices de formes vivantes.

S’apparentent-ils à la nature du psychisme – d’un psychisme impersonnel – ces ingénieux stratagèmes grâce auxquels les espèces animales et végétales s’adap­tent aux conditions variables de leur milieu ?

Pour rendre compte de l’évolution des formes dans le monde vivant, l’on invoque un jeu élémentaire – « aveugle, fortuit » – de lois naturelles : des mutations génétiques soumises aux épreuves de la sélection spontanée expliqueraient l’ampleur des morphogenèses constatées.

Sans doute ces théories, fort valables quant à leurs apports positifs, négligent-elles de considérer le carac­tère proprement inventif des acquisitions adaptatives ; la plupart d’entre elles réalisent des outils, des instru­ments d’une extraordinaire subtilité. De ces appareils l’animal sait – par un savoir inné – faire usage ; il en possède techniquement, psychiquement la maîtrise. Parmi tant de mécanismes imaginés par le processus de biogenèse, le cerveau humain est l’un des plus mystérieux ; n’offre-t-il pas d’étonnantes ressemblances avec certains appareils créés par le génie de l’homme ?

La Nature met en œuvre une abondante variété de stratagèmes pour équiper les individus, sauvegarder les espèces et favoriser leur adaptation. Serait-ce qu’un dynamisme semblable à l’instinct de recherche assure en elle la prospection des ressources inhérentes à la vie ? Tout phénomène adaptatif exige le concours d’une fonction inventive. Un organisme, en s’adaptant, explore avec persévérance ses possibilités biologiques. Souvent il innove, expérimente sur lui-même et sur l’ambiance ; des solutions sont rejetées ou admises après maints essais. On peut suivre la courbe de ses tâtonnements. L’épreuve de la sélection naturelle joue le rôle d’un test expérimental ; elle consacre une réussite limitée et provisoire, rarement elle enregistre un succès défi­nitif.

Les mêmes propriétés fondamentales, mêmes tac­tiques, mêmes tendances obstinées à poursuivre certaine fin modèlent l’évolution des espèces et la conduite instinctive des individualités. C’est d’une fonction iden­tique, unique en ses manifestations multiples, que dérivent les innovations évolutives et les conduites indi­viduelles ; l’une et l’autre s’enracinent dans une commune souche ; un même élan incite toute forme vivante à explorer le monde de son intériorité bio­logique et l’univers extérieur. En fait, ces deux orien­tations ouvertes à l’instinct de recherche s’affirment simultanément et inséparablement. Lorsqu’une fourmi parmi les espèces planificatrices accomplit en séquence rituelle la série des gestes techniques dont le dernier terme est l’offrande du pain à la communauté, elle expose une acquisition adaptative enracinée dans l’espèce autant que dans l’individu. L’art lui en a été transmis par voie génétique. Dois-je croire que cette disposition à faire du pain était inscrite en écriture moléculaire sur ses chromosomes ? Les propriétés physico-chimiques inhérentes à la structure des gènes détermineraient-elles tant d’opérations savantes, tant d’actes concertés et comme prémédités ? La fourmi d’abord recueille le grain, l’emporte et le préserve de monter en pousse, elle lui arrache la première ébauche du germe. Puis elle broie la graine, humecte d’eau la farine, confectionne la pâte qu’elle étale dehors au soleil. La galette étant sèche, on l’introduit dans la fourmilière.

Certes la fourmi n’a point découvert, à la manière de l’homme, comment on prépare le pain. D’autre part il serait bien étrange que des mutations géné­tiques lui aient soudain ou graduellement conféré cette complexe technique et révélé les avantages de la pani­fication. Une nécessité immanente à la vie, autant que sont immanentes en elle la conscience de vivre et la soif de survivre, invite le monde animal et végétal à une constante recherche. Recherche apparemment intéressée puisqu’elle apporte en rémunéra­tion un surcroît d’existence. Elle dicte par la voix de l’instinct ses commandements : s’adapter, réagir par avance au péril pressenti, et par l’entretien d’une constante vigilance, différer l’échéance naturelle de la mort, préserver l’espèce. La sélection naturelle exer­çant sa pression expérimentale, élimine les déficients en ressources. Sept variétés de chenilles hollandaises accoutumées à vivre sur le feuillage des pins alignent les bandes vertes dont leur dos est marqué, le long de l’axe des aiguilles. Leur conduite individuelle, en accord avec la forme et les couleurs héritées de l’espèce, réalise un camouflage parfait. Elles échappent aux prédateurs. D’autres chenilles adoptent une position différente par rapport au feuillage ; elles disposent leur tête tachetée de marques rousses à l’endroit même où les aiguilles réunies en bouquet à leur base bru­nissent ; par le reste de leur corps aux stries verdâtres, ces insectes confondent aussi leur coloration entièrement avec celle de leur support végétal. Ainsi l’animal sait naturellement associer sa conduite à sa morpho­logie pour échapper au regard des ennemis innom­brables. L’art de passer inaperçu exige le concours simultané d’une forme appropriée au déguisement et d’une certaine attitude individuelle ; structure et mouvement se relient à une même source d’invention.

Certes le camouflage, l’homochromie et tant d’autres mascarades entrent seulement pour une faible part dans l’arsenal des méthodes défensives et offensives. Une ingéniosité dont on commence de nos jours à présumer l’ampleur sans mesure inspire les tactiques variées, nécessaires à l’adaptation.

La biosphère est sans repos ; une dure servitude s’impose à elle : découvrir, inventer, s’adapter à la lumière d’une connaissance intuitive, innée, de soi-même et de la loi. Stagner lui est interdit. L’antici­pation d’une pénalité immédiate ou à longue échéance la contraint à l’éveil ; elle paye par la souffrance et la mort ses erreurs, ses essais malencontreux, ses limi­tations et la tendance à l’apathie.

Dans la compétition pour l’espace-temps, les espèces et les individualités bénéficient d’un impitoyable stimu­lant à la découverte de soi et de la loi. Collectivement ou à titre individuel, elles se voient contraintes d’explo­rer les multiples ressources disponibles ou encore ignorées d’elles. Ainsi se révèlent à elles le secret de leur nature et leur destin biologique.

L’homme, parce que son évolution génétique l’a engagé dans la voie d’une cérébralisation exorbitante, accumule devant lui les obstacles que son aventure cérébrale a fait naître. L’artifice de ses constructions mentales l’enchaîne et menace d’aveugler en lui le sens de la réalité. Sans doute a-t-il perdu déjà maintes aptitudes naturelles et certains pouvoirs de discernement.

L’homme se glorifie de conquérir les forces de l’uni­vers. Il fera régner sur le monde un ordre humain, supérieur éthiquement à l’ordonnance naturelle des choses ; la pensée est généreuse mais peut-être encore prématurée. L’homme n’a point humanisé encore sa nature ; le zèle ardent qui le porte à vouloir accomplir les transformations extérieures le détourne d’explorer sa propre intériorité profonde, seule source de véritable éthique.

Si la recherche n’est point menée à une cadence égale et avec un égal succès dans les deux directions, une grave rupture d’équilibre doit nécessairement se pro­duire ; de périlleux antagonismes subsistent.

La plus impérative des lois impose à l’humanité de lire le secret de son destin dans le déchiffrement de la vraie nature de l’homme et d’en accomplir sans défail­lances la réalisation en ce monde.

[1] E. CHEESMAN, Les Insectes Maîtres du Monde, Paris, 1953, Payot éd., p. 84.

[2] Cf. particulièrement l’étude de TINBERGEN : The study of Instinct, p. 105 et suivantes. — M. THOMAS : La Notion de l’Instinct et ses Bases scientifiques, Paris, Vrin éd., 1936.

[3] Le mot « centre » revêt ici un sens fonctionnel plutôt qu’anatomique, il désigne le foyer d’élaboration d’où partent les commandes des conduites et où viennent s’intégrer les messages afférents à ce complexe.

[4] Cf. TINBERGEN, The Study of Instinct, p. 106 : «… a true purposive activity offering all the problems of plasticity, adaptiveness, and of complex integration that baffle the scientist in his study of behaviour as a whole».