Jean Delmanoir : Usage positiviste des religions


27 Jul 2010

(Revue Spiritualité. No 23. 15 Octobre 1946)

Les religions, représentent l’immense expérience de l’humanité depuis qu’elle existe.

Comme il n’existe aucune science capable de régler à coup sûr notre action, il nous faut consulter l’expérience des autres pour en faire son profit. En effet, le bonheur ne dépendant pas des choses, il dépend de la technique de vie. C’est la façon dont je vis qui fait mon bonheur ou mon malheur et non mes opinions sur la vie. Il faut donc rechercher à travers tous les modes de vie imaginés sur le globe au cours des temps ceux qui sont susceptibles d’être retenus. Il faut les expérimenter personnellement pour en constater les effets.

Tout ce qui n’est pas agi ne peut être connu à fond.

L’action apporte quelque chose de nouveau. Avant l’acte, je ne peux pas savoir ce que je serai après l’accomplissement de l’acte.

L’acte est un point dans le dévidement de ma vie mais un point important entouré d’une part par la méditation de l’acte et d’autre part par les conséquences de l’acte.

Tout moi est engagé dans l’acte.

Tout ce que je suis pèse sur l’acte et tout ce que, je serai sort de l’acte. Notre vie est sans cesse coupée en deux par l’instant qui passe instant qui engage sans cesse le tout de ma vie.

Où trouver l’art d’utiliser pour le mieux cet instant qui passe ? Qui me donnera la réponse à l’éternelle question ? Que faire pour que cet acte soit parfait, harmonieux en plein accord avec les puissances cosmiques qui mènent le monde ? Ce n’est certes pas la morale qui me répondra. C’est l’expérience humaine qui doit me donner la solution. Où trouver l’expérience humaine ? Dans les religions — Pourquoi ? Parce que les religions ont donné à l’homme des règles pratiques et détaillées. Des codes — Serons-nous victimes de ces codes ? Non parce qu’il n’y a pas de religion au-dessus de la Vérité et que celui qui veut la servitude envers un code abdique le pouvoir créateur de l’esprit humain. Mais je tiendrai compte des lois de Manou ou de Moïse dans l’édification de ma vie personnelle. L’idéal serait de pouvoir saisir d’un coup d’œil la polyphonie que forment toutes les tentatives d’organisation de la vie. Mais on peut pour le moins prendre dans chaque civilisation ce qui a fait sa grandeur et sa valeur. On juge de loin la pratique de certains exercices sans jamais avoir essayé soi-même ces exercices. Pourquoi ne pas tenter l’expérience ? Pourquoi ne pas essayer le système respiratoire des hindous ? Qui peut me convaincre à priori que les postures égyptiennes ne nous apportent rien ? Ai-je essayé seulement une fois de me soumettre à des règles nouvelles ? N’avez-vous pas remarqué qu’Ignace de Loyola conseille dans ses exercices spirituels de chercher la posture qui conviendra le mieux à la prière qu’on profère ? Il y a donc là un fait indéniable aux yeux de n’importe qui. Personne ne semble s’en soucier. Personne ne tente des expériences spirituelles.

Personne ne cherche à contrôler la formule de base de l’Univers « Do ut des » je donne pour que tu donnes. Personne ne sait que nous ne sommes qu’un relatif parmi d’autres choses relatives. Nous ne sommes que le lieu de passage de l’énergie cosmique. Nous ne sommes que des transformateurs de ce qui nous vient. Nous sommes seulement des porteurs de flambeaux. Le flambeau ne nous appartient pas. Si nous voulons le conserver égoïstement il nous brûlera les doigts.

Dans l’océan des choses l’homme doit être un récif sur lequel se repose la colombe du Seigneur. L’égoïsme consiste à vouloir être quelque chose d’absolu alors que tout est relatif.

Les admirables paraboles de Ramakrisna peuvent traduire ces éternelles vérités.

On peut expérimenter dans le domaine spirituel comme on expérimente en physique. C’est ce qui fait que le philosophe comme dit Nietzche vit d’une manière non philosophique. Comme toute grandeur comporte un certain risque, toute expérience spirituelle de grande envergure est dangereuse. C’est la nouvelle spiritualité telle que la définit Berdiaef dans « Esprit et Réalité ». Nous avons donc perdu le courage de nous lancer dans les expériences spirituelles. Nous avons perdu la notion d’art appliquée à la vie — Car la vie n’est pas seulement une technique, une chimie, une physique, une mécanique — Elle est beaucoup plus que cela. Elle est un don permanent du temps, des choses, de la divinité, des forces cosmiques. Chaque jour est un monde nouveau. Comme l’eau au fond d’un bassin, jaillit perpétuellement en nous la force de vie qui renouvelle la face des choses. Comment utiliser, posséder, canaliser, cette force de vie ? Comment conduire correctement cette puissance propulsive de soi qui fait que nous sommes, que nous existons ? La physique nous permet de créer des machines, la chimie transmute maintenant les corps. Quant à l’action rien ne la détermine rigoureusement. Je sais que la loi intangible gouverne tel événement physique. Chaque fois que je répète une expérience scientifique dans les mêmes conditions j’obtiens le même résultat parce qu’une loi immuable domine les faits. Il n’en est pas de même dans le domaine moral. Rien ne m’impose dans mes actes tel processus plutôt que tel autre.

N’est-il pas alors tentant de partir à la recherche d’une base permettant d’édifier les règles générales de l’art de vivre ? je dis bien art et non science — Que nous a donné la biologie science de la vie ?

A-t-elle fait le bonheur du biologiste ? Il nous faut autre chose — Il faut que la biologie remonte le courant que descend l’art et alors l’harmonie sera parfaite. Nous arriverons alors à la synergie entre l’âme et le corps ou plutôt à la synergie de l’être humain vu comme un étage métaphysique, dans l’échelle de la création. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » dit banalement Rabelais. Si la science m’amène au seuil du sanctuaire de mon être, elle ne me fait pas, pénétrer dans ce sanctuaire — Après et au-dessus de l’intelligence l’homme doit utiliser une pointe plus aiguë pour percer les coques du mystère universel. Cette pointe est l’intuition portée à son plus haut degré d’efficacité dans le mysticisme universel.

En effet, les grands mystiques de tous les pays se retrouvent au carrefour commun.

Je ne fais pas de différence entre les états mentaux des Tauler, Eckhart, Ruysbroeck, St. François, Ramakrisna et les autres. Ces hommes ont réellement fait une expérience qui est l’expérience de l’absolu. L’absolu c’est-à-dire ce qui est au delà du plaisir et de la peine, du travail et du repos, de l’aube et de la lumière, de la douleur et de la joie, du bien et du mal. Cette expérience de l’absolu peut se confondre avec l’expérience religieuse telle que l’expose William James dans son célèbre ouvrage.

Les grands mystiques que furent les fondateurs de religions ont donc fait l’expérience fondamentale et leurs écrits essayent de nous introduire dans le détail de cette expérience.

Ce qu’ils rapportent de l’intuition unique ressentie est peu de chose par rapport à ce qu’ils comprirent en un clin d’œil sous l’influence d’un choc spécial. C’est Moïse sur le Sinaï. Il en rapporte le code de ses lois — qui fut la loi juive réglant les menus détails dans la vie quotidienne du peuple hébreu. Cette loi mosaïque est un art die vivre. Mais c’est un art de vivre imposé du dehors, c’est plutôt une contrainte, une éducation autoritaire des Hébreux — Il en serait ainsi de toutes les bibles. Or ce que nous cherchons c’est le Grand Art — Ars Magna des alchimistes.

Jean DELMANOIR


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