Jean Delmanoir : Valeur éducative de la Poésie


12 Oct 2010

(Revue Spiritualité. No 31. Juin 1947)

La poésie n’a peut-être pas toute la place qu’elle mériterait dans notre enseignement. Elle semble même parfois assez recluse, faute d’une connaissance suffisante des ressources éducatives qu’elle possède. C’est à un inventaire de ces ressources que nous allons procéder, auquel nous ajouterons l’exposé de quelques expériences personnelles pratiquées sur des enfants de 8 à 10 ans.

Si nous remontons aux origines, nous trouvons l’étroite association de la musique, de la danse et de la poésie, et nous sommes portés à penser que le rythme est la forme naturelle dans laquelle se coule l’émotion. Le rythme est en effet un des principaux aspects de la vie, et l’émotion religieuse s’exprime généralement en vers dans des hymnes, des chants et des rites soumis à des rythmes bien définis. Pensons aux hymnes védiques, bibliques, pleins d’une poésie grandiose et qui constituent des œuvres littéraires de valeur.

Inspirés par le merveilleux païen ou chrétien, les plus anciens poèmes reflètent une attitude d’esprit assez commune avec celle de l’enfant, résonateur souvent plus sensible que nous, aux sensations délicates venues de l’extérieur.

L’animisme, répandu en toute poésie, trouve un écho dans l’âme enfantine, même lorsqu’il est vaguement senti. Les liens que le poète découvre entre les êtres et les choses, les comparaisons, les métaphores étonnent moins l’enfant que nous. Il préfère les poésies donnant une personnalité aux êtres inanimés. Nous avons demandé aux enfants leur goût à ce sujet, et nous avons nettement remarqué cette tendance spontanée. Nous disons spontanée, car l’éducation du goût peut attirer l’attention sur des éléments esthétiques qui passent inaperçus aux yeux de nos jeunes auditeurs. Si on leur fait remarquer par exemple le jeu des sonorités, on peut arriver à des résultats très satisfaisants.

Nous prendrons pour exemple cette poésie de Théophile Gautier : « Les Marins ».

« de l’Inde au ciel brûlé.

Jusqu’au pôle gelé »

Il est possible de souligner les terminaisons brèves des deux derniers vers qui inspirent une idée d’âpreté d’un excès dans l’autre. Une fois l’expérience faite, il est facile de la transposer sur d’autres poésies, et on obtiendra le plus souvent, des réponses justes se rapportant à une interprétation correcte des sentiments que suggèrent les sonorités.

C’est ainsi que nous avons pu faire découvrir au premier abord l’idée de délicatesse et de douceur qui se dégage de la sonorité de « s » dans ce mignon petit poème de Bollinet, « Le liseron » :

« Le liseron est un calice

Qui se balance à fleur du sol

L’éphémère y suspend son vol

Et la coccinelle s’y glisse. »

Il faut dire que les élèves sont entraînés à ce genre d’exercice mais le résultat prouve que l’éducation de l’oreille est possible.

On peut ajouter à cette éducation de l’oreille, la recherche du rythme, faire compter les syllabes et suggérer par là cet idée d’ordre dans le temps, qui constituent la poésie et la musique. De là à faire sentir la symétrie, dans l’espace, d’une cathédrale, il n’y a qu’un pas. C’est une expérience que nous avons également tentée car nous pensons que, même si l’enfant ne pénètre pas totalement nos intentions, ces exercices laisseront dans son esprit, une trace intuitive qui facilitera l’éclosion du sens esthétique.

La poésie est beaucoup plus qu’un poème et nous devons utiliser tout ce qui peut renforcer son action. La poésie satisfait ce besoin de répétition propre aux jeunes esprits; elle canalise et harmonise l’expression d’une émotivité souvent tumultueuse. L’enfant, sensible au chatoiement de la vie universelle, trouve dans la poésie quelques aspects de la vie présentés comme il les sent lui-même. Songeons alors à la poésie pour lui imposer plus fortement une idée morale. Il sentira mieux la beauté de l’amour filial par ces quelques vers, que par un enseignement en trois ou quatre points:

Le chant que me chantait naguère,

Ma Mère douce au long des nuits,

A dû mourir avec ma mère,

Nul, ne l’a chanté depuis.

Le rythme nous influence à notre insu, laissons-nous emporter par lui.

On peut espérer ainsi remonter de l’expression à la sensation, suivant l’idée familière à James, et trouver ainsi un nouveau procédé pour entraîner et faire germer l’enthousiasme.

N’oublions pas que ce qui est mal écrit est généralement pénible à lire, et qu’il existe un certain rapport entre le souffle et le style. Ici encore, la poésie peut être un facteur bienfaisant donnant un moyen de maîtrise du souffle.

Il est remarquable que chez les grands poètes, les groupes sémantiques coïncident avec les besoins physiologiques de la respiration. Une récitation correcte d’une poésie peut donc devenir ainsi un exercice extrêmement salutaire pour la santé physique, s’il est fréquemment répété et contrôlé. C’est un peu la pensée qui inspire le bouddhiste quand il dit que la pratique de la poésie rapproche de la vérité, de la beauté et de l’harmonie intérieure.

Quand on songe que Durkheim s’est demandé sérieusement, si l’art, par son but et son essence même, ne détournait pas l’homme du culte de la vérité et du goût de la réalité, a fortiori, peut-on se demander s’il ne faut point détourner l’enfant de ce domaine du rêve. Il est d’autant plus grave de l’y faire vivre, pourrait-on ajouter, que l’enfant n’a pas encore saisi clairement la démarcation entre la fiction et la réalité. Et tout cela l’en détournera longtemps encore. Mais n’aura-t-il pas le temps d’apprendre à faire cette distinction ?

L’inquiète adolescence, plus tard, sous d’autres formes, aura de la peine à le faire; or, rien n’est plus dangereux que de vouloir hâter outre mesure ce passage de l’adolescence à l’âge adulte : cette période pendant laquelle les jeux de l’imagination enveloppent de l’atmosphère favorable le développement des sentiments affectueux.

Il faut guider discrètement l’adolescent, l’empêcher de se tourner vers les rêves dangereux ou malsains, mais respecter cette évolution nécessaire.

A fortiori chez l’enfant où cette féerie est précisément d’accord avec la nature de son esprit et de son imagination. La vie et la science se chargeront assez tôt de lui montrer ce qu’il y a d’irréel dans les fictions poétiques. Et puis, l’enfant démêle bien plus vite que nous le pensons le fictif. Le jeu n’est point la réalité, l’enfant le sait fort bien, cela ne l’empêche pas de jouer avec un imperturbable sérieux.

La poésie est un jeu aussi et la féerie le jeu le mieux adapté à la taille de l’enfant. Cela ne le détourne pas plus de la réalité et de la vérité que lorsqu’il prend un manche à balai pour un coursier fougueux. Là non plus, il n’y a aucun intérêt à hâter l’évolution de son esprit.

Et si le sentiment d’avoir vécu dans un monde mystérieux lui donne le sentiment qu’il y a sans doute dans le monde encore bien des choses à découvrir, ne nous plaignons point.

Cela aidera peut-être à le détourner de l’étroitesse d’esprit et de l’excessive confiance en soi.

Jean DELMANOIR