Une logique à trois termes, entretien Stéphane Lupasco et Chrisitne Hardy


16 Feb 2014

(Extrait de La science devant l’inconnu par Christine Hardy. Édition Rocher 1983. Copyright Christine Hardy)

Stéphane Lupasco (1900-1988) était docteur en épistémologie, physicien et biologiste. Ancien chercheur au C.N.R.S. Professeur d’histoire et de philosophie des Sciences à la Sorbonne.

S. L. — Le problème le plus curieux de la science contem­poraine, c’est la difficulté qu’ont les scientifiques à admettre des phénomènes paranormaux, bien que la physique quantique et la microphysique aient mis en évidence le caractère proba­bilitaire et statistique de toute loi. Ce qui signifie que dans une suite d’événements qui ne se soumettent pas à un déterminisme rigoureux, le phénomène est seulement probable.

Donc, ou bien ce probabilisme résulte d’une difficulté ou d’une capacité limitée du sujet observateur à saisir le déter­minisme rigoureux de la suite des phénomènes (auquel cas rien de paranormal ne pourrait intervenir), ou bien ce probabilisme des phénomènes est inhérent aux événements eux-mêmes. Or c’est cette deuxième hypothèse que la microphysique a démon­tré par les relations d’Heisenberg.

À partir du moment où une loi n’est que probabilitaire et statistique, il y a une place pour des phénomènes peu proba­bles, mais probables quand même, c’est-à-dire des phénomènes qui échappent à un déterminisme rigoureux. Ceci est un des premiers aspects.

Malheureusement, comme je le dis : si une loi, quelle qu’elle soit, est probabilitaire, s’il y a une probabilité intrinsèque aux événements objectifs, c’est donc que quelque chose s’oppose au développement déterministe rigoureux. Il y a donc un élé­ment contradictoire et antagoniste ; un facteur qui rend la loi uniquement probable, et non pas certaine.

Donc il faut modifier la notion même de probabilité, ce que l’on n’a pas fait, ce que l’on ne veut pas faire. Pourquoi ? parce que nous sommes toujours (pas moi ! mais mes collè­gues en grande partie) soumis à la logique classique de non-contradiction.

En vertu d’un postulat mathématique qu’ils n’ont pas discuté, et qui ne se discute pas, la contradiction annule les ter­mes contradictoires, c’est-à-dire : A multiplié par non-A égale zéro.

Donc cette loi de la non-contradiction, et par conséquent de l’identité, est à la base de la difficulté à saisir le caractère pro­fond des lois probabilitaires. Or l’expérience en microphysique et l’expérience biologique mettent en évidence des phénomènes d’antagonisme contradictoire.

Dès le début du siècle, le quantum de Plank (h ?) a bou­leversé toute la science. Il est constitué de deux valeurs : la constante h et la fréquence ?, valeurs qui sont contradictoires, ce que l’on n’a pas remarqué, et que l’on ne veut pas remarquer. Pourquoi ? parce que h est une valeur arithmétique finie (6,55 x 10-34), mais c’est une limite et c’est une discontinuité parce que l’on passe d’un quantum à un autre quantum sans intermédiaire. Par conséquent, h est une valeur finie et discon­tinue. Mais le ?, qui est la fréquence, produit de l’oscillation par l’unité de temps de l’oscillateur linéaire, peut avoir toutes les valeurs. Il est donc continu.

Nous avons donc dans le quantum de Planck déjà un dis­continu arithmétique et un continu mathématique (du calcul infinitésimal).

Or ce quantum est également le photon, découvert comme constituant de la lumière par Einstein, en 1904. Si bien que la lumière elle-même est constituée à la fois de corpuscules, c’est-à-dire de quanta (h ?) et de valeurs ondulatoires, puis­que cette même lumière présente des phénomènes ondulatoires de réflexion et de réfraction.

On l’a vu de façon extraordinaire lorsque de Broglie a ima­giné que les corpuscules, quels qu’ils soient, étaient doublés d’une onde. En effet, quelques années après, Davisson et Germer, en projetant des électrons sur un prisme, ont provoqué des phénomènes de diffraction, c’est-à-dire des phénomènes ondula­toires.

La lumière est donc à la fois ondes et corpuscules ; c’est là une contradiction flagrante. Toute la crise de la microphysique et de la science dans son ensemble jusqu’à aujourd’hui est pré­cisément dans cette contradiction de l’expérience que d’aucuns ont voulu repousser complètement. Comment ? Eh bien, certains ont choisi le corpuscule, d’autres ont choisi l’onde. Aujourd’hui encore des physiciens choisissent l’onde au détriment des cor­puscules et s’appuient sur toutes sortes d’interprétations.

C. H. — La contradiction n’existe-t-elle pas seulement au niveau théorique, dans la mesure où deux points de vue scienti­fiques, tous deux justes, semblent s’opposer ?

S. L. — C’est contradictoire dans l’expérience elle-même.

C. H. — Oui, actuellement. Mais on pourrait trouver une loi de synthèse incluant les ondes et les particules qui suppri­merait la contradiction apparente.

S. L. — Ce n’est pas possible à mon avis et je montre que c’est impossible. Encore une chose qui m’étonne énormément : depuis qu’Einstein a réduit toutes choses à de l’énergie, on n’a pas examiné en quoi consiste l’énergie, je veux dire : quelles sont les propriétés fondamentales de l’énergie pour qu’elle existe. Or une des propriétés fondamentales de l’énergie : c’est son antagonisme.

Ainsi, si une énergie s’actualisait rigoureusement, il n’y aurait plus rien, le monde cesserait. S’il y a énergie, c’est parce qu’il y a une capacité d’énergie qui s’actualise mais qui, par là même, potentialise une énergie antagoniste. Et nous en avons la preuve.

Il y a donc une énergie antagoniste qui empêche l’énergie de s’actualiser rigoureusement. Si bien qu’une énergie est composée de termes antagonistes dont l’un, en s’actualisant, poten­tialise l’autre. Cela, d’une façon théorique tout le monde peut le comprendre, mais l’expérience est là pour nous le montrer. Tout système n’existe qu’à condition que certains éléments s’at­tirent pour constituer ainsi le système.

Mais ils ne pourraient pas exister si tous les éléments ne faisaient que s’attirer, parce qu’ils se coaguleraient ; il faut par conséquent qu’il y ait une force de répulsion. Si, inversement, nous n’avons qu’une force de répulsion, le système ne peut pas se constituer non plus.

Un atome, par exemple, est constitué d’un noyau et d’élec­trons. S’il n’y avait que répulsion, les électrons ne pourraient rester à la périphérie du noyau ; si, inversement, il n’y avait qu’attirance, ils tomberaient sur le noyau.

On a constaté en effet que les électrons sont à la fois attirés et repoussés. Bohr a émis ainsi l’hypothèse de mouvements sta­tionnaires, c’est-à-dire qu’un électron ne peut que sauter d’un état quantique à un autre état quantique. Mais cela ne suffit pas, car, dans ces conditions, tous les électrons tourneraient sur la même orbite. Or nous avons 92 électrons naturels, plus une vingtaine que nous avons créés nous-mêmes dans des labo­ratoires. Alors là, il y a un des principes les plus formidables et les plus importants de la microphysique et de toute la pensée contemporaine : c’est le principe d’exclusion de Pauli.

Pauli lui-même ne l’a pas compris logiquement, mais il a été obligé de le postuler, car il rend compte de tout. Moi, je l’ex­plique avec ma nouvelle conception.

En vertu de ce principe, les électrons, ou n’importe quelles particules dites matérielles (cela exclut les photons et la lumière) ont cette propriété de s’exclure de leur état quantique — qui est défini par quatre nombres quantiques — si bien que chaque particule a une individualité spécifique. C’est pour cette raison que nous avons des substances différentes : par exemple : l’hydrogène, qui n’a qu’un électron, alors que certaines substances ont jusqu’à 92 électrons.

Donc, chaque électron sur une orbite a un état quantique différent, ainsi, s’ils ont la même orbite, ils n’auront pas le même angle, etc.

C. H. — Quels sont ces quatre nombres ?

S. L. — m – n – s – l, soit :

m – distance de l’électron au noyau,
n – l’angle que fait l’ellipse,
s – le spin,
l – l’angle entre les différentes ellipses.

Ces quatre nombres ne sont jamais égaux pour deux particules, si bien que chaque état quantique est absolument individuel.

Sans ce principe de Pauli, nous n’aurions donc pas la diver­sité des substances chimiques que nous avons ; ce principe est donc capital car il fait apparaître, dans l’énergie, un principe d’exclusion hétérogénéisante et individualisante. À mon avis, ce principe est à la base de la biologie — je le répète dans tous mes livres — et je suis étonné que les biologistes ne voient pas là l’origine de la vie.

Au contraire, les photons peuvent s’accumuler dans le même état quantique en un nombre indéfini. Donc ils ne subissent pas le principe d’exclusion hétérogénéisante ; or j’ai constaté que l’énergie engendre des systèmes, automatiquement, précisément par ce principe d’hétérogénéisation (le noyau est lui aussi sou­mis à ce même principe, c’est pourquoi nous avons aussi des par­ticules dans le noyau).

Tout système est donc formé d’une force homogénéisante et d’une force hétérogénéisante, et ce système engendre des systèmes de système. Aussi simple, aussi banal que ce soit, personne n’avait utilisé cette expression de système de système avant moi. Par exemple : une molécule est un système d’atomes, et l’atome est un système ; donc la molécule est un système de système. Mais des molécules qui s’assemblent dans des systèmes plus vastes constituent également des systèmes de systèmes de systèmes ; et ainsi de suite. Et si nous arrivons à la matière vivante, nous sommes en présence d’un échafaudage prodigieux de systèmes, de systèmes, de systèmes, en partant de la protéine à la cellule, de la cellule au tissu vivant, du tissu aux organes.

Eh bien, ce systèmes de systèmes sont par là même stricte­ment orientés, c’est-à-dire que nous avons des systèmes où l’homogénéité prédomine : ce sont des systèmes macrophysi­ques. Là opère le deuxième principe de la thermodynamique le principe d’entropie.

Comme vous le savez, un système physique qui ne reçoit pas d’énergie de l’extérieur, s’homogénéise de lui-même, ce qui veut dire que les éléments qui le constituent sont dans un désordre de plus en plus grand et aboutissent à une homogénéité. C’est ce que l’on appelle l’entropie, dans la matière macrophysique. Le même système, en vertu du principe de Pauli d’hétérogénéisation, engendre la matière vivante qui est une matière à hété­rogénéisation progressive : au fur et à mesure qu’une molécule devient une molécule vivante, elle s’hétérogénéise petit à petit.

Dans le système vital, nous assistons, inversement à ce qui se passe dans les systèmes macrophysiques, à une lutte anta­goniste entre l’homogenèse et l’hétérogenèse ; lutte inhérente intrinsèque aux systèmes vitaux, mais extrinsèque également.

C. H. — Cela exclut l’entropie ?

S. L. — C’est ce qu’on appelle la néguentropie. Ce n’est pas moi qui ait créé ce concept. Cependant, certains soutiennent encore aujourd’hui que cette néguentropie n’existe pas. Tout biologiste, pourtant, quelle que soit sa théorie, reconnaît, et c’est un fait, que nous sommes en présence d’une hétérogénéité consi­dérable.

C. H. — C’est ce qui permet l’évolution.

S. L. — Dans les systèmes vitaux, nous assistons à une pro­gression de l’hétérogène antagoniste de l’homogène et contradictoire (puisque l’homogène est l’identité, et l’hétérogène est la non-identité). La mort et le vieillissement, c’est le système physique qui s’empare petit à petit du système vital.

Il y a donc deux matières : la matière macrophysique et la matière biologique. Mais nous avons une troisième matière qui résulte d’une réflexion sur la notion énergétique de système, et qui se vérifie expérimentalement également. En effet, nous avons des systèmes où l’actualisation de l’hétérogène et de l’homogène n’arrive pas à dépasser le stade de la semi-actuali­sation et de la semi-potentialisation. C’est ce que j’appelle l’état T (de tiers inclus), ce qui sous-entend que le système est à égalité d’homogénéisation et d’hétérogénéisation ; c’est l’oscillation entre ces deux forces antagonistes qui constitue un équilibre.

Un organe, s’il est hétérogène, a quand même une identité. L’hétérogénéité n’est pas illimitée, sans quoi, en vertu de cette logique de l’antagonisme systématisant, il n’y aurait pas de sys­tème. Nous avons donc nécessairement un passage de l’actualisation à la potentialisation, et un passage de la potentialisation à l’actualisation, à un moment donné, automatiquement, que ce soit dans un système macrophysique ou biologique ; quand un système passe de l’état d’actualisation à l’état de potentialisa­tion, l’autre système passe de l’état de potentialisation à l’état d’actualisation, et, à un moment donné, ils sont à égalité. Bien entendu, cette égalité ne peut pas durer.

C. H. — Où sont ces deux systèmes ?

S. L. — Dans le système lui-même.

C. H. — Vous voulez dire que dans un système certains éléments passent à l’état d’actualisation quand d’autres passent à l’état de potentialisation ?

S. L. — C’est cela. Seulement, lorsque l’un monte et l’autre descend, il y a un moment d’équilibre. Tous les systèmes, qu’ils soient physiques ou biologiques, arrivent, à un moment donné, à un stade d’équilibre antagoniste très fort. C’est ce qui se passe à mon avis dans le noyau atomique où les forces antagonistes sont dans un état de semi-actualisation et de semi-potentialisation. Ce qui fait que l’énergie est tellement dense qu’il est très difficile de désintégrer le noyau.

C. H. — Je perçois très bien cette loi dans la sphère psychique.

S. L. — Justement, quand j’étudie le noyau atomique et le système nerveux central, je m’aperçois effectivement que dans la cellule nerveuse et dans les différentes opérations du système nerveux central, nous nous trouvons en fait en présence de cet équilibre des forces antagonistes. Ce fait est d’une importance capitale.

Dans une cellule nerveuse nous avons du potassium positif à l’intérieur de la cellule et autour de celle-ci, nous avons du sodium, lui aussi positif. Théoriquement, ces deux éléments positifs devraient se repousser. Or la face interne de la mem­brane de la cellule est chargée négativement ; elle attire donc à la fois le potassium de l’intérieur et le sodium de l’extérieur, si bien que la cellule se trouve dans un équilibre électrochimique que l’on appelle un état de repos. C’est en fait, un état de semi-actualisation et de semi-potentialisation. Une excitation arrive qui va provoquer l’influx nerveux. — Vous savez que le nerf est constitué d’une succession de cel­lules contiguës séparées par un espace juxtionnel qui s’appelle la synapse. Quand cette excitation intervient, on a un déséqui­libre : la cellule est agressée, on appelle même cela une onde de lésion ; le potassium sort à l’extérieur et le sodium entre à l’intérieur. Pendant ce temps, la membrane reste découverte et négative ; et cette négativation va être transportée de cellule en cellule jusqu’aux centres nerveux.

Quand l’influx est passé, il faut que la cellule se reconstitue, sans quoi elle meurt. Je dis que la sensation que nous éprou­vons (visuelle, auditive, etc.) est une agression de mort à laquelle doit succéder rapidement une résurrection, c’est-à-dire une reconstitution : les ions potassium entrent à nouveau dans la cellule et le sodium en sort.

C. H. — Qu’est-ce qui provoque le déséquilibre ?

S. L. — Ce sont les forces internes de la cellule. C’est pourquoi, précisément, certaines maladies mentales sont dues à une rupture d’équilibre. Les maladies mentales, à mon avis, provien­nent en grande partie de la difficulté de la cellule à se rééqui­librer et à reconstituer son hétérogénéité.

Cette onde de négativation va donc passer par la synapse où se trouve un médiateur chimique. Or ces médiateurs chimiques se forment à l’extrémité des dendrites, et, pour constituer ce médiateur, il y a des enzymes qui l’activent : je dis qui l’actua­lisent, et d’autres enzymes qui le potentialisent (mon vocabu­laire est plus adéquat). Il y a donc deux enzymes antagonistes et ainsi l’influx peut passer. C’est pourquoi, dans la maladie de Parkinson, s’il y a une enzyme qui manque, il ne peut plus pas­ser.

Nous avons donc deux systèmes d’information à partir de la cellule : le système afférent qui part des extrémités senso­rielles (l’œil, l’oreille) et qui remonte au cerveau et transmet l’hétérogénéité des sensations (car il y a un choix et une sélec­tion : en effet, je sélectionne les sensations) et le système effé­rent, dans lequel l’influx nerveux va des centres nerveux vers les organes moteurs.

Là aussi, il s’agit de deux systèmes antagonistes qui opè­rent, l’un, de façon centrifuge, l’autre, de façon centripète. On voit qu’ils sont antagonistes car si l’un est dominé par l’autre, nous obtenons une maladie mentale. C’est comme cela que j’explique la schizophrénie et la maniaco-dépression.

C. H. — Voudriez-vous définir les notions d’identité et de non-identité.

S. L. — Eh bien, voilà : ce paquet, je vois la forme et la couleur, mais je ne vois jamais « le » paquet, c’est-à-dire l’iden­tité objective qui supporte cette hétérogénéité de couleur et de forme. Je vois les formes et la couleur de ce briquet, mais je ne vois pas « le » briquet. Le briquet est une identité, car je peux avoir des briquets différents de formes et de couleurs différen­tes, et ce sera toujours « le » briquet. Je peux voir, par exemple, la forme et la couleur d’un livre, mais je ne vois pas, sen­soriellement, « le » livre, je vois des livres différents.

C’est très important, car dans le système efférent (des cen­tres nerveux vers les organes moteurs) le processus est inverse. J’ai un plan, une idée, celle, par exemple, de saisir ce paquet. Cette idée est une homogénéité que j’actualise : l’homogénéité, c’est le paquet, et je dois cette fois-ci actualiser une identité. Car si je n’actualise pas une identité, je ne mettrai pas la main sur le paquet, je mettrai la main sur autre chose. En actualisant cette identité, je potentialise tout ce qui s’oppose à la réalisa­tion, à l’actualisation de cette identité.

Autre exemple : je veux aller en face chercher un paquet de tabac. C’est un programme très complexe. L’identité consiste à aller chercher un paquet de tabac. Pour ce faire, je vais donc potentialiser, c’est-à-dire rejeter à l’extérieur tout ce qui peut s’opposer à cette action. Par conséquent, dans le système effé­rent, j’actualise une identité et je potentialise toute la diversité qui s’y opposerait. Nous avons là deux opérations antagonistes d’actualisation et de potentialisation de l’hétérogène et de l’homogène, exactement comme dans un système physique ou biologique.

Quand je ferme complètement mes opérations motrices et mes opérations sensorielles, c’est-à-dire que j’arrête les influx afférents et efférents, tout se passe alors dans le cerveau : et là, c’est précisément le psychisme le plus pur, c’est l’imagination créatrice, et tout se déroule dans un équilibre extrêmement dense de semi-actualisations et de semi-potentialisations.

C. H. — N’y aurait-il pas une troisième force, au-dessus des deux autres, qui contrôlerait l’équilibre entre les semi-actualisations et les semi-potentialisations ?

S. L. — Il n’y a pas de troisième force dans ce sens-là, car c’est précisément ces deux forces qui en engendrent une troisième. Mais pour en revenir aux phénomènes paranormaux, ils ne peuvent s’expliquer que dans la mesure où l’on accepte qu’il existe une contradiction (et j’en reviens à mes premiers déve­loppements) qui empêche le déroulement rigoureusement déter­miné et déterministe des phénomènes.

Mais à ce moment-là, quelles sortes de phénomènes anor­maux (parce que cela apparaît comme anormal) ou paranor­maux vont apparaître ? Eh bien il existe trois matières : une matière nucléaire dans un équilibre de semi-actualisations (état T de tiers inclus), une matière biologique et une matière physique, le psychisme étant analogue au noyau.

C. H. — La troisième matière est donc à la fois nucléaire et psychique ?

L. S. — Oui, exactement. Donc, s’il y a (et il ne peut pas ne pas y avoir, puisque précisément le déroulement des phénomè­nes est probabilitaire), de temps en temps, des déviations, alors, dans un devenir des phénomènes macrophysiques (devenir pro­babilitaire) il peut arriver qu’une organisation biologique inter­vienne. Nous avons alors un phénomène paranormal de carac­tère biologique.

Inversement, dans un processus biologique également soumis aux probabilités, nous avons un phénomène très peu probable, mais probable quand même, d’apparition de phénomènes physiques dans un contexte biologique.

Nous avons donc des phénomènes parabiologiques dans un contexte biologique, et nous pouvons avoir des phénomènes parapsychiques dans un contexte biologique ou dans un contexte physique. Il y a donc trois sortes de phénomènes paranormaux possibles.

C. H. — Avez-vous pu les classer ?

S. L. — Non seulement j’ai pu les classer, mais j’ai même pu les formaliser algébriquement.

C. H. — Pouvez-vous nous parler de ces trois ordres de phénomènes parapsychiques. Par exemple : la télépathie ?

S. L. — La télépathie ! j’en suis moi-même le siège très souvent. Par exemple, je pense à quelqu’un… et cette personne appelle au téléphone. Cela ne se passe pas toujours, justement parce que c’est probabilitaire. Les scientifiques bornés disent : Si les phénomènes paranormaux existaient, on pourrait les repro­duire. Non ! précisément parce que c’est une probabilité très rare de par la structure même du probabilitarisme ; c’est un domaine qui ne peut être que très rare et qui ne peut être repro­duit, puisqu’en tant qu’êtres vivants sur cette planète, nous sommes dans des univers extrêmement puissants macrophysi­ques, biologiques et même psychiques.

Nous sommes terriblement encastrés dans ces trois types de matières et d’énergies, qui nous constituent, d’ailleurs. La plupart des hommes ont eu des manifestations paranormales qu’ils n’ont pas remarquées. Il y en a toutefois qui remarquent.

C. H. — Il est difficile de les remarquer, car on a tendance vouloir les expliquer rationnellement.

S. L. — J’ai moi-même été le siège de phénomènes paranormaux extraordinaires.

C. H. — Lesquels ? Ce serait très intéressant…

S. L. — Le plus formidable, c’est celui-là : C’était pendant la guerre ; nous n’avions pas de chauffage. Ce soir-là, après dîner, nous étions ici, ma femme et moi, dans ces fauteuils, devant un maigre feu de bois.

Nous étions silencieux et émus car nous venions de perdre, l’après-midi même, une amie chère, une femme charmante, qui habitait à côté ; et nous revenions de chez elle.

C’est alors qu’on sonna. J’allai ouvrir. C’était un de mes amis, physicien au collège de France, et qui m’avait déjà exposé ses théories.

Sa présence m’apporta un soulagement et comme il ne con­naissait pas notre amie, je lui dis simplement : ah, mon ami, tu tombes bien ! viens t’asseoir, puis j’ajoutai, content de m’arra­cher à mon obsession : alors, où en es-tu de tes travaux ?

Au même moment, dans l’angle opposé de la pièce, nous entendîmes un bruit très fort, vraiment très très fort. Mon ami s’arrêta et se retourna. Je lui dis : continue ! — Il reprit son développement : deuxième bruit ! le même crissement. Un cris­sement extraordinaire. Nous nous demandâmes ce que cela pou­vait être ; cela ne pouvait pas provenir de l’électricité ; c’était curieux car on ne voyait rien !

Je lui dis de poursuivre. Alors qu’il reprenait son récit pour la troisième fois, de nouveau, le bruit ! extrêmement fort.

Cette fois, nous nous levons ; mon ami me dit : Ce n’est pas possible, il y a quelque chose ! Et nous cherchons, avec ma femme, mais nous ne trouvons absolument rien.

Voilà un phénomène intéressant, car j’avais un témoin objec­tif en la personne de mon ami du collège de France qui n’était pas du tout, lui, en état de choc. Parce que si nous avions été seuls, ma femme et moi, obsédés par cette mort, nous aurions pu intensifier un petit bruit, jusqu’à le croire très fort. Dans ce cas précis, nous avions un témoin rigoureusement objectif. C’est donc là un phénomène parapsychique.

C. H. — Il y a quelque chose que je n’ai pas compris. Vous avez dit tout à l’heure que lorsqu’on passait dans l’univers de la mort, on tombait dans l’univers entropique. Or, si vraiment il y a une vie possible après la mort, l’entropie ne suffit pas à l’expliquer.

S. L. — Je dis quelque chose de capital dans mes travaux une potentialisation rigoureuse n’est pas possible, sans quoi l’énergie n’aurait pu exister. L’énergie ne peut se potentialiser que partiellement.

C. H. — Donc, dans notre vie, ici, elle n’est elle-même que partiellement actualisée ?

S. L. — Oui ; et dans la mort elle sera partiellement potentialisée. Je n’en sais pas le degré, mais vous ne pourrez pas mourir rigoureusement. Rien ne peut disparaître rigoureuse­ment. Cette feuille, par exemple, peut sombrer dans une potentialisation de plus en plus grande, mais elle ne peut pas dispa­raître.

C. H. — Vous pensez donc qu’après la mort…

S. L. — Après la mort, ce que je peux dire, c’est qu’il n’y a pas destruction totale, parce qu’il n’y a pas de potentialisation rigoureuse physique possible.

C. H. — Mais ne peut-il y avoir une actualisation sur un autre plan ?

S. L. — Il peut y avoir une réactualisation ailleurs, puisque l’énergie psychique ou vitale dont vous êtes le siège peut se réactualiser ailleurs.

C. H. — Si je potentialise ma matière physique, je peux donc actualiser beaucoup plus de matière psychique.

S. L. — Oui, et vous pouvez l’actualiser ailleurs. Elle peut s’actualiser dans un autre pays, dans un autre espace, dans un autre univers. J’ai même posé l’existence d’un univers psy­chique.

C. H. — Vous n’êtes donc pas contre l’idée que les morts puissent avoir une conscience plus grande ?

S. L. — Ah ! plus grande ou plus petite, je n’en sais rien. Je ne me prononce pas. Mais qu’ils aient une conscience, cela est certain. J’émets l’hypothèse qu’il y a deux univers ; l’univers macrophysique et astrophysique, celui que nous connaissons, et l’autre, l’univers biologique, dont on parle beaucoup et dont nous commençons à connaître les constituants, puisque nous avons pu fabriquer des molécules vivantes.

Cet univers serait biologique et existerait ailleurs. Puis je suppose l’existence d’un troisième univers entre les deux qui serait un univers psychique.

C. H. — Je n’ai pas bien saisi.

S. L. — Je m’explique : nous sommes dans un univers phy­sique et biologique ; nous avons également en nous une matière psychique. Il se peut que l’anti-univers soit une dominante biologique sur un dominé physique, alors qu’ici nous sommes une dominante physique sur un dominé biologique.

On peut donc imaginer un troisième univers qui serait l’équi­libre des deux autres dans un état précisément de semi-actua­lisations, et de semi-potentialisations, physiques et biologiques. Il serait constitué de deux matières, mais comme dans le cerveau ou dans le noyau atomique, il se tiendrait dans un état d’équi­libre. Ce serait donc un troisième univers essentiellement psy­chique.

C. H. — Mais alors on peut imaginer une infinité de variations possibles entre les trois.

S. L. — Oui, une infinité de variations, de possibilités, des degrés d’actualisations comme des degrés de potentialisations.

C. H. — Cela introduit la possibilité de nombreux mondes, selon des compositions différentes de ces trois forces.

S. L. — Trois orientations que j’appelle des orthodéductions ou des ortho-univers qui sont à direction entropique, néguen­tropique et équilibrante entre les deux ; dans les formulations algébriques, j’ai constaté qu’il y avait ce que j’appelle des « paradéductions » extrêmement multiples, c’est-à-dire où les phénomènes paranormaux apparaissent à la fois mélangés, non pas dans une direction ortho, mais dans une direction para, si vous voulez, c’est-à-dire tantôt biologique, tantôt psychique et tantôt physique.

C. H. — Je ne comprends pas la différence entre ortho et para.

S. L. — Ortho, c’est dirigé. C’est ce qui se passe. Para, c’est non ortho.

C. H. — J’aimerais beaucoup que vous nous parliez des phé­nomènes paranormaux. Comment les expliquez-vous dans vos théories ?

S. L. — Il est évident qu’il existe des faits télépathiques, des communications entre les psychismes, mais quant à l’explica­tion… Si je pense à quelqu’un, et que cette personne m’appelle au téléphone, incontestablement il y a communication psy­chique.

C. H. — Ce serait le psychisme qui interfèrerait dans le biologique ?

S. L. — Oui exactement, dans le biologique et le physique, en vertu précisément de cette loi des parapsychiques, des para-biologiques et des paraphysiques. Et là, par rapport à cette histoire extraordinaire que je vous ai racontée, on pourrait parler de cette jeune femme morte qui voulait se manifester.

C. H. — On constate souvent ce genre de phénomène juste après la mort d’une personne.

S. L. — J’ai fait aussi une autre expérience extraordinaire, celle-là vraiment paraphysique : je transportais une assiette avec des couverts. Il y avait des couteaux et des petites cuillères d’argent. Une cuillère s’est détachée, et, à mi-chemin entre l’assiette et le sol, elle a disparu dans un trou dans l’air. Je l’ai vue disparaître dans un trou. Je l’ai cherchée avec ma femme, mais nous n’avons jamais pu la retrouver.

C. H. — Avez-vous perçu le trou, ou a-t-elle simplement dis­paru ?

S. L. Oui, j’ai perçu un trou, à l’époque, il y a peut-être vingt ans, j’ai imaginé que c’était une désintégration, ce qui est possible probabilitairement. Bien sûr, la matière peut se désin­tégrer, puisqu’elle est probabilitaire. Il y a une probabilité, par exemple, que cette maison s’écroule. Mais maintenant, étant donné que j’ai vu le trou, je me demande si ce n’est pas un trou noir.

C. H. — C’est justement la perception du trou qui est intéressante et qui amène un nouvel élément.

S. L. — Alors, dans ce cas, c’est un phénomène paraphysique.

C. H. — C’est très intéressant. On remarque effectivement, dans ce genre de perception paranormale, que l’on obtient des éléments d’observation significatifs. Par exemple, habituellement, on ne perçoit pas des trous noirs (même s’ils existent, on ne les perçoit pas). Soudain vous êtes capable de visualiser un trou dans l’espace. Que la cuillère disparaisse, on peut le concevoir ; mais que l’on puisse voir le trou par lequel elle disparaît, c’est remarquable.

S. L. — C’est pourquoi cette expérience est assez extraordinaire et je n’ai pu la comprendre que depuis que j’ai appris l’existence des trous noirs.

C. H. — Ce trou était-il à la verticale ou à l’horizontale ?

S. L. — A la verticale ; la cuillère est tombée dedans.

C. H. — Avez-vous pu voir la cuillère se rapetisser, à mesure qu’elle se trouvait cachée par le trou ?

S. L. — Non ; c’était trop rapide.

C. H. — C’est fascinant ; avez-vous eu d’autres expériences de ce genre ?

S. L. — Non. Ce sont les deux seules expériences que j’ai personnellement vécues.

C. H. — Ce qui est merveilleux, c’est qu’une ou deux expé­riences de ce genre suffisent à remettre en cause beaucoup de théories. Avez-vous pu mettre en équation de nouvelles théories sur ces phénomènes paranormaux ?

S. L. — J’ai une logique symbolique, une logique algébrique, c’est-à-dire axiomatique. C’est en la développant que j’ai trouvé cette fameuse troisième matière à laquelle je n’avais pas pensé avant. Vous trouverez cela dans la table des déductions dans mon livre l’Énergie et la matière psychique.

Il y a trois grandes orthodéductions : macrophysique, biolo­gique et psychique. Je me suis dit que la troisième était forcé­ment psychique, puisqu’on la retrouve à la fois dans le noyau atomique et dans le cerveau, mais j’ai constaté qu’il y en avait d’autres.

Il y a donc des paradéductions en plus grand nombre, et ces paradéductions se développent d’une manière transfinie ; c’est cela qui est extraordinaire. Par transfinie, je veux dire que l’énergie n’est ni finie, ni infinie ; elle est transfinie, ce qui fait qu’elle se dépasse constamment sans jamais pouvoir atteindre l’infini ; parce que si elle atteignait l’infini, elle disparaîtrait.

Or, elle ne peut disparaître, de par sa constitution logique d’antagonisme et de contradiction ; je l’ai dit dans un livre : « la contradiction est la sauvegarde de l’éternité. »

BIBLIOGRAPHIE

Dehors…, Stock, Paris, 1926 (seul livre de poèmes de Stéphane Lupasco)
Du devenir logique et de l’affectivité, Vol. I – « Le dualisme antagoniste et les exigences historiques de l’esprit », Vol. II – « Essai d’une nouvelle théorie de la connaissance », Vrin, Paris, 1935 ; 2ème édition : 1973 (thèse de doctorat)
La physique macroscopique et sa portée philosophique, Vrin, Paris, 1935 (thèse complémentaire)
L’expérience microphysique et la pensée humaine, P.U.F., Paris, 1941 (une édition préliminaire a été publiée en 1940 à Bucarest, à la Fundatia Regala pentru Literatura si Arta) ; 2ème édition : Le Rocher, Coll. « L’esprit et la matière », Paris, 1989, préface de Basarab Nicolescu.
Logique et contradiction, P.U.F., Paris, 1947
Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie – Prolégomènes à une science de la contradiction, Coll. « Actualités scientifiques et industrielles », n° 1133, Paris, 1951 ; 2ème édition : Le Rocher, Coll. « L’esprit et la matière », Paris, 1987, préface de Basarab Nicolescu
Les trois matières, Julliard, Paris, 1960 ; réédité en poche en 1970 dans la Collection 10/18 ; 2ème édition : Cohérence, Strasbourg, 1982
L’énergie et la matière vivante, Julliard, Paris, 1962 ; 2ème édition : Julliard, Paris, 1974 ; 3ème édition : Le Rocher, Coll. « L’esprit et la matière », Paris, 1986
Science et art abstrait, Julliard, Paris, 1963
La tragédie de l’énergie, Casterman, Paris, 1970
Qu’est-ce qu’une structure ? Christian Bourgois, Paris, 1971
Du rêve, de la mathématique et de la mort, Christian Bourgois, Paris, 1971.
L’énergie et la matière psychique, Julliard, Paris, 1974 ; 2ème édition : Le Rocher, Coll. « L’esprit et la matière », Paris, 1987.
Psychisme et sociologie, Casterman, Paris, 1978.
L’univers psychique, Paris, Denoël-Gonthier, Coll. « Médiations », 1979.
L’homme et ses trois éthiques, en collaboration avec Solange de Mailly-Nesle et Basarab Nicolescu, Le Rocher, Coll. « L’esprit et la matière », Paris, 1986

Christine Hardy est Dr es sciences humaines et ethnologue. Son blog en anglais : http://chris-h-hardy-dna-of-the-gods.blogspot.fr/. Dernier livre publié en Français : La Prédiction de Jung : La métamorphose de la Terre. Dervy, 2012. En anglais : DNA of the Gods: The Anunnaki Creation of Eve and the Alien Battle for Humanity, Bear & Co., USA & Canada, mars 2014. À Lire aussi son interview dans le numéro 104 de 3e Millénaire.