Frédéric Lionel : Un rapide retour aux sources


20 Apr 2018

 « Tout se meut dans le cœur de l’Impassible Unique, affirmèrent les anciens, par la magie sublime et redoutable du Rythme. »

Manifestation du mouvement de la Vie, le Rythme remplit les espaces et tout l’existant est soumis à sa Loi, parce qu’il unit par son mouve­ment ce qui semble séparé. Le Soleil se lève et se couche. Le bruit monte et s’éteint, le jour remplace la nuit comme la nuit remplace le jour, dans le Rythme de l’Éternité.

Cueillir une fleur, c’est atteindre les étoiles, confirme la science moderne car, par ses champs énergétiques, la moindre particule vibre à l’unisson de l’Univers.

Qui dit vibration, dit rythme – soit succession d’alternances dont seul la fréquence varie.

Au rythme de notre temps, l’ingénieur découvre une technique qui permet, par l’adaptation parfaite des proportions de l’ouvrage, de manifester une logique harmonieuse unissant la forme fonction­nelle aux canons de la Beauté. Cette symbiose illustre la concordance des lois de la nature à tous les niveaux de leur expression.

La succession d’alternances en leurs incessantes interactions, manifeste la pulsation mutante de l’énergie rayonnante, dans un univers en continuelle mutation.

Pythagore, pour rendre sensible l’Ordre Souve­rain qui conditionne une permanente adéquation aux sollicitations extérieures, tant au cœur des atomes qu’au niveau des molécules, des cellules, voire des mondes, a donné à l’Univers le nom de Cosmos, mot grec signifiant « Ordre et Harmo­nie ».

Les adeptes du Grand Art Alchymique lui pré­fèrent celui d’Athanor, terme désignant le four des transformations.

« L’homme, affirmait l’Alchymiste, est un micro­cosme fidèle reflet du macrocosme, et se doit de réaliser en lui la transformation fondamentale, lui ouvrant, par le dépassement des limites concep­tuelles, les portes de l’immortalité. »

La pulsation vitale que révèle l’interaction des rythmes en leurs relations consonantes ou disso­nantes s’exerce partout et en tout et, comme rythme, comporte une fréquence ; celle-ci peut s’exprimer en Nombres. Le Nombre, élevé au niveau d’un symbole se mue ainsi, en chaînon liant l’Ordre Souverain à son expression.

La philosophie pythagoricienne des Nombres a profondément influencé l’évolution occidentale et, de nos jours, la science la redécouvre. La mathé­matique mystique des points-nombres de notre continuum ondulatoire, les quanta d’énergies, ainsi que l’axiomatique ou la théorie des ensembles ne font que confirmer l’enseignement de Pythagore par la science contemporaine.

Il ne s’agit pas d’approfondir la mystique des Nombres mais on peut, en passant, admirer la puissance des relations simples qui conditionnent l’har­monie dans l’univers musical, pictural ou architec­tural, comme, du reste, dans la nature tout entière.

Elle aussi se transforme au gré des époques et par l’action de l’homme. Les forêts celtiques, ainsi que la mythique Hyperborée disparurent, mais fort heureusement la sagesse druidique survécut en Hellade. Ainsi, le pur héros Bel Eol se retrouve en la majesté d’Apollon, nommé à juste titre l’hyperboréen, et le dieu Ogmios préside comme Logos au déroulement du Verbe. Ogmios fut le dieu de l’éloquence en Gaule et un Logothète, en Grèce, désignait celui qui déroule un discours. Le Verbe est Vie, le mot est le reflet du Verbe et cette considération devrait nous inciter à mieux peser nos paroles.

Les Mystères Orphiques et d’Éleusis perpétuèrent l’initiation prodiguée jadis aux adeptes dans les temples de l’Égypte pharaonique. Le terme « initiation » est souvent mal compris. Il s’agissait d’un enseignement ou, mieux encore, d’une introduction aux lois de la nature du monde visible et du monde invisible, permettant un nouveau départ basé sur la sagesse que donne la Connaissance. Elle se reflète dans les paroles lourdes de sens gravées sur le fron­ton du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même, et tu connaîtras l’Univers et les dieux. »

Le rayonnement du sanctuaire fut prodigieux, mais déjà se dessinait à l’horizon une ère nouvelle. Elle aurait pour tâche de rendre l’homme digne d’assumer son destin en faisant sien l’enseignement de Jésus, dont les paroles : « Je suis la Vérité, la Vie et la Voie », se suffisent à elles-mêmes.

Avant d’aborder l’ère chrétienne, demeurons quelques instants en Égypte. Constatons avec Plo­tin, l’érudit Alexandrin, que les sages de l’Égypte faisaient preuve d’une science consommée, acces­sible aux philosophes, sachant décrypter les sym­boles véhiculant des idées éternellement vivantes.

Par cette intelligence, ils s’élevaient par degrés, pensaient-ils, pour parvenir du monde de la multi­plicité à l’unité primordiale, accédant ainsi, par l’amour de la Connaissance, au Souverain Bien.

Plotin, conscient d’une tradition plongeant ses racines dans la science mystériale, la science des Mystères de la Nature, dont les prêtres initiés de l’ancienne Égypte étaient les gardiens, voulait être l’interprète de cette sagesse en usant, soit dit en passant, d’une dialectique proche de celle de Platon.

Un retour rapide aux sources prend ainsi sa véritable signification et situe à son juste niveau la magie d’une ancestrale Sagesse.

La magie, dans l’acception ancienne du terme, formait le ciment d’une théocratie qui imposa son autorité des siècles durant. L’action magique était rendue possible par la Connaissance des Lois qui régissent le visible et l’invisible.

Il est certain que la magie d’une époque trouve son équivalence en la science d’une autre époque, science par laquelle se réalisent les mêmes prodiges, quoique sur un autre plan et par d’autres moyens.

L’Occident a, sans doute, réussi à faire apparaître cette équivalence, rendue possible par le développe­ment incessant des facultés mentales. Fière de son intellect, l’homme occidental a oublié d’unir la science révélée de jadis, à la science contempo­raine, rejetant avec dédain tout ce qui échappait à son observation.

Ainsi furent perdus la plupart des clefs d’une médecine magique dont certaines se redécouvrent de nos jours dans la guérison dite parallèle.

La médecine classique et la médecine parallèle tendent l’une vers l’autre et infléchissent chaque jour davantage le parallélisme de deux aspects complémentaires, pour déboucher sur une vision englobant les domaines physique, psychique et spi­rituel du malade.

Le paradigme médical moderne, soit la médecine en ce qu’elle a d’essentielle, accepte l’idée d’un individu lié au monde ambiant dont le bien-être est conditionné par un équilibre harmonieux qui dépend d’un changement d’attitude envers la mala­die dont il est la victime.

Par l’acceptation de l’épreuve se dégagent des forces vives que le praticien avisé saura canaliser de juste façon en les amplifiant, aidant le malade à se guérir grâce aux différentes méthodes mises à sa disposition.

L’allopathie, l’homéopathie, la magnétopathie, sans négliger l’action psychologique, sont les puis­sants leviers complémentaires d’une mise en ordre conduisant à un état normal nommé santé.

Pour en revenir à la magie égyptienne, elle emprunta bien des formes. Le Tantrisme fut une magie sexuelle dont le berceau fut Tantyris, ancienne dénomination de Dendérah, connu par le zodiaque de son temple. Même si l’astrologie fut introduite en Égypte, de Chaldée, elle déploya sa magie grâce aux prêtres initiés qui surent, au pays des pharaons, lui conférer ses titres de noblesse.

Quant à l’Alchymie du pays de Chem, ancienne dénomination de l’Égypte, elle n’a jamais cessé de passionner les chercheurs. Des rois, des empereurs, des papes et des saints, furent des alchymistes, ce qui tend à prouver que la Pierre Philosophale, qui est l’aboutissement du Grand Œuvre, est autre chose qu’une simple vue de l’esprit.

La magie des Nombres, nous l’évoquions ! Envi­sagée sous son aspect mystique, elle se transforme en méditation dévoilant le lien qui unit le Verbe à son déroulement. La magie de l’Art fut l’expression d’une tradition hiératique et sacrée comportant le secret des formes, des gestes et des symboles qui sont le support de l’action magique qu’exerce le Beau, par lui-même.

S’abandonner, au temple, à cette magie consti­tuait un acte religieux générant l’émoi qui gagne l’âme devant les splendeurs de l’inconnaissable.

Toute civilisation a besoin de l’art pour se définir et, à ce titre, la civilisation pharaonique nous lègue des notions de grande élévation.

L’art égyptien, d’une perfection inégalée, trans­met un message qui ignore le temps et les frontières, et même s’il est très différent de celui qui fleurit ultérieurement en Hellade, le miracle grec lui doit la sève qui le fit éclore.

L’art médiéval, l’art de la Renaissance, l’art moderne sont, malgré la multiplicité des styles, malgré des moyens d’expression différents, les continuateurs d’une pure tradition ayant fait du Beau, du Bien et du Vrai, le fondement de la créa­tion humaine.

Comment, en effet, exprimer ce qui sourd du tréfonds, ce qui image la vie secrète ou les rêves, sinon par l’art, langage sans paroles qui traduit ce qui est ressenti avant d’être pensé.

L’art postule la « Liberté-Principe ». C’est à ce titre qu’il reflète le rythme de chaque époque, sans jamais se plier à des canons rigides. En Égypte, les prêtres initiés enseignèrent aux artistes et aux arti­sans, qui du reste firent partie d’une même confré­rie, les formes et les gestes devant être respectés par l’art hiératique, tout en leur laissant le soin de les interpréter dans une originalité personnelle.

Gardiens de la tradition révélée par les ancêtres, ils étaient censés créer des œuvres, en rapprochant de la perfection de Râ, dieu solaire manifesté.

Il n’est guère possible de quitter l’Égypte sans mentionner les Pyramides. Elles sont les monu­ments les plus étudiés et, malgré cela, les plus mystérieux du monde. Clefs occultes d’une méta­physique mathématique, elles furent autre chose que des tombeaux.

Il n’est nullement de notre intention de trancher le débat qui sépare égyptologues et pyramidologues. Les premiers n’acceptent que les faits historiques ou les données observables, tandis que les seconds cherchent à décrypter les symbolismes métaphy­sique, astrologique ou initiatique. Il s’agit, peut-être, d’une querelle vaine puisque les deux aspects peuvent parfaitement se concilier.

Contentons-nous de dire qu’il semble difficile d’imaginer que six millions de tonnes de pierres, telle est l’évaluation constituant la Pyramide de Chéops, puissent avoir été assemblées avec un soin inouï, hissées à des hauteurs incroyables, orientées de façon prodigieuse, uniquement pour servir de sépulture à un roi, même divinisé, fût-il Pharaon. Ajoutons que sur le plan symbolique l’ascension pyramidale conduisait l’adepte, c’est-à-dire celui admis à la Connaissance du carré de la base figu­rant le monde des limites, le cadre de l’existence, à la pointe imageant le sans limite, le point culminant, le point oméga.

Ayant atteint, par la Connaissance, ce point l’adepte maintenant initié, maître de son destin, libre de toute limite, était censé pouvoir se mani­fester dans les régions en lesquelles résident les immortels. Le Pharaon était l’exemple vivant ayant, après de nombreuses existences, atteint la perfection.

Concluons en précisant que l’initiation, telle que prodiguée dans les temples, avait une assise scienti­fique, puisque basée sur la connaissance des lois de la nature, permettant l’action soumise à la sagesse découlant de cette connaissance.

Terminons, dès lors, cette courte intrusion au pays des Pharaons, en affirmant que toute action soumise à la Sagesse postule un choix. Il ne peut s’exercer qu’en pleine liberté. La liberté est donc le fondement de toute civilisation. Rabaissée à une valeur politique, elle est dégradée ou supprimée. Toujours renaissante de ses cendres, la liberté vraie n’est pas celle qui sert à galvaniser les foules. Elle est intérieure et, bien comprise, elle est non seule­ment l’essence de l’Esprit, mais aussi l’Essence de toute civilisation.