E. Lester-Smith : Unité, dualité, et réalité


27 Apr 2011

(Revue Le Lotus Bleu. Mai 1984)

L’Univers est pénétré par la Dualité ; cependant l’Unité persiste. Quand l’Un devient Deux, Esprit et Substance, c’est alors que naît la Dualité. Mais les Deux restent compris dans l’Un, et ainsi l’Unité est préservée. Dans ces domaines le langage trébuche, il faut qu’il s’exprime par des énigmes et des paradoxes. Il a recours à des lettres majuscules pour des mots qui n’ont pas leur sens habituel. Ainsi donc dans le domaine le plus élevé, la Dualité est latente, l’Unité domine suprêmement. Réciproquement dans le domaine le plus bas, le monde physique, la dualité et la diversité règnent suprêmement et l’unité est difficile à découvrir. En descendant, le changement est progressif; il est à présumer que l’on peut considérer le milieu du Manas comme le pont en dessous duquel la dualité est dominante.

Ceci peut paraître déraisonnable à ceux qui prennent les choses à la lettre ; il existe heureusement une autre façon plus familière d’exprimer ces vérités. Dans la région la plus élevée, l’Esprit est le partenaire qui dirige. La substance est ténue à l’extrême, presque dépourvue de pouvoir. Mais elle est présente et dans la descente elle acquiert du Pouvoir. Aussi à l’autre extrémité, dans le monde physique, la Substance est devenue la matière dense et l’Esprit est presque complètement dominé. Au pont, les partenaires sont à égalité. Dans ces deux paires, Esprit et Substance, Unité et Dualité, où donc est le Réel, où donc est le Vrai ? Fondamentalement, la seule réponse possible est que les deux termes sont l’un et l’autre également Réels. Mais ce n’est pas la réponse que nous sommes habituellement contraints de donner.

Selon la tradition occulte nous venons juste de passer le nadir de la descente de l’humanité dans la matière et de son éventuel retour; nous sommes encore plongés dans la dualité la plus profonde. Mais nous avons pris le virage, et la nostalgie de l’unité s’est réveillée au plus profond de notre cœur. Aussi, pour nous, maintenant et dorénavant, l’Unité est le but. Mais nous n’en avons aucunement fini avec la dualité ; notre travail dans le monde devra être conduit selon des méthodes dualistes pendant bien des éons encore. Nos procédés pour penser logiquement et leurs façons de s’exprimer par le langage sont les uns et les autres inéluctablement enracinés dans la dualité. Ainsi sommes-nous enchainés à la dualité, cependant que de nombreux penseurs créateurs supportent mal cette situation.

Les scientifiques, par exemple, ont soif de principes unificateurs et recherchent les hypothèses unitaires. Mais certains parmi eux essaient de prendre un raccourci et assurent avoir déjà trouvé l’unité. Ils arrivent à leur position moniste grâce au simple expédient qui consiste à nier l’un des aspects de la dualité et à prétendre que tout peut s’expliquer par celui qui reste. Ce sont les matérialistes qui maintiennent que le monde physique est tout ce qu’il y a. La vie a émergé automatiquement de la matière organique produite chimiquement sur la terre primitive. Les formes vivantes ont évolué par le mécanisme du hasard et de la sélection naturelle.

La pensée et le sentiment naissent de l’activité du cerveau. Ainsi trouve-t-on une unité satisfaisante, mais fausse. Des scientifiques hautement intelligents, au nombre desquels on trouve des lauréats du prix Nobel, soutiennent fermement que cette façon de voir décrit à l’évidence l’état véritable des choses.

S’il en est ainsi, c’est seulement parce qu’il est possible d’édifier un système scientifique hautement cohérent sans mentionner aucun des niveaux supérieurs d’existence, ni aucune intelligence au-delà de celle que l’on tient pour être apparue chez l’homme à la suite de l’évolution naturelle. Ceci, à son tour, n’est possible que parce que le monde physique fait montre réellement d’un très haut degré d’autonomie. Il fonctionne selon des lois physiques qui ont été découvertes, non pas seulement qualitativement, mais aussi quantitativement avec un degré de précision extrêmement élevé. Il semble qu’il n’y ait aucun besoin d’invoquer le guidage ou l’intervention d’une Intelligence divine, ni de causes déclenchées à des niveaux supérieurs.

Cette attitude vis à vis de la science est adaptée en toute honnêteté non seulement par les matérialistes mais par des gens religieux qui croient à des états supérieurs et par des Théosophes. Il leur faut, bien sûr, accepter la dualité dans le monde manifesté. Ils doivent aussi modifier l’attitude extrême des matérialistes d’une façon très significative, en soutenant que les lois physiques sont en réalité les Lois Divines à l’œuvre dans le monde physique. L’autonomie est réelle mais elle est divinement et immuablement ordonnée au commencement.

Cette attitude pouvait être adoptée en toute sincérité jusqu’aux environs du premier quart du présent siècle. Ce fut alors que la notion d’autonomie complète commença de s’effilocher sur les bords bien qu’elle soit encore acceptée par les matérialistes. Des incertitudes firent leur apparition dans les domaines du très petit en physique subatomique, du très grand en astronomie et en cosmologie, et de la biologie, spécialement pour le comportement de l’homme et le paranormal. C’est ainsi qu’aux dimensions subatomiques, notre monde du sens commun basé sur l’observation sensorielle doit laisser entrer de force la mécanique quantique avec des particules matérielles qui se comportent parfois comme des trains d’ondes et en fait (du moins est-ce mon avis) nous poussons la physique jusqu’aux niveaux éthériques. Nous devons aussi admettre que la matière et l’énergie soient mutuellement convertibles en certaines circonstances. Aux extrémités lointaines de l’espace extérieur, nous devons faire violence aux idées d’Euclide et de Newton pour faire de la place à celles d’Einstein. Nos concepts doivent maintenant accueillir dans leurs rangs la relativité, l’intégration de l’espace-temps et de nouvelles géométries impliquant la courbure de l’espace. Dans le domaine de la biologie, nous voyons (à moins de nous mettre des œillères comme le font les matérialistes) l’influence de l’Intelligence Divine sur l’évolution, et l’action du mental sur la matière par l’intermédiaire du cerveau. On nous enseigne que dans l’homme seulement s’accomplit le miracle de la coordination de l’Esprit le plus élevé avec la matière la plus basse. Les phénomènes paranormaux, qui ne peuvent pas être expliqués par les lois physiques actuellement connues, impliquent toujours des êtres humains.

Il y a une deuxième manière de trouver une unité factice. C’est celle qui est adoptée par certains mystiques et yogis qui avancent que seul l’Esprit est Réel. La matière est considérée comme illusoire par certaines écoles de yogas, comme n’ayant aucune existence réelle ; d’autres écoles concèdent qu’elle existe mais la considèrent comme vile, ou même mauvaise. Dans l’un et l’autres cas, le but à atteindre est le Nirvâna et non pas de se mettre au service du monde. Le monde physique s’impose avec tant d’insistance à la plupart des occidentaux qu’ils sont incapables de nourrir de telles croyances, mais elles sont sincèrement professées et enseignées dans certains ashramas de l’Orient. On dit du monde objectif qu’il est mâyâ, illusion. Mais cette sorte d’affirmation se propose-t-elle de nier l’existence même du monde ? Assurément, c’est seulement notre attitude habituelle à son égard qui est erronée et entachée d’illusion ? Nous le considérons couramment, à la manière dualiste, comme une chose extérieure, comme un non-moi. Mais dans l’expérience mystique nous en venons à nous apercevoir que nous sommes une partie intégrante de l’univers entier et de son Créateur. Ces idées sont mises en avant très clairement dans les livres de Ken Wilber : The Spectrum of Consciousness et The Atman Project, et aussi dans Integral Yoga de Chaudhuri. Aussi le but qu’il convient de se fixer, surtout pour des occidentaux, est-il d’atteindre la conscience mystique, afin d’appréhender l’Unité par expérience directe. Ceci permet de voir le monde matériel dualiste avec une juste appréciation des valeurs relatives. Il devient tolérable mais n’est plus désirable. Puis graduellement, le centre de conscience s’élève jusqu’à ce que la conscience mystique devienne habituelle. Les délices de la vie terrestre pâlissent par comparaison, on peut encore y trouver du plaisir en passant, mais on ne les recherche plus. Ainsi se débarrasse-t-on, sans trop de souffrance de « l’esclavage des trois mondes ». L’égo personnel « meurt » à mesure que le soi supérieur prend la relève, et la paix se trouve à faire dans le monde le travail qui semble approprié. Des disciplines de cette sorte sont recommandées, surtout en Amérique, par des sociétés à caractère non-religieux, sous le nom de psychologie transpersonnelle.

Quelle est donc la nature de l’expérience mystique ? Dans la conscience normale, on peut réfléchir à propos de l’Unité, on peut essayer de l’imaginer, mais le mental auquel la dualité est inhérente ne pourra jamais la connaître directement. L’Unité se tient au-delà du mental et quand survient la délivrance, l’expérience est d’une nouveauté écrasante et bouleverse l’âme. Ensuite, le mental peut l’interpréter de bien des façons différentes : l’une d’entre elles est le sentiment d’être uni à toute la création, une intense saisie directe de ce que les autres « soi » font autant partie de notre être que notre propre « soi ». Cependant, eu égard au spectre de dualité qui s’étale ici, on doit admettre que la conscience mystique, du moins à ses débuts, est l’accès à un domaine dans lequel l’Unité domine, mais n’est pas absolue. Son impact peut être tellement grand que l’on suppose qu’elle est absolue, mais en fait, ainsi que le proclament les écritures orientales, ce n’est qu’un premier pas dans les régions supérieures. Il y a en perspective une béatitude encore plus grande.

E. LESTER-SMITH

The Theosophist – Juillet 1983

Ernest LESTER-SMITH (1904-1992) était un chercheur émérite en chimie, élu « Fellow of the  Royal Society » (en 1957) reconnu pour ses nombreux travaux sur la vitamine B12, sur la fabrication du savon, la production de la pénicilline et autres. Il a reçu pour ses nombreux travaux plusieurs prix. Lester-Smith était aussi un chercheur spirituel, membre de la société Théosophique. On lui doit en traduction française le remarquable livre « Antériorité de l’intelligence » aux éditions Adyar. (3 M.)