Maurice Gouineau : Une mémoire unique au monde


13 Dec 2011

(Revue Psi International. No 2.  Novembre-Décembre 1977)

« Dieu a choisi les faibles pour humilier les forts »

(Saint Paul)

Faible, elle l’était en 1935, cette jeune femme de 26 ans, issue d’une vallée pyrénéenne, lorsqu’elle se présenta, un jour, à l’Institut métapsychique international, puis, la semaine suivante, dans mon propre bureau de « Je sais tout ».

Osaka — un nom asiatique servant de pseudonyme — commença à marcher et à parler à 4 ans seulement. Curieusement, elle faisait débuter sa vie à ce moment-là, en soustrayant 4 ans de son acte officiel de naissance…

Enfance fragile…

Osaka sait bientôt lire, écrire et additionner. Quant aux lettres de l’alphabet, elle ne pouvait les énoncer qu’en partant de « z », à l’envers ! C’était déjà une performance : essayez plutôt vous-même…

Osaka ignorait tout de ses possibilités mais on remarquait autour d’elle, cependant, qu’elle se souvenait sans la moindre erreur — et sans notes écrites — des prix des nombreux achats à la ville voisine dont la chargeaient ses parents et ses voisins.

Existence campagnarde modeste qui aurait pu se poursuivre sans le moindre incident de parcours si Osaka n’avait pas assisté, un jour de fête, à l’exhibition d’un illusionniste dont le numéro comportait un calcul mental bien appris, propre à émerveiller les spectateurs villageois.

Osaka pensa : « Il me semble que je pourrais faire cela plus vite et mieux… » Et elle se dit que peut-être, elle pourrait réussir une carrière sur les tréteaux. Elle s’en ouvrit à l’illusionniste : « Aucun avenir pour vous dans cette voie… Il faudrait des qualités extraordinaires et vous n’avez manifestement aucune prédisposition ». A cet instant, le monde faillit perdre un de ses plus grands phénomènes.

Mais Osaka, envahie désormais par un étrange sentiment, s’entêta. Elle savait déjà additionner et elle apprit vite à soustraire et à multiplier. Par contre, curieusement, elle ne franchit jamais l’obstacle de la division. Mais ce n’est pas dans la voie du calcul mental qu’elle rencontra le triomphe. En effet, elle s’aperçut rapidement qu’elle ne serait pas une étoile dans ce domaine mais que ses pouvoirs à elle étaient basés sur une extraordinaire mémoire. Elle conservait le souvenir des nombres sans aucune fatigue, sans aucun effort, comme elle s’était souvenue dans son enfance du prix des multiples achats faits pour ses voisins. Osaka mit donc en réserve le calcul mental et misa sur l’emploi de sa mémoire. Lors de sa première séance en public, dans son Languedoc natal, elle demanda à 20 assistants d’énoncer successivement à haute voix des nombres de 4 ou 5 chiffres qu’ils imaginaient eux-mêmes. Après quoi, sans entr’acte et sans avoir pris, bien entendu, aucune note, elle répéta dans leur ordre les 20 nombres, sans aucune hésitation, sans aucune erreur.

Peu après, elle parvint au même résultat pour des nombres composés de chiffres en quantité pratiquement illimitée.

C’est alors qu’Osaka, en février 1935, alla frapper à la porte de l’Institut Métapsychique International — que présidait le Professeur Charles Richet — afin d’y faire constater ses capacités de mémoire. Par la suite, le Docteur Osty, qui dirigeait cet Institut, me conta cette première entrevue :

« Pour mettre tout de suite à l’épreuve ces pouvoirs, je lui demandai d’exécuter mentalement la multiplication de 2789 par 987, nombres prononcés par moi une seule fois. Osaka développa à haute voix — et chiffre par chiffre — cette opération rapidement et impeccablement menée à bien.

« Ensuite, je me mis à l’écart et écrivis à l’abri de tout regard une succession de 100 chiffres, à ma fantaisie. Puis je lui énonçai à la cadence approximative d’un chiffre par seconde. Quand j’eus terminé, Osaka me redit les 100 chiffres dans l’ordre !

« La conversation se poursuivit et au moment de se quitter, au bout de 45 minutes environ, alors que nous avions, entre-temps, parlé de bien des choses, je dis à Osaka, qui n’avait aucune raison de s’attendre à cela : Pouvez-vous me répéter les 100 chiffres que je vous ai donnés il y a près d’une heure ?

— Très facilement, me répondit-elle ! — Vous serait-il possible de le faire en commençant par la fin ? — Comme il vous plaira ! Et ce fut un succès total ! »

Par deux fois, en mais 1935, le Docteur Osty invita des membres et sympathisants de l’Institut Métapsychique International à venir assister à deux démonstrations. Tout se déroula bien, à la satisfaction émerveillée de l’assistance.

C’est alors qu’en accord avec le Docteur Osty, j’organisai une grande conférence de presse au Théâtre Fémina qu’abritait l’immeuble de « Je sais tout » dont j’étais, à l’époque, rédacteur en chef.

Séance quasi-historique, en présence, non seulement d’une centaine de journalistes français et étrangers, mais de 200 personnalités plus ou moins proches de la métapsychie et des phénomènes supranormaux. A la fin de la conférence, Osaka fut sacrée « la plus prodigieuse mémoire du monde ».

J’ai retrouvé dans mes dossiers, vieux de plus de 40 ans, ce qui s’était passé.

Ni hypnose, ni transe.

Ma présentation, très simple, fut suffisamment précise pour qu’Osaka apparaisse comme une jeune femme sans secret, se trouvant dans un état tout à fait normal. Car la mémoire avait pu, quelques années auparavant, chez des sujets en transe ou en hypnose, être considérablement amplifiée.

Non ! Osaka répondait aux questions avec vivacité, réagissait avec humour à certaines critiques insidieuses… Comment pouvait-elle truquer puisque n’importe qui avait le droit de lui proposer n’importe quel problème de chiffres et qu’elle répondait sur-le-champ ?

Il n’y avait pas de comparse utilisable… pas de miroirs camouflés, par de souffleur. Non ! Osaka était sur la scène d’un, théâtre normal, fonctionnant tous les soirs avec, au programme, une pièce classique…

Osaka était bien seule à côté d’un tableau noir, sous les puissants faisceaux des projecteurs, en toute lumière. Vingt assistants pris au hasard vont inscrire chacun sur un bout de papier un nombre sans limite de chiffres. Chaque papier portera un numéro de 1 à 20.

Sur le tableau noir, vingt cases vides attendent.

On collecte les vingt papiers et on les mélange. Puis, dans l’ordre où le hasard a placé les feuillets, on lit les nombres et on les inscrit au fur et à mesure sur le tableau dans la case correspondante. Vingt fois, on accomplit ce rituel et le tableau se trouve alors entièrement couvert.

Où est Osaka ? Elle n’a pas bougé, face au public, le tableau derrière elle. Elle n’a vu aucun des vingt nombres, ni sur les feuillets, ni sur le tableau.

Elle les a seulement entendus une fois, accompagnés de leur numéro d’ordre.

Il s’agit pour elle, lorsqu’on lui fournit le numéro de la case, d’énoncer le nombre qu’elle contient, ce nombre pouvant être composé de 30 chiffres…

Le tableau noir est toujours derrière Osaka. Les spectateurs, eux, distinguent fort bien les vingt cases et, dans chacune d’elles, le nombre correspondant.

Question : Que renferme la case 12 ? Réponse : 37935698769512197894792718.

Osaka, sans aucune hésitation, énonce un à un les 26 chiffres composant le nombre inscrit par l’assistant n° 12.

Il y a des mouvements divers et la stupéfaction est générale !

Et dans la case 8 ? Et dans la case 17 ? Et dans la case 1 ?

« Elle a répondu à toutes les questions avec une vélocité merveilleuse et sans erreur aucune », attestera le Docteur Osty.

Précisons encore : au début de la séance, on a dit à Osaka :

« Ecoutez le nombre qui ira dans telle case » et ainsi de suite pour les 20 nombres et les 20 cases. C’est tout ce qu’elle a entendu et cela a suffi pour être enregistré par sa mémoire sans aucun effort, sans aucune fatigue, comme si c’était une autre Osaka qui opérait.

Une autre Osaka invisible qui, dès que la question venait : « Qu’y a-t-il dans la case X ? », montrait à l’Osaka apparente la réponse qu’il suffisait à cette dernière de lire (bien mieux que sur un tableau noir, affirmait Osaka) – réponse si repérable que le nombre pouvait être lu à l’envers sans difficulté.

Si le tableau avait été deux fois plus long, avec 40 cases et des nombres de 30 40 chiffres dans chaque case, Osaka aurait obtenu le même succès.

« C’est incroyable ! » disaient ceux-là mêmes qui assistaient, toute supercherie écartée, à cette immense jonglerie de chiffres.

Incroyable ? Non ! Puisque l’extraordinaire prouesse s’accomplissait sous leurs yeux. Inexplicable ? Oui et d’ailleurs toujours inexpliqué.

A une seconde près !

Dans cette première expérience, la mémoire a travaillé sur-le-champ, à la demande, en quelque sorte, des spectateurs.

Dans d’autres cas, le stockage des informations a eu lieu bien avant.

Par exemple : « Combien de secondes, de minutes, d’heures et de jours ai-je vécu depuis le 5 janvier 1912, date de ma naissance ? » — demande un monsieur.

Et Osaka répond aussitôt en tenant compte des années bissextiles…

Alors, Docteur Osty ?

« Osaka, avec une franchise louable, nous a avoué que ses réponses rapides et impeccables aux calculs demandés sont le rappel de ce qu’elle a antérieurement exécuté par écrit.

« L’évaluation de jours, d’heures, de minutes et de secondes, suivant les âges, cela a représenté pour elle, dans sa solitude pyrénéenne, d’avoir calculé les secondes, minutes, heures et jours de tous les âges depuis cent ans. Ces calculs sont à la portée de tout le monde mais Osaka, elle, se souvient de tous les résultats. « Ainsi, dès la question posée, Osaka voit apparaître la conclusion d’opérations faites plusieurs années auparavant !… »

*

*            *

Mais revenons au Théâtre Fémina. C’est l’épreuve des « puissances ».

Prenons le chiffre 6. Pour l’élever à la 2e puissance, on le multiplie par lui-même, soit 36. Pour l’élever à la 3e puissance, on multiplie 36 par 6, soit 216.

4e puissance : 216 x 6, soit 1296. Et ainsi de suite.

Osaka, interrogée par exemple, sur la 5e puissance d’un nombre de 3 chiffres, répond sans réfléchir. C’est qu’elle a appris « par cœur » toutes les puissances (jusqu’à la 10e) de tous les nombres de 100 à 1 000.

« Or, — rappelle le Docteur Osty — le produit d’une 10e puissance d’un nombre de 2 chiffres peut aller jusqu’à 20 chiffres et celui d’une 10e puissance d’un nombre de 3 chiffres aboutit à 31 chiffres ».

« Cela, c’est de la mémoire et non du calcul mental ».

Toutefois, elle s’amuse volontiers à calculer sur place, en public, avec la plus grande aisance, la multiplication, par exemple, d’un nombre de 10 chiffres par un autre de 9 chiffres. Elle annonce verbalement tous les détails de l’opération qu’elle exécute de tête, sans papier ni crayon et dont le produit est de l’ordre du quintillion… Une petite explication : le quintillion vaut mille quadrillions, lequel vaut mille trillions, quant au trillion, c’est un million de millions…

« Quand on songe à la masse de chiffres que représente un tel bagage mémorial — déclare le Docteur Osty — quand on constate la rapidité et l’impeccabilité des résultats énoncés, on est bien obligé d’accepter comme une réalité cet enregistrement mental vraiment unique et dont je suis personnellement persuadé qu’il est loin, cependant, d’avoir donné la mesure de sa capacité. »

Oui, cette petite Française a battu tous les records du monde dans le champ si mystérieux de la mémoire.

*

*            *

Précisons bien : il s’agit de la mémoire des chiffres, car pour tout le reste, Mlle Osaka n’est pas mieux dotée que vous ou moi.

Question : Ainsi, Docteur Osty, Mlle Osaka aurait eu, en quelque sorte, deux mémoires : celle des nombres, qui est prodigieuse, et celle de tout le reste, qui est ordinaire.

Réponse : Exactement. Tant qu’il ne s’agit pas de nombres, elle se souvient, comme le commun des mortels, par un mouvement de la pensée intérieure, sous forme de visions, d’auditions, de mots prononcés, etc. Cette succession d’états de la représentation mentale est floue, fugace et nécessite une grande tension d’esprit.

Le mouvement intérieur de la pensée, qui développe par ses détails le souvenir, tend sans cesse à s’interrompre, à se laisser parasiter par d’autres mouvements de la pensée, sans lien profond avec lui. C’est un dur effort que de se souvenir en détail d’un événement, d’une scène, d’un morceau de musique, d’une lecture, d’une conférence entendue : encore n’en vient-il le plus souvent que des bribes, comme si l’esprit tenait à ne conserver du vécu qu’une notion générale, qu’une idée d’ensemble.

Question : Ce n’est pas selon ce processus ordinaire que Mlle Osaka se souvient des nombres ?

Réponse : Pas du tout. Quand il s’agit de ceux-ci, son esprit a l’avantage de pouvoir les évoquer avec une intensité de représentation mentale aussi forte qu’au moment où ses yeux les avaient vus.

D’où il résulte que lorsqu’elle veut se rappeler les nombres vus, elle les voit hors d’elle et à distance évaluable ; l’écran virtuel intérieur où le souvenir meut ces fugaces fantômes devient un écran apparemment extérieur où sont nettement inscrits les nombres. Son effort n’est plus de ramener péniblement des visions floues : il n’est que de lire.

Les chiffres qu’elle a vus par centaines et par centaines, elle les revoit.

Et si elle les a seulement entendus, elle les revoit encore, pourvu qu’au moment de les entendre elle ait eu la volonté de s’en souvenir et qu’elle ait, pour cela, transposé l’entendu en vue ; je veux dire qu’elle ait imaginé, à mesure qu’elle les entendait, les chiffres s’inscrivant en blanc sur tableau noir.

Mlle Osaka affirme que les chiffres qu’elle voit quand elle se souvient ont la même netteté que des chiffres écrits.

Souvenir facile, total, infaillible quand il s’agit des nombres. Souvenir aléatoire, plus ou moins difficile, faillible, quand il s’agit de tout autre chose et parce que l’évocation ne se présente que sous les ordinaires modes de la pensée intérieure.

Question : Vous avez dit à Mlle Osaka, avant la séance, que la mémoire humaine est foncièrement totale, c’est-à-dire que tout a été vraiment enregistré. C’est lorsqu’on essaie de se rappeler que les difficultés commencent ; on parvient parfois à vaincre l’oubli mais il y a des « trous ». Pour Mlle Osaka, que se passe-t-il ?

Réponse : Le grand philosophe Henri Bergson a enseigné que le cerveau ne peut être le siège de la mémoire et qu’il est seulement celui du rappel. Le rôle du cerveau dans la mémoire s’amoindrit fortement quand on poursuit l’étude de ce phénomène chez des personnes douées de l’étrange pouvoir de prendre connaissance de la réalité sans usage des sens et de la raison.

L’existence d’une mémoire intégrale est notamment prouvée par cette merveilleuse manifestation : l’évocation subite de tout le déroulement du vécu qui survient chez quelques personnes, généralement à l’occasion d’un danger de mort.

Question : S’agit-il du souvenir dit « panoramique » ?

Réponse : C’est bien cela. Il y a quelques jours, j’ai eu connaissance de l’exemple que voici : M. R. voyage en motocyclette sur une route. Il va à bonne allure et s’apprête à dépasser un camion. A ce moment, un chien qu’il n’avait pas vu passe devant sa motocyclette. M. R. est violemment projeté en avant, puis perd durablement conscience. Entre le moment où il eut le soudain sentiment de la gravité du danger et celui où il s’évanouit — 2 à 3 secondes — toute sa vie en ses innombrables détails se présenta comme devant ses yeux. « C’était si pareil à ce que j’ai vécu — me dit-il — que j’éprouvai le remords de certaines actions, la satisfaction de certaines autres et bien d’autres sentiments antérieurement ressentis en de nombreuses circonstances. Le curieux est que tout cela me semblait se succéder dans l’ordre où je l’ai vécu et durer un long temps alors que ce fut, en vérité, revécu dans un éclair. »

Il y a quelques semaines, une autre personne me rapportait même sorte de faits survenus pendant qu’elle se noyait.

Le souvenir panoramique est assurément rare, rares d’ailleurs étant les circonstances dramatiques qui en sont les habituelles occasions. Un certain nombre de récits m’en ont toutefois été faits par les intéressés. J’en ai lu d’autres.

M. Henri Bergson a retenu le souvenir panoramique comme exemple de mémoire intégrale dans son livre magistral : « Matière et mémoire ».

On a signalé cet étrange phénomène chez les mourants. Peut-être nombre d’accidentés l’ont-ils éprouvé et qui, morts sur le coup, n’ont pas pu le faire connaître.

Sans doute une enquête qui solliciterait des récits de souvenirs panoramiques recueillerait-elle beaucoup de ces faits. Certes, il faudrait faire la part des exagérations, des déformations, des inventions, etc. Toutefois, l’apport d’une telle enquête serait certainement instructif par la comparaison des constatations.

Question : Pourrait-on provoquer en laboratoire le souvenir panoramique ?

Réponse : Non, mais on peut déterminer des rappels hallucinatoires qui démontrent incontestablement que si l’intelligence consciente oublie, le fond de l’esprit, lui, n’oublie rien. C’est par hypnose qu’on procède. Quand on dispose d’un sujet pouvant être mis dans cet état et à un certain degré (correspondant à ce qu’on appelait jadis le somnambulisme), on arrive à lui faire revivre, comme sil rêvait, son passé.

L’état hypnoïde, dit « de transe », permet, par exemple, à un des sujets que j’étudie, Mme Morel, de se souvenir de toutes les choses de sa vie, alors qu’à l’état normal sa mémoire est moyenne.

Certes, la faculté de connaissance supranormale à haut degré est rare mais elle existe. Elle existe si bien que depuis les 25 ans que je l’étudie, il ne m’est pas un instant arrivé de manquer de sujets et que depuis dix ans, j’ai fait assister des milliers de personnes à des séances pleinement démonstratives, à l’Institut Métapsychique.

Question : Mais commence-t-on à vous suivre dans cette voie ?

Réponse : Etant donné que cette étrange et si instructive faculté révèle en l’homme des qualités de l’esprit qui ne peuvent pas, de toute évidence, être attribuées au cerveau, c’est un motif de fort et durable étonnement que de voir les philosophes, les psychologues, les biologistes et autres sondeurs du réel se tenir systématiquement à l’écart de faits qui leur apprendraient le plus sur ce qu’ils cherchent : l’explication de la vie.

Notre époque donne ce bizarre spectacle d’accélérer au plus fort la science de la matière et, dans le même temps, de se refuser à s’intéresser à la branche la plus féconde : la science de l’esprit.

Tel est le comportement des universités à l’égard des phénomènes culminants de la vie, que s’occuper de l’exploration scientifique des pouvoirs surnormaux de l’esprit semble une action blâmable, une rébellion contre l’enseigné, sinon une déficience mentale.

Ce ridicule ne saurait désormais longtemps durer puisque de tous côtés, des groupes scientifiques s’adonnent à l’étude « interdite » et que la nature ne cessera jamais de proposer à la curiosité des hommes ses plus significatives manifestations.

Cet entretien avec le Docteur Osty date de 1935. Ses dernières paroles pourraient avoir été prononcées hier.

*

*            *

Entendre l’énoncé, une fois seulement et vite, de cent chiffres différents, parler ensuite d’autre chose, de pluie, de beau temps ou de vie chère, puis après plusieurs heures de bavardages, répéter dans l’ordre les cent chiffres en question : c’est une affaire de mémoire.

Multiplier l’un par l’autre deux nombres composés chacun de cent chiffres : c’est du calcul mental, encore qu’il faille une sacrée mémoire pour se souvenir de toutes les retenues intermédiaires pendant les 8 heures que dure l’opération !

Règle commune : tous les prodiges ignorent ce qui se passe en eux ; ils ne participent pas à l’enregistrement mnémonique, non plus qu’au maniement mental des chiffres.

« Quelque chose ou quelqu’un agit pour eux ».

« Un hôte inconnu » pensait Maeterlinck qui se souvenait de ce qu’Alfred de Musset révéla un jour : « Je ne travaille pas, j’écoute ; c’est comme un inconnu qui vous parle à l’oreille… »

Osaka, elle, « voit » le résultat souhaité : elle n’a plus qu’à le lire.

Ce qui surprend, c’est la relative indifférence du monde scientifique, déjà signalée il y a 42 ans, par le Docteur Osty. En présence de tels phénomènes indéniables, on aurait pu penser que des dizaines de laboratoires, des centaines de chercheurs auraient étudié tous ces prodiges dont l’un déclarait : « Ce n’est pas moi qui calcule ; j’entends une voix qui énonce des opérations pendant que je parle à une tierce personne… Je n’y suis pour rien »

D’accord mais alors, quoi et comment ?

Vraisemblablement, les savants de toutes les époques, impuissants à expliquer, ont esquivé le problème ; après quelques heures de gloire devant les Académies ou simplement le public des music-halls, l’homme ou la femme prodige a été doucement repoussé de la scène comme s’il gênait le développement raisonné des sciences officielles.

Certes, l’étude du cerveau s’est poursuivie et nous savons que chacun de nous dispose de 10 milliards de neurones, ces minuscules éléments inclus dans nos méninges. Mais combien abritons-nous d’autres « inconnus », ceux par exemple qui projettent devant les yeux d’Osaka des nombres qu’ils ont stocké pendant des années ?

Qui sont ces hôtes « inconnus » qui font en se jouant de prodigieux calculs et les « soufflent » à leur support matériel, à un être apparemment semblable à nous [1] ?

Et que répondre à cette critique : la composition de la Lune où de Mars nous intéresse bien moins que l’identification de cet hôte « inconnu » capable de changer le sens de notre vie ?

On peut rétorquer : il est relativement peu de calculateurs prodiges ou de recordmen de la mémoire. Pour les étudier efficacement, il en faudrait des centaines ou des milliers.

Bon ! mais essaie-t-on de les détecter, ces êtres qui possèdent deux personnalités si différentes dont l’une si secrète qu’on n’a jamais pu encore expliquer sa présence, sa forme, ses buts et ses moyens ?

Non ! pas en France en tous cas. Certainement aux États-Unis et en U.R.S.S.

La télévision française, il y a peu, a pu s’introduire dans l’« Université soviétique des surdoués ». C’est celle qui organise, dans tous les établissements scolaires, des sortes d’olympiades. Premier obstacle : des examens à domicile ou en classe. Deuxième obstacle : des concours dans les capitales provinciales. Enfin, ultime obstacle : l’épreuve d’entrée à l’université qui dispose ainsi d’une sorte d’élite de l’intelligence spontanée ou guidée. Combien d’élèves disposeront-ils de facultés PSI ? En connaîtra-t-on Jamais l’utilisation quotidienne ?

Car les facultés paranormales sont précieuses dans tous les domaines : scientifiques, économiques et techniques. La criminologie est partie prenante et la Défense Nationale bien plus encore.

Maintenant que voici Jean Rostand mort, peut-être écoutera-t-on mieux son vœu : « N’y aurait-il dans la parapsychologie qu’un atome de vérité, il serait, cet atome, d’un tel prix et de nature à entraîner une si profonde révision de nos valeurs intellectuelles, qu’on ne peut louer assez ceux qui s’efforcent de l’extraire ».

Si le rappel du prodige Osaka pouvait déclencher une vague de recherches, notre but serait atteint.

Maurice GOUINEAU

Dans « Les Pouvoirs Mystérieux de l’Homme », le Professeur Robert Tocquet consacre un chapitre aux confins du normal et du paranormal, ceux auxquels appartiennent les prodiges de la mémoire et du calcul mental.

D’après lui, il est artificiel semble-t-il, de scinder les capacités physiologiques et psychologiques humaines en pouvoirs normaux et pouvoirs paranormaux. « La vie et la pensée — écrit-il — ne se présentent vraisemblablement pas, dans le réel, avec cette distinction. Ce sont les biologistes et les psychologues qui l’ont établie. La connaissance dite normale du monde extérieur par l’intermédiaire de nos sens, les mécanismes cérébraux, l’admirable comportement instinctif de beaucoup d’animaux et tout particulièrement des abeilles, des fourmis et des termites sont, dans leur essence, des phénomènes aussi mystérieux, aussi totalement inintelligibles que la télépathie et la métagnomie. Il en est de même des phénomènes physiologiques courants si on les examine dans leur intimité et si on les compare aux faits physiologiques dits paranormaux, la stigmatisation par exemple.

« En réalité, la vie est une, le psychisme est un, mais certaines de leurs manifestations sont habituelles et d’autres ne le sont pas, ou, plutôt, passent le plus souvent inaperçu. Les premières sont étudiées par la psychologie et par la biologie classiques, les secondes par la métapsychique ou par la parapsychologie mais on trouve aisément tous les termes de transitions entre les deux catégories de manifestations, de sorte que leur frontière commune est souvent indistincte ».


[1] Le Professeur Robert Tocquet a consacré aux calculateurs prodiges un long chapitre de son ouvrage « Les pouvoirs mystérieux de l’homme ». D’après lui, « cette région profonde, ce psychisme des profondeurs », serait le subconscient des psychologues, des parapsychologues et des métaphysiciens… Il apparaît que ce « moi » cryptique, souvent ignoré de la conscience, est le siège de ces phénomènes plus ou moins mystérieux qui vont du rêve à la précognition en passant par les cas de dissociation de la personnalité, le don de calcul, la création artistique, poétique et littéraire, l’intuition géniale et la télépathie. »