le docteur Rosy Bruston : Une thérapie de la réconciliation


24 Jun 2014

(Revue Itinérance. No 1. Mai 1986)

Rosie Bruston, née en 1906, fait ses études à la faculté de méde­cine de Montpellier et exerce comme interne des hôpitaux de Nîmes. Elle travaille ensuite pendant dix ans, de 1934 à 1944, comme médecin de campagne dans les Cévennes. Après la guerre, elle découvre l’enseignement du Dr Vittoz et se spécialise en psychothérapie. Depuis lors, elle se consacre au développe­ment de cette thérapie psycho-sensorielle ; Présidente de l’Institut pour la Recherche et le Développement du Contrôle Cérébral (I.R.D.C.), le Dr Bruston anime toute une équipe destinée à faire mieux connaître la démarche thérapeutique basée sur les travaux du Dr Vittoz. Son expérience de médecin d’abord puis de thérapeute, l’ont convaincue des effets réciproques du corps et de l’esprit, et de l’importance de l’humain dans la relation patient-thérapeute. En travaillant à la fois sur le corps par la rééducation psycho-senso­rielle, et sur le psychisme par la démarche de psychologie des profondeurs permettant une libération du conditionnement néga­tif, et par là-même une restauration de la personne. La méthode Vittoz offre une possibilité de vaincre l’angoisse du monde mo­derne en redonnant à l’homme divisé la conscience de son unité.

Note : Les phrases citées dans les encadrés font parties des notes et pensées du Docteur VITTOZ, tirées de l’ouvrage « Le Docteur Roger VlTTOZ et l’angoisse moderne », aux Éditions du LEVAIN

Que pensez-vous des nouvelles générations de jeunes ?

Ils ont une manière différente d’aborder les choses, voyez-vous, et je crois en se désencombrant

de tout un tas de considérations que dans les générations d’avant il fallait avoir. Il y une certaine libération de l’environ­nement, de l’importance de l’opinion des autres, de la peur du jugement. Les jeunes, à ce niveau-là sont arrivés à mettre en place ce fameux surmoi. Bien sûr, par moments, çà leur joue des tours, parce que le surmoi a quand même un aspect sécurisant, un aspect formateur, et quand ils n’ont pas atteint une certaine maturité, ils le payent. Mais c’est tellement riche du point de vue de leur recherche de vérité ; ils ne sont pas hypo­crites.

« Sont-ils moins dépendants du regard des autres », y compris de leur propre passé, encore que le passé soit une chose lourde ?

Bien sûr. Mais le passé ne joue que beaucoup plus tard. Ils vont vivre une période de jeunesse un peu chaotique et ce n’est qu’après qu’ils font le lien avec le passé et qu’ils sont poussés à modifier leur présent. Ils ont vécu cahin-caha et maintenant ils sont dans un présent qu’ils voudraient réaliser ; alors ils se ren­dent bien compte qu’ils n’ont pas les acquis nécessaires et qu’il faut faire un certain boulot sur eux-mêmes. C’est une recherche de vérité chez eux et je pense qu’avec çà on arrive tou­jours à faire quelque chose.

Comment concevez-vous l’ex­pression si chère à la technique Vittoz : être conscient de soi ? Est-ce une conscience de soi, du surmoi, de son environnement, une conscience globale, de quoi s’agit-il ?

En Vittoz, il y a une notion fondamentale qui est la notion de présence. Le Vittoz vous le savez s’appuie sur la notion de contrôle, le contrôle étant fon­damentalement une fonction cérébrale qui joue quand les fonctions du cerveau sont en bonne place. Le contrôle céré­bral fonctionne bien quand l’émissivité et la réceptivité sont bien équilibrées favorisant ainsi des démarches et des compor­tements qui sont des comporte­ments de contrôle. À ce mo­ment-là il y a une affirmation qui est la suivante : état de contrôle = état de présence = état de conscience = état d’équilibre. Ce qui veut dire que j’apprends à être présent à moi-même par les sensations, je re­çois, j’accueille ce qui m’est donné, je suis là avec vous, nous partageons, nous sommes en­semble, je ne suis pas ailleurs, je suis présente.

Cela doit débuter très tôt, chez l’enfant qui est dans une situa­tion d’accueil. Cela se détériore-t-il après ?

Cela va se détériorer quand en­tre en ligne de compte une affectivité non satisfaite. Quand, par exemple, l’enfant est dans sa famille. Il est avec ses parents, et puis il va arriver un petit frère. À ce moment-là il va vivre une situation différente où son affectivité va être automatiquement contestée. C’est-à-dire qu’il va sentir qu’au fond quelque chose a changé, qu’on lui a pris quelque chose pour le donner à l’au­tre : d’où le manque. Il y a quelque chose qui manque. Norma­lement si les parents étaient pru­dents, sages, s’ils savaient, ils fe­raient dix fois plus attention à l’aîné qu’au petit qui arrive parce que l’aîné a besoin de sentir qu’il est toujours là où il doit être, qu’il n’y a pas de rupture. Et c’est la notion de rupture, la notion de manque, la notion de vide qui traumatise cette affectivité.

Peut-on éviter cela ? Puisqu’un adulte n’est véritablement adul­e que lorsqu’il est capable d’assumer sa solitude, son manque, son vide ?

Oh oui ! Mais il les assume que lorsqu’il a acquis les moyens pour cela. Or l’enfant n’a pas les moyens parce que sa grande difficulté c’est qu’il ne peut pas verbaliser comme normalement il devrait le faire. Il ne peut pas dire : « maman pourquoi ça se fasse comme ça ? » Alors il refoule, il refoule et c’est là où va manifester au plus fort cette mémoire du corps qui est tellement difficile à modifier parce qu’elle ramène toujours ces sentiments de vide, de manque. Àce moment là comment l’enfant va-t-il réagir ? Il va réagir en s’en allant, Dans cette situation où il était présent ça allait bien ; maintenant ça ne va plus bien, alors pourquoi rester présent. Il s’en va. Il s’en va et il part dans son imaginaire, dans ses fabulations.

Et l’adulte fera la même chose et partira dans ses fantasmes, dans ses inventions et passant à l’action, il fuira dans l’action ; il fuira dans la boulimie, il fuira dans le travail exagéré, il fuira dans les plaisirs, il fuira dans les formations les unes après les autres. Que de fois je vois des gens fui font une formation Vittoz, après une formation Schultz, après une autre formation et puis une autre, c’est une boulimie. À l’heure actuelle il y a tellement de formes différentes de boulimies. On y retrouve toujours cette démarche : il faut que je bouche un trou. Et le trou, c’est le trou affectif qui a été fait avec la mère, la famille, le milieu, et que l’enfant n’a pas pu à ce moment là combler parce qu’il n’a rien dit. Il ne peut pas verba­liser et il s’est contenté de vivre çà profondément.

La méthode Vittoz là-dedans, elle vient combler ou elle vient faire prendre conscience du vide ?

La méthode Vittoz va combler. Mais sa première démarche c’est de faire prendre cons­cience du vide. Quand un pa­tient arrive et qu’on lui de­mande : « mais quelle est votre demande ? qu’est-ce que vous souhaitez, qu’est-ce que vous voulez ? », alors les trois quart du temps, il ne va pas dire : « je suis tout seul, je me sens mal aimé… ». Cela c’est sûrement la raison profonde mais il va le traduire par : « j’ai de la peine à me concentrer, je pense toujours à autre chose ». Il va employer, il va traduire une des conséquences de sa difficulté. Il va dire : « eh bien, voilà, je ne peux plus me concentrer, apprenez-moi à me concentrer ». Et nous, nous serons obligés de lui dire : « voyons, pourquoi est-ce que vous ne pouvez pas vous concentrer ? Qu’est-ce qui vous empêche de ? » C’est çà qui est pour nous le point de départ. Et à partir de ce moment-là nous essayons de fortifier le patient, de l’apaiser, pour qu’on puisse mieux prendre en compte le problème.

« Si vous vous souvenez du passé, que ce soit une raison de vivre encore plus dans le présent »

Nous rééduquons les fonctions, nous mettons en place un moi plus conscient par la sensation, par la respiration d’énergie, par la marche consciente, par toutes les sensations qui nous sont apportées par le corps, par ce que la sensation c’est le corps, c’est la réceptivité. Quand cette démarche est faite, alors il y a possibilité d’essayer de com­prendre. Seulement l’essayer de comprendre ça va être à beau­coup d’égards le retour à une période qui a été difficile et que l’on ne peut pas supporter si ce travail premier n’a pas été fait. C’est pour çà que nous y tenons tant en Vittoz et que nous di­sons : eh bien maintenant alors comblez le vide. Alors on nous dira : « eh bien oui, ma mère ne m’aimait pas ». « Ah bon votre mère ne vous aimait pas. Qu’est-ce que ça veut dire ? « Oui, ma mère ne m’aimait pas, jamais elle ne m’a écouté, j’ai voulu souvent lui parler et puis, elle était toujours pressée et elle n’était jamais là,… etc ». « Est-ce que vous avez été bercé ? « Non, je n’ai pas le souvenir. Ma mère n’était jamais là. » Alors il faut arri­ver à ce moment-là et c’est pos­sible si le moi est assez fort, à modifier un peu cette optique et à dire : « d’accord, votre mère ne vous aimait pas, mais est-ce que vous ne pourriez pas y ajouter : comme je l’aurais voulu. Parce qu’au fond votre mère vous ai­mait, mais à sa manière ». « Alors le « comme je l’aurais voulu » est-ce que vous ne pouvez pas le rajouter ? » On essaie de modifier le regard que l’on jette sur ces événements. Ce qui fait qu’au fond, on peut arriver à tout doucement dire : « mais si tout ce à quoi je fais référence se produisait maintenant, je ne réagirais pas comme ça, c’est pas comme çà que je le vivrais, c’est pas important ». Et c’est comme çà que l’on va relativiser la chose, la minimiser, lui donner sa vraie valeur.

« Être un, envers et contre tous les événements »

Tout en ayant intégré les sensa­tions qui se remettent en ordre ?

Les sensations se mettent en ordre et la mémoire du corps va basculer. J’ai une mémoire négative en me souvenant de tout ce que j’ai vécu et qui m’a angoissé, qui m’a fait mal et je vais maintenant éliminer tout ça dans la démarche de libération qui va me permettre d’acquérir une mémoire positive de la chose. C’est-à-dire que je vais pouvoir exprimer : eh bien tout ça, ça n’a pas de valeur, allez je prends la technique : ma feuille de papier, et j’écris, j’efface, je brûle, j’acquiers une mémoire positive qui évacue ma mémoire négative.

Est-ce que cette mémoire posi­tive n’a pas quelque chose à voir avec une grande confiance dans le thérapeute, avec un transfert qui va se faire ; quand on vous voit, on a peut-être envie de retrouver la mère en vous, de se faire bercer ?

Il est bien sûr que c’est une démarche qui comporte un transfert et un contre-transfert. Mais nous ne nous servons pas du transfert et du contre-transfert comme dans les autres démarches. À aucun moment nous ne manipulerons le transfert. Ce qui n’empêche pas qu’il soit nécessaire, obligatoire pour que s’établisse un sentiment de confiance profonde.

Ne prenez-vous pas des risques ? C’est-à-dire ne faut-il pas être assez fort du point de vue du thérapeute pour accepter ce transfert ?

Mais si, nous prenons des risques : c’est la condition d’exercice du thérapeute. Il ne peut pas y avoir thérapie sans risques. Il faut pouvoir dire : j’accepte ce rôle de thérapeute, j’accepte que quelqu’un me demande pour un temps de l’aider à sur­monter cette difficulté qu’il a. Mais il est bien entendu qu’à un moment donné ou à un autre il faudra en faire le deuil.

Iriez-vous jusqu’à dire que pen­dant une certaine période vous accepteriez de materner quelqu’un ?

Nous maternons, bien sûr. Et nous maternons avec d’autant plus de liberté d’esprit que ce qui guide notre thérapie c’est ce principe Vittozien, que Vittoz nous a laissé dans ses écrits : il faut apprendre au patient à se guérir lui-même. Il faut que quand nous faisons un exercice par exemple, nous expliquions le pourquoi et le comment de l’exercice. Nous demandons à notre patient : « vous le faites et est-ce que vraiment vous rece­vez ce que l’exercice doit vous apporter ? ». Nous essayons de lui faire toucher du doigt si c’est bien fait ou si c’est mal fait. Nous lui apprenons plus tard à s’ana­lyser lui-même, à devenir son propre analyste. Alors nous savons bien que nous pouvons materner mais que à un mo­ment donné ou à un autre quand le moi sera assez grand, eh bien il n’aura plus besoin de nous. Et il nous restera à faire le deuil de notre thérapie, et à nous trouver inutile. À un mo­ment donné ou à un autre nous savons que nous devons devenir inutile. Et donc qu’il faut donner à l’autre les forces de voler tout seul. À cette condition nous nous donnons le droit de materner.

« Ne jamais douter : pour cela, être toujours réceptif »

Qu’est-ce que vous ajouteriez comme qualité à un pédagogue ou à un thérapeute ? Y a-t-il d’autres qualités propres au thé­rapeute Vittozien ?

Pour arriver au projet qui est de rendre son patient autonome, adulte, il vous faut d’abord être réceptif, savoir le recevoir. C’est-à-dire qu’il puisse sentir quand il est là que au fond nous le prenons en considération.

À partir du moment où un patient entre dans notre cabinet, il faut qu’il sente que sommes disponibles ; pas à la disposition : nous ne ferons pas ce qu’il veut, pas du tout, nous sommes là réceptifs. Nous savons mettre des limites à notre réceptivité : c’est notre contre-transfert qui va nous permettre de faire cela. Alors nous le recevons, nous sommes disponibles, nous sommes réceptifs et je pense que c’est la démarche de base, fondamentale.

Ne pensez-vous pas que n’importe quel thérapeute se retrouverait dans votre langage en disant : nous sommes disponibles.

Je n’en suis pas sûre. Et pourtant je ne veux pas jeter la pierre à quelque thérapeute que ce soit. Mais je n’en suis pas sûre par ce que même si nous ne pouvons pas être à la disposition del’autre, nous n’avons pas le droit d’enfermer notre disponibilité à l’intérieur de limites. « Notre disponibilité doit être disponible, dois pouvoir accepter dans ma pratique thérapeutique l’imprévu parce que l’imprévu c’est ce qui m’est envoyé, en dehors donc de toute prévision, mais qui traduit aussi un état d’urgence de quelqu’un, un état de besoin, une intervention dans mon temps, dans ma vie, de l’autre. Et moi je n’ai pas le droit de refuser l’autre, je n’ai pas le droit de dire que mon cabinet est fermé parce que c’est sept heures du soir.

Et comment allez-vous faire pour préserver votre vie particulière, votre vie privée ?

C’est là où est le risque. C’est là où est le choix, c’est là où est le droit que moi je peux me don­ner de disposer de mon temps, disposer de mes énergies, de mes intérêts en fonction de ma conviction, donc en fonction de ma vérité, même si l’autre immé­diat sur le plan familial, ou autre, a le droit de regard sur ma vie à moi.

Ce qui va nécessiter à ce mo­ment là une relation suffisam­ment compréhensive pour que mon attitude soit acceptée. Comme je devais accepter l’atti­tude de mon mari quand en ap­pel d’urgence il fallait qu’il ré­ponde ; et comme maintenant je dois accepter l’intervention de mes enfants quand ils me di­sent : « écoute, à tel moment nous souhaitons que tu sois là. » Cela je peux l’entendre et l’ac­cepter parce que par ailleurs je sais qu’ils acceptent que moi j’ai la libre disposition de moi-même.

C’est çà qui me parait être une des caractéristiques certaines du thérapeute Vittozien. Je pense que d’autres thérapeutes vont aussi chercher une remise en question. Un thérapeute n’a ja­mais le sentiment que tout est atteint, tout est fini, tout est en place ; il doit être toujours vigi­lant.

Là vous participez vraiment à une dynamique de la vie, vous êtes en contact avec l’aspect profondément inattendu de l’existence. Vous ne donnez pas des normes de temps…

Non, non. Il est entendu au dé­part quand je passe un contrat avec un patient que nous nous retrouverons une fois par semaine, une heure de temps. Mais une heure de temps ça peut très bien être une heure cinq, une heure dix. À la limite, moi je n’ai pas le droit de fermer la porte à un besoin qui se fait sentir, à un désir qui se mani­feste ; je ne suis pas dans l’atti­tude de dire : « oh, il est deux heures, la phrase n’est pas finie, on arrête tout ». Mais je serais tout à fait capable de dire : « la dernière fois nous avons fait comme ça. Oui nous l’avons fait une fois mais je pense que ce n’est pas quelque chose qui est dans la norme. » Seulement je sais très bien qu’à aucun moment je ne dois donner à l’autre le sentiment qu’il n’est pas accueil­li. À aucun moment je ne dois lui donner le sentiment qu’il est re­jeté, que j’en ai assez, que par conséquent il faut qu’il s’en aille pour une raison ou pour une au­tre. Si moi j’ai besoin de m’en al­ler je le lui dirai, je l’en avertirai. Il m’est arrivé de dire à mes pa­tients : « écoutez, ce soir si vous le permettez, nous terminerons un quart d’heure plus tôt, on vient me chercher, il y a une réunion importante ». Là, je ne rejette per­sonne, tout est en place.

« Se résigner, c’est la servitude ; accepter, c’est la liberté »

Quand vous vous trouvez face à un être qui dit profondément non à la vie, qui pense à se supprimer, quelle est votre atti­tude ?

Là il y a une règle fondamentale au départ. Quand on a devant soi quelqu’un qui veut se suici­der, qui le dit, qui l’exprime, alors il faut l’hospitaliser tout de suite, il faut faire un traitement de choc. Il ne faut pas hésiter. Là aucun raisonnement, aucun maternage, rien ne peut libérer l’autre de ce sentiment qu’il ne veut plus vivre. Il faut carrément l’hospitaliser, il faut un traitement de choc, une cure de sommeil ou autre…

Et dans le cas d’une dépres­sion ?

Dans le cas d’une dépression profonde, je crois qu’il faut ac­cueillir et il faut que le patient sente que l’on comprend qu’il soit dépressif. Il faut qu’il ait le sentiment qu’au fond, quelque part nous trouvons sa dépression normale. À aucun moment il ne faut qu’il puisse sentir que l’on pense : tranquillisez-vous ça ira bien. Jamais ça.

Faut-il peut-être un peu soi-même être passé par cette épreuve ?

Peut-être. Parce qu’il y a quand même deux niveaux : il y a d’un côté les moments de dépression passagers, ponctuels qui se tra­duisent par : je n’ai plus envie de rien, je suis fatigué, je suis un pauvre type, on ne m’écoute pas… etc… qui, en général se déclenche après une agression où l’on n’a pas réagi. L’angoisse est là et il y a une réaction dé­pressive. Mais c’est ponctuel. Alors qu’il y a la dépression pro­fonde de base qui est : pour moi la vie n’a plus de sens et je n’ai plus aucun désir. C’est au niveau du désir que se situe la dépres­sion parce que si le désir peut être réveillé à nouveau, l’énergie est toujours là. Elle va réveiller la volonté et la personne va pou­voir repartir. Quand quelqu’un nous dit : « je n’ai plus de désir », qu’est-ce qu’il y a qui a été telle­ment détruit chez lui pour qu’il puisse s’exprimer ainsi. Et si à ce moment là on lui dit : « mais en­fin c’est pas important », il s’en ira. Alors que si on lui dit : « vous pouvez me dire là maintenant ce qui a été votre difficulté, qu’est-ce qu’il y a eu… etc. », et que vous pouvez lui répondre : « oui, je comprends, est-ce que vous souhaitez qu’ensemble on réfléchisse ? », alors après avoir affirmé notre compréhension, notre présence, nous pouvons essayer de déclencher une col­laboration à un travail que l’on pourra mettre en place. Si on ne déclenche pas cette collabora­tion, c’est fini. On ne fera rien.

Pour cela il faut que le patient ait la foi ou la confiance en son thérapeute ?

En tout cas il doit le sentir capable. C’est pour ça qu’une des conditions pour qu’un thérapeute soit efficace c’est qu’il puisse être un peu l’incarnation de ce qu’il va donner à l’autre. Il n’est pas possible d’aider quel­qu’un à être paisible si on est soi-même angoissé. Au contraire il est important de faire sentir à l’autre : je suis paisible et je peux t’aider à acquérir cette paix. C’est là où le Vittoz, à mon avis, même si je suis un peu partiale, est tellement riche parce qu’il af­firme : avant tout, la vie. Le Vit­toz affirme : on peut toujours re­commencer. Il y a eu ceci, cela, mais on peut recommencer ; on peut retrouver en soi l’amour de la vie d’une manière ou d’une autre. C’est çà au fond qui est la base du Vittoz.

C’est un optimisme de base que l’on ne retrouve pas dans toutes les techniques…

C’est un optimisme qui s’appuie sur le fait que à partir des trans­formations qui se font en nous par la technique, par les habi­tudes mentales que l’on ac­quière, nous pouvons avoir un re­gard aujourd’hui différent de ce­lui d’hier qui donc va nous per­mettre de vivre différemment.

À vous écouter, j’ai l’impression que vous renouez avec les lois fondamentales de la nature, qui se transforme, se renouvelle tou­jours.

Et vous voyez nous avons des ex­pressions qui le traduisent bien. Par exemple nous dirons que : on sème le blé en Octobre et on moissonne en Juillet. Ce qui veut dire que le travail que nous entreprenons ensemble, patient et thérapeute, est semé. Et puis il va se développer et nous en ramasserons les fruits un peu plus tard.

Vous avez un regard différent de celui d’un analyste freudien ?

Oui, alors que je remercie Freud pour beaucoup de choses qui je pense sont fondamentales dont nous ne pourrions pas nous pas­ser.

Quelles notions de base par exemple ?

Eh bien comme cette notion qu’il faut que nous sachions que nous avons un état de conscience petit, pas très grand, à côté d’un état de subcons­cience qui peut s’élargir, avec lequel nous sommes en relation un peu comme avec une soupape de sûreté. Et puis qu’à côté de cela il y a un incons­cient qui a de multiples résonances si j’ose dire et qui devient un ami dans la mesure où il nous parle par nos rêves, où nous avertit. C’est fondamental de savoir cela ; de savoir que dans mes rêves je peux avoir une lumière jetée sur mes com­portements et sur moi-même. De savoir aussi que beaucoup de choses tombent dans l’incons­cient et qu’après tout l’incons­cient les gardera, les couvrira. Mais aussi qu’il joue ce rôle de ne pas nous laisser en paix tant qu’il y a des choses importantes qui doivent être éliminées parce que dans l’inconscient se trouve une poubelle et il faut la vider. Et l’inconscient nous dit : vide, vide, vide. Et çà c’est infiniment pré­cieux. Quand moi je vois nos élèves qui sont bouleversés parce que il y a telle ou telle chose qui se passe, qui revient, moi je leur dis : « c’est un bienfait. Soyez contents, nous allons l’enlever, l’éliminer. Dîtes-vous que c’est un grand service que l’inconscient vous rend sinon vous allez vivre empoisonnés par toutes ces histoires. À quoi ça sert de penser toute sa vie que quand on avait tel âge il s’est passé ceci et cela. À quoi ça sert ? Votre inconscient vous dit mais enlève-le, allez désencom­bre-toi, purifie-toi, aère-toi, renouvelle-toi ».